Operli atque eliam obliti pondéré
soit révoqué en doute, surtout si nous mesurons à quelles distances le simoun d’Afrique transporte le sable du désert; Procope à son tour raconte que, dans une éruption postérieure, le Vésuve envoya des cendres jusqu’à Constantinople. Ce récit, qui paraît d’abord exagéré, n’a cependant rien de matériellement impossible.
Enfin ces noires vapeurs s’allégèrent et se dissipèrent comme une fumée ou comme un nuage. La cendre cessant de tomber, le jour revint, le soleil se montra même, jaunâtre et comme pendant une éclipse.
Tout apparaissait changé à des yeux encore troublés : la campagne et les maisons étaient couvertes d’une couche épaisse qui ressemblait à de la neige, sauf la couleur. On retourna à Misène, la journée tirait à sa fin; on soupa et l’on passa la nuit entre l’es-
LES TÉMOINS 121
poir et la crainte, car les secousses du tremblement de terre se renouvelaient, quoique de plus en plus faibles.
Telles furent les impressions de Pline le Jeune : précisées par quelques explications, elles nous font voir clairement les phénomènes dont on fut témoin à l’extrémité du golfe de Naples. Nous y trouvons aussi une indication exacte du temps qu’a duré l’éruption , du moins dans sa violence. Le 23 août, à une heure de l’après-midi, paraît la colonne de fumée. Ce n’est que pendant la nuit que le tremblement de terre commence, il redouble vers le matin ; la cendre tombe vers neuf heures le 24; elle cesse avant le soir, et les habitants de Misène, pendant la nuit du 2 4 au 2 5, ne ressentent plus que des oscillations du sol.
Suivons maintenant Pline l’Ancien, qui est
14i LE DRAME DU VÉSUVE
parti le 'iS, la journée étant déjà avancée.
Quoiqu’il eût ordonné aussitôt d’appréler un navire léger et rapide, il avait été retardé. Les soldats de la flotte, en garnison à Rétina, lui avaient envoyé un messager pour le supplier de venir à leur secours. Adossés au Vésuve, pris entre Ponipéi et Herculanum, qui chacune étaient accablées par un désastre différent, ils ne pouvaient se sauver que par mer. Le préfet de la flotte fit appareiller alors des galères à quatre rangs de rames, parce qu’elles" pouvaient contenir plus de monde, se proposant de recueillir non-seulement ses soldats, mais les Romains qui habitaient cette plage charmante. Ces contre-ordres et ces préparatifs divers demandèrent du temps. Ce ne fut que tard dans l’après-midi que Pline partit, se dirigeant droit vers Rétina. A mesure qu’il
LES TÉMOINS
approche la cendre tombe sur ses vaisseaux plus épaisse et plus tiède ' ; il s’y mêlait même des pierres ponces et des débris noircis par le feu. Soudain ou est arrêté :
on ne peut approcher du rivage. La mer n’a plus assez de profondeur, « soit qu’elle ait rellué , soit que la montagne l’ait en partie comblée par ses éboulements. »
Ici il faut éclaircir le récit de Pline l’Ancien ou plutôt de ceux qui l’accompagnaient, .car on ignore si les tablettes sur lesquelles il ne cessait de prendre des notes ont été rapportées à son neveu; Pline le Jeune, dans tous les cas, a pu consulter des centaines de témoins oculaires. La chute des
I. Le mol calidior, dont so sert Pline le Jeune pour qualifier la cendre qui lombail, indique seulement qu’elle était tiède; autrement on n’aurait pas exposé les vaisseaux à Un incendie certain.
