‹ Le drame des poisons: préf. de Albert SorelChapitre 21 sur 32 · Op. cit., YIII · texte numérisé non relu

Op. cit., YIII

gobelet ». Sur celle belle opération il prononçait des formules magiques. — « Je sais un secret, disait Belot, tel qu'en accommodant une tasse avec un crapaud et ce que j'y mets, si cinquante personnes venaient à y boire après, encore qu'elle fût lavée et rincée, elles crèveraient toutes, et que la tasse ne se pourrait après déserapoisonner qu'en la jetant dans le feu ardent. Après avoir ainsi empoisonné la tasse je n'en ferais pas l'essai sur un chrétien, mais sur un chien, et je ne confierais la tasse à personne. » Mais il arriva qu'un client de Belot, plus sceptique, fit boire un chien dans la lasse préparée et constata que l'animal ne s'en porta pas plus mal; il en fit même au magicien une scène violente, lui reprochant que sa marchandise ne valait rien. Belot parla franchement aux commissaires de la Chambre ardente : « Je sais que le crapaud ne peut faire de mal à personne; ce que j'en faisais avec les tasses et les écuelles d'argent, c'était pour attraper les tasses et les écuelles ». Son art n'en jouissait pas moins d'une réputation fortement établie. A la même date, le magicien Blessis passait pour savoir accommoder les miroirs de façon que toute personne qui viendrait à s'y regarder fût frappée de mort *.

Ces faits apparaissent comme des enfantillages :Sous un examen scientifique. La connaissance que l'on avait au xviii® siècle des poisons se bornait à

i. Ces faits, d'après les documents provenant du procès de la Chambre ardente conservés à la Bibliothèque de l'Arsenal, Archives de la Bastille, mss 10 33S-359.

l'arsenic, à rantimoine et au sublimé; elle ne permettait pas d'empoisonner une tasse de manière à provoquer une mort foudroyante sans que la personne appelée à s'en servir s'aperçût, au moment de boire, de la présence du poison. L'opinion de M. le professeur Brouardel est, sur ce point, formelle, et, quelque convaincu qu'il soit de l'empoisonnement de Madame, M. le D' Légué doit reconnaître que l'histoire de la tasse est à faire sourire tout homme compétent.

La conclusion est que. Madame n'ayant pu être empoisonnée, ni par l'eau qu'elle but, ni par la tasse qui contenait cette eau, n"a pas pu être empoisonnée du tout.

a On a ouvert son corps*, écrit Bossuet, avec un grand concours de médecins, de chirurgiens et de toutes sortes de gens, à cause qu'ayant commencé à sentir des douleurs extrêmes en buvant trois gorgées d'eau de chicorée, que lui donna la plus intime et la plus chère de ses femmes, elle avait dit d'abord qu'elle était empoisonnée. » Dans la même pensée, l'ambassadeur d'Angleterre assista à l'opération a\ec un médecin et un chirurgien anglais.

Après avoir fait voir que Madame ne pouvait avoir

1. Dans la soirée du 30 juin. L'opération fut commencée à huit heures.

Fonck-Brentano. — Le Drame des Poisons. 10

été empoisonnée, il reste à établir de quel mal elle est morte. Notre tâche est simplifiée par la merveilleuse étude de Littré * démontrant que Madame succomba à une péritonite suraiguë, conséquence inévitable et immédiate d'une perforation, par ulcère simple, de l'estomac. Cette étude, nous dit le D' Paul Le Gendre, est le plus bel exemple que Ton puisse citer d'une démonstration médicale rétrospective. Nous l'avons sous les yeux ; mais nous la trouvons résumée sous la plume du plus pur écrivain 4e ce temps, M. Anatole France, qui voudra bien nous autoriser à lui faire cet emprunt. « Littré, fort des observations de la médecine, n'hésite pas à diagnostiquer l'ulcère simple de l'estomac ^ que le professeur Cruveilhier fut !e premier à décrire % et que les médecins de Madame ne purent reconnaître puisqu'ils ne le connaissaient pas. Il est certain que, depuis quelque temps. Madame, après ses repas, souffrait de l'estomac. Le liquide qu'elle prit le 29 juin détermina la perforation de la paroi ulcérée. De là cette cruelle douleur au côté, puis la péritonite que nous avons constatée. Les médecins qui ouvrirent le corps trouvèrent, en effet, que l'estomac était percé d'un petit trou; mais comme ils ne pou-

1. Pubî. dans le volume intitulé Médecine et Médecins (Paris, 1Î572, in-8^, p. 429-74. Cette étude avait paru précédemment dans la Philosophie positive, sept.-oct. 1867.

2. Aussi appelé « ulcère rond » ou « ulcère perforant »; appelé « ulcère simple » pour le distinguer de l'ulcère cancérenx.

