‹ Le drame musicalChapitre 17 sur 34 · LA DANSE PRIMITIVE ET L'ÉPOPÉE · texte numérisé non relu

LA DANSE PRIMITIVE ET L'ÉPOPÉE

La mythologie des Grecs fut leur première et leur plus riche création. Toutes les autres y sont contenues en germe, comme la race des dieux et des hommes s'agite d'avance dans le vaste sein d'Ouranos, où tournoient les êtres futurs dans un divin vertige. Ce temps indéterminé qui précède le viue siècle, fut la grande période d'incubation et de formation du génie hellénique. C'est dans l'horreur du chaos, dans l'étreinte furieuse de tous les éléments, que la nature enfanta les formes végétales et animales du monde actuel ; c'est souvent dans une effervescence analogue que les peuples mettent au monde la meilleure partie d'eux-mêmes, leur religion. 11 fallut le choc de toutes ses races, les guerres , les migrations , les expéditions aventureuses; il fallut le mélange de la gravité pélasgique avec l'héroïsme dorien et la flamme ailée de l'Ionie pour accomplir ce grand travail, toute mythologie

n'est d'abord que le contrecoup de la nature dans le cerveau de l'homme. Mais si cette nature est la plus variée et la plus plastique, si cet homme est le plus intelligent et le plus sympathiquement impressionnable, le rêve immense et coloré qui en sortira sera comme une éclosion de l'âme de la nature dans la conscience de l'humanité. Qu'on se figure l'œil songeur, effaré, de l'homme enfant ouvert sur le spectacle mobile et grandiose de l'univers, de quelles sensations magiques ne dut-il pas être envahi ? Qui nous dira ces étonnements, ces silences, ces cris, ces flots de sympathie, ces frissons de terreur et de joie devant l'infini des mers et du ciel, cette mélodie profonde, innommée, cachée et retentissante de l'âme dans les choses, et des choses dans l'âme? Qui nous dira si l'homme qui les éprouvait n'avait pas un sentiment plus vrai de la vie que nous autres avec toutes nos sciences et toutes nos philosophies ? Vaste ivresse, profond embrassement de l'esprit et de la nature pareil à celui de la terre et du ciel dans l'orage. De cet ardent hymen sortirent les dieux '.

1 On n'a jamais mieux décrit l'état d'âme de l'homme primitif que dans ces lignes de M. Ernest Renan : « A peine séparé de la nature, il « conversait avec elle.il lui parlait, il entendait sa voix; eetlegrande- « mère, à laquelle il tenait encore par ses artères, lui apparaissait « comme vivante et animée à la vue des phénomènes du monde phy- « sique, il éprouvait des impressions diverses qui, recevanlun curps « de son imagination, devenaient ses dieux. Il adorait ses sensations, « ou, pour mieux dire, l'objet vague et inconnu de ses sensations;

Les hommes avaient encore un vague souvenir des premières révolutions du globe. Ils sentaient encore la terre trembler sous leurs pieds ; ils croyaient entendre encore les Titans rebelles et les monstres horribles de la nuit rugir du fond du Tartare, où les avait précipités la foudre de Zeus. Mais le ciel était serein et la terre libre ; la race des mortels commençait à se sentir à Taise sur le sein ferme de l'antique Cybèle. Le regard ébloui de l'homme sur la nature vierge devine les forces secrètes qui travaillent le monde, et les voit émerger pour ainsi dire à la surface des choses, se dégager des phénomènes et s'incarner, comme dans une hallucination, sous la plus belle des formes, la forme humaine. Alors de l'Asie Mineure à la Thrace, de l'Olympe au Cithéron, des sommets alpestres de TArcadie aux chaudes îles delà mer Egée, du mont Taygète à l'Ida chevelu, dans tous les sièges des vieux cultes, une sorte de délire orgiastique s'empare des Grecs et fait naître par milliers autour d'eux les divinités terrestres, maritimes et ouraniennes. L'opulente vie végétale et animale de la terre et de la forêt jaillit en un essaim de dieux vagabonds et sauvages. Du fond des antres, des gorges et des montagnes se déroule la ronde rieuse des faunes, des

« car, ne séparant pas encore l'objet du sujet, le monde était lui- « môme, et lui-même était le monde. » {Les Religions de l'antiquité, essais d'histoire religieuse.)