LES TÉMOINS US
le niveau des eaux, et rendu inabordables aux grands navires des lieux qu’ils pouvaient auparavant accoster. De là ce basfonds subit, vadum subitum, qui arrête les galères romaines et les force à rebrousser chemin en abandonnant à leur triste sort les soldats de la flotte aussi bien que les habitants des villas. La mer ne s’était retirée que parce que le rivage s’était relevé, et parce que les coulées de lave des éruptions primitives étaient travaillées par l’action souterraine des laves de l’éruption pré-
sente. Il faut renoncer à 'peindre l’état de tous ces malheureux, qui déjà probablement avaient donné l’assaut aux petits navires et aux barques tirées sur le rivage; repoussés par de plus vigoureux ou prévenus par de plus diligents qui avaient pris le large, ils s’étaient réjouis à la vue de la flotte de
Misènp. Leur joie fit place au plus profond désespoir lorsque la flotte s’éloigna sans avoir pu communiquer avec eux. Fuir sur Herculanum ou surPompéi, ce n’était que choisir le genre de mort; la plupart, sans doute, attendirent ce qui était inévitable.
Pline, ne pouvant aborder à Rétina, sc dirigea sur Stabies, située au pied du mont Lactarius. Dans ce lemps-là, le golfe de Naples formait un repli beaucoup plus profond entre Stabies et Pompéi. Les matières vomies par le volcan et rejetées par les flots ont comblé ce repli et substitué une plaine fertile à ce qui était jadis la mer.
La terre a gardé une surface d’une égalité qui rappelle le niveau des eaux, et qui montre comment les dépôts successifs se sont formés. C’est ainsi que le golfe d’Utique a été comblé par les vases d’alluvion,
LES TÉMOINS
tandis que les sables allaient remplir et effacer les ports de Carthage. On prétend que des mâts de navire ont été trouvés enfouis au delà de Castellamare, à plus de 500 mètres du rivage actuel : ce serait une indication de l’ancien port de Stabies.
Pline s’était porté de ce côté, autant pour observer le Vésuve que pour secourir son lieutenant Pomponianus, qui résidait à Stabies avec une partie de la flotte. Pomponianus, voyant approcher le danger, avait chargé ses vaisseaux, et attendait pour s’éloigner que le vent cessât d’être contraire.
Pline le trouve tout tremblant, l’embrasse, l’exhorte, le rassure par sa propre sécurité, prend un bain, soupe gaiement, ou du moins en feignant la gaieté. Quand la nuit fut venue, de larges flammes et comme de vastes incendies éclataient sur plusieurs
m LE DRAME DU VÉSUVE
points du Vésuve. Pline prétendit que c’étaient des maisons de campagne abandonnées et des villages où l’on avait eu l’imprudence de laisser des feux allumés. Il ne pouvait connaître ni les gaz inflammables qui prenaient feu au contact de l’air, ni la réverbération de la lave du cratère sur les nuées, ni les coulées de lave peut-être qui commençaient à déborder des fissures. Il se coucha, et dormit si profondément que ceux qui veillaient à sa porte l’entendaient l'onfler.
Vers le matin, il fallut l’éveiller cependant. La cour qui précédait sa chambre se remplissait de cendre et de pierres ponces qui menaçaient d’obstruer bientôt toute la hauteur de la porte. On tint conseil; on se demanda s’il fallait s’enfermer dans les maisons ou gagner la campagne. Les
LES TÉMOINS
secousses de tremblement de terre qui chassaient à la même heure les habitants de Misène, forcèrent également ceux de Stables à camper à ciel ouvert, taht leurs maisons, agitées par de fortes oscillations, semblaient sur le point de les écraser.
Hors de la ville, il est vrai, la pluie de pierres était gênante ; mais ces pierres étaient poreuses et légères, ne blessaient point, et l’on s’en garantissait en plaçant sur sa tête un oreiller attaché avec un linge ou une bandelette ; cette simple précaution suffisait. Voilà certainement ce que firent à Pompéi tous ceux qui eurent l’heureuse inspiration de quitter la ville au lieu de s’enfermer chez eux. On remarquera aussi que la pluie de cendres et de pierres ponces commença le soir même à Rétina, pendant la nuit à Stables, le len-
demain seulement à Misène ; Misène ne reçut que de la cendre. 11 est évident que si les matières lancées par le Vésuve eussent été incandescentes ou assez chaudes pour allumer des incendies, comme on l’a dit quelquefois, les Romains et les Stabiens n’auraient point songé à s’exposer à cette pluie en rase campagne. L’inconvénient était celui de la grêle , quand elle tombe forte et mêlée de glaçons; encore la grêle a-t-elle beaucoup plus de densité.
