AVERTISSEMENT
est — un art de décadence. Enfin, j’y suis revenu dans l’âge mûr; j’ai désiré alors rne rendre compte d’événements extraordinaires dont j’avais accepté l’explication banale comme tant d’autres ; j’ai reconnu que la vérité avait plus de charme que la convention et que la plus forte poésie était la poésie des faits.
Ce que les ignorants appellent un prodige, n’est pour la science qu’un phénomène naturel ; j’ai voulu faire concorder les circonstances de ce phénomène. Le Vésuve est l’auteur de désastres qu’on croyait sans précédents. Je me suis complu dans mon eniquéte, avec la patience d’un magistrat qui instruit une affaire et suit les traces d’un crime ; ce sont les résultats de l’instruction que je livre au jugement du public.
LB
l’ancienne' CAMPANIE
Il n’est plus permis aujourd’hui de décrire le ^olfe de Naples; ceux qui ne l’ont pas vu le connaissent, tant ils l’ont entendu célébrer. Le ciel et la mer, la côte et les îles, les plaines fertiles et les montagnes découpées, une rivière de maison^ blanches ou de villas peintes en jaune et en rouge, le Vésuve fumant, les bar* ^ ques, les fllets tbés sur la plage par les pê-
i LE DRAME DU VÉSUVE
cheurs aux jambes nues, les barcarolles et les larenlclles, la gaieté, la mollesse, les lazzaroni étendus au soleil, tout a exercé le talent des peintres aussi bien que l’esprit des poètes; et cependant la désolation a passé jadis sur ce lieu enchanté, la nature et l’homme ont détruit à l’cnvi l’œuvre du Créateur et de la civilisation, les éléments ont bouleversé le sol, les barbares ont accumulé les ruines. Les rivages sont couverts d’un sable noir, la mer a été refoulée, les ports sont comblés, les villes ensevelies sons la cendre, les rochers dorés sont enveloppés de lave et de scories; un deuil ineffaçable s’est étendu sur une partie du golfe; le Vésuve, riant jadis et cultivé, est devenu sombre et comme une perpétuelle menace. Tout est ^^cadence, depuis Baïa et Misène jusqu’à Pompéi et Stabies.
Des événements terribles ont en quelque
sorte déformé ce sol, dont la beauté primitive peut à peine être conçue.
Avant de faire un effort pour retrouver ces images perdues, il faut entrer dans l’antiquité et demander des secours à l’histoire. Il ne sbffit pas de s’élancer dans le vide : pour arriver à quelque vraisemblance , il faut chercher un point d’appui dans les traditions écrites, qui sont peu nombreuses, et dans les traditions locales, autant qu’elles touchent à l’archéologie.
En premier lieu , quel peuple , vraiment digne d’envie , possédait ce pays privilégié? Quel était le tempérament ou le génie des habitants de ce paradis terrestre? Il est constant que la côte de la Campanie , entre Herculanum et Stables , était occupée par les Osques; ils se prétendaient autochthones , se confondaient avec
6 (.E DRAME DU VËSÜYE
les antiques Ausoniens chantés par les poètes ; ils parlaient une langue qui n’était pas sans parenté avec celle âes Latins, que l’on comprenait à Rome, et qu’ils écrivaient Rvec des caractères empruntés au
vieil alphabet dorien, D’abord les Osques
étaient agriculteurs et guerriers comme les populations montagnardes ; ils étaient rudes, aimaient le travail; mais peu à peu ceux qui occupaient la plaine (campani) subirent l’influence d’un cjimat enchanteur qui les portait à la mollesse; ils changèrent de ntœurs , recherchèrent les arts et les plaisirs, Ce qui contribua surtout à les adoucir, ce fut le contact des étrangers, c’est-à-dire d’une civilisation plus avancée,
Les premiers paraissent avoir été les Phéniciens , ces grands navigateurs , qui chercjiaiept partout des débouchés pour
L’ANCIENNE CAMPANtE 7
leur commerce, des sources de matières premières, des abris sûrs pour leurs vaisseaux. Pompéi leur devait le culte de Vénus, d’une certaine Vénus Physica ' , dont l’origine asiatique n’est point contestée, et qui devint, comme à Corinthe, la divinité protectrice de la ville. En effet, dans le temple qui est contigu au forum, (ce n’est point ici le lieu de le décrire) on n’a pas assez remarqué, dans la cella même, à gauche, une grosse pierre de forme conique , semblable aux idoles
On jurait par Vénus pompéienne. Qui n’a vu reproduit ce joli gra/lto :
Candida me dücuil nigras odissc f)nella.s.
• Une blanche jeune fille m’a appris iUialr les tilles tt la peau noire. > Un plaisant écrivit au-dessous :
Odoris, sed itéras.