3. En 1830. L'ulcère simple est aussi, de ce fait, souvent appelé maladie de Cruveilhier.

vaient s'expliquer l'origine pathologique de ce trou, ils s'imaginèrent — après coup — qu'il avait été fait par mégarde pendant l'autopsie, « sur quoi, dit le chirurgien du roi d'Angleterre, je fus seul qui fis instance ». L'incident est rapporté de la manière suivante par l'abbé Bourdelot : « Il arriva par méu garde, lors de la dissection, que la pointe du ciseau « fit une ouverture à la partie supérieure du ventri- « cule, sur laquelle ouverture beaucoup de gens se « récrièrent demandant d'où elle venait. Le chirur- « gien dit qu'il l'avait faite par mégarde et M. Vallot <r dit qu'il avait vu quand le coup avait été donné. » Littré objecte avec raison qu'il est difficile de faire, par mégarde, une incision avec une pointe de ciseaux — il ne s'agit pas d'un bistouri — dans une membrane résistante et distendue comme l'estomac dans une autopsie. L'illusion des médecins qui assistèrent à l'ouverture du corps de Madame s'explique d'autant mieux que, dans cette lésion, maintenant connue, les bords du pertuis sont d'une netteté et d'une propreté parfaites, très réguliers, en sorte que le trou semble fait d'une manière artificielle. Jaccoud signale « la délimitation très nette de l'ulcère, l'absence d'inflammation et de suppuration périphérique * ». — « La section des tissus, écrit M, Bouveret', est tellement nette que, suivant une comparaison classique, l'ulcère paraît comme taillé

I, Pathologie, t. II (1877), p. 159.

S. Traité dei maladies de Vettcmac (1893), p. 230,

à remporte-pièce. » La dimension en varie d'une lentille à une pièce de cinq francs.

M. Anatole France explique fort bien quel était, en cette occasion, Tétat d'âme des médecins qui rédigèrent le procès-verbal d'autopsie : « Les médecins français tremblaient de trouver dans les entrailles de la princesse les indices d'un crime dont le soupçon eût atteint la famille du roi. Ils craignaient même tout ce qui prêtait au doute, et, par cela même, à la malveillance. Sachant que la moindre incertitude sur la cause de la mort ou l'état du cadavre serait interprétée par le public dans un sens qui les perdrait, ils avaient pour tout expliquer la raison de l'intérêt et le zèle de la peur. Or, dans l'impossibilité où ils étaient de rapporter à un type pathologique normal une lésion inconnue à tous et suspecte peutêtre à quelques-uns *, ils avaient grand avantage à expliquer par un accident d'autopsie cette plaie énigmatique. Et l'on comprend qu'ils crurent naturellement ce qu'ils désiraient croire. Les chirurgiens anglais, aussi ignorants qu'eux, acceptèrent leur raison faute d'en trouver de meilleure. » — « Le fait est, dit Littré en concluant, qu'on devait trouver un trou et qu'on le trouva; toute contestation tom bant devant ces trois choses : l'invasion subite du mal, la péritonite et la présence de l'huile — et de

1. Le passage suivant du journal d'Olivier d'Ormesson donne une grande force à la supposition de M. Anatole France : « Le rapport des médecins montra l'estomac entier, d'où l'on conclut (lue ce n'était pas poison, car restomac aurait été percé et gâté >. il, 594.

la bile, ajoute le D' Paul Le Gendre — que les procès-verbaux d'autopsie montrent dans le basventre. » On trouva, en effet, répandue dans le basventre, une matière que les rapports des médecins français qualifient de grasse comme de Vhuile^. C'en était, en effet. C'était l'huile que Madame avait bue comme contrepoison et qui s'était épanchée hors de l'estomac.

Aussi bien, en supposant même — contre toute vraisemblance — que ce trou eût été réellement fait par mégarde par le jeune Félix, qui fut l'opérateur, tous les détails connus de la santé de Madame avant la mort et les détails révélés par l'autopsie sont si concluants en faveur du diagnostic d'ulcère simple terminé par perforation, qu'on serait conduit à admettre qu'il devait exister, sur un autre point de la paroi de l'estomac, un autre petit trou ayant échappé à l'observation des médecins et des chirurgiens qui regardaient l'autopsie, ce qui n'offrirait rien de surpre-

1. Le rapport du médecin anglais, Chamberlain, dit en propres termes que c'était de Thuile. • Le bas-ventre était rempli d'une humeur bilieuse et de l'huile flottait dessus. » Publ. par Everett-Grecn, Lives of princesses of England, VI, 589. Cette observation est importante parce que M. le D' Légué conteste l'opinion de Littré. « Littré prétend que les médecins ont constaté la présence de l'huile; mais c'est parce qu'il profite de l'équivoque à laquelle prêle une phrase du rapport de l'autopsie : « ... toute la capacité pleine d'une substance