Quoiqu’il fût l’heure où le jour recommence , la nuit la plus noire et la plus épaisse couvrait tout le golfe; on ne se conduisait qu’à foéce de torches et de lu- • mières- de tout genre. On se rend au rivage pour essayer de reprendre la mer :
' elle était grosse et contraire. Là , Pline
LES TÉMOINS
fait étendre une voile sur la cendre, s’y couche , demande de l’eau fraîche et en boit deux fois. Tout à coup des flammes mettent tout le monde en fuite et le forcent à se lever. Il s’appuie sur deux esclaves qui l’accompagnent, fait un effort et retombe mort. Il était asthmatique , nous dit son neveu , et sujet aux suffocations ; mais cette faiblesse de poitrine ne suffit pas pour expliquer sa mort. Les flammes et l’odeur du soufre dénotent trop clairement une émission subite de gaz échappés de fissures. Ces gaz devaient être de deux sortes , le gaz acide sulfureux , mortel pour ceux qui le respirent, et le gaz hydrogène carboné ou carbure d’hydrogène , qui s’enflamme au contact de l’air. Par sa combustion , il dégage le gaz acide carbonique; celui-ci, plus pesant, retombe
13â LE DRAME DU VÉSUVE
et est également mortel. C’est ainsi que dans l’éruption de I 8 6 1 on a vu les laves de 1 7 94 se rouvrir et laisser échapper par leurs fissures des gaz combustibles qui prenaient feu aussitôt. Il faut en outre considérer que Pline était couché sur le rivage, et que du fond de la mer se dégageait probablement une grande quantité d’acide carbonique qui formait une couche de plus en plus épaisse sur la surface du sol. Pline l’Ancien a subi le sort du chien que l’on introduit dans la grotte voisine -
de Pouzzoles. Tant qu’on le lient en l’air,
il respire aussi bien que les visiteurs ; dès qu’on le pose à terre, il est asphyxié par l’acide carbonique , et, si les visiteurs se baissaient au lieu de se tenir
droits, ils seraient également asphyxiés.
Ën se couchant, Pline alla au devant du
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LES TÉMOINS
danger. Ses compagnons, qui étaient restés debout, purpnt s’échapper sains et saufs. Les
esclaves qui l’assistaient n’éprouvèrent au-
cun mal , parce qu’ils se baissèrent à peine pour l’aider à ' se relever. Le hasard a de ces ironies : l’illustre naturaliste igno-, rait les phénomènes de la nature ; ce savant ne savait pas que dans toute éruption les gaz émanés des coulées de lave et des fissures sont funestes aux êtres animés, et forment les couches inférieures de l’air parce qu’ils sont plus lourds que l’air. Il est mort parce qu’il s’est couché; s’il était resté debout, il aurait lui-même fait la relation de tout ce qu’il avait vu. Lorsqu’on revint, trois jours après, le calme étant rétabli, on trouva, il est vrai, son corps intact et qui semblait dormir ; mais on oublia sous la cendre les tablettes sur lesquelles’
il avait consigné des observations qui auraient été plus curieuses pour nous qu’elles n’avaient été profitables pour lui-même. Son neveu semble avoir coordonné seulement les récits de ceux qui l’avaient accompagné.
LES VICTIMES
Après avoir écouté les témoins oculaires, il nous reste, pour entrer plus avant dans le drame du Vésuve, à consulter les victimes.
Aucune relation n’existe, et nous sommes réduits à imaginer par induction ce qui s’est passé à Pompéi et à Herculanum; mais le sol et les fouilles ont fourni des documents dont l’archéologie doit savoir tirer parti ; les squelettes et les cadavres ont une
éloquence qu’il faut comprendre et traduire.
