IL A ÉTÉ TIRÉ A PART
Cinquante-huit exemplaires de luxe numérotés ' à la presse, savoir :
exemplaires sur papier de Chine. . .
exemplaires sur papier du Japon. . .
exemplaires sur papier de Hollande. .
LE
La session du Conseil général de l’Oise Amenait d’être close, et, descendant le grand escalier de la Préfecture, M. David Herbeün se hâtait A^ers la sortie. Un bruit de pas précipités se fit entendre derrière lui sur les marches de pierre, et une A^oix forte cria :
— David, pourquoi te sauves-tu si vite? C’est â ])eine si tu m’as dit adieu...
M.Herbelin s’était arrêté. 11 fut rejoint en quelques enjambées par son interlocuteur, qui, le prenant pardessous le liras aA^ec une alfectueuse autorité :
— Tu es donc bien pressé?
— Mais oui, dit Herbebn, je n’ai que le temps de courir à la gare pour ne pas manquer le train de la Neuville .
— Comment! La besogne que nous avons faite au-
LES BATAILLES DE LA VIE
jourd’hui ne te suffit pas? Il faut que par là-dessus tu ailles à ton usine ?
— Sans doute, mon colonel.
— Rentre dîner à Paris avec moi.
— Impossible, je suis attendu.
Ils étaient sortis sur la place, et marchaient à grandes enjambées dans la direction du chemin de fer, salués au passage par les gens de la ville, car ils étaient aussi connus à Beauvais l’un que l’autre. Il eût été difficile de trouver deux êtres plus dissemblables : le colonel Pérignon, grand, les yeux bleus, la moustache superbe, la parole retentissante; Herbehn, petit, maigre, l’air rêveur, le regard voilé, un front génial toujours penché, comme s’il était trop lourd, la voix douce et comme assourdie. Tous les deux membres du Conseil général, oii David apportait sa sagacité lumineuse de savant et son savoir-faire d’industriel, tandis que le colonel, faisant vibrer les vitres des éclats de son organe martial, terrifiait ses adversaires politiques par des interruptions aussi fougueuses qu’inutiles. Sous le grand soleil d’août, ils se hâtaient tous les deux, bras dessus bras dessous, Pérignon sanglé dans sa redingote étoilée au revers de la rosette d’officier, pantalonné de gris, chaussé de vernis et coiffé d’un élégant feutre marron, Herbehn vêtu de noir, un chapeau haute forme sur la tête, une serviette bondée de papiers sous le bras, et attachant si peu d’importance à sa tenue qu’il n’avait point de gants aux mains et n’en avait même peut-être pas
dans sa poche. Le même âge à peu près, ayant passé la quarantaine, le colonel les cheveux très grisonnants, Herbehn, très brun, le visage frais et l’air juvénile.
— Mais, qu’est-ce que tu vas faire à la Neuville? reprit Pérignon.
— Une expérience des plus intéressantes, que je prépare depuis longtemps, que je crois mûre pour la réussite et au succès de laquelle tu dois t’intéresser, puisque tu es de mes actionnaires.
— Tu vas encore risquer de te casser la figure et de faire sauter l’établissement, comme l’année dernière. . .
— Galme-toi, l’établissement est assuré, dit Herbebn en riant,
— Es-tu bête ! Je m’en moque pas mal de cette baraque, s’écria le colonel. Je ne songe qu’à toi... Si tu crois que j ’ai été à la noce quand je suis arrivé à Pusinc, appelé par ton directeur, et que je t’ai trouvé le poil roussi, la peau du front tombant sur le nez... Quand on pense que c’est par miracle que tu n’as pas eu les yeux crevés!...
— C’est vrai, répondit David avec tranquilbté. Mais ce que je cherchais en valait la peine.
— Tête de bois ! rugit Pérignon d’une voix tellement retentissante qu’un chien couché sur le pas d’une porte se leva épouvanté et rentra chez son maître, voilà comment tu réponds aux témoignages d’amitié qu’on te donne 1 C’est de l’ingratitude I
— Allons ! Ne te fâche pas, interrompit doucement
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Herbelin, et ne crains rien. Les recherches d’explosifs sont terminées. Je ne m’occupe plus que de substances inoffensives. Je crois avoir trouvé un verre absolument incassable et qui se travaillera à une température relativement basse, tout à fait comme du métal. On pourra rivahser avec Venise pour les belles verreries, et à un prix étonnant de bon marché... Tu verras... Mais au fait, pourquoi ne m’accompagnes-tu pas à l’usine? Nous dînerions ensemble et je pourrais te montrer mes produits... Tu voulais m’emmener à Paris, laisse-toi entraîner à la Neuville...
— Merci bien, mais c’est impossible. Mon neveu Raoul m’attend chez moi ce soir, pour dîner, et j’ai une visite à faire à Beauvais avant de partir.
Le visage de David s’éclaira d’un sourire :
— II va bien, ton neveu?
— Oui, Cendrin en est très content...
— Est-ce que Cendrin dîne aussi chez toi ? demanda l’industriel avec une soudaine vivacité .
— Ah! Tu t’émeus! s’écria le colonel avec amertume. Si notre ami était du dîner, tu serais capable de lâcher ta fabrique, tes produits chimiques et d’accepter l’invitation que tu refusais tout à l’heure... Tu as toujours aimé Cendrin plus que moi.
— Es-tu bête, à ton tour! interrompit Herbehn.
— Monsieur Herbehn ! protesta le colonel.
— Eh bien, quoi, Monsieur Pérignon? T’imaginestu que tu vas me faire peur avec ta voix de Stentor et ton œil fulgurant?... A d’autres, mon bel ami : on ne
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m’impressionne pas si facilement. Oui, tu es bete de me faire une scène de jalousie dans la rue, à Beauvais, àproposdeCendrin, qui t’est aussi cher qu’ilme l’est à moi-même... Non, je ne serais pas davantage allé à Paris si notre ami y avait été, mais j’aurais regretté davantage de ne pas accepter ta proposition. Voilà!
— Hum! C’est heureux! grommela le colonel.
— Là-dessus, adieu, voilà mon train qui arrive... Tu embrasseras Raoul pour moi...
— Et toi, tu diras à ta femme que ma première visite à Paris sera pour elle. Et tu embrasseras Cécile de ma part...
— Demain soir! dit Herbelin avec une nuance de tristesse, car je ne la verrai pas avant demain soir, la chère mignonne.
— Bon voyage ! cria Pérignon.
— Bon retour! répondit David.
11 entra dans la gare, et le colonel à grands pas se dirigea vers le centre de la ville.
Dans son compartiment, Herbelin, seul, s’était mis à rêver. 11 se revoyait enfant à l’institution Boissonneau, camarade de Cendrin, dont le père, illustre savant, était sénateur, et de Pérignon, qui s’enorgueillissait de voir le sien aide de camp de l’Empereur. Aucune parité entre les enfants de ces deux personnages et lui, fils d’un pauvre prote de l’Imprimerio impériale ; aucuns liens visibles autres que ceu:?f d’une camaraderie instinctive, d’une affinité d’esprit irrésistible entre les deux privilégiés de la naissance cfc
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le déshérité de la fortune. Cendrin, Pérignon et Herbelin s'étaient groupés et avaient formé, à part de leurs camarades, un trio amical si soMe, si étroit, si fermé, qu’on les avait dénommés les trois têtes de bois. Pourquoi, comment, par qui cette appellation de têtes de bois avait- elle été lancée pour la première fois, nul n’aurait pu le dire. Elle avait; été accueillie en riant par ceux qui en étaient l’objet, et leur sobriquet était devenu pour eux, pendant tout le cours de leurs études, une sorte de cri de ralliement. A l’instant même, Pérignon, dans un mouvement d’bumeur contre son ami, ne venait-il pas, l’expression d’enfance reparaissant brusquement, d’appeler Herbebn tête de bois? S’aimant, se défendant, s’encourageant, les trois jeunes gens étaient arrivés, avec des chances diverses, au bout de leurs études : Pérignon était entré à Saint-Cyr, Cendrin à l’École de médecine et Herbebn à l’École polytechnique, lorsque le malheur^ s’était abattu sur la famille du plus pauvre et du plus brillant. Le prote était devenu aveugle, et, sa petite pension de retraite ne suffisant pas à le faire vivre, il avait fallu que David se mît en devoir de soutenir sa famille. Adieu les longues et minutieuses études aboutissant à une carrière administrative toute droite et bien réglée. Il était nécessaire de se procurer de l’argent, et c’était à l’industrie qu’il fallait le demander. Par la protection du comte Pérignon, il était entré dans la fabrique de produits chimiques de la Neuville, comme sous-directeur, aux appointements de quatre
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mille francs, et il avait pu subvenir aux besoins des siens.