Scripsil Venus Phy.sica Pompeiana.
« Tu les hais, mais tu y reviens. Si(/nc Vénus Physica Poinpéiana. »
primitives que l’on conservait dans les temples de l’Asie-Mineure et de quelques villes de la Grèce; on les appelait bêtifies' et on les ornait de draperies. Les inscriptions tracées à la pointe sur les murs de Pompéi invoquent plus d’une fois Vénus pompéienne ou Vénus Physica, et P. Cornélius Sylla, quand il y envoya une colonie, ne lui donna point d’autre nom que celui de Cobnia Veneria-Comelia. ' Après les Phéniciens viennent les Grecs, qui se répandent sur la côte, y propageant le commerce et le goût. Fondée en 1050, Cumes acquiert une puissance qui bientôt résistera à toute la confédération des Étrusques; elle étend peu à peu ses
1. On verra une de ces pierres coniques habilldes, sur un tdtradrachme d’Athdnesque j'ai publié. (.Monnaies d'Athènes, in-4“, p. 318.)
établissements et fonde Dicéarchia (Pouzzoles), Parthénopé, qui prend le nom d’une des sirènes, jusqu’au jour où, agrandie par les exilés de 'Cumes, elle s’appellera la nouvelle ville, Néapalis, et gardera ce nom dans l’histoire. Plus loin, à une demilieue de Parthénopé, la ville d’Hercule (lléracléion, en latin Herculaneum ou Herculatmn) trahit aussi son origine grecque.
Le souvenir d’Hercule apparaît presq<ie toujours à côté des phénomènes volcaniques, des sources sulfureuses, des émanations méphiiiques, qui semblaient au vulgaire annoncer l’entrée des enfers. Près d’HercuIanum, et peut-être dans sa dépendance, Rétina offre son port, où les navires légers trouvent un abri, taudis que les barques sont chaque soir tirées sur le sable. Vers le fond du golfe, Pompéi est
un entrepôt pour le commerce, le nœud fies relations constantes avec les Osques; c’est là qu’ils apportent leurs huiles, leurs vins, leurs laines, soit par terre, soit par le fleuve Sarnus, qui était navigable dans l’antiquité.
En môme temps que les Grecs, les Étrusques étendent leurs conquêtes jus- (pi’au milieu de la Campanie. Repoussés spr mer par les flottes des Cuméens et d’Hiéron, tyran do Syracuse, allié de Cumes, ils s’avancent par-dessus le Latium et Rome, soumise -à leurs lucumons, jusqu’à Capoue et Nola, et fondent une confédération de douze villes, image des douze lucumonies du nord. La civilisation étrusque a dû exercer à son tour quelque action sur les sociétés osques et sur le génie campanien.
La quatrième source d’influence, la plus
puissante, c’est Rome, qui luttera longtemps avec les Campaniens avant de les plier à sa langue, à ses formes politiques, à ses mœurs; même quand la conquête sera définitive, l'assimilation ne sera jamais complète.
Ainsi, étant donnés ces quatre points de contact qui se succèdent dans une période historique d’au moins douze siècles, les Osques de la Campanie ont pris aux Orientaux le culte de leur déesse tutélaire ; aux Grecs la notion des arts, la culture de l’esprit, le commerce; aux Étrusques le goût du luxe, des bijoux, des riches ameublements , des bronzes bien ciselés , des combats de gladiateurs , la science de la bonne chère et de la volupté; aux Romains la constitution municipale , la discipline administrative, et, après une longue
domiiialioii, la langue et les mœurs.
Lorsqu’un peuple montagnard descend dans la plaine, il se produit nécessairement chez lui de grandes modifications, mais il lui reste toujours quelque chose
de la vigueur et du icmpérarr.ent natifs.
Tout en recevant de leurs voisins ou de
leurs conquérants une forte empreinte, les
Campaniens restent eux-mèmes ; ils conservent un esprit inlépendant, et ne cessent de protester contre leurs maîtres.
Amollis peu à peu par le climat, s’éloignant de plus en plus du type osque primitif, ils ne s’assimilent point pour cela aux conquérants, et ils luttent contre hs influences qui les envahissent, donnant par là les preuves les plus sensibles de leur vitalité. Par exemple, après six siècles de relations étroites avec Cumes, lorsque la
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L'ANClEiNNE CAMI’ANIR 1.1
confédération des Samniles veut reconquérir sur tous les étrangers les terres et les côtes perdues, les Campaniens semblent céder avec joie aux Sainnites, qui sont de leur race, parlent la même langue, se servent de la même écriture ; ils vont avec eu.v assiéger Cumes (l’an 417), vendre scs habitants comme esclaves et effacer cette brillante colonie, qui avait été la parure et la richesse de l’Italie méridionale. Alors les Pompéiens se trouvent dans leur élément, ils sont redevenus purement Osques, ils héritent d’une pariie de la richesse de Cumes : c’est à cette époque qu’ils élèvent les solides murailles qui ont été découvertes sur une certaine étendue, et attestent la prospérité du peuple qui les a bâties .