Dion Cassius avance qu'au commencement de l’éruption, les Pompéiens étaient réunis dans le théâtre. Comme la restauration du théâtre n’était pas achevée, on a proposé de lire amphithéâtre ; mais la rectification a peu d’importance. Que ce fût du théâtre ou de l’amphithéâtre , les spectateurs eurent le temps de se sauver et de regagner leurs maisons. On n’a trouvé dans le théâtre aucun squelette, et les fouilles de l’amphithéâtre n’en ont fait découvrir que deux, soit que des gladiateurs y eussent été retenus captifs, soit que leurs cadavres eussent été oubliés, soit que deux pauvres gens eussent cherché un refuge sous les voûtes qui supportent les gradins.
Quoi qu’il en soit, les Pompéiens furent avertis par la colonne de fumée qui s’élan-
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LES VICTIMES
çait du Vésuve ; ils la voyaient des rues, du forum, de leurs terrasses, elle était en quelque sorte sur leurs têtes. Tous auraient pu se .sauver, s’ils étaient partis à temps. Les plus sages ou les plus timides se sont enfuis, les autres ont attendu l’événement, et la plupart de ceux qui ne savaient où trouver un autre asile s’enfermèrent dans leurs maisons. Qui peut dire ce qui s’est, alors passé? qui peut calculer les inspirations imprévues de la peur et du désespoir ? Bientôt les ténèbres qui se répandirent sur la campagne, les pierres qui tombèrent avec le fracas de la grêle sur les dalles de l’atrium et les tuiles de la toiture, firent croire que le monde retournait au chaos. Quand on vit les cours et les rues se remplir, les colonnes et les murs fendus par le tremblement de terre, la crainte d’être ensevelis vifs décida une
nouvelle série de fugitifs à s’éloigner des lieux habités. Des oreillers, des étoffes repliées, protégeaient leur tête contre les projectiles qui pleuvaient sur eux. Des lampes et des torches éclairaient mal leur course aveugle. « Les citadins, nous dit Dion Cassius, fuyaient dans la campagne, les campagnards se réfugiaient dans la ville. » L’instinct irréfléçhi avait pris la place de la raison, comme il arrive dans les grandes calamités publiques. Il faut donc renoncer à deviner les plans ou les calculs d’une population affolée par la terreur.
L’examen du sol fait d’abord reconnaître que les phénomènes volcaniques qui ont perdu Pompéi étaient les mêmes que ceux qui 'ont perdu Stabies. Les pierres ponces recouvrirent la ville jusqu’à quatre mètres de hauteur; un mètre environ de cendre plus fine s’y
LES VICTIMES
ajouta ; deux autres mètres de cendres et de débris carbonisés qu’on voit ensuite, sont des dépôts produits par les éruptions postérieures du Vésuve. Puisqu’on d 822 il est tombé un pied de cendre dans les rues de Castellamare, Pompéi, située dans la même direction et voisine du volcan, a dû le même jour en recevoir plus encore. Du reste, de minces nions de terre végétale et de petites coquilles terrestres apparaissent entre les couches plus récentes, et prouvent que la culture avait repris ses droits dès que l’action de l’air et de l'humidité avait rendu les cendres fertiles. Ce serait donc sous une épaisseur de quinze pieds seulement qu’une ville entière, dont les maisons avaient plus d’un étage, aurait été ensevelie, et qu’une partie de la population aurait péri! Rien n’est moins vraisemblable, et il est évident que notre, ignorance
140 LE DRAME DU VfiSUVE
fait trop peu d’efforts lorsqu’elle simplifie à ce point le tableau. Une étude attentive est nécessaire pour analyser et pénétrer les causes de la mort d’un assez grand nombre de Pompéiens, de même qu’il faut une imagination patiente pour retrouver les traces de la destruction d’une cité qui n’a pas été aussi subite que nous le voulons croire.
Nous ne nous occuperons aujourd’hui que des victimes, les ruines auront leur tour.
