‹ Le drapeau de carillonChapitre 36 sur 36 · DE SIM! RI N Y · texte numérisé non relu

DE SIM! RI N Y

Les 200,000 francs sont pour les marchandises qui ont été livrées; quant à celles qui ne 1 ont pas été, vous pourrez en réclamer le prix, mais pre nez garde, il y a des lois qui punissent les escrocs et les voleurs. Vous feriez mieux de garder vos traites dans vos poches.

CLAVET

M. Dumas, je me retire. Pour vous, monsieur de Sérigny, jouissez de votre petit triomphe.

DE SÉRIGNY

Veuillez donc nous dire, avant de partir, si vous commencez à croire qu il y a autre chose dans le monde que fargent. si vous niiez renoncer à votre vie d’intrigues et de crimes?. . . .

Vous êtes bien curieux.

DE SÉRIGNY

Vous êtes un scélérat !. . . .vous m’avez traqué comme une bête fauve. . . .C’est vous qui m'avez

TROISIÈME ACTE

fait arrêter comme un traître pour avoir donné des renseignements à l’ennemi. . . .

CLAVET

C’était vrai !

MURRAY

C’était faux !... .Voici comment le général Murray apprit l’arrivée du général de Lévis avec son armée. La veille de la bataille, pendant la soirée que je passais ici, nos soldats entendirent des gémissements et des cris plaintifs venant du fleuve ; ils se dirigèrent du côté d où partaient ces cris et trouvèrent, à moitié gelé sur une banquise, un soldat français. Lorsque le malheureux eut été examiné et réconforté, il raconta qu’il faisait partie de l’armée de Lévis, que le canot dans lequel il était avait chaviré, que ses quatre compagnons s’étaient noyés, mais qu’il avait réussi à monter sur une banquise que le courant avait entraînée vers Québec. . . . Lorsque l’arrivai à la citadelle, le général avait donné tous les ordres nécessaires pour éviter une surprise.

DE SÉRIGNY

A quoi tient la destinée d’un pays? .... Sans l’accident arrivé à ce soldat, nous serions aujourd’hui maîtres de Québec. . . .Mais continuons (il s' adresse à Clavet) ; c’est vous qui devez avoir intercepté les lettres que j’ai adressées à mademoiselle Alice.

CL A VET

C’est faux !

louise (poussée par François)

C’est vrai. (Elle donne une lettre à Alice.) J’avais tant peur de lui (elle montre, Clavet), qu’il me faisait faire tout ce qu’il voulait.

DE SÉRIGNY

V ou s m’avez aussi accusé d’outrage envers Bigot et son entourage. J’avoue avoir dit que vous étiez des voleurs, et je le répète. Je pourrais même ajouter une épithète plus infamante, car je suis convaincu que c’est vous qui avez essayé de me faire assassiner, il y a un instant.. .

CLAVET

C’est de la folie !

DE SÉRIGNY

Non ! .... Vous êtes capable de tout et vous teriez bien de partir le plus tôt possible, d’aller ailleurs porter la honte de vos crimes ....

CLAVET

Je n’ai pas voulu vous priver du plaisir de placer les belles phrases que vous aviez préparées .... Je puis partir maintenant? .... Vous êtes bien bon - (Il soYt la tête haute , l’air arro¬

gant.)

DUMAS

Ses crimes vont-ils rester impunis ?

DE SÉRIGNY

Non, la France saura punir tous ceux qui l’ont trahie et lui ont fait perdre cette belle colonie

TROISIÈME ACTE

MURRAY

Je me charge de livrer Clavet à la justice de mon pays.

FRANÇOIS

Capitaine si vous avez besoin de quelqu'un pour le pendre, pensez à moé, j’suis votre homme.

DE SÉRIGNY

Je lui pardonnerais s’il ne s’agissait que de moi. (Il porte la main à son coeur.)

ALICE

Mais qu’avez-vous donc ?

DE SÉRIGNY

Rien, rien . . .

Mon cher Jacques, nous avons partagé votre douleur quand nous avons appris la reddition de Montréal, qui rendait toute lutte impossible.