• sanieuse, putride, jaunâtre, aqueuse et grasse comme de

• Vhiiile ». Franchement, n'est-ce pas là donner au texte une signification qui, certainement, n'est jamais entrée dans l'esprit des médecins? » [Médecins et Empoisonneurs, p. 255-56.) Le D' L»^;ïiié, pas plus que Littré, d'ailleurs, n'a connu les rapports {•ubliés en anglais par Mrs Cverett-Green.

nant, car leur attention n'était pas sollicitée sur C3 point. On pourrait encore supposer que les ciseaux de Félix, s'ils avaient vraiment traversé la paroi de l'estomac par mégarde, n'auraient fait qu'agrandir la perforation spontanée déjà existante. Il faut, 'en effet, tenir compte de l'état de ramollissement putride où devaient se trouver les organes, le cadavre étant demeuré exposé pendant toute une journée de grande chaleur. (Paul Le Gendre.)

« En résumé, avant le 29 juin, douleurs gastriques causées par l'ulcération ; le 29, déchirure de l'ulcération et péritonite suraiguë. » La péritonite est d'ailleurs nettement caractérisée par les procès-verbaux. Telles sont les conclusions de Littré; M. le D' Paul Le Gendre, avec sa haute compétence, nous les confirme sans hésitation, ainsi que M. le professeur Brouardel, qui nous fait Thonneur de nous écrire : « En admettant une ulcération de l'estomac, tous les phénomènes se déroulent d'une façon classique ».

Si nous nous reportons aux travaux de l'illustre Cruveilhier qui, le premier, donna la description de l'ulcère simple, nous y trouvons, par une coïncidence intéressante, dans le cas même qu'il présente comme le cas type, les rapports les plus étroits avec la maladie de Madame, et une preuve nouvelle de la justesse de l'opinion de Littré ^

i. Le cas cité par Cruveilhier a des rapports beaucoup plus

frappants que celui qui est cité par Littré, d'après la description du savant allemand Ludwig Mulier, où il est dit que l'acci

« Or, les accidents rapidement mortels, écrit Crul'eilhier*, qui sont la suite de la perforation de l'estomac, survenant brusquement et, quelquefois, immédiatement après Tingestion d'aliments ou de boissons, la question d'empoisonnement a été soulevée un assez grand nombre de fois. Je n'ai jamais vu de cas plus remarquable à cet égard que celui d'un charbonnier, âgé de vingt-trois ans, d'une force athlétique, qui, chargé d'un sac de charbon, boit un verre de vin en passant devant un cabaret : il continue sa route, mais, au bout de quelques minutes, il est pris de douleurs atroces, reçoit chez lui les premiers soins, est apporté mourant le lendemain matin à la maison de santé du faubourg Saint-Denis, présente tous les caractères d'une péritonite par perforation, et meurt trois heures après son entrée à l'hôpital, avec toute la plénitude de son intelligence. J'avais pu recueillir de sa bouche un précieux renseignement, c'est qu'il souffrait de l'estomac depuis plusieurs mois et que ses digestions étaient très laborieuses. La corporation des charbonniers, persuadés que leur camarade était victime d'un empoisonnement, et que la cause de cet empoisonnement était le verre de vin pris immédiatement avant l'invasion des accidents, décida qu'elle devait intenter un acte judiciaire contre le marchand do

dent a eu lieu chez la malade « pour s'être bai^-sée par hasard et avoir fait quelque mouvement ».

1. Archives générales de médeciney année 1856, !*• partie, p. 155-56.

vin, et, dans ce but, elle voulut que l'autopsie fût faite en présence d'une députation de leur corps. C'était un cas de perforation spontanée par ulcère simple de l'estomac. »

L' « expertise » de Littré, pour reprendre l'expression dont il qualifie lui-même son travail, se confirme donc de toutes manières. Loiseleur* a cru devoir lui reprocher la rareté du cas. Ce n'est pas un argument; le cas peut être rare et avoir été celui de Madame. Encore Loiseleur exagère-t-il beaucoup. Brinton estime que la perforation de l'estomac, en cas d'ulcère simple, se produit treize fois et demie sur cent, et qu'elle est plus commune chez la femme au-dessous de trente ans '. Madame en avait vingtsix.

Loiseleur admet bien la péritonite, mais ce serait une péritonite survenue à la suite d'un refroidissement. « Pourquoi, écrit-il *, Littré passe-t-il absolument sous silence la fin de la phrase (de Mme de La Fayette), bien autrement grave et significative que le commencement : « Néanmoins il faisait éxtrême- « ment chaud, elle voulut se baigner dans la rivière. « M. Yvelin, son premier médecin, fit tout ce qu'il put « pour l'en empêcher; mais, quoi qu'il pût dire, elle « se baigna le vendredi, et le samedi elle s'en trouva « si mal qu'elle ne se baigna point », et plus loin : « ... elle se promena au clair de lune jusqu'à minuit. »

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