Il y a cent vingt-deux ans que les fouilles de Pompéi ont commencé; on estime que depuis ce temps l’on a retrouvé environ 600 squelettes. M. Fiorelli, dans un rapport adressé au gouvernement italien constate qu’on en a recueilli 127 de 1846 à 1866,
J. Scovcrte archeologiche faite in Italia, dcl I 84ü al 1 8 « 6, in-8«, N.i^les. 4 8 6 7.
LES VICTIMES
c’est-à-dire dans une période de vingt années. Comme les recherches ont été moins actives dans le siècle qui a précédé, il convient d’atténuer la proportion ; au lieu d’une moyenne de 1 0 squelettes par an, on peut prendre une moyenne de 4 à 5 squelettes, soit un peu moins de 500 squelettes. On obtient de la sorte un chiffre aussi rapproché que possible de la vérité. L’on n’a encore déblayé que les deux cinquièmes de Pompéi; or, si dans ces deux cinquièmes on a constaté un total de 600 victimes, il est naturel que dans les trois autres cinquièmes on s’attende à en découvrir 90 0. En tout, 1,500 Pompéiens auraient péri, c’est-à-dire le dixième de la population, si on l’évalue à 1 5,0 0 0 âmes, — le huitième, si on la réduit au chiffre plus vraisemblable de 1 2,000.
Un tel désastre fournissait un vaste champ
Ui LE DKAME DU VÉSUVE
à l’observatioiK Si les personnes qui ont dirigé les travaux d’excavalion k diverses épo- (jues avaient pris des notes exactes, il est impossible que la position des corps, le lieu où ils SC trouvaient, l’état des ruines ou du sol, toutes les circonstances, en un mot, ne continssent pas quelque enseignement. De même que les magistrats, quand un crime a été commis, portent leur examen sur tout ce qui entoure le cadavre et constatent les dé- • ^tails les plus futiles, parce que ces détails peuvent dénoncer tout à coup le coupable, de même les ingénieurs et les arebéologues qui ont exploré Pompéi nous apprendraient beaucoup, s’ils avaient décrit avec soin chaque découverte de ce genre. Il n’en est rien malheureusement, et je ne saurais dire quelle a été ma déception lorsqu’à [>aru l’IIisloire des antiquités de Pom-
LES VICTIMES
péi M. Fiorelli avait eu la patience de copier les manuscrits qui avaient été rédigés depuis l’origine par les directeurs des fouilles ou les surveillants, car^ ils avaient l’habiludc de constater jour par jour les découvertes faites par leurs ouvriers, et de dresser un inventaire des objets envoyés au musée de 1‘ortici. La publication de ces listes ou, si l’on veut, de ces carnets, si laborieusement préparée par M. Fiorelli, promettait les plus attachantes révélations. Dès l’an 1748, don Rocco Âlcubierre, officier espagnol, puis Cari Weber, ingénieur suisse, plus tard Francesco la Vega, don Pietro la Vega, etc., concentrent entre leurs mains les rapports des agents qu’ils emploient \ En faisant iin-
1. Pompeianarum antiquitatum historia, in-8“ Naples, 1 8 6 0.'
2. On a les noms de plusieurs de ces agents ou surveillants, Cixia, Corcoles, Ferez Condc, etc.
primer dans un ordre méthodique Ces divers manuscrits, M. Fiorelli a rendu un nouveau service à la science, et il n’a pas dépendu de lui que ce service fût plus yrand; mais les réflexions des auteurs sont si brèves et leurs désignations si imparfaites, qu’on voit qu’ils obéissaient aux règles de l’administration bien plus qu’au désir d’instruire la postérité. On constatait, on n’étudiait point ; on faisait des catalogues pour prévenir les vols ou les soupçons, on n’avait point souci de la curiosité des savants ; on comptait les objets comme les intendants comptent les meubles du château qui leur est confié, on ne les décrivait point.
