LA TRAGÉDIE ET LA FUSION DES ARTS
Une divinité sereine et sublime avait dominé l'âge lyrique, Apollon, le dieu grec par excellence. Les. plus hautes aspirations esthétiques et morales de la race hellénique se résument dans sa lumineuse apparition. C'est lui qui amena dans l'Olympe l'Harmonie et la Grâce avec le chœur des Muses, et trempa le front terrible des fils de Saturne dans l'éther fluide de la beauté. C'est lui, l'implacable tueur du serpent Python et de Marsyas, qui avait dompté les forces inférieures et mis le pied sur la nature brute pour fonder la noble société humaine. Tout d'abord il est le dieu de la lumière resplendissante qui transperce et purifie, répand l'ordre dans l'univers et assigne leur place à tous les êtres. Il est par suite le dieu de l'État, le gardien de la cité vertueuse ; il en protège les coutumes et les lois avec une sévérité dorienne. De même qu'il maintient l'harmonie dans la cité, il la maintient dans l'âme de l'homme, et c'est la plus haute de
ses attributions. C'est lui qui ordonne les expiations, apaise les remords, calme les troubles les plus profonds de l'âme en la rappelant à la conscience d'elle-même. Le dernier mot de sa sagesse, inscrit sur le frontispice du temple de Delphes , c'est : connais-toi toi-même; rien de trop; la mesure en toute chose. Quiconque approfondit ces maximes arrive à cette accalmie suprême, à cet assouvissement dans la sagesse, appelé du beau nom de Sophrosunè. L'influence du dieu ne s'arrête pas à cette passive contemplation, à ce calme du sage dans l'abstention de toutes les passions destructives. Dans l'âme ainsi purifiée; séparée de toute influence troublante, il provoque la divination. Gela veut dire que, par une sorte d'illumination subite, il la fait entrer dans l'âme des autres et lui en montre le secret. Ainsi la plus subtile et la plus sublime activité apollinienne, c'est l'éclair de l'intelligence divinatrice pénétrant les arcanes de l'individualité humaine. Cette faculté devient, à sa plus haute puissance, la vision poétique, qui, ne Rappliquant plus aux êtres particuliers et réels, mais aux choses générales et idéales, évoque sous des formes visibles ce que Platon appelait les idées éternelles. Tel est le dieu que la Grèce adora à son apogée, et jamais civilisation n'en posséda de plus élevé * .
1 Pour nous sans doute, l'IIomme-Jésus est le complément nécessaire du dieu Apollon. Ce que la Grèce ignorait encore, c'est lepriû-
Symbole éloquent de l'élan immense de cette race vers la beauté, Apollon apparut à la Grèce comme une aurore merveilleuse et la transfigura. A son souffle les cités se bâtissent, les citoyens se forment en phratries, en groupes harmonieux, selon leurs inclinations spontanées, les poètes prennent la mesure et la décision qui convient à une forte personnalité, et Pythagore invente sa sévère philosophie des nombres. Sous l'inspiration du temple de Delphes tout se personnifie, se symbolise, s'idéalise, et les colonnes ioniennes, svelte végétation de pierre, font autour des villes comme une éternelle musique de marbre. Aussi, lorsque au printemps Apollon revient, selon la légende delphienne, du pays des Hyperboréens, sur son char traîné par des cygnes mélodieux, les trépieds d'eux-mêmes retentissent, des chœurs d'adolescents appellent le dieu par des péans, cigales et rossignols le saluent à l'envi. C'est alors que Pindare célébrait la présence du dieu dont le charme donnait à tous les êtres le plus haut sentiment d'eux-mêmes, en les plongeant dans^l'universelle harmonie par des chants enthousiastes comme celui-ci : « Lyre d'or d'Apollon, lorsque tes cordes ébranlées font entendre ces préludes ravissants qui
cipe de la sympathie humaine poussé jusqu'à l'oubli de soi. La plus haute civilisation que l'esprit humain puisse rêver aujourd'hui, serait celle où Apollon et Jésus se donneraient la main, où régneraient ensemble la Beauté et l'Amour.
précèdent les chœurs, les feux éternels de la foudre perçante s'éteignent entre les mains du maître des dieux; le roi des oiseaux, l'aigle de Jupiter, abaissant ses ailes rapides, s'endort sur son sceptre; une douce vapeur ferme ses paupières appesanties et courbe mollement sa tête, et son dos assoupli par la volupté s'élève et s'abaisse au gré de tes accords. »
Si maintenant nous essayons de résumer le sens et le rôle d'Apollon dans la culture grecque, nous dirons que les Hellènes personnifièrent en lui le génie même de leur civilisation, le génie de la noble individualité dans la cité libre. Dompteur de toutes les forces, régulateur des passions inférieures comme de la plus sublime de toutes, l'enthousiasme, partout il affirme la maîtrise de l'esprit conscient sur la nature aveugle. Il dit à ses adeptes: Détachezvous des forces inférieures qui vous ont enfantés, développez en vous l'harmonie supérieure de l'intelligence, soyez hommes en face delà nature, connaissez-vous vous-mêmes et maintenez d'une pensée claire, d'une volonté forte, au milieu de cette nature qui veut vous ressaisir, lapins pure essence de votre être; alors le calme de votre âme sera comme le calme des mers après la tempête.