Là, dans la désespérance de ses rêves détruits, il s’était mis à la besogne avec courage, et peu à peu il s’était pris à s’intéresser singulièrement aux travaux de l’usine. Profitant de ce que le directeur, M. Lebarbier, était plus souvent à Beauvais qu’à la Neuville, il s’était installé au laboratoire et s’était plongé dans des recherches de chimie industrielle qui l’avaient promptement passionné. Quel changement dans la marche de l’établissement, lorsqu’il avait commencé à manifester son initiative ! Les habitudes des contremaîtres et des ouvriers bouleversées complètement, la paresse et l’incurie métamorphosées en activité et en désir de bien faire, l’application de ses méthodes nouvelles, la mise à l’étude de ses inventions, et, peu à peu, la prospérité croissante de la fabrique attirant à la fois sur lui l’attention des actionnaires et fhostihté de son directeur.
Vingt ans s’étaient écoulés, depuis ce début. Il lui semblait que c’était hier. Et cependant que d’événements accumulés pendant cette période ! Que d’efforts couronnés de succès ! Lui, David Herbehn , arrivé dans ce pays avec une simple malle contenant son modeste trousseau, il était maintenant propriétaire par moitié de l’usine augmentée, modernisée, méconnaissable. U avait un hôtel à Paris, une fortune considérable. Il représentait au Conseil général le canton de la Neuville, et était en passe de devenir député
LES HATAILLES DE LA VIE
quand il lai plairait. Devant ses yeux alors souriants s’évoquèrent deux figures : l’une de femme, l’autre de jeune tille. La première brune avec des yeux éclatants et des lèvres rouges, un air de force et d’ardeur, belle, mais d’une beauté inquiétante et mystérieuse ; la seconde douce, frêle, blonde, le regard candide et bleu, la bouche innocente et sincère, sa femme et sa fille, qu’il confondait dans une égale affection. Certes, pour toutes deux, il eût été prêt à donner sa vie. Jamais une pensée n’avait germé dans son esprit qui leur fût étrangère. Tous les efforts faits par lui, n’avaient eu qu’un but : posséder la femme, rendre heureuses et riches la mère et l’enfant.
Dès son arrivée à la Neuville il avait été présenié à Louise Lebarbier, et il avait ressenti en face de la jeune fille cette impression de gêne et d’admiration, qu’il éprouvait encore auprès d’elle au bout de dix-sept ans de mariage, quand elle le regardait d’une certaine manière quïi appelait, en liant, son air impérial. Le premier coup d’œil jeté sur la fille de son directeur avait fait de lui l’esclave de Louise. 11 s’était épris éperdument de cette ravissante enfant, il avait désespéré de se faire jamais bien venir d’elle, en la voyant si froide et si dédaigneuse. Et pouvaitelle être autrement? Qu’était, pour elle, le pauvre employé, fils d’un ancien typographe, qui se montrait sale et dans le désordre du travail, quand elle paraissait à l’usine, et mal vêtu, timide, balbutiant, quand il avait l’honneur de dîner à la table de son chef? Pou-
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vait-il jamais exister rien de commun entre la belle et liùre Louise Lebarbier et ce malheureux et piteux Herbelin?
Cependant, un jour, la situation avait brusquement changé. Le bruit s’était répandu que le sous-directeur venait de faire une découverte qui allait donner un élan très inattendu à la prospérité de rétablissement. M. Lebarbier en avait parlé devant sa fille avec une amertume significative. 11 se sentait dépassé, débordé par ce jeune homme, qui ne se contentait pas d’exploiter ce qui existait, mais cherchait du nouveau et paraissait apte à en trouver. Ne prétendait-il pas avoir inventé un liquide excellent pour dégraisser les étoffes, beaucoup moins coûteux que la benzine et sans la moindre odeur? Et ce n’était pas la moindre de ses trouvailles : il était sur la trace d’une application de l’électricité à la teinture, qui permettrait de fixer les couleurs dans les tissus d’une manière inaltérable. Un inventeur, enfin! Un homme de génie 1 Et M. Lebarbier, inquiet, mécontent, et pourtant déjà saisi de respect, s’efforçait de ricaner, comme s’il ne croyait pas aux lumières supérieures de son subordonné.
11 avait fallu se rendre à l’évidence lorsque l’assemblée des actionnaires avait spontanément offert d’intéresser le fils du typographe aux bénéfices de l’exploitation. A compter de ce jour, ce n’avait plus été M. Lebarbier qui avait dirigé l’usine. Il était bien resté directeur en titre, mais le directeur véritable s’appelait Herbefin. Et, peu à peu, les attributions du père
LES BATAILLES DE LA VIE
de Louise avaient diminué, son autorité s’était amoindrie. Il avait vu passer, par-dessus sa tête, tous les ordres qui mettaient en mouvement les cinq cents ouvriers de la fabrique. Et certainement il aurait fini par être remercié, pour céder la place à son jeune lieutenant, s’il n’avait eu, dans sa maison, un allié dont l’influence sur David était devenue promptement irrésistible.
Très fière, très belle, élevée brillamment dans un pensionnat de Paris, Lebarbier, quand elle allait entendre la messe dans la petite église de la Neuville, avait l’air d’une jeune princesse en disgrâce. Si simplement vêtue qu’elle se présentât, Télégance de sa tournure, la beauté de son visage attiraient aussitôt l’attention. Quand elle se promenait dans le jardin de son père en robe de toile, np-tête, pour cueillir les roses fanées des corbeilles, elle ne pouv^ait pas plus passer inaperçue que quand elle entrait en toilette de bal, au bras de M. Lebarbier, dans le salon de la Préfecture. Aucun des jeunes gens qui l’avaient approchée n’avait manqué de lui faire la cour. Le brillant vicomte deRantilly, dont le château était situé à deux lieues de la Neuville, s’était même occupé de la charmante fille pendant deux saisons. Aussi le jeune Papinaud, de la maison Papinaud et fils aîné, fabricants de boutons à Hermes. Mais quand il s’était agi de faire montre de ses intentions et de cesser de flirter, la douairière de Rantilly et le sénateur Papinaud avaient mis bon ordre aux velléités
amoureuses de leur héritier respectif, et Lebarbier était retombée à sa solitude.
. D’autres encore avaient tourné autour d’elle. Un riche grainetier de Beauvais et le marchand de lait qui inonde tous les matins Paris de ses bouteilles cachetées avaient demandé sa main. Mais Louise, si elle n’avait pas paru assez relevée pour ses galants de la haute noblesse et de la grande bourgeoisie, n’avait pas, de son côté, trouvé dignes d’elle les commerçants qui lui faisaient l’honneur d’aspirer à sa main. Courtisée mais point épousée, charmante mais sans fortune, Lebarbier, entre ceux à qui elle plaisait et ceux qui ne lui plaisaient point, paraissait destinée à coiffer sainte Catherine, lorsque David Herbehn s’était affolé d’elle.
