‹ Le droit au volChapitre 2 sur 14 · GEORGE SAND · texte numérisé non relu

GEORGE SAND

Paris, 2 novembre 1865.

Tu passais. Mon titre , faisant bien son métier de titre , t'a sauté aux yeux, et te voila arrêté dans ta marche. — Tu m'ouvres au hasard.

Si tu es tombé sur quelque gros mot de savant, n'aie peur et tiens bon.

Il n'y a point de science ici , puisque c’est moi qui te parle.

Je ne te demande qu'une parcelle de bon sens , si tu peux la fournir , — dix minutes d'attention, si tu en es capable, et, — entends bien cette grave raison qui te touche d'ordinaire : — c'est de ton intérêt qu'il s’agit.

Si c'est un peu ton avis, quand tu m'auras parcouru, si je t'ai fait voir ce que tu ne songeais pas a

regarder , si je fai fait penser à ce que tu ne soupçonnais pas, alors tache d'aider LA CAUSE — ta cause ! — et injurie-moi , puisque je f aurai servi .

Si tu ne vois pas , si tu ne sais pas, si tu ne crois pas, alors ne vole jamais , — et continue de marcher , nigaud!

Messieurs les Voleurs sont priés de nous excuser , si, par une regrettable méprise que nous déplorerions les premiers , l’ allèchement d’un titre ambigu et décevant venait à leur coûter un franc, — qu’ils seront toujours à même de nous reprendre.

Notre belle langue française est si pauvre que, lorsque nous lui avons demandé notre étiquette , elle n'avait même pas sur elle deux mots différents pour distinguer le vol de l’alouette du vol du foulard.

La Morale étant sauve et la Politique tout à fait étrangère à l’évènement, l’auteur de ce petit livre espère

que Messieurs les membres de la Commission de Censure seront 'plus cléments au droit au vol qu'ils ne Vont été pour son frère aîné, ( — un dépravé, s'il en fut! — )les mémoires du géant, et qu'ils ne trouveront pas l'ombre d'un motif cette fois pour nous refuser le visa, puisque leur firman est indispensable à la libre circulation de cette brochure de propagande.

LH

A mes bons et chers Arosa,

— en Espagne, quelque part, pour le quart d’heure.

Mon coadjuteur précieux, G. de la Landelle, revenait un jour de chez un homme des plus intelligents, maître horloger-mécanicien, qui, après tant d’autres et comme encore tant d’autres, s’obstine depuis plusieurs années, — par grand’perte d’argent

et de temps, — à courir après un système d’aérostat dirigeable.

Il lui avait dit et redit, sous toutes les

formes, que la « direction des ballons »

proprement dits est une chimère ; —

— que sur ces immenses surfaces de non-résistance, sur ces masses énormes plus légères que le volume d’air qu’elles déplacent, le moindre courant avait jeu par trop facile ; —

— qu’en supposant même qu’à ces ballons, quels qu’ils fussent, — ronds, coniques, cylindriques, pisciformes, annulaires, conjugués ou autres, — on pût adapter des appareils quelconques de force suffisante , — hélices ou rémiges orthoptères, turbines, roues à aubes, voi-

les et contre-voiles , rames, palettes, gouvernails, etc., — l’enveloppe de ces ballons, fût-elle d’acier, fût-elle de triple airain, éclaterait au premier effort, comme insecte sous l’ongle, entre les deux pressions : — celle du courant d’air et celle de l’appareil opposé; —

— que depuis l’an de grâce et de déception 1783, — depuis la sublime et détestable découverte des frères Montgolfier, l’interminable série des déconvenues de tous les prétendus « directeurs de ballons » démontrait historiquement enfin que, constitutivement, le ballon dans l’air n’est pas et qu’il ne sera jamais une nef : — qu’il est né bouée, et qu’il crèvera bouée.

11 s’était épuisé à lui répéter que ni l’oi-

seau, ni l’insecte, ni le polatouche non plus que la chauve-souris, ni le saurien dragon, ni le poisson volant ne sont des Montgolfières et ne s’enlèvent par l’effet de l’air chaud contenu dans leur corps.

( — Comme l’avait si imperturbablement avancé et comme n’ose plus le redire l’Académie elle-même, qui, au moins aujourd’hui, a la prudence de se taire, ne sachant faire. )

11 lui avait, en effet et à l’appui, prouvé que — (pour ne pas parler de la chaleur intérieure de la Libellule et du Dytique de Roësel), — si l’oiseau s’enlevait par le même principe que la Montgolfière, c’est-à-dire en vertu de « l’air chaud » que l’Académie estime si haut dans ses os , dans ses plu-

mes, etc., il faudrait rigoureusement, pour lui permettre d’utiliser réellement cet « air chaud » dans l’ascension, qu’il commençât par enfler son enveloppe, c’est-à-dire son volume de sept à huit cents fois.

Il lui avait demandé pourquoi, si l’oiseau s’enlevait par une simple différence de pesanteur spécifique, le moindre grain de plomb dans l’extrémité de son aile suffisait pour le faire chavirer et choir?...

Et encore si l’oiseau pèse ou non dans fe vol, quand, lâché dans l’appartement, il heurte et brise les vitrages ^?...

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