En face de ce culte d'Apollon, qui se développait pour ainsi dire en pleine lumière, surgissaient
cependant, comme des puissances ennemies, une série d'autres cultes qui avaient pour objet les forces les plus cachées de la nature. Tandis qu'Apollon rayonnait sur la Grèce , du fond de son sanctuaire de Delphes, les divinités souterraines des vieux âges régnaient non moins redoutables dans les mystères. En regard des fiers Olympiens il y eut de tout temps en Grèce une série de dieux obscurs, mystérieux , terribles, menaçant sourdement les autres. Leurs adeptes les célébraient comme les dieux souverains, pères et maîtres des autres, refoulés, mais tout-puissants. Ces cultes se rattachaient tous plus ou moins à la Terre et tournaient autour du mystère de la vie et de la mort. Au fin fond de la théogonie s'agite le grand Erôs, « qui tient toutes les clefs de l'Aithèr, de l'Ouranos de la mer et de la terre. » Ce mystérieux Érôs, le plus beau et le plus ancien des dieux , qui dégénéra plus tard en Cupidon, ne s'inquiète pas des êtres individuels. Insatiable créateur, flambeau du chaos, âme des mondes, il se précipite impétueux et splendidé de la vie à la mort et de la mort à la vie. Bien ou mal, conservation ou destruction, que lui importe! son nom est amour, désir, génération éternelle. Ce culte fut sans doute un des plus anciens ; mais, comprimé de bonne heure par le règne des Olympiens, il se réfugia dans les mystères. Sous sa forme vague perce déjà le panthéisme or-
giastique et grandiose qui fait le fond des cultes orphiques. — Le culte de Rhéa Kybèlè, la grande mère, porte un cachet analogue. En elle aussi on célébrait la mère des dieux, et, dans ces cérémonies, la joie alternait avec la douleur extatique. — Le mythe profond de Gérés et de Proserpine n'est qu'un rajeunissement de l'idée première du mythe de Gybèle. Proserpine ravie par Pluton est le symbole de la belle vie terrestre toujours fauchée dans sa fleur et renaissant toujours du sein ténébreux de la terre, ressortant de ses fiançailles avec la mort, chaste et blanche comme le narcisse dans l'éclat d'une éternelle virginité.
On conçoit que ces cultes, où un profond panthéisme se traduisait en scènes émouvantes,, avait plus d'attrait pour certaines âmes que les cultes des divinités olympiennes, qui s'attachaient plutôt à la brillante apparence du monde extérieur qu'au sens intime des choses. L'âme religieuse y trouvait à la fois les terreurs et les ravissements les plus vifs de l'existence. Au lieu de s'enfermer sévèrement dans les bornes de son individualité, elle s'y plongeait avec délices dans le torrent de la vie universelle et se sentait tour à tour mourir et renaître. Quand, aux mystères d'Eleusis, le néophyte avait assisté au rapt de Proserpine, entendu ses cris de détresse, traversé toutes les épreuves, toutes les horreurs du Tartare, les larves, les monstres, les épouvantes
de la nuit, et que, soudain , la lumière éclatant dans les ténèbres, la déesse reparaissait plus belle et se jetait dans les bras de sa mère aux chants d'allégresse des initiés, alors il éprouvait la plus grande joie possible, il pouvait dire de ces mystères comme Pindare : « Heureux celui qui les a vus, il connaît la fin de la vie. » Nous-mêmes nous devinons dans ces cultes une sorte de lassitude et de félicité suprême, un désir de mort et d'union par delà les dieux avec la mère universelle.
Dans la série des cultes orgiastiques dont je viens d'esquisser le développement, le plus récent fut celui de Bacchus. Ce n'est point un hasard que ce culte se soit épanoui le dernier, car il est la fleur même des mystères et révèle au grand jour la pensée qui germait dans leurs profondeurs nocturnes. Ici encore nous voyons combien les Grecs eurent dans leur religion le sens profond des intentions secrètes de la nature. Dionysos est le dieu de la vigne; or la vigne est la quintessence de la sève végétale, et, si l'on peut dire, le suc le plus spirituel de la terre. Le sang de la vigne versé dans le sang de l'homme y produit cette surexcitation des esprits vitaux, où il se sent en quelque sorte mélangé avec les choses, en possession du monde et possédé par lui. Les Grecs appellent cette ivresse enthousiasme, c'est-à-dire le dieu en nous. Bacchus est le dieu splendide de l'enthousiasme débordant. — Ainsi,
d'Ërôs, l'Amour primitif et sans frein, naquit la Terre, qui à son tour mit au monde une fille adorable, la Vie mourante et renaissante ; et la Vie, dans sa plus douce étreinte avec le ciel, conçut Dionysos, l'Enthousiasme vivant1. L'enthousiasme est la fleur généreuse de la vie qui plonge par ses racines dans les abîmes de la Mort et de la Nuit et dont la fragrance divine emporte l'âme à l'éternel azur et la réconcilie avec l'infini. — Telle est la vraie généalogie de Dionysos dans l'esprit grec.
Ce Dionysos, dieu du vin et de l'enthousiasme, **ous représente l'ivresse orgiastiqueàsaplushaute puissance en ses effets tantôt doux, tantôt terribles. C'est lui qui s'en vint de l'Asie Mineure enchanter toutes les contrées de la Grèce. Euripide le dépeint dans ses Bacchantes « entouré de boucles blondes, répandant des parfums, avec les yeux pourpres et fondants d'Aphrodite ». L'ivresse qu'il provoque dans son cortège est un tourbillon qui entraîne à travers toutes les régions de la nature. Voici comment l'invoquent les Bacchantes : « Heureux qui du haut des montagnes avec l'essaim déchaîné se précipite dans la plaine, vêtu de la peau consacrée du cerf, chassant les boucs, soupirant après les montagnes de Phrygie et de Lydie ! D'abord le dieu