nymphes et des eegipans. Le laboureur quitte sa charrue et le bouvier son troupeau pour s'y mêler. Tandis que les peuples montagnards ont vu apparaître le cortège de Pan et du divin Dionysos, les peuplades maritimes se sont familiarisées, dans leurs courses sans fin, avec le cycle des divinités voluptueuses ou tristes, rêveuses ou enjouées de la mer. Chose étrange, les plus aimés de ces dieux, ce ne sont pas toujours les plus puissants, mais ceux qui meurent jeunes et beaux, ceux qui fascinent et qui tuent. C'est le bel adolescent Adonaïs, aimé d'Aphrodite, qui meurt déchiré par un sanglier , mais qui renaît tous les printemps avec la floraison ; c'est Attis, qui se suicide dans un désespoir d'amour et dont le sang répandu sur la mousse refleurit en violettes ; c'est Hylas, ravi par les nymphes des sources; c'est surtout l'étrange et significative Proserpine, qui symbolise le décevant mystère de la nature, son ardeur de destruction et de résurrection,, la mort éternelle dans la vie et la vie éternelle dans la mort. Ainsi la Grèce naissante s'entoure d'une ceinture de divinités nouvelles ; la nature en effervescence enfante des dieux ; chaque montagne, chaque île, chaque caverne a les siens. Mais, au-dessus de Haïdès et de Géa, s'élève comme une assemblée de rois le cycle des Olympiens. Ces dieux de l'éther immaculé et de la lumière splenclide sont déjà les représentants des puissances morales qui

domptent la nature et de la beauté rédemptrice qui triomphe des maux irrémédiables de l'existence. Le dieu souverain de cette période fut Zeus. Ainsi, bien au-dessus des puissances destructives refoulées dans la nuit souterraine , le Grec , heureux dans la contemplation de ses dieux, plaça au sommet de son Olympe le maître du monde, Zeus foudroyant et serein , c'est-à-dire la force et la sagesse *.

Quel pouvait être l'art de cette époque à demi titanique ? Tandis que les dieux flottaient comme de grands rêves dans les esprits, et que la théogonie était enseignée par des hommes demi-pâtres, demiprêtres comme Hésiode, l'homme ne pouvait encore exprimer en paroles ce qu'il sentait de plus intense. Les émotions que lui causait le spectacle de la nature, il les traduisait par la danse. Avec le mouvement rythmique de son beau corps il s'offrait lui-même en hommage à ses dieux. Cette manière de célébrer les immortels et les héros fut toujours considérée comme la plus naturelle par les Grecs; car bien plus tard nous voyons Alexandre se dépouiller devant la tombe d'Achille et y danser la pyrrhique avec ses compagnons pour honorer son héros

1 Le rapport des dieux de la Grèce avec ceux de l'Inde est un fait depuis longtemps établi. Mais ce qui ne Test pas moins depuis Ottfried Mûller, c'est la complète transformation que la Grèce leur a fait subir et qui équivaut à une création entièrement originale. C'est ce moment qu'on a voulu désigner ici.

favori. La danse devint ainsi le point de départ et la base de tous les arts helléniques ; c'est une des raisons pour lesquelles ils'restèrent si vrais. Dans notre civilisation, au contraire, ce premier instinct de la belle manifestation de l'homme s'est perdu ou perverti. Nous avons sur nos théâtres des danseurs sans âme et dans nos livres des poètes sans corps. Mais, dès les premiers temps de la Grèce, la danse fut le solide soutien des arts plus relevés. La parole et le chant n'eurent qu'à se greffer sur ce tronc vigoureux. Ce sont d'abord des cris inarticulés (ololugmos), des prières à voix basse accompagnant le geste, puisenfmdes chants complets, comme le chant de Linos, celui d'Hylas et le Péan. Malgré ces symptômes précurseurs de l'art complet, la danse prédomine dans ce temps -là. C'est en elle que l'homme de la période mythologique jetait encore tout son être et respirait le vertige terrible ou délicieux de la vie. La puissance démonienne non encore ordonnée de la danse nous apparaît surtout dans les cultes orgiastiques , et particulièrement dans le culte phrygien de Réa Kibèlè. Quand la grande déesse, la reine des dieux, traînée sur son char attelé de panthères, sortait du fond des bois, le cortège des Korybantes et des Kourètes se répandait par les forêts avec des torches allumées, au son des cymbales, en poussant des cris sauvages. Dans ces rondes furieuses les