Dès le principe, elle ne s’en était pas aperçue, tant il mettait de timidité et de discrétion à s’approcher de la jeune fille. Imbue des premières idées de son père sur le sous-directeur, elle avait commencé par le traiter de haut, le regardant non sans dédain. Qu’étaitce, après tout, que ce garçon ? Un ouvrier un peu mieux dégrossi que les rudes et affreux compagnons qui, les manches retroussées et la poitrine à l’air, travaillaient tête nue dans les ateliers et dans les cours. 11 passait pour un homme à idées. Mais, suivant M. Lebarbier, il n’y avait que mépris à faire de ses tentatives. Un bel inventeur, qui avait brisé les carreaux de l’usine en faisant une expérience au laboratoire, et qui prétendait avoir trouvé un explosif
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dont la manipulation était sans danger, qui possédait une force d’expansion inconnue jusque-là, et qui s’obtenait uniquement par une combinaison de gaz ! Et de rire, et de prédire la mise à la porte prochaine du trouble-fête qui osait bouleverser le train-train de la fabrication, risquer des recherches coûteuses et assurément improductives, quand avec une exploitation normale l’usine fournissait chaque année quinze pour cent de dividendes aux actionnaires ! Quelle considération Louise aurait-elle pu avoir pour un homme si ouvertement dénigré par son père?
Elle l’avait donc regardé du haut de sa grandeur, quand il était venu, avec les principaux chefs de service, dîner chez son père, à l’occasion de la clôture de l’inventaire. 11 lui avait paru petit, très noir, avec des cheveux frisés qui lui cachaient le front, et maigre comme un homme qui vit de privations. 11 est vrai que David, à cette époque, envoyait à sa famille la presque totahté de ses appointements afin d’éteindre quelques dettes contractées aux heures difficiles, et qu’il ne gardait, par devers lui, que juste ce qu’il lui fallait pour ne pas mourir de faim. Et si mal vêtu, avec des cravates roulées en corde et des souliers à semelles épaisses comme ceux des camionneurs de la fabrique.
11 demeurait muet devant elle, pensif, la bouche triste,le regard dans le vague, à moins qu’elle ne lui tournât le dos ; alors, ses yeux la dévoraient, caressant ses belles épaules, sa nuque ronde sur» laquelle
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bouclaient les petites mèches folles de ses cheveux noirs et brillants. Elle avait décidé que cet homme à idées devait être un imbécile. Et, pendant deux ans, ce n’était pas M. Leharbier qui lui aurait assuré le contraire, lorsque, soudainement, l’horizon changea.
Herbehn se rappelait avec une délicieuse satisfaction ce moment décisif de sa vie où, sans transition, de par la puissance de sa personnalité, du jour au lendemain, du dernier rang il s’était avancé au premier. Quel bouleversement, et comme il avait pu mesurer la lâcheté des hommes ! Ceux qui affectaient autrefois de le considérer comme rien l’entouraient maintenant, obséquieux, exagérant ses services, prônant sa valeur, tâchant de se faire remarquer par le maître nouveau. Pour ceux qui étaient en mesure de voir et de comprendre, il était manifeste qu’un savant de premier mérite, et surtout de mérite pratique, ce qui était inappréciable dans l’industrie, venait de se produire.
Le professeur Gendrin, à qui son fds avait communiqué les découvertes de David, avait formulé un jugement sans appel : le jeune sous-directeur était né inventeur, et il fallait largement rémunérer son concours, pour lui ôter l’envie de faire profiter une société rivale des travaux quïl avait commencés. Le professeur s’était même chargé de communiquer à l’Académie des sciences un mémoire d’Herhelin sur la photographie en couleur qui avait excité une curiosité extrême. Le général Pérignon, chauffé ii blanc par son fils, avait
LES BATAILLES DE LA VIE
soulevé le conseil d’administration de la Société de la Neuville en déclarant que si M. Herbelin n’était pas lié par un avantageux traité à la fabrique, on risquait de laisser échapper la fortune. Mais le fougueux général et ses associés s’agitaient bien en pure perte : Herbelin n’avait pas envie de quitter la Neuville. Il était attaché au pays, à l’usine, par des liens bien plus forts que ceux de l’intérêt. On aurait pu lui offrir tous les avantages imaginables pour l’attirer loin de la Neuville, il les aurait méprisés. Ce qui le mettait en la dépendance des actionnaires, c’était son amour pour Louise Lebarbier.
Un matin, son directeur l’avait fait appeler dans son cabinet, et, la voix un peu étouffée, lui avait dit :
— Monsieur Herbelin, je suis chargé par la gérance de vous annoncer que vous venez d’être, à la suite de l’assemblée générale, nommé ingénieur-conseil de l’établissement, avec douze mille francs d’appointements fixes et dix pour cent dans les bénéfices de l’exploitation.
David avait rougi déplaisir et s’incbnant devant le père de celle qu’il aimait :
— Monsieur, je vous remercie bien, car c’est sûrement h vos bonnes dispositions pour moi que je dois cet avancement.
— Non, Monsieur, avait interrompu M. Lebarbier avec une franchise un peu amère. C’est à vous seul que vous êtes redevable de l’amélioration de votre situation... Je dois vous éclairer sur les avantages
LE DROIT DE l’ENFANT.
qu’elle comporte... Votre part clans lesbénéfices peut s’élever à vingt-cinq mille francs par an...
— Me voilà donc riche ! s’écria DaAÛd, et mes bons parents ne manqueront plus de rien ! Quel bonheur pour moi !
— Vous êtes un brave garçon, monsieur Herbelin, déclara le directeur, désarmé par la naïve explosion de joie du jeune homme.
— Ah! Monsieur, c’est que, depuis quatre ans, j’ai passé, sans le dire, par de rudes épreuves. Mon pauvre père gagnait largement sa vie, quand il pouvait travailler, et il ne se refusait pas un peu de bien-être. . . oh ! très relatif, mais ce qui n’est rien pour des gens riches est beaucoup pour des gens modestes... Aussi lorsqu’il devint subitement aveugle, le ménage avait quelques petites dettes... Il fallait donc les payer... Et c’était souvent très dur... Je ne voulais pas voir mon père et ma mère se priver à leur âge... Et je leur envoyais le plus c^ue je pouvais... Mais vous savez mieux que personne. Monsieur, que je ne roulais pas sur l’or, mes appointements étant modiques... C’est pourquoi j’ai tant travaillé. J’avais tellement le sentiment qu’il me fallait sortir de l’ornière ! Aussi je n’ai pas ménagé mes forces; mais je suis vraiment bien récompensé.
Des larmes lui montèrent aux yeux. Il les essuya du revers de sa main, et resta devant son ancien chef, souriant et pleurant tout à la fois. Celui-ci fit quelques pas, comme pour secouer l’émotion qui
LES BATAILLES DE LA VIS
s’emparait de lui, puis, montrant un papier sur son bureau :
— Je ne vous ai pas dit à quelles conditions la Société vous concède de tels avantages : par ce traité vous vous engagerez à rester dix ans en fonctions et à faire profiter la Société de toutes vos découvertes. Au bout de dix ans, un nouvel arrangement interviendra, s’il y a lieu.
— J’accepte, s’écria David. Et déjà il cherchait une plume sur le bureau pour signer le traité, lorsque M. Lebarbier l’arrêta du geste :
— On ne signe pas un traité aussi sérieux sans l’examiner. Vous êtes léger, jeune homme. Et si je vous avais trompé?