1 Selon les traditions orphiques, Bacclms était fils de Jupiter et de Proserpine.
Bromios s'écrie : Évoé ! Et dans le pays coule le lait, coule le vin, coule le nectar des abeilles; des arômes courent dans l'air comme ceux des cèdres de Syrie. Il brandit une torche brillante dont la flamme jaillit d'un bâton creux ; il aiguillonne les troupes égarées du chœur et les éveille à son appel, déroulant dans les airs ses boucles abondantes. Puis dans la fête jubilante le dieu, d'une voix de tonnerre, s'écrie : « Levez-vous, bacchantes, ô bacchantes, levez-vous î vous l'orgueil du Tmolos à la source d'or, jouez vos mélodies au dieu Dionysos, au son des cymbales sourdes et retentissantes. Chantez : Évoé ! chantez Évios le superbe ! avec l'allégresse et la jubilation des Phrygiens, quand la flûte enchanteresse, la flûte sacrée, folâtre en mélodies orageuses autour du cortège en délire qui parcourt les montagnes ! »
L'aspiration dominante de cette ivresse dionysiaque, c'est le mélange de l'âme avec tous les êtres. L'initié de Bacchus ne sent plus de barrière entre lui et la nature; il s'y plonge, il s'y perd. C'est le vertige du montagnard devant le précipice, ou du marin devant le gouffre liquide. Il semble que Bacchus dise à son adorateur : « Vois cet abîme de vie terrible et divine d'où tu es sorti, cet océan où tu dois rentrer. Mêle-toi à ses tendresses et à ses fureurs, que son trop -plein de joie et de souffrance envahisse ton corps comme un torrent et retentisse
dans ta voix prophétique! Tu auras beau faire, beau t'isoler, tu es un avec la grande mère. Abime-toi dans son sein. Regarde! moi-même je meurs pour renaître plus beau! »
Évidemment Apollon et Bacchus régnent sur deux régions contraires de la vie et de l'âme. Au dieu de l'esprit et de la discipline s'oppose le dieu de la nature et de l'ivresse, à la force purifiante la force orgiastique, au grand éducateur de l'homme le grand troubleur de l'âme, l'ardent excitateur des êtres. Ils sont forcément en guerre ; car de son souffle puissant Bacchus tend à renverser sans cesse l'Etat bien construit et l'homme harmonique ■ d'Apollon. En un mot, contre la règle sévère, morale, conservatrice, s'insurge perpétuellement l'instinct passionné à la fois destructif et créateur de la nature. Ces deux forces ennemies, que les Grecs n'ont point définies, mais qu'ils ont symbolisées sous la forme de ces deux divinités, sont toujours en lutte dans l'individu comme dans les peuples. Toutes les deux sont nécessaires, car sans l'une point de stabilité, sans l'autre point de rénovation. Si du temple de Delphes nous voyons descendre tout ce qui calme, élève, fortifie : les Muses, les lois, la justice, nous voyons sortir de la sphère de Dionysos tout ce qui agite, enflamme, bouleverse : les passions, les délires, les orgies de l'Asie, mêlés de sublimes enthou-
siasmes. Il semble que sous le sceptre magique de l'orgiaste s'entr'ouvre parfois le sein de la nature, e^ sur les vapeurs du gouffre sans fond se bercent les apparitions les plus séduisantes et les monstres les plus effroyables. On conçoit par là les justes terreurs qu'inspirait ce dieu dissolvant aux nobles disciples de la sagesse dclphique. La culture dorienne, dont les Spartiates sont le type, opposa sa réaction énergique aux velléités orgiastiques' venues de l'Asie; sans les Doriens, la Grèce, manquant de consistance, eut péri bientôt. Mais il n'en est pas moins vrai que la fleur de son génie est née chez les Ioniens, qui surent concilier harmonieusement la force apollinienne et l'enthousiasme dionysiaque.
On peut donc dire qu'en un sens, Apollon et Dionysos sont les deux pôles de l'âme grecque *. Apollon représente la puissance et la splendeur de l'individualité humaine maîtresse d'elle-même et du monde. Dionysos, comme dernière expression des mystères, représente la puissance du grand Tout, qui n'enfante que pour détruire et engloutit cette individualité dans son tourbillon pour la reproduire
1 Cette idée a été développée avec originalité et hardiesse dans le livre remarquable de M. Nietzsche : Die Geburt der Tragôedie aus dem Geisle der Musik, Leipzig, 1870. On peut considérer ce livre, aux vues profondes, comme ayant jeté un jour très nouveau sur l'origine et l'essence de la tragédie grecque.
sans cesse. C'est la nature déchaînée dans l'homme, rompant toutes les barrières, violant tous les secrets, aboutissant dans son paroxysme au désir du néant, à la soif de mort. Lorsque cette force règne sans contrepoids dans un individu ou dans un peuple, elle le paralyse ou le tue : témoin l'Inde. Il n'en est pas moins vrai que, sans elle, rien de grand ne se fait dans le monde. Il s'agit de la diriger et de l'ennoblir, non de la repousser ou de la supprimer. L'homme n'est fort qu'après avoir traversé la passion et heurté aux portes de la mort ; l'esprit ne se possède qu'après avoir jeté un hardi regard dans le gouffre des choses. La nature hellénique fut si complète et si intense parce qu'elle réunissait ces deux éléments.
Telles furent les génies qui se groupent autour de Périclès : Anaxagore, Phidias, Eschyle, Sophocle. Ils ont la profondeur passionnée, le sentiment de l'infini, qu'on n'accorde généralement qu'aux modernes; mais ce feu caché s'adoucit et se fond dans la fluidité marmoréenne de leur forme sculpturale. Chez eux le terrible de la nature est sauvé par la conscience parfaite de la dignité humaine.
C'est aussi de la rencontre de ces deux éléments qu'est sorti le sentiment tragique chez les Grecs. L'esprit grec était dévoré de la soif du vrai comme du beau. Parvenu à son apogée, il ne put s'empê-
cher de contempler cet homme, qu'il avait fait si fier et si noble dans sa cité et ses fêtes, sous l'empire de l'implacable loi universelle. Il voit que plus cette individualité est grande, et plus âprement elle subit le sort douloureux qui est l'apanage de toute existence. Quel qu'il soit, lutter, souffrir, tomber, voilà son destin. Presque toujours, s'il agit,, il erre; s'il triomphe, ce n'est que pour un jour; h la longue, infailliblement, la faute, le crime, le malheur ou la mort s'attachent à ses pas ; et dans son cri de douleur, dans sa noble plainte, le Grec entendait le rythme même de l'âme du monde. La tragédie était née virtuellement du moment qu'on faisait entrer l'homme d'Apollon dans la région des mystères éleusiniens et dionysiaques. Dans cette tragédie il contemplait à la fois la grandeur de l'homme et la force souveraine de la nature qui l'enfante pour l'absorber de nouveau. La noblesse humaine le consolait des terreurs inéluctables de la nature, et la puissance créatrice de la nature éternelle, symbolisée dans les dieux, le consolait de la fragilité humaine. Ainsi le sublime naquit de la rencontre du beau et du terrible; et de cette alliance, où les douleurs infinies de l'être éphémère s'apaisaient dans la joie de l'éternel, résultait la plus intense sensation de vie.