Les squelettes figurent parfois dans l’inventaire, mais sans qu’on y attache d’importance, et sous une forme qui varie peu. «Le... février 17 6..., on a trouvé : — or, une boucle
LES VICTIMES U5
d’oreille, trois monnaies ; — argent , une bague ; — hronae, deux vases, une fibule, un vase sans anse, une lampe; — fer, un râteau, une serrure, un battant de sonnette, sept clous ; — verre, cinq vases brisés, une
bouteille, deux verres intacts, quinze boutons ; — ivoire, une aiguille, une plaque sculptée ; — os, un manche de couteau, un dé, un crâne avec des ossements. » Cette énumération est plus ou moins longue, selon le nombre des objets ; le mot squelette est substitué çà et là
aux mots crâne avec des ossements; c'est
tout ce quHl faut attendre du Journal des fouilles, pour nous éclairer sur le sort de la plupart des Pompéiens ensevelis sous les cendres. Du 23 mars 1748 au 1 4 juillet 1 764, le texte est espagnol, et dès le 19 avril 1748 Alcubierre signale en ces termes la découverte du premier cadavre : « Haviendose des-
cubierto un muerto esta manana entre cl rapilh y la tieira, un mort s’étanl découvert ce matin entre la pierre ponce et la terre. » En 1 7 6 4, la langue italienne remplace la langue espagnole ; toutefois la brièveté est égale, surtout lorsqu’il s’agit des squelettes ; il semble que le sujet répugne ou soit dédaigné, sauf quelques exceptions dont nous tirerons tout à l’heure parti. Même dans ces derniers temps, lorsque la passion archéologique arrive à son apogée, de 1 853 à 186 0 par exemple, les squelettes sont indiqués * sans qu’on paraisse songer à examiner dans quel rapport ils se trouvent avec les lieux, les terrains, les niveaux, etc. M. Fiorelli 'commence à donner quelques détails % et l’on en voudrait davantage. Le
1. Pompeianarum aiitiquitatum hisloria, tom. II, pages 649, 696, 654, 655, 66 8, 672, 678, 679, elc.
2. Giornale degli Scavi di Pompei, i 8 6 1, p. 1 6, 1 7, 9 4, etc.
LES VICT-IMES
nouveau journal que rédigent les membres de l’école archéologique de Pompéi depuis 18 68 est également beaucoup trop sommaire sur ce point \ et j’adjure les jeunes savants qui secondent M. Fiorelli avec tant de zèle, de ne point nous épargner à l’avenir de minutieuses descriptions.
Malgré les regrets que laisse ce laconisme, on peut rapprocher les observations faites par les soprastnnti des diverses époques, et en tirer des conclusions sur le sort des Pompéiens. Plus d’un genre de mort les a décimés, et ces genres bien constatés suffisent pour nous éclairer sur la nature des phénomènes qui ont accablé particulièrement Pompéi. D’abord il faut écarter les images qui se présentent à
1 . Giornale degli Scavi, nuova sérié pubblicala degli alumni délia Scuota arckeologica, in-4° ; voyez aotam* meut p. 20 et p. 248.
l’esprit, la lave, le leu, les pierres pesantes lancées par le volcan ; on ne trouve pas un centimètre de lave dans la ville : située sur un plateau, elle était à l’abri des coulées. Le feu a exercé si peu de ravages, qu’il n’est dû évidemment qu’à des accidents très-restreints. Ce n’est point le Vésuve qui a embrasé les maisons par ses projectiles, ce sont plutôt les lampes et les torches que des ténèbres prolongées avaient forcé de tenir allumées partout. Soit que les oscillations du sol eussent mis en contact des rideaux, des étoffes avec la flamme agitée, soit que les habitants de la maison se fussent enfuis sans prendre les précautions nécessaires, il y a eu quelques incendies partiels étouffés par les cendres qui remplissaient l’atmosphère et les pluies torrentielles qui alternaient avec les cendres . On
ne. doit pas attribuer à la combustion l’état
LES VICTIMES
des poutres, des linteaux et des bois qu’on retrouve abondamment à Pompéi. L’action du temps et de l’humidité les a lentement consumés, noircis, rendus pulvérulents ; mais ils n’ont été ni réduits en cendre, ni carbonisés, ni même attaqués par le feu : les pilotis qn’on retire des lieux marécageux noircissent de même; cela est si vrai, que les parties des poutres traversées par des chevrons et des clous ont été protégées par l’oxyde de fer et ont conservé leur couleur naturelle. Enfin les grosses pierres lancées par l’orifice du cratère retombent toujours sur les pentes du cône, et décrivent des paraboles trop courtes pour atteindre la plaine; quant à l’immense quantité de pierres ponces, qui ont souvent quatre mètres d’épaisseur, elles sont si petites et si légères, qu’elles auraient à peine meurtri le visage délicat d’un enfant; un oreiller ou un
l.w LE DRAME DU VIÎSUVE
voile jeté autour du visage était une protection suffisante.