DE SÉRIGNY

Hélas ! oui, tout est fini .... Mous étions une poignée de soldats et de miliciens derrière de faibles retranchements, et nous étions entourés par une armée de 20,000 hommes .... Le marquis de Vaudreuil crut, avec raison, que son devoir était d’obtenir une capitulation honorable. Qui dira ce que nous avons sou fier t avant de consentir à ce sacrifice ?. .Le brave général de Lévis était au désespoir, et quand on lui demanda son épée, il la brisa plutôt que de la rendfe .... Le soir, après avoir annoncé la fatale nouvelle aux

cinq cents braves enfermés dans l’ile Ste-ITélèïte, il ordonna d’apporter les drapeaux, il on fit un faisceau ; il y mit le feu. . . .11 pleurait en voyant disparaître en cendres et en fumée ces images glorieuses de la patrie .... Il nous sembla t voir l’âme de la France s’envoler avec les dernières flammes de ce bûcher sacré ; mais, le lendemnin, nous n’eûmes pas la douleur de remettre nos drapeaux aux Anglais. . . .

MURRAY

C’était sublime et le digne couronnement

d’une lutte de géants !

Que nous restc-t-il à faire ? .

DE SBRIGNY

A conserver et à défendre au besoin ce que nous n’avons pas rendu : notre foi, notre langue, les glorieuses traditions de nos ancêtres . Nous ne verrons plus le drapeau de la

France flotter sur nos citadelles, mais son nom restera, car il est gravé des rives de l’ Atlantique à celles du Pacifique, sur les arbres des forêts, sur les pierres des montagnes ; il flotte sur les eaux des fleuves et des lacs qui baignent ce continent ; il plane dans les airs jusqu’au sommet des montagnes rocheuses ; le murmure de nos ruis. seaux et la voix puissante de nos cataractes en chantent la gloire.... Ce nom, si c’eut été

TROISIÈME ACTE

nécessaire pour la gloire de Dieu et de la France, nos pères l’eussent écrit de la pointe de leur épée,

sur la voûte des deux . (IL parait Jatigué et

s assied).

MURRAY

Vous trouverez parmi les Anglais des amis qui appréciant votre courage et votre fidélité, sauront vous prêter main forte. ... Il y a assez de gloire dans les plis des drapeaux de la France et de l’Angleterre pour qu’ils puissent flotter

fièrement l’un à côté de l'autre . J apprécie et

j’admire la douleur que vous cause votre séparation de votre mère-patrie, mais qui sait ce que pourront produire de beau et de grand pour ce pays, le génie et le travail en commun des deux plus irrandes nations du monde?. . . .

D" SÉRLGNY

Qui commit les vues de la Providence?

dumas, à Murray

Tous les Anglais ne sont pas comme vous, et vous partez.

MURRAY

Oui, mais,- si mes sentiments pour mademoiselle Blanche étaient partagés et si j’obtenais sa main, je resterais. . . .

BLANCHE

Alors vous resterez s’il n’en dépend que de moi.

DUMAS

Et de mon consentement.

Murray j donnant, la main à Blanche

Eh bien!. . . je reste et j’en suis heureux. de sérigny, donnant la main à Murray

Unis par les liens de la parenté, nous serons plus que jamais amis.

Que Dieu soit loué !

françqi, entrant subitement et s'adressant à Dumas

Monsieur, un officier français demande d’entrer

DUMAS

Faites entrer.

un officier ( accompagné de deux soldats, entre, et s’adresse à de Sérigny)

l’ne lettre du général de Lévis.

De Sérigny ouvre la lettre et lit :

Mon cher de Sérignv: — Au moment de partir pour la France, je suis heureux de vous confier comme un dépôt sacré, l’un des drapeaux qui flottaient à la tête de nos régiments à Carillon, et que vous avez sauvé au combat de Lachine, au péril de votre vie, le seul qui ait échappé aux flammes du bûcher de l’île Sainte-Hélène. Qu’il soit pour vous et pour les Canadiens le dernier souvenir de la mère-patrie. Je vous embrasse, vous et tous les braves qui ont combattu avec vous et je prie Dieu de vous protéger.

troisième: acte:

DE SÉRIGNY

Dites au général de Levis que je reçois avec orgueil et reconnaissance ce noble drapeau mutilé, déchiré par la mitraille et encore humide du sang des héros de Carillon. . Les Canadiens se le trans mettront comme une relique sacréç. . . En le voyant, nous penserons à Montcalm, à Lévis, à tous ceux qui immortalisèrent les derniers jours de la France au Canada. . . . {De Sérigny porte la main à son coeur. .. il chancelle .)