Représentons - nous maintenant en quelques traits la genèse de cette tragédie. Elle ne pouvait
naître dans le cercle d'Apollon ; elle devait pousser sous la magie de Dionysos, le régénérateur. Tout le monde sait que la tragédie sortit du chœur dithyrambique ; mais nous n'avons guère l'idée, nous autres modernes, de l'exaltation transcendante qui l'enfanta. Comme toute forme de l'art vrai, ce drame grec est, à son origine, bien autre chose qu'une habile combinaison, un divertissement ingénieux; c'est un phénomène psychique involontaire. Qu'on se figure le dithyrambe primitif tel qu'il se célébrait aux environs du Parnasse, d'où il se propagea dans toute la Grèce. Dans un des vallons de la grande montagne se réunissaient les servants du dieu, les hommes déguisés en faunes, les femmes en bacchantes. Ce n'était point, comme l'imaginait le littérateur Horace, une simple troupe d'avinés, mais un cortège d'enthousiastes inspirés. Sousl'orgiasme envahissant, ils ont oublié leur qualité de citoyens et jusqu'à leurs noms. Et ce n'est pas l'ivresse vulgaire, mais l'ivresse sacrée de la grande nature qui les traverse. Couronnés de lierre et de pampres, ils se sentent transformés, ils sont réellement ce qu'ils représentent. Ils croient au dieu qu'ils chantent, ils invoquent sa présence. Dionysos caché dans les entrailles de la terre, lié par les Titans, accablé de douleur, attend sa délivrance. Pendant que la ronde tourne autour de l'autel, que le vent court dans les cheveux des Ménades, que
les cymbales d'airain retentissent avec les flûtes phrygiennes et que mugit cette musique orgiastique qui dompte les panthères et enroule les serpents fascinés autour des seins nus des bacchantes, l'exaltation monte au comble; ils appellent le dieu, ils demandent à le voir. Enfin le désir devient vision, l'enthousiasme hallucination. Le sein de la montagne semble s'ouvrir ; devant le chœur foudroyé de terreur et de ravissement, le dieu couronné apparaît, les yeux rayonnants de cette tristesse et de ce désir infinis dont les belles statues de Bacchus ont toutes conservé un reflet. Alors les initiés s'écrient comme dans les Bacchantes d'Euripide : « 0 la plus belle des lumières, qui nous resplendit à la fête jubilante d'Ëvios, comme ta vue me réjouit dans la solitude du désert ! »
Tel est le phénomène dramatique dans son énergie primitive. L'apparition du dieu ou du héros naît de la force du désir, de la puissance visionnaire de l'enthousiasme. C'est l'hallucination poétique au plus haut degré agissant dans une masse humaine magnétiquement excitée ; c'est l'enfantement même de l'idéal. Le Grec ne se contentait pas, comme l'homme moderne, de rêver son idéal , il avait besoin de le voir, de le représenter, de le devenir. Thespis ne fit que répondre au besoin universel et réaliser le désir de la foule sur son théâtre forain, en détachant du chœur dithyrambique un personnage qui repré-
sentait le dieu et racontait ses aventures. Dès ce moment la tragédie existe , elle n'a plus qu'à se développer. Mais cette origine n'a-t-elle pas quelque chose d'infiniment, significatif? Tout d'abord le chœur affirme la tendance éminemment idéaliste du théâtre grec. Ce chœur primitif de satyres est un chœur d'inspirés, détaché de l'humanité vulgaire de tous les jours et faisant corps avec l'immortelle nature. Ce qui sortira de son sein, ce ne seront pas les copies mesquines de la réalité, mais les types éternels des héros et des dieux. — Un autre caractère de ce chœur, c'est qu'il est essentiellement musical. Eschyle décrit ainsi la musique du dithyrambe :« L'un tenant dans ses mains des bombyces, ouvrage du tour, exécute par le mouvement des doigts un air dont l'accent animé excite la fureur ; l'autre fait résonner des cymbales d'airain... Un chant de joie retentit comme la voix des taureaux, on entend mugir des sons effrayants qui partent d'une cause invisible ; et le bruit du tambour, semblable à un souterrain tonnerre, roule en répandant le trouble et la terreur. » Cette musique dithyrambique différait également de la grande mélopée épique et de la musique proprement lyrique par son caractère passionné et par l'accompagnement instrumental. Quoique les Grecs ne connussent point l'harmonie polyphone , ce dithyrambe contenait comme dans un chaos le germe de l'orchestre et
de l'harmonie moderne, qui devait prendre un si grand essor dans la symphonie.
Le sentiment musical est le sentiment idéaliste par excellence, car il tient aux racines de notre être, où se confondent le physique et le moral. La vraie musique est toujours une voix prophétique, qui, partant du centre de la nature, nous remue jusqu'à la moelle des os. C'est pourquoi le dithyrambe plongé dans l'atmosphère de divination orgiastique, prononçait des oracles. Le sentiment musical, qui ramène les choses à leur essence éternelle, a présidé par le chœur à la naissance et au développement de la tragédie grecque ; il la domine, il en règle les mouvements, c'est lui qui a pénétré les conceptions grandioses de la mythologie de son fluide vivifiant. Le chœur était le dépositaire du respect religieux que le Grec éprouvait en face de la destinée. Ses hymnes solennels frappaient ses oreilles comme la voix de l'humanité devant les luttes de ses plus nobles enfants. Les personnages s'en détachèrent de plus en plus conscients et indépendants à mesure que la tragédie se développa de Thespis à Eschyle, d'Eschyle à Sophocle. Il faut croire qu'au commencement le héros tragique chantait comme le chœur ; plus tard son débit devint un intermédiaire entre le récitatif et la déclamation dramatique. Ainsi le lien musical subsistait entre eux, le drame se maintenait dans la sphère idéale,
et l'ensemble conservait son cadre grandiose et religieux.
