‹ Le drame du Vésuve par m. BeuléChapitre 2 sur 34 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

est — un art de décadence. Enfin, j’y suis revenu dans l’âge mûr; j’ai désiré alors me rendre compte d’événements extraordinaires dont j’avais accepté l’explication banale comme tant d’autres; j’ai reconnu que la vérité avait plus de charme que la convention et que la plus forte poésie était la poésie des faits.

Ce que les ignorants appellent un prodige, n’est pour la science qu’un phénomène naturel ; j’ai voulu faire concorder les circonstances de ce phénomène. Le Vésuve est l’auteur de désastres qu’on croyait sans précédents. Je me suis complu dans mon enquête, avec la patience d’un magistrat qui instruit une affaire et suit les traces d’un crime : ce sont les résultats de l’instruction que je livre au jugement du public.

l’ancienne CAMPANIE

11 n’est plus permis aujourd’hui de décrire le i^olfe de Naples ; ceux qui ne l’ont pas vu le connaissent, tant ils l’ont entendu célébrer. Le ciel et la mer, la côte et les îles, les plaines fertiles et les montagnes découpées, une rivière de maisons blanches ou de villas peintes en jaune et en rouge, le Vésuve fumant, les bar* ques, les filets tirés sur la plage par les pé-

cheurs aux jambes nues, les barcarollcs el les larenlelles, la gaieté, la mollesse, les lazzaroni étendus au soleil, tout a exercé le talent des peintres aussi .bien que l’esprit des poètes; el cependant la désolation a passé jadis sur ce lieu enchanté, la nature et l’homme ont détruit à l’envi l’œuvre du Créateur,el de la civilisation, les éléments ont bouleversé le sol, les barbares ont accumulé les ruines. Les rivages sont couverts d’un sable noir, la mer a été refoulée, les ports sont comblés, les villes ensevelies sous la cendre, les rochers dorés sont enveloppés de lave el de scories; un deuil ineffaçable s’est étendu sur une partie du golfe; le Vésuve, riant jadis el cultivé, est devenu sombre et comme une perpétuelle menace. Tout est décadence, depuis Baïa et Misène jusqu’à Pompéi et Stabies.

Des événements terribles ont en quelque

sorte déformé ce sol, dont la beauté primitive peut à peine être conçue.

Avant de faire un effort pour retrouver ces images perdues, il faut entrer dans l’antiquité et demander des secours à l’histoire. Il ne suffit pas de s’élancer dans le vide : pour arriver à qtielque vraisemblance, il faut chercher un point d’appui dans les traditions écrites, qui sont peu nombreuses , et dans les traditions locales , autant qu’elles touchent à l’archéologie.

En premier lieu , quel peuple , vraiment digne d’envie , possédait ce pays privilégié? Quel était le tempérament ou le génie des habitants de ce paradis terrestre? Il est constant que la côte de la Campanie , entre Herculanum et Stabics , était occupée par les Osques; ils se prétendaient autochthonesr se confondaient avec

les antiques Ausoniens chantés par les poètes ; ils parlaient une langue qui n’était pas sans parenté avec celte des Latins, que l’on comprenait à Rome, et qu’ils écrivaient. avec des caractères empruntés au vieil alphabet dorien. D’abord les Osques étaient agriculteurs et guerriers comme les populations montagnardes ; ils étaient rudes, aimaient le travail; mais peu è peu ceux qui occupaient la plaine {campani) subirent l’influence d’un climat enchanteur qui les portait à la mollesse ; ils changèrent de mœurs, recherchèrent tes arts et les plaisirs. Ce qui contribua surtout à les adoucir, ce fut le contact des étrangers, c’est-à-dire d’une civilisation plus avancée.

Les premiers paraissent avoir été les Phéniciens, ces grands navigateurs, qui cherchaient partout des débouchés pour

leur commerce, des sources de matières premières, des abris sûrs pour leurs vaisseaux. Pompéi leur devait le culte de Vénus, d’une certaine Vénus Physica ’ , dont l’origine asiatique n’est' point contestée, et qui devint, comme à Corinthe, la divinité protectrice de la ville. Eu effet, clans le temple qui est contigu au forum, (ce n’est point ici le lieu de le décrire) on n’a pas assez remarqué, dans la cella même, à gauche, une grosse pierre de forme conique , semblable aux idoles

1 . On jurait par Vénus pompéienne. Qui n’a vu reproduit ce joli grafilo ; «

Gandida me docuit nigras odisso puellas.

« Une blanche jeune fille m’a appris à haïr les filles à la peau noire. > Un plaisant écrivit au-dessous :

Odoris, sed itéras.