Qii^nd les Romains, en 310, font la
U LE ÜHAMË ÜL VÉSUVE
guerre aux Samnites el pôrtenl leurs armes sur les côtes de la . Campanie, les Pompéiens Contribuent ü repousser la descente de P. Cornélius près de rcmbouchure du Sarnus et à forcer le général romain à se rembarquer. En 290 toutefois, il faut se soumettre avec le reste de la confédération samnitc, renoncer au magistrat national, le meddixtucticus, pour devenir un inunicipc et nommer des duumvirs, des édiles, des décurions, selon les lois romaines; mais la soumission n’est qu’apparente, et, même après deux siècles, les Campaniens d’Herculanum, de Pompéi, dp Stables, prennent une part énergique à la guerre sociale et proclament leur indépendance. S}lla vin. mettre le siège devant Stables; les Pompéiens assistent aux péripéties de la lutte du haut de leurs mu-
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1-ailles et se préparent à subir à leur tour le sort de leurs voisins. En effet, après la destruction de Stabies, Pompéi est assiégée, fait une défense énergique , est secourue trois fois par Cluentius, général samnite, et obtient de Sylla une capitulation qu’elle ne doit qu’au désir qu’a le général romain de regagner Rome pour y briguer le consulat .
Plus lard, devenu dictateur, Sylla se souvint d’une ville qui lui avait si énergiquement résisté ; pour mettre un frein à cette humeur hostile, ou pour infuser à ces rebelles du sang romain, il envoya une colonie militaire, trois cohortes, c’est-à-dire près de deux mille vétérans, pour lesquels il fallut se dépouiller d’un tiers des propriétés. Ce partage n’eut pas lieu sans protestations, sans une résistance acharnée, dont Cicéron nous a conservé le souvenir.
Quelques années plus lard, les Pompéiens soiil-ils devenus plus dociles ? Non, car le neveu de Sylla qui a conduit la colonie, P. Cornélius Sylla, est accusé d’avoir conspiré avec Catilina et d’avoir voulu diriger les Pompéiens contre Rome, tandis que les complices de Catilina essayaient d’entraîner les autres provinces. Cornélius Sylla fut défendu par Cicéron, qui avait une maison de campagne ', non pas à Pompéi, mais sur son territoire. Plus tard , pour assouplir encore l’esprit des Pompéiens , Auguste leur envoya une nouvelle colonie qui fut établie dans un faubourg, peut-être sur des terrains cédés ou rachetés par la commune. Les murs, devenus alors inutiles, furent en partie
I. Il y composa le Irailé sur les Devoirs, cl \ rcvul Ociavc rcvcnanl de Grèce pour recueillir la succession de Cé-ar.
abattus, et les portes de la ville tombèrent pour avoir des communications journalières avec le Pagus Augusto-Felix.
Enfin le caractère national, persistant, rebelle, facilement agressif,, inflammable comme les têtes ardentes du Midi, éclate encore sous l’empire et malgré le joug terrible des césars. L’an 59 de notre ère, un certain Livinéius Régulus, rayé du sénat, réfugié en Campanie, donna un combat de gladiateurs dans l’amphithéâtre de Pompéi.
L’affluence fut grande, on accourut des villes voisines ; mais une rixe s’éleva entre les Pompéiens et les habitants de Nucéria. Des injures on passa aux pierres, des pierres aux coups, des coups aux armes, et bientôt la populace se livra une bataille en règle dans l’amphithéâtre et dans les environs. Les étrangers, moins nombreux, mal armés, curent le des-
SOUS et prirent la fuite. Les parents des morts allèrent se plaindre à Rome ; les blessés s’y firent transporter en litière et demandèrent justice à Néron, qui renvoya la eause au sénat. Le sénat décida que Poinpéi serait privée de combats de gladiateurs pendant dix ans, c’est-à-dire de l’an 59 à l’an 69.
Le souvenir de celte bataille, conservé par Tacite ', est rappelé par un dessin familier, avec une inscription tracée à la pointe sur une muraille de Pompéi. Uji gladiateur descend les degrés de l’amphithéâtre, il lient une palme; de l’autre côté des gradins, deux personnages indiqués par quelques traits d’une main fort inexpérimentée semblent se battre. Au-dessous,