Mais sur quel fonds s'exerça cette nouvelle puissance ? Si poignants que fussent les événements publics du temps des guerres médiques, si distingués qu'aient été les contemporains de Périclès, le théâtre grec n'aurait pas laissé des figures impérissables s'il s'était contenté de mettre en scène les hommes d'alors . Les Grecs eurent l'avantage de trouver dans leur mythologie le fonds poétique le plus inépuisable que jamais nation ait possédé. Cette mythologie, œuvre des siècles, éclosion de divine naïveté, était encore vivante dans l'imagination populaire et revêtait les formes les plus variées selon les lieux et les traditions. Matière flexible entre les 'mains du génie, qui pouvait s'en servir à son gré pour dramatiser les plus hautes idées religieuses et morales. Chaque divinité représentait un grand côté de la nature, une région de l'âme ; autour d'elle se groupait, comme un ensemble de phénomènes autour d'une force naturelle, un cycle de héros avec leurs aventures. Cette mythologie était restée à l'état de perpétuelle fusion. Le peuple ne cessait d'y fondre les événements nationaux, le philosophe ses pensées, le poète ses intuitions. Les grands tragiques recréèrent sur le théâtre d'Athènes toutes ces traditions vivaces, approfondissant le mythe, élargissant
le symbole. Ils en donnèrent le dernier mot ; car par eux seulement ils parvinrent à la vie éclatante. De son thyrse enchanteur le dieu de l'enthousiasme fait renaître encore une fois la race des immortels et de leurs enfants entre les colonnes de son temple. Par là s'accomplit la sentence orphique : « Les dieux sont nés du sourire de Dionysos, et les hommes de ses larmes. » Jamais nation n'eut pareil temple. Car ces représentations n'étaient pas une entreprise commerciale, un misérable plaisir payé, mais de véritables fêtes religieuses où un peuple se conviait lui-même au spectacle de la vie en grand et où les premiers citoyens montaient en scène, dirigeaient les évolutions majestueuses des chœurs. Que manquait-il au bonheur de l'Hellène qui s'asseyait sur les gradins de cet amphithéâtre ? Le souffle de sa tragédie lui apportait la liberté souveraine de l'esprit, il y secouait toutes les misères sociales pour respirer un air d'immortalité avec ses héros bien -aimés. La Grèce, vivante, divine, était là tout entière, et avec elle la belle humanité, la seule qui mérite de ne pas mourir. — Sans le concours des trois Muses: Danse, Musique et Poé-* sie, cette merveille n'eût pas été possible.
Dans Eschyle la tragédie apparaît en sa grandeur titanesque et revêtue de toute sa majesté religieuse. Celui que les Grecs appelaient le père de la tragédie fut un initié des mystères d'Eleusis. Jeune en-
core, il puisa dans ce culte le grave enthousiasme qui traverse son œuvre. Il y prit aussi le sentiment profond du néant de l'homme en face des dieux, de son impuissance, de sa vie vouée à la souffrance. .Sa conscience du sérieux formidable de l'existence se traduit par des maximes comme celles-ci : « 0 néant des choses humaines! pour mettre le bonheur en fuite, la vue d'une ombre suffit. — Quel oracle annonça jamais un bonheur aux mortels ? Toujours l'art antique des devins porte la terreur dans les âmes. — Jupiter a porté cette loi: la science au prix de la douleur. » Le poète a représenté dans VOrestie les plus grands maux qui peuvent s'attacher à l'homme et le fouetter du crime au désespoir. La malédiction qui pèse sur la race de Tantale est au fond la fatalité qui s'accroche au plus envié des biens, au pouvoir, lequel entraine tous les crimes. Plus l'homme s'est élevé haut, plus foudroyante sera sa chute.
Dans Agamemnon, les Choéphores, les Ewné- ?iides, Eschyle lâche les monstres de l'abîme sur la race de Tantale. Adultère, meurtre, parricide se succèdent, ronde sinistre. Excitées par tant de crimes, les Furies elles-mêmes rompent les portes de l'enfer, montent sur la scène et entonnent l'hymne lugubre qui enchaîne les âmes , l'hymne sans lyre dont le poison consume les mortels, comme pour envelopper tout le genre humain dans une irrémis-
sible malédiction. Cependant devant les dieux de la lumière, les noires filles de la nuit sont domptées et deviennent les Euménides, les Bienveillantes. Vaste trilogie, où les crimes des Atrides défilent sous nos yeux pendant que dans les chœurs gémit et roule l'interminable mélopée des souffrances humaines. A sa plainte nous voyons s'engloutir, comme en un mirage, flottes, citadelles , armées. Sur le premier plan de ce sombre tableau se dresse la prophétesse Gassandre comme le génie même de la tragédie. La vierge aimée d'Apollon, mais livrée au roi vainqueur, possède la clairvoyance de l'esprit divin. Elle pressent, elle voit les destins; mais personne ne l'écoute. Ame qui plane au-dessus de l'humanité, elle est cependant foulée aux pieds par le malheur, asservie, vendue, égorgée dans le palais de son maître. Les autres vont au supplice comme les troupeaux à l'abattoir, sans s'en douter. Elle seule sait ce qui l'attend et se livre à ses bourreaux courageuse, fière, lucide, appelant la vengeance d'Oreste, qui sera l'expiation de la race maudite, et dont la rédemption brillera comme un rayon d'espérance aux yeux de l'humanité plongée dans la nuit du malheur. Apollon et Minerve, la justice et la sagesse, s'unissent à la fin pour offrir à l'homme coupable, mais bon, un asile protecteur. VOrestie montre à quel degré le poète d'Eleusis avait senti le fond tragique de la vie. Mais sous
ce poids écrasant, le cœur viril d'Eschyle rebondit avec l'énergie d'un Titan. Il luttera contre la destinée comme il a lutté à Marathon contre les Perses. De cette révolte héroïque naquit Prométhée. L'homme est devenu créateur à son tour, il dompte les forces, prévoit l'avenir, s'impose au destin ; par comble de gloire, il crée des âmes à son image par l'éclair de son intelligence et le rayonnement de sa sympathie. N'a-t-il pas le droit de se sentir dieu lui-même et de braver les immortels ? Prométhée a ravi du trône de Jupiter « le feu resplendissant, ce maître qui enseignera aux mortels tous les arts ». Ainsi l'homme ravit à la nature l'étincelle créatrice qui transforme le monde. Elle court dans ses veines, fait battre son cœur, embrase son cerveau; à son tour il pétrit l'argile humaine et lui crie : Lève-toi et marche ! Mais toute grandeur se paye, tout progrès est volé aux dieux, et les dieux se vengent. 11 en pâtira , rivé sur un rocher inaccessible aux confins du monde. Tout l'abandonne, les hommes qu'il a secourus l'oublient ; dans le vaste univers, qu'il prend à témoin de ses souffrances, les douces voix des Océanides viennent seules le consoler. Grande, âpre, éternelle image du génie. « Et quel fut son crime ? — 11 aima trop les hommes. » Qu'importe ! Prométhée a rejeté la sagesse et la peur des foules 11 est fort de sa clairvoyance, grand de son immense pitié ; c'est au fond de sa poitrine
qu'il trouve le courage de braver la foudre étincelante de Jupiter. Plutôt que de céder au tyran de l'univers, il se laissera précipiter dans le Tartare avec son secret. Ce feu ravi du ciel contre la volonté des dieux, l'homme élevant ses semblables sur ses épaules d'Atlas, c'est le premier, c'est le dernier mot de la race arienne. — Dans le Prométhée délivré, que nous avons perdu, Eschyle montrait probablement l'alliance de Prométhée , le génie créateur, avec Hercule, la force héroïque , et le maître des dieux obligé de pactiser avec cette double puissance aux voix des Titans délivrés et
D'une main rude et puissante Eschyle avait construit la tragédie ; Sophocle l'achève, mais déjà il en change l'esprit. Chez l'auteur de YOrestie l'élément musical prédomine encore. Les chœurs, qui se déroulent avec une majesté pindarique, dominent la voix du héros et lui font sentir tout le poids du destin. Dans leur voix émouvante, le spectateur devait entendre gronder parfois la voix de l'abîme insondé d'où l'homme s'élève, fugitive apparition, ombre éphémère, songe d'un songe. Chez Sophocle le héros se détache plus nettement du chœur. L'homme est devenu plus conscient, plus réfléchi, il explique le sentiment intime qui est le mobile de ses actions avec une merveilleuse dialectique.
