EN COLLABORATION AVEC
M. le Professeur PAUL BROUARDEL Doyeu de 1a Faculté de médecine de Paris,
IT
M. le Docteur PAUL LE GENDRE
Médecin de l'hôpital Tenon.
Qui n'a lu Toraison fuDèbre de Henriette-Anno d'Angleterre, duchesse d'Orléans? Qui n'a tressailli à l'écho de la puissante et poignante apostrophe : « 0 nuit désastreuse I ô nuit effroyable où retentit tout à coup comme un éclat de tonnerre cette étonnante nouvelle : Madame se meurt, Madame est mortel... Madame a passé du matin au soir ainsi que l'herbe des champs. Le matin elle fleurissait, avec quelles grâces vous le savez, le soir nous la vîmes séchée.... Quelle diligence! en neuf heures l'ouvrage est accompli. » Le chef-d'œuvre de Bossuet a couronné la mémoire de Madame d'une immortelle auréole où resplendiront à travers les siècles les grâces, l'imagination vive et charmante de la
l. Cette étude a paru dans la Revue encyclopédique du 25 septembre 1S97. Toutes les conclusions en ont ét-é postérieurement conIJrmées dans un intéressant méinoire de M. le docleur Cabanes, inséré d&na ïàHtvue hebdomadaire du 1** juillet 1S99^ p. 91*119.
25â lE DRAME DES POISONS.
jeune femme qui ravissait ses contemporains, don* nant le ton du goût et de l'esprit au milieu de la cour la plus brillante et la plus spirituelle que le monde ait connue.
Les circonstances où se produisit cette mort foudroyante ont éveillé Tattention des historiens.
Madame revenait d'Angleterre, où elle avait réussi à faire signer, le i*'" juin 1670, par les ministres de son frère Charles II, le traité de Douvres, qui assurait à Louis XIV l'alliance de l'Angleterre contre la Hollande, lui permettant de conquérir à la France la Flandre et la Franche-Comté. Madame resta à Douvres du 24 mai au 12 juin; elle se rembarqua pour la France, heureuse de l'issue glorieuse de sa mission; elle arriva à Saint-Germain le 18 juin. « Elle se voyait à vingt-six ans, dit Mme de la Fayette, le lien des deux plus grands rois de ce siècle; elle avait entre les mains un traité d'où dépendait le sort d'une partie de l'Europe; le plaisir et la considération que donnent les affaires se joignant en elle aux agrémenis que donnent la jeunesse et la beauté, il y avait une grâce et une douceur répandues dans toute sa personne qui lui attiraient une sorte d'hommage qui lui devait être d'autant plus agréable qu'on le rendait plus à sa personne qu'à son rang. »
Peut-on parler des moeurs de Monsieur *? « Le miracle d'enflammer le cœur de ce prince, dit
1. On sait que l'on désignait sous le nom de Monsieur le duc d'Orléans, frère cadet du roi; la femme de Monsieur était appelée Madame,
Mme de la Fayette, n'était réservé à aucune femme du monde. » Il n'en avait pas moins le cœur fort tendre. Madame avait finalement obtenu l'exil du chevalier de Lorraine, l'infâme ami de son époux.
Madame mourut subitement à Saint-Cloud, en proie aux douleurs les plus cruelles, dans la nuit du 29 au 30 juin 1670, sur les trois heures du matin. Aussitôt coururent des bruits de poison qui ne tardèrent pas à se répandre et à se fortifier. Ils formèrent l'opinion commune à la cour, à Paris, dans toute la France, en Angleterre, en Hollande, en Espagne où la fille de Madame monta sur le trône. Charles II refusa de recevoir la lettre par laquelle le duc d'Orléans lui faisait part de la mort de Henriette. « Le duc de Buckingham, écrit Colbert de Croissy, ambassadeur en Angleterre, est dans les emportements d'un furieux. » La population de Londres faillit se livrer à des excès violents contre les Français qui y résidaient. On criait dans les rues : « A bas les Français! » L'ambassade de France dut être protégée. La seconde femme de Monsieur, Madame Palatine, demeura toujours convaincue que Madame Henriette était morte empoisonnée, et tout porte à croire que, dans les premiers moments au moins, Louis XIV partagea ces soupçons.