Scripêit Venus Physica Pompeiana.

« Tu les hais, mais lu y reviens. Signé Vénus Physica Pompéiana. »

primitives que l’on conservait,, dans les temples de l’Asie-Mineure et de quelques villes de la Grècet on les appelait bétyîes' et 'on les ornait de draperies. Les inscriptions tracées à la pointe sur les murs de Pompéi invoquent plus d’une fois Vénus pompéienne ou Vénus Physica, et P. Cornélius Sylla, quand il y envoya une colonie, ne lui donna point d’autre nom que celui de Coîonia Veneria-Comelia. .

Après les Phéniciens viennent les Grecs, qui se répandent sur la côte, y propageant le commerce et le goût. Fondée en 1050, Gumes acquiert une puissance qui bientôt résistera à toute la confédération des Étrusques; elle étend peu à peu ses

1. On verra une de ces pierres coniques habilldes, sur un tétradrachme d’Athènes que j'ai publié. [Monnaies d’Athènes, in-4“, p. 318.)

établissements et fonde Dicéarchia (Pouzzoles), Parlhénopé, qui prend le nom d’une des sirènes, jusqu’au jour où, agrandie par les exilés de Cumes, elle s’appellera la nouvelle ville, Néapolis, et gardera ce nom dans l’histoire. Plus loin, à une demilieue de Parthénopé, la ville d’Hercule (Héracléion, en latin Herculaneum ou Herculanum) trahit aussi son origine grecque.

Le souvenir d’Hercule apparaît presque toujours à côté des phénomènes volcaniques, des sources sulfureuses, des ' émanations méphitiques, qui semblaient au vulgaire annoncer l’entrée des enfers. Près d’Herculanum, et peut-être dans sa dépendance, Rétina offre son port, où les navires légers trouvent un abri, tandis que les barques sont chaque soir tirées sur le sable. Vers le fond du golfe, Pompéi est

un entrepôt pour le commerce, le nœud des relations constantes avec les Osques; c’est là qu’ils apportent leurs huiles, leurs vins, leurs laines, soit par terre, soit par le fleuve Sarnus, qui était navigable dans l’antiquité.

En môme temps que les Grecs, les Étrusques étendent leurs conquêtes jus- (|u’au milieu de la Campanie. Repoussés sur mer par les flottes des Cuméens et d’Hiéron, tyran de Syracuse, allié de Cumes, ils s’avancent par-dessus le Latium et Rome, soumise à leurs lucumons, jusqu’à Capoue et Nola, et fondent une confédération de douze villes, image des douze lueumonies du nord. La civilisation étrusque a’ dû exercer à son tour quelque action sur les sociétés osques et sur le génie campanien.

quatrième source d’influence, la plus

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puissante, c’est Rome, qui luttera longtemps avec les Campaniens avant de les plier à sa langue, à ses formes politiques, à ses mœurs ; même quand la conquête sera définitive, l’assimilation ne sera jamais complète.

Ainsi, étant donnés ces quatre points de contact qui se succèdent dans une période historique d’au moins douze siècles, les Osques de la Campanie ont pris aux Orientaux le culte de leur déesse tutélaire ; aux Grecs la notion des arts, la culture de l’esprit, le commerce; aux Étrusques le goût du luxe, des bijoux, des riches ameublements , des bronzes bien ciselés , des combats de gladiateurs , la science de la bonne chère et de la volupté; aux Romains la constitution municipale , la discipline administrative, et, après une longue

dominalion, la langue et les mœurs.

Lorsqu’un peuple montagnard descend dans la plaine, il se produit nécessairement chez lui de grandes modifications, mais il lui reste toujours quelque chose de la vigueur et du tempérament natifs.

Tout en recevant de leurs voisins ou de leurs conquérants une forte èmpreinte, les Campanieus restent eux-mémes ; ils conservent un esprit indépendant, et ne cessent de protester contre leurs maîtres.

Amollis peu à peu par le climat, s’éloignant de plus en plus du type osque primitif, ils ne s’assimilent point pour cela aux conquérants, et ils luttent contre les influences qui les envahissent, donnant par là les preuves les plus sensibles de leur vitalité. Par exemple, après six siècles de relations étroites avec Cumes, lorsque la

confédération des Samniles veut reconquérir sur tous les étrangers les terres et les côtes perdues, les Campaniens semblent céder avec joie aux Samiiites, qui sont de leur race, parlent la même langue, se servent de la même écriture ; ils vont avec eux assiéger Cumes (l’an 417), vendrq ses habitants comme esclaves et effacer celle brillante colonie, qui avait été la parure et la richesse de l’Italie méridionale. Alors les Pompéiens se trouvent dans leur élément, ils sont redevenus purement Üsques, ils héritent d’une partie de la richesse de Cumes : c’est à celle époque qu’ils élè- vent les solides murailles qui ont été découvertes sur une certaine étendue, et alleslenl la prospérité du peuple qui les a bâties.