— Vous en êtes incapable, dit tranquillement David. Mais, Monsieur, vous ne savez pas, vous ne pouvez pas savoir quelles espérances ce nouveau changement de fortune fait naître en moi... Ce traité, dût-il me lier pour toute ma vie, je l’accepterais avec reconnaissance, car il m’est proposé à l’heure décisive... Oui, sans la généreuse résolution prise à mon égard par les membres de la gérance, je n’aurais jamais osé entrevoir ce que l’avenir me réserve peutêtre...
— Et quoi donc? demanda le directeur, non sans curiosité, devant tant d’agitation chez un homme d’habitude très contenu et très discert.
— Je ne puis vous le dire en ce moment, Monsieur, s’écria David, changeant de ton et de physionomie.
LE DROIT DE l’eNFANT.
Mais vous le saurez... vous le saurez le premier... Je vais, comme vous me l’avez si sagement conseillé, lire cet acte, et je le rapporterai signé... Et je paierai par de grands résultats la confiance (pü m’est accordée... Vous verrez... J’ai des projets... J’enrichirai mes bienfaiteurs.
Il fit un geste de contiance, et, saluant son chef, il sortit du bureau. Il était transporté de joie. L’avenir lui souriait; il entrevoyait le succès, la renommée, la fortune. Et c’étaient, à n’en pas doute i-, ses amis qui lui avaient préparé ce rapide avancement dans une carrière qu’il jugeait presque fermée. Il oubliait tout ce qu’il avait fait et ne songeait qu’à remercier Cendrin et Pérignon de ce qu’il appelait une faveur. Il descendit dans le jardin de l’usine et marcha comme un fou. Il arriva près d’une tonnelle, et s’arrêta brusquement à la vue de Lebarbier. Assise à l’ombre, la jeune fille travaillait aune broderie. David parut tout décontenancé. Il ne s’attendait pas à la trouver là. D’ordinaire, le jardin était désert à l’heure du travail. Seule, quelque femme d’ouvrier sortant de l’administration et retournant au village le traversait dans la journée.
Comme, son chapeau à la main, il s’excusait d(; l’avoir dérangée, Louise, repliant son ouvrage, répondit qu’il ne la dérangeait pas du tout, qu’elle avait, par extraordinaire, accompagné son père à l’usine, et qu’elle attendait, pour repartir avec lui, qu’il eût terminé la signature du courrier. Et David, pendant qu’elle parlait d’une voix sonore et un peu ])asse, peu-
LES BATAILLES DE LA VIE
sait que c’était la destinée qui avait amené là cette jeune fille qu’il adorait, à l’heure même où il venait d’apprendre qu’il pouvait sans folie lever les yeux jusqu’à elle. Superstitieux comme tous les hommes d’imagination, il vit dans cette rencontre une marque providentielle, et, avec une ivresse profonde, il se dit : Elle sera à moi !
Lebarbier, étonnée du silence qu’Herbelin gardait, l’avait examiné avec curiosité, et sur son visage transfiguré par la joie elle avait découvert autre chose que de la vulgarité et de la laideur. Le front de David, éclairé par un rayon de soleil, se relevait large et brillant de pensée, ses yeux, illuminés par l’espoir, la suivaient avec une étrange insistance, et sa bouche souriante semblait retenir à grand’peine des paroles qui frémissaient sur ses lèvres. Sans la moindre timidité, et avec la liberté dont on use avec un subalterne, la jeune fille dit :
— Qu’est-ce qui vous arrive, monsieur Herbelin? Vous paraissez troublé ?
— Oui, Mademoiselle, répondit David. Je suis très troublé, et ce qui m’arrive suffit amplement à justifier mon trouble.
— C’est quelque chose d’heureux, à coup sûr, car vous avez l’air ravi ?
— Quelque chose de très heureux. Mademoiselle, et de presque inespéré.
Louise laissa tomber sur l’employé un regard tranquille et indifférent.
— 0n vous aura augmenté, à la suite de l’assemblée générale ?...
— Oui, Mademoiselle, on m’a augmenté, beaucoup augmenté...
— Je vous en fais mon compliment.
Elle examina d’un coup d’œil la jaquette râpée, le pantalon ballonné, le gros linge du pauvre David, et hocha la tête comme si elle ajoutait intérieurement : Cela tombera à point pour que vous puissiez restaurer votre garde-robe. . . 11 parut l’avoir comprise, car il dit humblement :
— Oui, Mademoiselle, c’est une faveur qui ne s’est point égarée et qui m’est très précieuse... Jusque-là j’étais fort malheureux... Aussi l’aisance va me paraître bien douce... Non pour la satisfaction matérielle qu’elle donne, mais pour le secours moral qu’elle m’apporte... Maintenant j’aurai un peu plus de confiance en moi-même sans paraître présomptueux... Et je ne saurais vous dire tout ce que j’en éprouve de bonheur...
Il avait parlé avec une telle émotion qu’elle en fut surprise. Il lui sembla qu’il s’adressait à elle directement et que la confiance qu’il manifestait annonçait quelque entreprise dont M“® Louise Lebarbier serait l’objet. Pourquoi ces simples paroles lui avaient-elles paru avoir un sens si particulier? Pour la première fois David sortait de la réserve que lui commandait son obscurité. Jamais elle n’avait pu soupçonner que l’employé de son père pensât à elle, et cependant.
LES BATAILLES DE LA VIE
SOUS cette tonnelle, à l’air tiède, dans le parfum des roses épanouies au soleil, elle avait la perception très nette de l’amour de ce pauvre diable. Elle s’en trouva à la fois mécontente et flattée. L’hommage partait de bien bas, à ce qu’il lui semblait, quel que fût l’avancement obtenu par l’employé, et pourtant c’était un hommage. Dans ce désert de la Neuville, elle n’était point gâtée, et pour fière qu’elle se montrât, elle n’en demeurait pas moins femme. Elle voulut surtout savoir ce qui donnait à M. Herbelin l’audace de se confier si librement â elle. Et faisant au jeune homme un geste hautain :
— Bonne chance, donc. Monsieur, puisque voilà vos affaires en si bon chemin.
Elle passa vivement devant lui, comme fâchée de s’etre attardée trop longtemps à l’écouter, et se dirigea vers le cabinet de son père. David, le cœur un peu serré, la regarda s’éloigner. Il baissa son front redevenu soucieux, et lentement gagna les bâtiments d’exploitation. Il se disait : Jamais je n’arriverai âme faire non pas aimer, mais accepter par cette jeune fille. C’est folie de m’occuper d’elle! Imbécile que je suis! Dois-je avoir devant les yeux un autre but que la réussite de mes travaux? Tourné comme je suis, et mal apparenté, d’extraction tout à fait vulgaire, aije une seule chance de me voir accueilhr par la fille de mon chef? Que doit-elle penser de moi? En penset-elle seulement quelque chose? Je n’existe sans doute pas pour elle?
Il s’assit sur un banc de pierre à la porte de l’usine, et resta absorbé dans une méditation profonde que le passage des ouvriers ne parvint pas à troubler. Ses subordonnés, en l’apercevant le front penché, l’œil vague , le croyaient plongé dans les recherches de quelque problème difficile, car ces hommes grossiers et naïfs n’avaient pas été longs à constater la différence qui existait entre eux et leur compagnon. La supériorité d’Herbehn était établie, pour eux, avant même que le directeur se fût rendu compte de la valeur réelle du jeune homme, et M. Lebarbier jugeait encore dédaigneusement son employé que déjà les contremaîtres de l’usine disaient entre eux : M. Herbehn est un rude gaillard ! Et il ira loin. Aussi quand ils le voyaient immobile et silencieux, avaient-ils l’habitude de ne point le déranger, comprenant, avec leur simple bon sens, qu’il fallait respecter les caprices de pensée d’un homme qui leur était si supérieur.