Mais de distance en distance reviennent ces chœurs, dont l'essor lyrique nous transporte au-dessus de l'action dans le conseil des dieux, qui la dominent. Ces chœurs ressemblent aux vagues mélodieuses d'un superbe océan sur lequel vogue majestueusement le vaisseau de la tragédie sophocléenne, et qui remportent sur la haute merde l'idéal bien loin des écueils du réalisme où le drame d'Euripide ira chavirer. Supprimez les chœurs dans la tragédie de Sophocle, et vous supprimerez du même coup l'élément religieux et musical. Chez Sophocle l'équilibre est parfait entre l'homme et l'esprit, entre la musique et la poésie, entre la divinité et l'homme. S'il faut en croire le marbre splendide du Latéran, cette harmonie avait laissé son empreinte sur les traits et jusque dans l'attitude du poète. Regardez en face cet Athénien si simplement et si fièrement drapé dans son manteau, et vous direz : Cet homme perce du regard l'âme humaine et en supporte le spectacle. Il a vu et vaincu ; s'il domine le monde, c'est par la force de la beauté.
Dans la trilogie d'Œdipe, Sophocle présentait à ses concitoyens un pendant de XOrestie, mais de portée bien plus grande. On ne vit jamais l'homme heureux et puissant enveloppé d'un aussi fatal réseau de catastrophes que dans Œdipe roi, on ne le vit jamais souffrir plus noblement que dans Œdipe
à Colone. Mais la lutte du père avec la destinée atteint son comble dans sa fille, dans Antigone. Le nouveau, l'inouï, c'est que cette Antigone n'a plus recours aux dieux, qu'elle brise la pointe de la destinée dans son propre cœur, s'élève au rang de sainte par son martyre voulu. Chez Œdipe la nature instinctive avait rompu sans le savoir les barrières sacrées de la famille et les lois de la société, puis il avait expié volontairement sa transgression involontaire. ChezAntigone la révolte est réfléchie ; la beauté de l'âme hellénique s'épanouit en amour universel et s'insurge contre la tyrannie de l'Etat. C'est Gréon qui personnifie cet État rigide, égoïste, rétrograde. Il refuse la sépulture à Polynice parce qu'il a combattu contre sa patrie, et décrète la mort contre quiconque lui rendra les derniers honneurs ; il le fait pour sauvegarder sa puissance. La cité accepte ce décret, mais l'âme libre et généreuse d'Antigone s'élève contre lui avec indignation. Ce qui saisit sa sœur ïsmène de frisson, embrase d'amour et gonfle décourage son sein de vierge. Seule, elle bravera le tyran. Mais d'où lui vient cette force surnaturelle contre l'État tout-puissant? « Dans cet État il n'y avait qu'un cœur solitaire et affligé dans lequel l'humanité s'était réfugiée. C'était le cœur d'une douce vierge, du fond duquel la fleur d'amour s'élevait avec une beauté toute-puissante. Antigone ne comprenait rien à la politique ; elle aimait. Cher-
chait-elle à défendre Polynice? Avait-elle trouvé des circonstances atténuantes, des points de droit pour justifier son action ?Non, elle l'aimait. L'aimait-elle parce qu'il était son frère? Etéocle n'était-il pas son frère aussi ? Œdipe et Jocaste n'étaient-ils pas ses parents ? Après ces terribles événements pouvaitelle songer sans terreur aux liens de sa famille ? Pouvait-elle trouver la force d'aimer dans ces liens de la nature si horriblement déchirés ? Non, elle aimait Polynice parce qu'il était malheureux et que la force suprême de l'amour pouvait seule l'affranchir de sa malédiction. Qu'était-ce donc que cet amour qui n'était ni de l'amour sexuel, ni de l'amour filial, ni l'amour d'une mère, ni celui d'une sœur ? C'était la fleur exquise de tous ces amours réunis. La société les avait reniés, l'État les avait foulés au pied, mais de leurs germes indestructibles s'éleva la fleur fragrante du pur amour humain1. » Le drame grec atteint dans Sophocle à cette hante affirmation de l'humanité qui dépasse de beaucoup l'esprit des religions antiques. Le génie individuel perce l'horizon national et dévoile l'avenir. D'où vient donc cette voix douce et presque divine qui s'élève dans la ville de Thèbes devant les statues impassibles des dieux, qui surprend les vieillards de la cité que le divin Tirésias lui-même ne saurait com-