Quant à ceux qui auraient été les auteurs du rime, les uns accusaient les Hollandais, contre lesquels Madame avait l'ait signer le traité de Douvres; les autres. Monsieur et le chevalier de Lorraine. Dans l'un et l'autre cas, l'intérêt historique du pro-
blême est très grand; rimagination le grandit du commentaire magnifique dont Bossuet a entouré la mort do la gracieuse princesse; enfin il s'est accru de tous les efforts faits depuis plus d'un siècle pour le résoudre. « Depuis une cinquantaine d'années surtout, écrit un des maîtres de l'érudition moderne, M. Arthur de Boislisle \ la question a été serrée de plus près et les témoignages pesés avec plus de soin, du moins par les écrivains impartiaux, sérieux, familiarisés avec les documents du règne de Louis XIV ou avec les problèmes scientifiques, comme Monmerqué, Walkenaer, Littré, P. Clément, Paul Lacroix, François Ravaisson et le comte de Bâillon, comme M. Jung, M. Loiseleur, M. Lair ou M. Anatole France, comme M. Chéruel surtout. Mais il se trouve que les uns se sont abstenus de rendre un verdict définitif et que les autres ont varié entre l'empoisonnement auquel Walckenaer, Paul Lacroix, Fr. Ravaisson croyaient très fermement, M. Lair aussi, et la mort par accident ou par maladie, admise par Mignet, par M. Loiseleur, par Littré; — s^ bien que la question s'est obscurcie, au lieu de s'éclaircir, entre des conclusions diamétralement opposées, mais venant de gens également autorisés. » M. de Boislisle s'abstient lui-môme de toute conclusion, et voici que, récemment, un spécialiste, le D"" Légué, dans son livre si intéressant Médecins et Empoison-
4. La Mort de Madame (appendice xxvn au tome VIII de» Mémoires de Sainù-Simon, publiés dans la collection des Grands Écrivains de la France j Paris, 1891, in-8), p. 636-37,
neurs *, a consacré à la question une étude nouvelle, s'efforçant de démontrer que Madame était morte empoisonnée par du sublimé corrosif.
Grâce à une étude précise des textes, guidé par le mémoire de M. de Boislisie que nous venons de citer, grâce surtout aux indications savantes de deux maîtres de la science moderne, nous arrivons, comme on le verra plus bas, à une solution indiscutable. M. le professeur Brouardel, doyen de la Faculté de médecine de Paris, et M. le D* Paul Le Gendre, médecin de l'hôpital Tenon, voudront bien agréer l'hommage de notre profonde et respectueuse gratitude. La parole de M. Brouardel fait autorité en matière de médecine légale, et tous les hommes de science s'inclinent devant l'opinion de M. Paul Le Gendre dans le domaine des questions où nous avons eu l'honneur de le consulter.
Conformément au premier principe de la critique en histoire, il importe de fixer exactement, dès le début, la valeur des sources où nous pouvons puiser des éléments utiles à l'étude de l'événement qui nous occupe. Les sources se divisent ici très nettement en trois catégories : 1** les rapports des médecins et chirurgiens; 2° les relations des personnes
i. Paris, 1896, in-12.
qui ont pu approcher Madame au moment de la mort, ou bien ont pu entendre des récits autorisés; 3° la correspondance officielle des cours de Londres et de Paris.
La première catégorie nous offre — nous sommes gâtés — cinq procès-verbaux ou rapports sur l'autopsie :
a. Le procès-verbal officiel signé des quinze médecins ou chirurgiens, tant français qu'anglais, qui assistèrent à Tautopsie *.
b. La Relation de la maladie^ mort et ouverture du corps de Madame, par M. labbé Bourdelot, médeciri *. L'abbé Bourdelot était un des médecins français qui assistèrent à l'opération.
c. Le rapport de Vallot ^ médecin de la feue reine mère. Vallot était considéré comme l'une des sommités médicales de son temps. 11 assista à rautoj»sie parmi les médecins français. Son rapport fui officiellement porté à Londres par le maréchal de Bellefonds.
d. Le Mémoire d'un chirurgien du roy d^ Angleterre
1. Ce document capital n'a encore été publié qu'en anglais par Mary-Anne Everell-Green, Lives of princesses of Eni/lund (Londres, 1857, in-8), VI, 587-88. Ce texte n'a été utilisé (jue par très peu d'écrivains, et, à notre connaissance, par aucun écrivain français.