Prenant machinalement l’acte que M. Lebarbier lui avait remis, David le parcourut d’un œil distrait. Toutes les clauses que le directeur lui avait énumérées y étaient relatées : ses appointements triplés, et une part importante dans les bénéfices. Enfin une indépendance, pour ne pas dire une suprématie complète, vis-à-vis de son ancien chef. Il était ingénieur-conseil, c’est-à-dire qu’il travaillait seul, s’occupant de recherches industrielles et donnant des indications sur la manière d’en tirer parti. Mais, par contre, il se liait pour dix ans, en acceptant le traité. Dix ans!
LES BATAILLES DE LA VIE
Et à la Neuville! En présence de Louise! Et si elle se mariait, en présence de celui qui la posséderait!
Il frémit à cette pensée, et l’existence ainsi lui parut insupportable. A la Neuville avec Louise pour femme, ou bien la rupture de ses engagements avec la Société et son départ. Les termes de cette proposition se posaient nets et précis, dans sa pensée, avec la rigueur d’une équation géométrique. Oui, c’était ainsi qu’il procéderait, et il n’admettait pas qu’il pût agir autrement sans risquer de devenir fou ou de mourir de désespoir. Réconforté par la résolution prise, il se leva et entra à l’usine.
Pendant qu’il méditait, Lebarbier était allée retrouver son père. L’enfant gâtée n’avait pas pour habitude de prendre avec lui des précautions oratoires. Elle l’interrompit dans la lecture d’un rapport, et lui dit :
— Je viens de rencontrer M. Herbeün. Il m’a paru transporté de joie... Que lui arrive-t-il donc?
— Ce à quoi il ne pouvait s’attendre. La gérance l’attache à l’usine par des liens d’or... Voilà un jeune homme qui va gagner le double et peut-être le triple de ce qu’on me donne au bout de vingt-cinq ans de direction. Et ce n’est, sans doute, qu’un commencement. Tous les gros actionnaires se sont affolés, pour quelques ingénieuses trouvailles faites par lui... S’il avait de l’ambition, on ne sait ce qu’il n’obtiendrait pas d’eux...
— Ah ! fit Lebarbier.
Elle réfléchit pendant un instant, puis elle dit :
— Alors c’est quelqu’un que ce garçon?
— Eh! sans doute! répliqua M. Lebarbier, extraordinairement agacé, mais incapable de se refuser à constater la valeur de son ex-subordonné. S'il était conseillé, guidé, mené...
— Eh bien ! mon père, reprit tranquillement la jeune fille, si vous avez en l’avenir de M. Herbeliri une si ferme confiance, rien ne vous empêchera de lui donner des conseils et de le conduire par la main...
— Vraiment! s’écria le directeur avec aigreur. Un homme qui est à la veille de me supplanter? Et je l’y aiderais? Me crois-tu en enfance?
— Et si cet homme était votre gendre, pensez-vous qu’il vous supplanterait et n’auriez -vous pas intérêt à le guider?
— Monsieur Herbelin mon gendre? s’écria M. Lebarbier en se levant brusquement. Explique-toi... Je ne comprends pas.
— Il n’y a guère qu’un quart d’heure que je comprends moi-même. Mais, en quelques paroles, et a^^ec un seul regard, M. Herbelin m’en a appris, sur ses intentions à mon égard, plus que je n’en avais pu soupçonner depuis qu’il est auprès de nous... Je suis sûre qu’il m’aime et que s’il se réjouit si fort de son changement de situation c’est autant à cause de ses parents, car il est bon fils, qu’à cause de moi dont il se sent rapproché.
2't LES BATAILLES DE LA VIE.
— Mais, niafille, tu meparles de M. Herbelin comme si tu étais disposée à devenir sa femme.
— Mon père, c’est à vous de voir s’il peut être un mari acceptable pour moi...
— Tu me prends très au dépourvu, dit le directeur non sans embarras. Que veux-tu que je te réponde?
— Je ne vous demande pas de réponse. C’est vous au contraire qui m’interrogez. Voyez, réfléchissez... Vous m’avez déclaré vous-même que je trouverais très difficilement un mari dans ce pays-ci où les hommes sont très positifs et recherchent des dots importantes. Peut-être avez-vous à votre portée celui que vous cherchiez...
— Mais qu’est-ce qu’Herbelin? C’est le fils d’un pauvre ouvrier...
— Que sera-t-il lui-même? Voilà l’important. Son père ne sera pas éternel. Et, s’il fait une grosse fortune, on ne s’inquiétera plus de savoir où et comment il est venu au monde.
— Ma fille, la fermeté de ton esprit me confond, dit M. Lebarbier en souriant. Tu as profité de ton éducation. Oui, sans doute Herbehn fera sa fortune... Il a tout ce qu’il faut pour arriver... Mais le trouvestu à ton goût?
— Il n’est ni mieux ni pire que tous les hommes quej’airencontrésjusqu’ici.Bienhabillé,raséetcoifré, il sera supportable... Il n’a pas l’air commun et ses yeuxpétillent d’intelhgence... Que demander déplus?
— J’ai connu des jeunes filles qui s’inquiétaient de
savoir si elles pourraient aimer celui qu’elles devaient épouser... Je suis étonné de te voir céder à des préoccupations exclusivement pratiques et laisser de côté tout ce qui est sentiment...
— Au lieu de vous en étonner, vous devriez vous en réjouir, répliqua la jeune fille avec une tranquille ironie. Si j’avais une belle dot, je pourrais me montrer exigeante... Mais si vous m’avez gratifiée d’une solide instruction, mon cher père, c’est tout ce que vous avez pu me doimer... Il faut donc, ne devant être qu’une parvenue moi-même, que je fixe mon choix sur un mari qui soit en passe de parvenir. J’ai compris cette nécessité, c’est là tout le secret de ma pohtique. La trouvez-vous mauvaise?
— Non! mais elle me surprend. Au surplus, nous aurons le temps d’y penser.
Les intentions de David, à peine précisées dans son esprit, avaient donc été saisies par Leharbier avec une très singulière clairvoyance. Le jeune homme était travaillé par les angoisses du doute, lorsque déjà son sort se décidait. Que de cruelles incertitudes lui eussent été évitées, s’il avait pu hre dans la pensée de Louise, comme celle-ci avait lu dans ses yeux î C’était en tremblant qu’il avait abordé son directeur pour lui faire part de ses hésitations au sujet du traité à signer. Et comme M. Leharbier, ne découvrant pas les extraordinaires raisons qui arrêtaient Herbelin, le pressait de s’expliquer, le jeune amoureux avait fini par tout avouer, déclarant que, s’il ne devait obtenir
LES BATAILLES DE LA VIE
aucun espoir d’être agréé par Louise, il aimait mieux quitter l’établissement et le pays.
Admirant la perspicacité de sa fille, le directeur était resté un instant saisi de la rapidité avec laquelle les événements prévus par elle se précipitaient. Devant lui, l’ingénieur-conseil demeurait pâle et tremblant. Il jugea indispensable de le rassurer, de l’encourager. Et le cri de joie poussé par David, quand il reçut l’assurance que M. Lebarbier n’était point hostile aux proj ets qu’il avait formés, eût été bien fait pour émouvoir le cœur froid de Louise. Mais celle-ci était tranquillement assise dans le jardin de son père à la iVeuville, et elle ne pensait en aucune façon à l’amoureux jeune homme qui ne vivait que pour elle. Cependant, lorsque son père amena Herbelin et lui permit de commencer sa cour, elle jugea utile de s’humaniser et reçut le brave garçon avec une amabilité tranquille qu’il trouva le comble de la grâce. Il n’était pas ambitieux, et quand Louise daignait lui sourire, il se sentait le plus favorisé des hommes. L’amour qu’il avait pour cette belle et impassible fille fut profond, complet, exclusif. Il n’avait jamais aimé d’autre femme qu’elle et sa tendresse devait commencer et finir à elle.