Trois causes ont été surtout funestes
aux habitants ; le tremblement de terre, leur réclusion volontaire ou forcée , les gaz plus lourds que l’air , qui se répandaient sur le sol et les asphyxiaient.
Le tremblement de terre a été plus violent qu’à Misène, qu’à Stables, qu’à Ilerculanuin. La situation de Pompéi, sur d’anciennes coulées de laves et sur une fissure normale du volcan, l’exposait la première aux secousses qui accompagnaient l’éruption. De même qu’cn 6 3 , sous Néron , la ville avait été détruite, tandis qu’Hcrculanum et Naples n’étaient qu’à demi bouleversées , de môme en 79, sous Titus , Pompéi fut agitée plus violemment que les cités voisines. I.es ruines actuelles le dé-
LES VICTIMES
montrent sur tous les points. Certes, les maisons n’ont pas été jetées à terre , et les rez-de-chaussée sont debout ; mais les pierres ont été fendues par des oscillations qui les ont pour ainsi dire déchirées en deux, puis rapprochées. Les plus belles pierres des façades et les piliers des boutiques ont ainsi éclaté; les mosaïques et les dallages des maisons présentent des ondulations qui accusent tour à tour le soulèvement et l’affaissement du sol. Avec de tels mouvements, il est impossible que les colonnes des portiques les plus élevés, les étages supérieurs de certaines maisons, des murs de clôture mal bâtis, n’aient pas été renversés . ■
En effet , on lit dans la relation des fouilles du 14 juin 1787, qu’on a trouvé huit squelettes sous les ruines d’une mu-
raille, hors des portes de la ville. Un collier , des bracelets , une bague d’argent , étaient la parure des femmes qui étaient au nombre des victimes; une lanterne attestait que ces malheureux avaient fui en essayant de se guider au, milieu des ténèbres.
Le 5 mai 1818, on a recueilli pendant le déblai du forum, deux squèlettes, dont l’im était engagé sous une des colonnés renversées du temple de 'Jupiter; il avait été évidemment écrasé par la chute du portique sous lequel il avait cherché un abri.
Une visière de bronze était voisine, comme si le malheureux avait voulu protéger ainsi ses yeux contre la grêle de pierres ponces . Il semble qu’un autre Pompéien ait été écrasé parla chute de la statue équestre de Néron',
l. Pompeianamm antiquitalum historia, t. II, p. 8 6.
LES VICTIMES
qui était sur l’arc de triomphe de la rue de Mercure ; son squelette a été trouvé à côté de cette statue, qui est en bronze, un peu plus grande que nature et fort laide. Dans l’intérieur de la célèbre maison du Faune, on a réuni les ossements d’une femme sans pouvoir jamais découvrir son crâne, broyé sans doute sous les débris d’un étage écroulé. M. Fiorelli, en 1861, a constaté* la chute du premier étage d’une maison où les ossements de deux personnes étaient brisés et dispersés parmi les débris. Du 18 au 2 3 janvier, en déblayant l’atrium, il découvrit encore le cadavre d’une femme atteinte sur le seuil du tablinura , au moment où elle fuyait avec ses objets les plus ' précieux.. Ses bijoux - étaient renfermés dans une