ALICE

Mon Dieu! mon Dieu! il se trouve mal! {On accourt autour de lui et on le transporte sur un canapé.)

Mi.miïAY {Il ouvre l’habit de de Sérigny et découvre du sang, une blessure. )

Mais oui, il est blessé! La blessure est grave!.... François, allez chercher un médecin à la citadelle ; adressez-vous en mon nom au général Murray. . . {François sort.)

de sérigny, ouvrant les yeux péniblement

Ah! où suis-je? A boire? Je brûle. {Alice lui apporte de Veau.) Ah! c’est vous, ma fiancée!. . . Vous ne m’abandonnerez pas, n’est-ce pas?. . .

ALICE

Non, non, jamais!. . . Je le jure.

DE SÉRIGNY

Ah ! merci. {Il porte la main à son coeur.) Mais est-ce que je vais mourir ?

ALICE

Non, non, mon cher Jacques. . . C’est impossible !...

DE SERIGXY

C’est vrai ! C’est impossible !... Mourir, lorsque le bonheur est si prêt ... Ce serait si cruel ! (Il fait un effort pour se lever). Non, je ne mourrai pas . . .

ALICE

Dieu ne le voudra pas. . . Vous vivrez pour votre patrie, pour ceux qui vous aiment, pour moi . . .

DE SERIGXY

C’est vrai. . . Je suis si jeune encore!. . . (II s aff aisse de nouveau.) De l'eau, s'il vous plaît. (Alice lui en donne. Il ferme les yeux un instant, puis il se lève, les yeux hagards.)

DE SERIGXY

Mais où est donc mon drapeau ( . . . (On le lui donne.) Ah! le voilà. . . (Il l’agite au bout de son bras.) Oui, le voici, mes enfants, notre drapeau.... Du avant ! En avant ! à I es braves, suivez-moi .... Il faut que nous soyons comme de coutume au premier rang. .. En avant, nous sommes un contre quatre, mais les Canadiens n’ont jamais compté leurs ennemis. . . Bravo! Bravo!. . . Les Anglais fuient. . . Ils sont battus. . . A nous la victoire !..,. Vive la France! (Il parait épuisé ; il chancelle, on l aide à s’asseoir sur le canapé.)

TROISIÈME ACTE

murray, examinant la blessure

Et le médecin qui n’arrive pas. , .

Mon Dieu! Mon Dieu! Va-t-il mourir?

BLANCHE

Cou rage ! ma sœur.

dltmas, à Murray

Capitaine, vous ne dites rien. . . Vous paraissez avoir perdu tout espoir. . .

MURRAY

Hélas ! oui, car son autre blessure s’est réouverte, c’est la-plus grave. . . Trop d’émotions!

de sérigny, il ouvre les yeux

Ab! tout est fini. . . Je le sens {il montre son coeur.) à Alice qui pleure, agenouillée près de lui.) Ve pleurez pas, ma obère Alice, vos larmes me font du mal . . . J’ai besoin de tout mon courage. . . . Mais que la volonté de Dieu soit faite! . . . Murray, mon ami, le plus généreux des hommes, recommandez mes compatriotes au général Murray. . . C’est une bonne et brave population, digne d’estime. . . {Sur un ton plaintif.) On dit que des lueurs prophétiques éclairent ceux qui

vont mourir . 11 me semble voir a travers les

voiles de l’avenir un arbre immense couvrant de ses branches et de son feuillage un peuple fort.

nombreux comme les étoiles du firmament, fidèle à sa foi, à son origine. . . un peuple. . . (Il ne peut finir et tombe > affaissé , on l’aide à se coucher. Il ouvre les yeux.) Le darpeau de Carillon, s’il vous plaît. . . (On le lui apporte.) Bien, là, sur ma poitrine. . . J’aurais voulu tomber les armes à la main. . . Je veux au moins mourir dans les plis du drapeau de Carillon. . . (Il prend la main d’Alice.) Et ta main dans la mienne. . . Je te confie le drapeau . . . Priez pour moi . . . Adieu !

DUMAS

C’est bien la fin de la Nouvelle-France !

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