Dans son compartiment, roulant àtoute vapeur vers la Neuville, à dix-sept ans de distance de ces événements qui avaient assuré son bonheur, il pensait de même sur le compte de Louise, et il l’aimait comme au premier jour, plus encore peut-être à cause de l’en-
fant qu’elle lui avait donnée, sa Cécile, l’autre moitié de son cœur. Il avait fermé les yeux, et bercé par le mouvement du wagon, il se laissait aller à rêver tout éveillé. Il pensait : Depuis hier que je les ai quittées, qu’ont-elles fait? Se sont-elles un peu occupées de moi? Elles sont sans doute, à se promener toutes les deux en voiture au bois de Boulogne. Son imagination les lui montra, dans la Victoria, fraîches, charmantes, la mère paraissant à peine plus âgée que sa fille, presque deux sœurs. Et il les suivait complaisamment. Cécile déjà une sérieuse compagne pour sa mère avec ses seize ans, curieuse, se faisant tout expliquer, commenter, embarrassante souvent par ses questions, mais très vivante, très prime-sautière, ayant beaucoup de Tardent esprit de son père, et Louise, toujours jolie, très élégante, affinée et alanguie par la maturité, plus séduisante encore peut-être qu’autrefois. Quel sourire que celui de David pendant cette vision ^délicieuse de tout ce qui lui était cher au monde! Comme il était évident que pour ce brave et honnête homme rien n’existait en dehors de sa femme et de sa fille, qu’il ne vivait que pour elles, et que ses désirs, ses espérances, ses ambitions n’avaient d’autre but qu’elles.
Le sifflement de la machine au passage à niveau de la Neuville l’arracha à son demi-sommeil ; il ouvrit les yeux, reconnut les prairies qui bordent la vallée du Liron ; au loin, derrière un rideau de peupliers frissonnant à la brise, il aperçut les hautes cheminées
LES BATAILLES DE LA VIE
de son usine. Il se redressa, prit le vaste portefeuille qui contenait ses dossiers du Conseil général, et, le train s’arrêtant, il descendit sur le quai. Le chef de gare vint à lui avec empressement, s’informant de la santé de Herbelin et de Cécile, et David répondit, l’air heureux, se sentant chez lui dans ce pays où l’entourait une atmosphère d’affection et de respect. Il donna son billet et passa salué par l’employé, auquel il dit bonjour, en l’appelant par son nom. Une Victoria bien attelée l’attendait dans la cour. Il jeta son portefeuille sur le coussin, et s’adressant au cocher :
— Y a-t-il à l’usine des lettres de Paris pour moi?
— Une seule. Monsieur, et qui est de Madame.
— Bon! fit Herbehn avec un air joyeux en montant vivement dans la voiture, comme s’il avait hâte d’arriver pour hre cette lettre qui lui apportait des nouvelles de sa femme et de sa tille.
Le cocher toucha son cheval, qui partit grand train enfilant la route qui longe le Liron. Là Herbehn était chez lui. De chaque côté du chemin les terres lui appartenaient. Et c’était un plaisir, sur lequel il ne se blasait pas, que la traversée de ce grand domaine qui le faisait maître du pays, lui débarqué, il y avait vingt ans, petit employé avec une malle pour tout bagage. Son activité, son intelhgence, sa science des affaires lui avaient rapidement conquis la fortune et la notoriété. Car indépendamment de sa fabrique de produits chimiques, Herbelin dirigeait bien d’autres entreprises.
LE DROIT DE l’eNFANT.
Il avait maintenant la haute main dans toutes les affaires d’électricité, et il expérimentait en ce moment, à petit bruit, presque secrètement, un procédé de réversibilité des courants qu’il avait inventé, et qui devait opérer une révolution radicale dans tous les systèmes de locomotion. C’était la raison pour laquelle il avait refusé à son ami Pérignon de l’accompagner à Paris. Il courait à son usine, impatient de constater l’effet des derniers perfectionnements apportés à son invention. Car, cette fois, Une s’agissait pas seulement d’une découverte industrieUe destinée à enrichir celui qui, le premier, en tirerait parti. L’ambition d’Herbelin était plus haute. Une travaillait pas que pour l’argent, ü voulait aussi la gloire. Ses recherches, couronnées de succès, devaient le révéler au monde comme un savant de premier ordre et lui permettre de se poser en rival d’Edison. Quelle joie pour lui d’illustrer le nom que sa femme et sa fille portaient! Quelle satisfaction de les rendre hères de lui ! Et ce résultat (pii devait lui assurer le succès, il ne doutait pas de l’oJ)tenir : ses derniers calculs étaient indiscutables. 11 touchait au but.
Comme il en était là de ses récapitulations ambitieuses, la voiture passa la grille de l’usine et s’arrêta devant la maison du directeur. Celui-ci sur le seuil attendait son patron :
— Vous avez fait un bon voyage. Monsieur?
— Excellent, mon cher Laroque, répondit llerbehn. Et aussitôt, repris par son idée dominante :
LES BATAILLES DE LA VIE
— Et notre machine? Lui avez-vous fait subir les modifications que je vous avais indiquées?
— Oui, Monsieur.
— Bien ! Nous allons voir ça!
Laroque, grand garçon blond, taillé en athlète, aida Herbehn à descendre, et s’effaçant pour le laisser entrer dans la maison :
— Vous ne serez peut-être pas fâché, Monsieur, d’entrer dans votre appartement avant d’aller à l’usine...
— Ma foi, mon cher, je me laverai volontiers la figure et les mains. 11 a fait extraordinairement chaud aujourd’hui et je suis couvert de poussière...
Ils montèrent au premier étage et, arrivés dans l’appartement quiservait à Herbehn lorsqu’il passait quelques jours à la Neuville, les deux hommes, aussi férus l’un que l’autre de la nouvelle invention qu’ils expérimentaient de concert, se remirent à parler de ce qui les préoccupait si passionnément :
— Alors, Laroque, la machine donne les résultats prévus ?
— Monsieur, nous n’avons plus que quinze pour cent de perte par le frottement, et je crois avoir découvert un moyen de diminuer cette déperdition...
— Bravo !
Herbehn, en bras de chemise, au heu de passer dans son cabinet de toilette, marchait de long en large dans la chambre, questionnant son directeur, entrant dans les plus minimes détails de l’outillage, et excité,
LE DROIT DE l’eNFANT.
le visage illuminé par l’espérance, offrait l’aspect d’un homme complètement heureux.
— Est-ce que nous vous garderons quelque temps à la Neuville, cette fois-ci, Monsieur? demanda le directeur. Il y a bien des choses à voir à Tusine...
— Eh î mon cher, je le sais bien! Mais je suis pris par les obligations de l’existence de Paris et je ne suis plus mon maître... Si vous croyez que je fais tout ce que je veux entre ma femme et ma tille!
Il riait en parlant ainsi, et il était facile de comprendre que la tyrannie dont il se plaignait lui était chère.
— J’y pense, s’écria Laroque. Il y a sur mon bureau une lettre de Paris qui vous attend, et qui a tout l’air devenir de M’®® Herbehn,
— Descendons, je la prendrai en passant.
ris gagnèrent l’administration. Ce n’était plus, comme au temps du père Lebarbier, une petite salle où trois commis désœuvrés tuaient le temps en flâneries variées. Correspondance, comptabilité, services techniques avaient chacun leur bureau, où un personnel nombreux et zélé travaillait tant que le jour durait. Dans tous les rouages de cette machine administrative, montée à nouvœaupar Herbehn, la vigueur et l’activité se manifestaient. Sur le passage du patron, nul n’avait levé le nez. Et si Herbehn n’av ait point dit en entrant dans chaque bureau : Bonjour, Messieurs!... les commis seraient restés penchés sur leur besogne, semblant ignorer la présence du maître.