1 R. Wagner, Oper und Drama. p. 172.
prendre, celte voix qui s'écrie: « Je ne suis pas née pour haïr, mais pour aimer ! » C'est la voix d'une vierge héroïque qui se laisse conduire à la mort parce qu'elle affirme que la plus noble des affections humaines c'est la sympathie et que cette loi est supérieure aux autres. Antigone n'obéit pas à un sentiment instinctif, elle a pleine conscience de son amour, c'est l'amour à sa plus haute puissance, et c'est pour cela qu'elle y trouve la force de s'anéantir. Oreste a souffert, Prométhée a lutté pour les hommes, Antigone aime et meurt pour eux. Ainsi 3e drame grec crée le héros après le dieu, l'homme après le héros, et la femme aimante après l'homme. La grande Muse visionnaire , la Muse tragique , semble dire au peuple grec par la bouche d'Antigone : Pourquoi craindre le poids écrasant du Destin, pourquoi trembler à la voix des dieux? Écoutez plutôt cette voix profonde qui monte de vos propres cœurs et qui vous annonce la délivrance par l'amour. Vos dieux peuvent s'en aller, votre cité tomber en ruine, mais cette voix parlera toujours ! Ce que je pressens et ce que je vous révèle du seuil de mon tombeau, c'est plus que les dieux, c'estFhumanité, c'est plus quele Grec, c'estl'homme I
Euripide a souvent passé pour l'égal de ses deux rivaux ; beaucoup de ses contemporains le jugèrent tel. Quant aux modernes, ils ont puisé chez lui à
pleines mains et le préfèrent généralement à l'inspiré d'Eleusis et au poète de Colone. Cependant on n'a touché qu'à la surface des choses en reconnaissant à Eschyle la grandeur, à Sophocle la majesté et à Euripide le pathétique. Les Grecs euxmêmes n'ont guère été plus loin en disant que le premier avait peint les hommes tels qu'ils devraient être, le second tels qu'ils pourraient être, et le troisième tels qu'ils sont. Considéré dans le développement du théâtre grec et dans l'histoire de la poésie universelle, Euripide représente déjà la prompte décadence de l'art. Ses deux prédécesseurs, de famille noble, d'éducation hors ligue, sortirent des arcanes de la race et de la religion grecque. Celuici, d'origine douteuse, grandit avec les sophistes, les rhéteurs et les démagogues, qui dès ce temps minaient la civilisation hellénique. Le malheur d'Euripide, la contradiction inhérente à son génie, c'est qu'il est rongé par le démon de la critique. Ce démon, négateur enragé, entame le poète, lui démolit ses dieux, ravale ses héros et tend à rabaisser la sublime tragédie aux discussions de la place publique et aux querelles de ménage.
Eschyle et Sophocle avaient vu l'humanité en grand à travers le cadre splendide de la mythologie et de la légende héroïque. Placés au cœur même de la nation, mêlés à ses luttes, ils y prirent le bronze de leur pensée, mais ils le coulèrent dans
les formes colossales de la fable antique. Ils firent ce qu'a toujours fait le grand art, ils créèrent une vie dans la vie, un monde au-dessus du monde, plus complet, plus vrai à sa manière que le réel, puisque, pour parler avec Platon, il exprime ce qui ne saurait ni naître ni mourir, mais ce qui est toujours. Les sentiments, les passions, les caractères humains ont, comme la nature, un fond inexplicable et insaisissable. L'idéaliste seul touche à ce fond, à ces essences de Platon, son âme les voit, les saisit, les exprime quelquefois, mais ne saurait les raisonner. On ne raisonne que ce qu'on ne possède pas en soi. Quant au réaliste, il reste attaché à cette surface de l'homme, à ce vernis, qui n'est d'habitude qu'un dépôt de la mode et des mœurs du jour. Il prend ce vernis pour le fond, dont il ne soupçonne pas l'existence. — Que fit Euripide? On l'a dit : il mit le spectateur sur la scène. Ce sont les mêmes sujets, les mêmes personnages, les mêmes scènes qui repassent devant nous; mais combien changées ! Un vent glacé a passé sur cette forêt luxuriante, et les plus belles fleurs sont tombées. Ce que le poète Euripide a vu avec son imagination ardente, le critique Euripide le décompose et fort souvent le flétrit. Voici pourquoi Eschyle et Sophocle avaient le sentiment profond de la vie divine dans la nature, et les dieux leur servaient de symboles éloquents. Cette foi était plus religieuse, plus naïve chez Es-
chyle, plus philosophique, plus réfléchie chez Sophocle, mais chez tous deux elle coulait de source. Le sophiste Euripide discute les dieux, il s'en défie, il en rit sous cape, il a besoin de les excuser par des raisons de physique ou de cosmogonie ; bref, chez lui le grand sentiment poétique, qui n'est au fond que le sentiment de l'unité divine de la nature, l'intuition vive de son fond, est oblitéré par des arguties de savant et de critique. — Même conséquence pour les héros. Ce ne sont plus ces types larges infiniment variés, mais portant néanmoins le sceau de l'éternel. Hécube, Hélène, Médée, Achille, ont de beaux éclairs, mais ils sont déchus de leur grandeur première, Euripide oscille sans cesse entre la grande tragédie et ce que nous appellerions le drame bourgeois.
Le chœur aussi a changé de rôle. Au lieu d'être le révélateur des vérités religieuses du drame, il est tombé au rang de simple témoin, de conseiller et de confident de l'action, s'élevant tout au plus à la morale utilitaire. Chose remarquable, chez Euripide la diminution du sens religieux va de pair avec la diminution du sentiment musical. Sans doute nous ne possédons pas la notation phonique de ces chœurs et nous ne la devinons que dans son caractère général ; mais l'esprit et la structure même de ceux d'Euripide prouvent qu'ils ont perdu le flux mélodieux qui circule si richement dans les
strophes d'Eschyle et de Sophocle. Notons ce phénomène important ! le sens religieux, le sens du Vrai idéal et le sentiment de la musique sont des facultés qui ont entre elles de profondes affinités ; le grand art ne saurait s'en passer. Les plus hautes vérités sont des mystères; l'intelligence les formule, la poésie les exprime, mais pour les faire pénétrer jusqu'au fond de l'âme, elle appelle à soi la mélodie.
