Médecins et empoisonneurs , p
Une autre question, que l’on aimerait pouvoir résoudre avec certitude, se présente à l’esprit. Racine était lié de la manière la plus intime avec la Du Parc et celle-ci avec la Voisin. En 1679, l’année où éclata le procès des poisons, parut Phèdre. Est-il téméraire de penser que, à travers les conversations delà Du Parc, confidente de la Voisin, le poète ait vu, avec son acuité d’observation, les figures des marquises passionnées, criminelles par amour, qui avaient été les clientes des sorcières et que, de quelques traits saisis au passage, il ait pu refaire des caractères entiers?
« Représentez-vous, écrit M. Brunetière, l’agitation de Racine quand ce procès éclata. A Paris, en plein Paris, dans le Paris de Louis XIV, rue Verdelet ou rue Michel-Lecomte, Oreste assassinait Pyrrhus, Roxane se vendait à quelque magicienne pour s’assurer l’amour de Bajazct ou la mort d’Attalide; la fameuse Locuste n’était pas une invention de Tacite et, tous les jours, quelque Phèdre empoisonnait quelque Hippolyte! Et lui, Racine, toutes ces horreurs, c'était cela qu’il travaillait depuis dix ans à envelopper et comme à déguiser du charme de ses vers! le meurtre et l’impudicité! l’adultère et l’inceste! le délire des sens! la folie homicide! c’était là depuis dix ans ce qu’il essayait de faire applaudir, et quand une Hermione ou quand un Néron sortaient de l’Hôtel de Bourgogne décidés à commettre le crime qu’ils avaient vu glorifier sous leurs yeux, quoi! c’était cela qu’il appelait sa gloire! O honte!
ô douleur! ô remords! et du moment qu’une telle question se dressait devant la conscience d’un tel homme, comment voudriez-vous qu’il y eût autrement répondu qu’en quittant le théâtre? La vérité même de son art se retournait contre lui. Ce qui rendait ses peintures condamnables, c’en était l’accent de vérité! »
ALMANACH DE LA DEVINERESSE (22 février 1 68o)
Estampe reproduisant, avec le portrait de la Voisin, s-unes des scènes de la comédie de Donneau de Visé et Thomas Corneille.
LA « DEVINERESSE