LES BATAILLES DE LA VIE
Mais David aimait ses employés comme il était aimé d’eux. 11 causait volontiers avec ces jeunes gens, s’inquiétait de leurs besoins, et, sans bruit, avec une cordialité discrète, leur accordait des gratifications qui les tiraient d’embarras. Il se souvenait toujours du temps où il était pauvre, et il était sensible aux privations d’autrui. Aussi, il fallait voir l’air de joyeux empressement avec lequel à son « Bonjour, Messieurs! » chacun répondait en se levant pour saluer. On sentait que ces gens-là avaient pour lui un sincère attachement et un profond respect.
Il passa à la machinerie, accompagné par Laroque, et là le regard d’Herbelin s’alluma, son visage refléta la joie. 11 était dans son élément, et ceux qui ne l’avaient jamais vu enfiévré par le travail ne le connaissaient véritablement pas. Le mécanicien, vieil ouvrier qui peinait déjà à l’usine alors que David n’était que simple contremaître, s’avança à sa rencontre. Mais son chef ne lui laissa pas le temps de lui souhaiter la bienvenue, il dit :
— Bonjour, Courdimanche. La dynamo est-elle en marche ?
— Oui, Monsieur Herbelin, nous vous attendions, nous avons tout préparé...
Mais déjà l’œil du maître avait remarqué un changement dans les pièces de l’appareil, et curieusement David s’était approché :
— Avez-vous des accumulateurs chargés?
— Non, Monsieur.
— Comment, non? s’écria David l’air fâché. Pourquoi ça?
Le directeur et le mécanicien se regardèrent sans parler; ce que voyant, Herbelin:
— Ah ! çà, qu’est-ce qu’il y a? Vous paraissez embarrassés. Est-ce qu’il est arrivé quelque chose?
— Eh bien ! Oui ! Monsieur, dit Laroque. Hier soir, en essayant la batterie d’accumulateurs fabriqués d’après votre procédé nouveau, à peine avions-nous commencé le travail — oh ! pourtant avec une extrême prudence — qu’une explosion s’est produite et que Courdimanche a failli être tué...
— Le mécanicien était donc tout seul? demanda vivement Herbelin.
— Non, Monsieur, dit froidement le directeur. J’étais avec lui.
— Alors, vous avez couru les mêmes dangers. Pourquoi ne me le dites-vous pas?
— Parce que moi. Monsieur, ma présence était toute naturelle. Je vous représente, je ne pouvais pas ne pas être là.
— C’est bien, fit Herbelin en tendant la main au jeune homme, vous êtes un brave garçon. Maintenant, expliquez-moi ce qui s’est passé?..,
— C’est très simple. Nos caisses d’accumulateurs n’étaient pas assez fortes ; de plus, les gaz dont la dissociation devait être opérée par le courant, pour se reconstituer ensuite et restituer l’énergie électrique emmagasinée, se sont dégagés trop violemment. Bref,
LES BATAILLES DE LA YIE
nous avons eu une rupture et nous avons été mitraillés, Courdimanche etmoi. Heureusement, nous étions au bout de l’atelier. Si nous avions été près de la machine, nous étions coupés en deux. Voyez les murs, Monsieur.
Herbelin regarda le plâtre labouré par les éclats de l*er. On eût dit qu'un obus formidable avait éclaté dans la salle. Il se tourna vers le, mécanicien :
— Vous aurez une gratification, Courdimanche. On ne risque pas sa peau pour rien, ici. Mais, voyons, maintenant reprenons un peu cette expérience.
Comme il se penchait vers les foyers, un employé entra, tenant à la main une lettre qu’il remit au directeur. Laroque la tendit à Herbelin.
— Dans votre préoccupation. Monsieur, dit-il, vous n’avez pas pris la lettre que je vous avais annoncée.
— Ah! C’est vrai! s’écria David, et j’étais si pressé de la lire !
Il s’écarta de deux pas, ouvrit Tenveloppe, et tournant le dos à son directeur et au mécanicien, auprès de la fenêtre, le AÛsage d’avance épanoui, il s’apprêta à parcourir la lettre de sa femme.
Il n’alla pas plus avant que la première ligne. Une pâleur soudaine envahit son visage. D’un geste brusque, il passa la main sur ses yeux, comme s’il se défiait de sa Ame, puis, reportant son regard sur le papier qui tremblait dans sa main, il lut, lent, terrifié, comme s’il découvrait soudain à ses pieds un abîme
LË DROIT DE l’eNFANT.
béant dans lequel, en une seconde, s’écroulait tout son bonheur :
« Mon aimé, je serai seule demain. Il part pour Beauvais et restera un jour à la Neuville. Attendezmoi donc, à deux heures, dans notre cher chez nous. — Louise. »
La lettre restafroissée entre ses doigts tremblants. Il paraissait foudroyé. Ses yeux fixes regardaient sans voir, et des bourdonnements confus assourdissaient ses oreilles. Une stupeur le paralysait, son cerveau était frappé d’atonie ; il ne pensait plus, il ne savait plus; sa vie, par cette catastrophe effroyable, était suspendue. Il crut qu’il allait mourir ou qu’il allait devenir fou. Il poussa un cri d’horreur et d’épouvante, tendant la main vers les deux hommes qui étaient près de lui, avec une telle expression d’angoisse qu’ils s’élancèrent pour le soutenir. Leur mouvement parut lui rendre un peu de lucidité. 11 les arrêta du geste et les regarda fixement, comme pour deviner ce qu’ils comprenaient de son malheur. Il les vit effrayés. Il se dit : Ils croient que j’ai une attaque d’apoplexie. Au même instant, Laroque lui demanda :
— Qu’avez-vous, Monsieur? Est-ce que vous vous sentez indisposé?
Il eut le courage de répondre :
— J’ai eu très chaud aujourd’hui. On étouffe ici: ouvrez-donc un peu la fenêtre.
Ils se précipitèrent. Lui arracha son col de che-
LES BATAILLES DE LA VIE
mise, et se laissa aller, presque défaillant, contre le mur, mais debout toujours.
— Voulez-vous entrer dans votre bureau? dit Laroque.
La nécessité de passer devant ses employés détourna David d’accepter. 11 répondit :
— Non! je suis bien ici... Mon malaise va se dissiper.
Il resta seul près de la fenêtre, à dix pas de ses collaborateurs anxieux, et, redevenu maître de lui, il put appliquer sa pensée à l’examen du fait monstrueux qui, avec une brutalité implacable, venait de lui être révélé. La lettre, qu’il avait sous les yeux, adressée à lui par une mortelle étourderie, était destinée à un amant. A un amant! A cette constatation affreuse, une douleur inconnue, impossible à prévoir si cruelle, tordit le cœur d’Herbelin. Des sanglots montèrent à ses lèvres, et, désespéré, dans ce rez-de-chaussée obscur et enfumé, il pleura, n’ayant même plus l’orgueil de cacher ses larmes aux deux hommes qui le regardaient épouvantés. Il ne se demandait même pas qui était le misérable qui lui avait ainsi volé son bonheur. Qui? A quoi bon le savoir? Un amant, cela disait tout, cela résumait tout. Les bmites de l’horrible ne pouvaient être plus complètement atteintes. Que ce fût. celui-ci ou celui-là, qu’importait? Cela était, voilà ce qui l’écrasait. Sa femme, cette créature qu’il plaçait au-dessus de l’humanité, qui résumait à ses yeux toutes les perfections, à la-
quelle il avait voué toutes les adorations, en une seconde, divinité tombée de son ciel, roulait dans la fange.