néophytes se jetaient souvent dans les précipices ou se perçaient de leurs glaives . Il semble que , sous l'impression des énergies renaissantes de la nature, l'homme surexcité voulait exprimer en un seul moment toute la somme de douleur et de volupté dont il est capable. La surabondance de vie lui donnait la force nécessaire de franchir l'abîme qui le sépare du grand Tout ; il désirait se confondre avec tous les êtres ; dans son délire printanier, Cybèle, la grande mère, l'attirait de nouveau dans ses bras et, terrible magicienne, lui donnait la mort sur son sein. Ce culte nous révèle en quelque sorte la force déchaînée de la danse sans frein sous l'impulsion de l'ivresse orgiastique. En face de ce culte de Cybèle, émanation brûlante et mortelle des forêts épaisses et des entrailles de la terre , nous apercevons dès l'époque antique le culte de Zeus, qui hante les sommets éthérés. Ce culte grave du vieux dieu des Pélasges qui se rencontrent à Dodône en Arcadie et dans l'île de Crète, est en opposition avec la furie mystique et sensuelle des orgiastes phrygiens. Les hiérophantes vêtus de blanc et couronnés de feuilles de chêne marchaient autour de l'autel de Zeus, sur les hautes montagnes, en invoquant le dieu qui plane dans la lumière éthérée. C'est l'image vénérable de la danse dans toute sa majesté religieuse.

Dans ce Zeus, non celui d'Homère, mais celui des

Pélasges et des cultes primitifs, nous apparaît déjà le vrai génie de la Grèce, génie de mesure, d'eurythmie, de sagesse profonde, qui s'oppose au génie orgiastique de l'Asie, l'ennoblit en se l'assimilant, dompte les puissances démoniennes1 de la nature par un charme vraiment divin. Zeus d'ailleurs est le père d'Apollon^ dieu de lumière et d'harmonie, et de Pallas, la plus grecque des déesses, vierge armée et inspirée, sagesse active, excitatrice. C'est là, ne l'oublions jamais, la force dominante, créatrice, de l'âme hellénique, son titre de noblesse et son sceau indélébile. — Ces deux éléments, qui tour à tour prédominent et finissent par s'équilibrer dans la tragédie, constituent l'histoire intime du génie grec. Il est remarquable qu'on les voie surgir dès l'abord dans les cérémonies des cultes primitifs.

Avec l'époque homérique, l'esprit grec subit une grande transformation. Les diverses peuplades se sont groupées, les races ont pris conscience d'ellesmêmes, l'esprit dorien et l'esprit ionien s'accentuent et entrent en lutte. La vie belliqueuse prend le dessus sur la vie patriarcale, agricole et com-

1 J'emploie le mot démonien et non démoniaque, parce que ce dernier a un sens spécialement chrétien, et que la terminaison aque (de l'italien accio) implique une idée de blâme et de mal. J'attache à cet adjectif l'idée de ce qu'il y a de plus mystérieux, mais de plus indéniable et déplus irrésistible dans les puissances de la nature et de l'âme. Daïmon veut dire eu grec un esprit qui règne dans la nature, mais ne se révèle que par son influence sur les hommes.

merçante. Les familles des anaktes, les rois s'élèvent au-dessus des peuples par la force et l'intelligence, les poussent à la guerre de leurs sceptres d'or. A Thèbes, à Argos, à Mycènes, se dressent les citadelles royales avec leurs portes cyclopéennes surmontées de lions de pierre, et qui vomissent des bataillons hérissés de lances, Dans l'époque titanique de l'enfantement des dieux, l'homme avait deviné confusément les forces les plus profondes de la nature et senti palpiter en lui l'âme divine et terrible du monde. — Maintenant son imagination, captivée par le jeu de la vie humaine, se complaît dans une tranquille et lumineuse contemplation. Son œil est captivé par la surface ondoyante des choses et ne* jette plus que des regards furtifs sur leur fond mystérieux. Avant cela il était encore comme enlacé dans les bras de la grande mère, effrayé et enchanté du tressaillement de son sein. Maintenant, détaché de la nature, plein de vigueur et de santé, il se jette dans l'action et, après l'action, il se réjouit de ses exploits. Le dominateur de l'époque titanique avait été l'hiérophante des sanctuaires. A l'époque homérique, où l'esprit se dédouble, l'homme se prend lui-même pour objet; nous voyons surgir à côté du roi (basileus) le récitateur épique (rhapsodos). Le héros se reconnaît dans le poète; Ulysse pleure d'attendrissement en entendant chanter ses propres aventures par Démodokos.

