Ibid., IV
comme à son ordinaire, et, après le dîner, elle se coucha sur des carreaux, ce qu’elle faisait assez souvent quand elle était en liberté. Elle m’avait fait mettre auprès d’elle, dit Mme de La Fayette, en sorte que sa tête était quasi sur moi. Un peintre anglais peignait Monsieur; on parlait de toutes sortes de choses et, cependant, elle s’endormit. Pendant son sommeil, elle changea si considérablement qu’aprôs l’avoir longtemps regardée, j’en fus surprise et je pensai qu’il fallait que son esprit contribuât fort à parer son visage, puisqu'il la rendait si agréable quand elle était éveillée et qu’elle l’était si peu quand elle était endormie. J’avais tort néanmoins de faire celte réflexion, car je l’avais vue dormir plusieurs fois et je ne l’avais pas vue moins aimable. Après qu’elle fut éveillée, elle se leva du lieu où elle était, mais avec un si mauvais visage que Monsieur en fut surpris et me le fit remarquer. Elle s’en alla ensuite dans ce salon, où elle se promena quelque temps avec Boisfranc, trésorier de Monsieur, et, en lui parlant, elle se plaignit plusieurs fois de son mal de côté. »
Nous arrivons au moment où aurait été commis l’empoisonnement; on voit déjà que ce moment arrive trop tard.
« Monsieur descendit pour aller à Paris. Il trouva Mme de Meckelbourg sur le degré et remonta avec elle. Madame quitta Boisfranc et vint à Mme de Meckelbourg. Comme elle parlait à elle, Mme de Gamaches lui apporta, aussi bien qu’à moi, dit
Mme de La Fayette, un verre d’eau de chicorée qu’elle avait demandé il y a quelque temps. Mme de Gourdon, sa femme d’atours, le lui présenta. Elle le but et, en remettant d’une main la tasse sur la soucoupe, de l’autre elle se prit le côté et dit, avec un ton qui marquait beaucoup de douleur : « Ah! quel point de côté! Ah ! quel mal ! je n’en puis plus. »
« Elle rougit en prononçant ces paroles et, dans le moment d’après, elle pâlit d’une pâleur livide qui nous surprit tous; elle continua de crier et dit qu’on l’emportât, comme ne pouvant plus se soutenir. Nous la prîmes sous les bras; elle marchait à peine et toute courbée; je la soutenais pendant qu'on la délaçait. Elle se plaignait toujours et je remarquai qu’elle avait les larmes aux yeux. J’en fus étonnée et attendrie, car je la connaissais pour la personne du monde la plus patiente. Je lui dis, en lui baisant les bras que je soutenais, qu’il fallait qu’elle souffrît beaucoup; elle me dit que cela était inconcevable. On la mit au lit, et sitôt qu’elle y fut, elle cria encore plus fort qu’elle n’avait fait et se jeta d’un côté et de l’autre comme une personne qui souffrait infiniment. On alla en' même temps chercher son premier médecin, M. Esprit; il vint et dit que c’était la colique et ordonna les remèdes ordinaires à de semblables maux. Cependant les douleurs étaient inconcevables. Madame dit que son mal était plus considérable qu’on ne pensait, qu’elle allait mourir, qu’on lui allât quérir un confesseur. »
La jeune femme se croyait empoisonnée. On lui
apporta, en manière de contrepoison, de l’huile et de la poudre de vipère, ce qui la fit vomir. Après quelques heures d’une affreuse agonie, Henriette d’Angleterre expira, exhortée par Bossuet.
Madame montra vis-à-vis de la mort une grandeur d’âme dont tous ceux qui l’ont approchée ont rendu un témoignage ému. « Madame fut douce envers la mort, dit Bossuet, comme elle l’était avec tout le monde. Son grand cœur ni ne s’aigrit, ni ne s’emporta contre elle. Elle ne la brava pas non plus avec fierté, contente de l’envisager sans émotion et de la recevoir sans trouble. »
Ce simple récit des faits suffirait à infirmer l’opinion d’après laquelle Madame Henriette serait morte empoisonnée. Les observations qui suivent conlribueront à lui enlever tout crédit. Les écrivains sont unanimement d’accord sur ce fait que Madame n a pu être empoisonnée que par le verre d’eau de chicorée qui lui fut présenté par Mme de Gamaches. Or, dès que les soupçons s’éveillèrent dans 1 esprit de Madame et parmi son entourage, c’est-à-dire dès le premier moment, Monsieur commanda de donner de cette eau à un chien ; Mme Desbordes, lemme de chambre de la princesse, et qui lui était toute dévouée, lui dit quelle avait lait 1 eau et en but,
LA MORT DE « MADAME »
Mme de Meckelbourg en but également1. Force est donc de reconnaître que la fameuse eau de chicorée ne pouvait être empoisonnée. M. J. Lair, avec son esprit net et vigoureux, a bien analysé la scène 2 : « La tisane, dont tant de personnes burent, était saine; c’est la tasse qu’il eût fallu examiner ». — « Les détails donnés par Mme de La Fayette et par d’autres, écrit M. de Boislisle3, excluent l’idée de poison versé dans l’eau même; aussi Madame Palatine dit-elle que l’on avait empoisonné, non pas l’eau, ni le pot non plus, mais la tasse réservée à la princesse et dont personne n’eût osé se servir. »
Il est certain que les empoisonneurs du xviie siècle cherchaient à préparer les gobelets et tasses d’argent de manière à empoisonner les personnes qui, dans la suite, s’en serviraient. Fréquentant chez la Voisin, la Bosse, la Chéron, la Vigoureux, les sorcières les plus renommées de l’époque, nous trouvons un certain Fr. Belot, garde du corps du roi, de la compagnie de Noailles, qui avait, effectivement, cette spécialité et en tira de jolis revenus — jusqu'au jour où ce commerce le conduisit en place de Grève, où il fut roué le 10 juin 1679. Voici comment il procédait : « Il gorgeait un crapaud d’arsenic, le plaçait dans un gobelet d’argent, puis, en le piquant à la tête, le faisait uriner et enfin l’écrasait dans le