2. Publ. par Poncet de la Grave dans ses Mémoires inléresêants pour servir à Phisioire de France (Paris, 1789, in-12), III, 411-18.
3. Daté de \ersailles, 1" juillet 1670; publ. par Mrs Everett- Green, op. cit., VI, 589-90, et par Fr. Ravaisson, Archives de la Bastille, t. IV (Paris, 1870, in-8), p. 37-38.
qui a été présent à V ouverture du corps ^ Ce chirurgien s'appelait Alexandre Boscher.
e. La relation de Hugh. Chamberlain ', médecin ordinaire du roi d'Angleterre, qui assista également à l'opération. Ce document ainsi que le précédent sont extrêmement utiles pour contrôler la relation officielle et celle des médecins français. Quelques écrivains ont cru que Louis XIV, craignant une rupture avec TAngleterre, avait dicté aux médecins français leur opinion. Boscher et Chamberlain représentaient, en toute indépendance, le gouvernement anglais.
A ces cinq documents, d'une authenticité indiscutée, on peut ajouter la notice insérée dans la Gazf'tte du 5 juillet 1670, qui fut officiellement inspirée par les médecins de la Cour, et l'opinion du fameux Gui Patin ^ doyen de l'École de médecine de Paris, bien qu'il n'eût pas assisté à l'ouverture du corps.
Dans notre deuxième catégorie, relations de personnes qui ont pu approcher Madame au moment de la mort ou entendu des récits autorisés, il faut
1. Conservé en ms. à la Bibliothèque nationale^ ms. franc, n 032, f. 13-14, publ. par Everett-Green, loc. at.
2. Datée du 30 juin 1670; publ. t^n anglais d'après l'original conservé aux archives de Londres, par Mrs fclveretl-iireen, op. cit., VI, 588-8y. Cette relation, comme celle des quinze nié-lccins et chirurgiens, n'a encore été utilisée par aucun écrivain français.
3. L.'llre du 30 juillet 1670, imprimée dans la 2' édition (la Haye. 1725, in-12) de sa Correspondance, t. lll, p. 392. L'édition des lettres de Gui Patin, donnée en 1846 par le D' Réveillé- Parise (3 vol. in-8), n'a pas reproduit ce document importait.
citer en première ligne la relation de la mort de Madame par la charmante comtesse de La Fayette, écrivant VBistoire de Madame Henriette d'Angleterre^ première femme de Philippe de France^ duc d'Orléans^. La comtesse de La Fayette était attachée à la suite de Madame ; elle ne la quitta pas durant la journée où elle mourut. Elle a laissé, de la maladie si courte et de Tagonie, un récit simple, précis et sobre où chaque trait a un air de vérité.
Auprès de cette précieuse page d'histoire, il faut citer la lettre de Bossuet^ qui assista Madame au moment de la mort, et le récit de M. Feuillet', chanoine de Saint-Gloud, qui avait été auprès de Madame avant que Bossuet arrivât.
La troisième catégorie de sources comprend la correspondance échangée entre les cours de France
1. Les éditions de VBistoire de Madame Henriette sont nombreuses. L'édition originale est datée d'Amsterdam, 1120, in-l?-. La deuxième édition (Amsterdam. 1142, in-l2) réunit VBistoire de Madame Henriette aux Mémoires de la Cour de France pour les années 1688 et 16S9. De 1742, il faut passer à l'année 1853 pour obtenir une nouvelle édition critique, celle de A. Bazin (Paris, Techener, 1853, in-16). En 1882, on vit l'édition de M. Anatole France (Paris, Charavay, pet. in-8 carré), précédée d'une préface qui est un bijou littéraire. La dernière édition a été donnée par un lettré délicat, M. Eug. Asse (Paris, Jouaust, 1890, in-16).
2. Juillet 1670. Publ. par A. Floquet dans la Bibliothèque de VÊcole des Charles, ann. 1844, p. 176-178. L'authenticité de ce document a été contestée sans raison sérieuse par Walckenaer, Mémoires sur la Vie de madame de Sévigné, Ilî, 223 ; mais fort bieii défendue par A. Floquet, à l'opinion duquel la critique doit Sb ranger. Cf. P. Clément, dans la Revue des Qucsliont historiqueh; t. 111 (1867), p. 532, note 1.