Quand les Romains, en 310, font la

U L£ DRAME DU VËSUVE

guerre aux Samnites et portent leurs armes sur les côtes de la Campanie, les Pompéiens contribuent à repousser la descente de P. Cornélius près de l’cmboUchure du Sarnus et à forcer le général romain à se rembarquer. En 29 0 toutefois, il faut se soumettre avec le reste de la confédération samnite, renoncer au magistrat national, le meddixtucticus, pour devenir un municipe et nommer des duumvirs, des édiles, des décurions, selon les lois romaines; mais la soumission n’est qu’apparente, et, même après deux siècles, les Campaniens d’Herculanura, de Pompéi, de Stables, prennent une part énergique à la ' guerre sociale et proclament leur indépen- • dance. Sjlla vin. mettre le siège devant Stables; les Pompéiens assistent aux péripéties de la lutte du haut de leurs mu-

railles et se préparent à subir à leur tour le sort de leurs voisins. En effet, après la destruction de Stabies, Pompéi est assiégée, fait une .défense énergique, est secourue trois fois par Cluentius, général samnite, et obtient de Sylla une capitulation qu’elle ne doit qu’au désir qu’a le général romain de regagner Rome pour y briguer le consulat.

Plus tard, devenu dictateur, Sylla se souvint d’une ville qui lui avait si énergiquement résisté : pour mettre un frein à celte humeur hostile, ou pour infuser à ces rebelles du sang romain, il. envoya une colonie militaire , trois cohortes, c’est-à-dire près de deux mille vétérans, pour lesquels il fallut se dépouiller d’un tiers des propriétés. Ce partage n’eut pas lièu sans, protestations , sans une résistance acharnée, dont Cicéron nous a conservé le souvenir.

Quelques années plus tard, les Pompéiens sont-ils devenus plus dociles ? Non, car le neveu de Sylla qui a conduit la colonie, 1*. Cornélius Sylla , est accusé d’avoir conspiré avec Catilina et d’avoir voulu diriger les Pompéiens contre Rome, tandis que les complices de Catilina essayaient d’entraîner les autres provinces. Coniélius Sylla lut défendu par Cicéron, qui avait une maison de campagne ', non pas à Pompéi, mais sur son territoire. Plus lard , pour' assouplir encore l’esprit des Pompéiens Auguste leur envoya une nouvelle colonie qui fut établie dans un faubourg, peut-être sur des terrains cédés ou rachetés par la commune. Les murs, devenus alors inutiles, furent en partie

1. Il y composa le IraiuS sur les Devoirs, et y reçut Uclave revenant de Grèce pour recueillir la succession de Cé.iar.

abattus, et les portes de la ville tombèrent pour avoir des communications journalières avec le Pagus Augusto-Felix.

Enfin le caractère national, persistant, rebelle, facilement agressif, inflammable comme les têtes ardentes du Midi, éclate encore sous l’empire et malgré le joug terrible des césars. L’an 59 de notre ère, un ceiîlain Livinéius Régulus, rayé du sénat, réfugié en Campanie, donna un combat de gladiateurs dans l’amphithéâtre de Pompéi.

L’affluence fut grande, on accourut des villes voisines ; mais une rixe s’éleva entre les Pompéiens et les habitants de Nucéria. Des injures on passa aux pierres, des pierres aux coups, des coups aux armes, et bientôt la populace se livra une bataille en règle dans l’ampbithéâtre et dans les environs. Les étrangers,

moins nombreux, mal armés, eurent le des-

SOUS et prirent la fuite. Les parents des morts allèrent se plaindre à Rome ; les blessés s’y firent transporter en litière et demandèrent justice à Néron, qui renvoya la* cause au sénat. Le sénat décida que Pompéi serait privée de combats de gladiateurs pendant dix ans, c’est-à-dire de l’an 59 à l’an 69.

Le souvenir de cette bataille, consei-vé par Tacite est rap{)clé par un des.sin familier, avec une inscription tracée à la pointe sur une muraille de Pompéi. Un gladiateur descend les degrés de l’amphithéâtre, il tient une palme; de l’autre côté des gradins, deux pe^onnages indiqués par quelques traits d’une main fort inexpérimentée semblent se battre. Au-dessous,

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