Ainsi la poésie naquit dans l'âme grecque de la joyeuse contemplation du monde. Le vieux rhapsode Homère ne réfléchit pas sur l'origine et sur la fin des choses, mais, assis au bord de son île, le divin aveugle embrasse d'un œil visionnaire la terre des Hellènes avec toutes ses îles, toutes ses montagnes, asiles de divinités enveloppées dans le vaste sourire du ciel. 11 voit l'assemblée des dieux, il voit la citadelle de Troie et chaque récif de l'Océan, son regard ne s'arrête qu'aux limites du monde enveloppé par la ceinture d'Okéanos, par delà laquelle il n'y a plus que la nuit cimmériennc. Dans cet horizon rien ne lui échappe, ni le contour de chaque promontoire, ni la moindre courbure de la carène, ni son sillon dans les Ilots. 11 voit l'armée rangée qui s'allume au soleil comme une forêt au sommet d'une montagne ; il voit distinctement chaque guerrier avec sa knémide, son bouclier, son épée courte, depuis la pointe de son casque jusqu'à sa sandale légère.' Il voit trôner sur ses nuages le grand Zcus, dont les sourcils bleus et la chevelure ambrosienne ébranlent l'Olympe ; il voit les combats éternels des hommes qui réjouissent le cœur d'Ares, et la mort fauchant les héros au milieu des gémissements humains et du rire des dieux. Mais ce spectacle n'afllige point le rhapsode. La vie lui apparaît comme une aventure heureuse ou malheureuse, à laquelle riiomme ne peut rien,

mais dont la vue égayé l'esprit et les sens. D'ailleurs entre le ciel et la terre, entre le jeune Olympe et la jeune humanité, règne encore une familiarité charmante. Le dieu ressemble tellement à l'homme, et l'homme se sent si près du dieu! Tout l'Olympe se laisse entraîner dans la querelle de Troie. De même que la nature toute -puissante joue avec l'homme adolescent, de même les dieux jouent avec les hommes, les aiment ou les haïssent, les perdent ou les enlèvent dans leur ciel. Les fleuves ravissent les filles des rois. Aphrodite se dévoile éclatante devant Énée et le séduit, et lorsque Achille saisi de colère va tuer Agamemnon, Athènè, la vierge divine, descend du ciel comme un éclair et le retient par sa blonde chevelure. La mort des héros est triste, le rhapsode la pleure, mais il s'en console bien vite par le spectaclede la vie renaissante. Achille institue des jeux sur le tombeau de son ami bien-aimé Patrocle, et honore sa mémoire en faisant lutter sur son tertre de beaux corps blancs semblables aux immortels. Sur les tombeaux des plus beaux et des plus braves, la vie humaine reprend son cours, insouciante comme la vague qui succède à la surface de l'infatigable Océan. Ainsi le placide Homère se réjouit de la surface resplendissante du monde. S'il nous était permis d'emprunter une image à la profonde mythologie indienne, nous dirions qu'il contemple le voile ondoyant de Maïa,

sur lequel s'agitent tous les êtres sans soupçonner le corps mystérieux de la déesse, ni son regard profond, qui parfois fait mourir.

Voici donc dans la période homérique la poésie récitée qui se développe avec aisance et ampleur. Après la danse ce fut la poésie qui prit son essor. La danse et la poésie sont, pour ainsi dire, les deux pôles de l'art : la danse est la manifestation la plus instinctive et la plus corporelle de l'homme; la poésie au contraire sa manifestation la plus réfléchie et la plus intellectuelle. Dans la danse l'homme se mêle en quelque sorte aux vibrations de l'univers par le mouvement rythmique de ses membres; dans la poésie il s'en détache pour le refléter dans son imagination. En allant d'un pôle de l'art à l'autre dans la période homérique, le génie grec sauta pardessus la musique, qui ne devait se développer que plus tard et devenir le courant magnétique entre les deux pôles. Des profondeurs de la nature instinctive il monta aux sommets de la contemplation et y trouva la Muse « qui dans son sein avait un cœur tranquille ». Mais ici même se vérifie la loi sur l'union constante des trois Muses primitives. L'une peut bien prédominer à un moment donné et se séparer des deux autres, mais lors même qu'elle s'isole, elle touche encore ses sœurs du bout des doigts. Nous avons vu que la danse primitive contenait déjà en germe la

poésie et le chant, de même la poésie épique en s'épanouissant ne s'est pas séparée entièrement de la musique et de la représentation vivante. L'aède chante en s'accompagnant de la cithare, sa voix retombe en cadence, selon une certaine mélopée, son geste sobre, mais expressif, accompagne sa parole cadencée. Plus tard encore le rhapsode, qui ne chante plus, prélude à son récit sur la cithare. Ce n'est pas d'un triste cabinet d'étude que part cette poésie* Née sous le grand ciel des îles, dans cette langue imprégnée de la lucidité de l'air, elle s'épanouit devant un peuple de pêcheurs et de guerriers, elle voyage sur mer dans la nef aux rames cadencées et va retentir sous le portique sonore des rois. Le poète est le poème vivant, il le représente par sa personne. Et si l'Hellène adolescent contemple avec ravissement le mirage du vaste monde dans le cercle de l'épopée, c'est grâce à la voix vibrante du rhapsode vêtu de pourpre qui chante dans les fêtes publiques les actions des hommes et des dieux.

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