Une fois cependant, une seule, Euripide s'est élevé au-dessus de lui-même ; c'est dans une de ses dernières pièces , dans l'étonnante tragédie des Bacchantes. C'est l'histoire de Penthée, qui subit une mort cruelle pour n'avoir pas cru à la divinité de Bacchus. Le dieu est venu à Thèbes avec son cortège et tous ses charmes. Mais le roi incrédule ne croit pas aux enchantements dionysiaques. Tandis que les femmes thébaines sont allées prendre part aux mystères de Dionysos dans la montagne, Penthée maudit son culte et, saisissant le jeune dieu, qu'il prend pour un imposteur, le jette garrotté dans son palais. Bacchus se laisse faire en souriant, mais tout à coup il rompt ses liens, incendie le palais du roi, qui tombe en ruine, et s'élance au milieu de la scène, avec sa puissance terrible, qui rompt toutes les barrières et transporte les foules. Sa vengeance n'a fait que commencer. C'est avec un art consommé qu'Euripide nous montre com-
ment Bacchus ensorcelle le roi Penthée, domine le sceptique lui-même, excite sa curiosité, le frappe de folie et finit par l'entraîner à la fête, où il est déchiré par les Mènades en furie, tandis que Dionysos se dévoile à la cité comme le fils de Jupiter qui réjouit ses fidèles, frappe ses ennemis, et qu'il faut vénérer à l'égal des Olympiens. Cette tragédie, qui, par la fougue poétique, la profondeur de l'idée et l'unité du sentiment, égale les chefs-d'œuvre du théâtre grec, ressemble à une sorte de retour tardif aux grandes traditions d'Eschyle et de Sophocle. Euripide aurait- il senti dans sa vieillesse qu'il avait fait fausse route? Le poète aurait -il repris le dessus et gourmande le critique de ses doutes, de son manque de foi? Se serait-il repenti d'avoir donné le signal à la dissolution de la tragédie et de la poésie grecques [ ? Ou le croirait à entendre des paroles comme celles-ci : « Il n'en coûte pas beaucoup de croire à la force du divin, quel qu'il soit d'ailleurs. » Quoi qu'il faille en penser, il est beau de voir la tragédie grecque à son déclin remonter à sa source, à ce culte mystérieux de Dionysos dont elle est sortie, et, avant de disparaître, proclamer encore une fois, aux accords splendides de tous les arts réunis, la résurrection
4 M. Nietzclie émet cet avis dans son livre déjà cité, et la comparaison des Bacchantes avec les autres tragédies d'Euripide donne beaucoup de vraisemblance à son opinion.
de l'enthousiasme souverain, qui peut bien rester enchaîné pendant des siècles sous la terre, mais qui, d'âge en âge, brise les portes de sa prison aux yeux des hommes stupéfaits, et, brandissant son thyrse magique, fait jaillir du sol une végétation luxuriante, répand sa lumière rosée sur toute la nature et s'entoure d'une ceinture ondoyante d'êtres divinement beaux et libres.
Dernier éclair du génie d'Euripide; c'en était fait de la tragédie; elle devait mourir après lui. Cent forces ennemies rongeaient déjà la Grèce du temps de Périclès : la* corruption, la guerre civile, l'esprit sophistique et démagogique. Bientôt la Macédoine allait lui ravir son indépendance et préparer une proie à la politique romaine. Sous l'empire des Césars Y Hellène devint le Grœculus, et cette dernière figure rabougrie, malsaine et mesquine, nous a caché pour des siècles la première, ce type indélébile de l'homme complet. Enfin, le grand mouvement scientifique qui s'achève dans l'époque alexandrine décompose et tue la mythologie. Aristophane eut la conscience de cette dissolution intérieure de la civilisation grecque. Il regrettait les mœurs sévères, le bon vieux temps des guerres médiques, Eschyle et la fière tragédie . Mais il était trop attique, trop de son temps, pour ne pas subir l'influence de son siècle. La décomposition de l'esprit grec qu'il déplore, s'accomplit dans son propre
théâtre.* En lui le génie hellénique, dépossédé de son pur idéal, se tourne avec ses merveilleuses facultés contre la réalité envahissante et la persifle dans une satire éblouissante et gigantesque, au milieu de laquelle il brûle à la hâte, comme un feu d'artifice, ce qui lui reste de poésie. Mais après cet étonnant carnaval moitié burlesque , moitié sublime, la réalité prend définitivement possession de la scène ; elle s'y pavane dans la comédie ancienne et nouvelle. Les entremetteurs, les fils de famille et les esclaves sentimentales bavardent de leurs petits malheurs sur la scène -où avait retenti la voix de Proinéthée et d'Antigone. — La tragédie est morte et enterrée.
Avec elle le règne de Vart vivant est fini pour de longs siècles, et celui de la littérature com- | mence. La ronde joyeuse et féconde de la Danse, de la Poésie et de la Musique se dissout. Chacune s'en va de son côté ; les trois sœurs, qui s'étaient unies et oubliées Tune dans l'autre d'un ardent amour, et qui avaient trouvé dans cet oubli même le bonheur parfait du plus bel épanouissement, s'en vont à des destinées nouvelles. Nous verrons qu'elles risquent parfois de périr dans leur isolement égoïste. Ah ! pour se retrouver, que d'aven tures, que de déboires, que de vains essais, quel long voyage! Mais qu'il est palpitant d'intérêt! car c'est l'évolution même de l'esprit humain.
C'est cette histoire que nous essayons d'esquisser. Une légende courait le monde grec et romain du temps de Tibère. On racontait qu'un navire passant près d'une île abandonnée de la mer Egée, le pilote entendit une grande voix s'élever du rivage et résonner dans le silence des mers, une voix qui disait : Le grand Pan est mort ! et du fond des bois lui répondirent de tristes clameurs et de longs gémissements. C'était bien là la voix de la Grèce mourante, de celle qui n'existait déjà plus qu'en souvenir! L'histoire pourra marcher; le christianisme, les barbares, la science, la philosophie, pourront changer la face du monde et la forme de l'esprit, le vaisseau de l'humanité pourra se lancer de l'un à l'autre pôle, toujours elle garde une vague image, un regret inavoué de l'île flottante où dorment les dieux oubliés avec la Jeunesse perdue, la Beauté, l'Idéal vivant et la Vie radieuse. — Peut-être ne le sait-elle pas elle-même; dans l'immense océan où elle navigue, c'est toujours cette île qu'elle cherche !