David regarda la lettre une fois encore, comme s’il s’attendait à lire autre chose que ce qu’il avait lu la première fois. Mais c’était toujours la même atroce phrase commençant par « Mon aimé ». Mon aimé! Jamais elle ne l’avait appelé son aimé, lui ; jamais ce mot caressant, poétique et voluptueux. « Mon ami », bien bourgeoisement et bien froidement, voilà comme elle l’appelait. Il serra les poings et poussa un rugissement de colère tel, que Gourdimanclie et Laroque s’approchèrent. Il les regarda d’un air menaçant, comme s’il avait affaire à des ennemis, et d’une voix sourde, avec un geste brusque, il leur cria :
— Que faites-vous ici? Allez-vous-en !
Les deux hommes, navrés, effrayés, mais obéissants, s’inclinèrent et sortirent. Resté seul, flerbelin marcha de long en large dans la machinerie, le raisonnement aboh, la tête pesante et pleine d’obscurité, le cerveau martelé par cette unique pensée : Elle t’a trompé, elle a un amant. 11 répéta tout haut, comme hébété : Elle a un amant! Et cette parole entendue réveilla, au fond de son être anéanti, une sorte de jalousie instinctive et bestiale qui lui suggéra cette question : Qu’est-ce que tu vas faire? Et il eut immédiatement la conception du meurtre. Une nappe de sang passa sur son front, injecta ses yeux, souleva dans son cœur une tempête de rage soudaine, et il
LES BATAILLES DE LA VIE
répondit, avec une certitude absolue de volonté reprise et de conscience retrouvée : Je vais la tuer!
L’impulsion fut si forte qu’il s’élança hors de la salle basse, sortit dans la cour, et s’adressant à un homme de service lui cria :
— Dites qu’on attelle la voiture. Je pars pour Paris
Il rentra dans le pavillon de la direction, monta à
son appartement, et là, voyant dans une glace son visage bouleversé, il comprit la nécessité de donner le change et de détourner les soupçons, de se composer une attitude, de fournir un semblant d’explication à ceux qui se trouvaient autour de lui. Il se plongea la figure dans l’eau froide, rafraîchit ses mains brûlantes, et physiquement remis, raffermi moralement, il sonna et fit demander son directeur. Sans attendre que celui-ci montât, il descendit dans la cour. Laroque vint l’y retrouver, et, l’examinant avec des yeux inquiets, il attendit respectueusement que son maître lui parlât :
— Je viens de recevoir une nouvelle qui m’a bouleversé, Laroque, dit David d’une voix tremblante, et qui m’obüge à quitter la Neuville sur-le-champ...
— Rien qui touche voire famille, j’espère, Monsieur? demanda le jeune homme.
— Non, grâce au ciel ! Il s’agit d’un ami très cher dont on m’annonce la mort... Un ami très ancien, Laroque, et j’avoue que ce coup m’a atteint rudement. Mais j’ai pris le dessus... Il faut que je rentre chez moi, pour me mettre à la disposition de ceux quires-
tent après ce pauvre homme... Voilà nos expériences reculées, mais nous les reprendrons... A bientôt... Ne faites plus aucun essai sans moi... C’est trop dangereux... Vous m’entendez...
— C’est bien, Monsieur, soyez tranquille : je Amus obéirai.
La voiture s’aA^ançait. Herbebn y monta, et jetant sur cette usine, où il avait tant travaillé et où il avait été si heureux, un regard de profonde tristesse, il partit.
Lorsque Cendrin et Pérignon, choisis comme témoins de son mariage par Herbelin, avaient a u paraître la belle Louise Lebarbier dans le salon de son père, leur admiration s’était traduite diversement. Le brillant Pérignon avait gonflé les narines, tendu le jarret^ développé sa haute taille et adressé à son ami un coup d’œil approbateur. Le sage Cendrin s’était replié sur lui-même et avait montré une physionomie soucieuse et morose. David avait chaleureusement remercié l’officier de son enthousiasme et presque querellé le savant à cause de sa froideur. En sortant le soir, après le dîner, l’amoureux avait dit à son ami :
— Quelle singubère attitude as-tu prise? Tu désapprouAœrais mon choix que tu ne te conduirais pas autrement! As-tu quelque reproche à faire à Lebarbier ?
— Ravissante personne, tonna Pérignon dans la
nuit tiède. Ne t’occupe pas de ce savantasse. 11 ne sait pas, ce garçon; il ne connaît que ses cornues et ses alambics I Quelle opinion voudrais-tu qu’il eût sur une femme ?
Cendrin agita mélancoliquement la tête et demeura muet.
— Tu m’exaspères avec ton silence consterné! s’écria Herbelin. Que prétends-tu avec ta tristesse? 11 ne s’agit pas d’un enterrement, mais d’un mariage 1
— Parbleu, je le sais bien, finit par dire Cendrin, et c’est quelquefois la même chose !
— Voyons, reprit David, assez de réticences, explique-toi.
— Eh bien! ]\P^® Lebarbier est une ravissante personne, comme le crie Pérignon à tous les échos. Trop ravissante, à mon gré, et pas assez simple, à mon avis...
— Étais-je donc voué à un laideron?
— Non, certes ; mais une femme seulement agréable eût été plus souhaitable pour toi que cette admirable personne qui fera retourner tout le monde sur son passage... Voilà ce qui me préoccupe. Maintenant je serais injuste d’avoir Pair de croire que la beauté exclut forcément la vertu. 11 y a des monstres de laideur qui se conduisent extrêmement mal et des miracles de beauté qui donnent l’exemple de la sagesse. Mais on a toujours plus de chance d’être volé quand on passe pour posséder un trésor, que quand on n’a rien qui attire la cupidité des flibustiers. Tu me for-
LES BATAILLES DE LA VIE
ces à t’expliquer des choses qui vont sûrement t’être désagréables. Mais je suis incapable de te cacher ce que je pense.
— Je ne t’en veux pas, mon bon Cendrin, reprit David avec un air riant. Tout ce que tu dis là est très juste et pourrait donner à réfléchir; mais j’ai confiance, vois-tu, et c’est le point capital. Lebarbier est très belle, c’est pourquoi je l’adore. Elle a été élevée très simplement par un père honnête homme. Elle va vivre à la Neuville, au milieu de la campagne, loin des élégances, à Tabri des tentations, et j’espère que l’estime que je saurai lui inspirer, tout d’abord, et enfin l’affection qu’elle aura pour moi, la mettront en garde contre les tentations. Elle me verra travailler pour assurer son bien-être, elle assistera à la fondation de notre fortune, car puisque tout doit nous être commun, à elle et à moi, je veux, je dois réussir. Elle aura assez d’intelligence et de cœur pour me savoir gré des efforts que je ferai pour elle, et si j’ai le bonheur d’avoir des enfants, la tendresse maternelle achèvera l’œuvre de ma sécurité. Voilà, mon ami, les raisonnements que je me suis tenus, les calculs de probabihtés que j’ai établis. Me blâme qui voudra : j’aime, j’ai confiance et je suis heureux !
— Tu es un brave homme, s’écria Cendrin tout à fait déridé, et il est bien possible que tu te tires d’affaire. Je commence à le croire pour ma part, car tu m’as ému, sacrée tête de bois, avec ta chaleur et ta
sincérité... Tu es bien capable de conquérir ta femme, comme tu as déjàconquistafabrique... Allons, David, nous te verrons riche, célèbre et heureux!
— Je n’en demande pas tant, vois-tu. Heureux! voilà tout ce que J’ambitionne.
— Pour le moment, clama Pérignon, comme s’il commandait : « Sabre en main, chargez ! » Mais tu n’es pas un gaillard à te borner. Tu vas avoir la femme, après tu voudras le reste ! Et tu l’auras ! Oui, J’en gagerais ma carrière! Et Dieu sait que Je compte bien avoir la plume blanche avec les trois étoiles.
— Oui, nous réussirons.
Ils se tendirent spontanément la main, et, réunis dans une cordiale étreinte, ils regardèrent en souriant leur avenir.
Tout se passa comme Herhehn l’avait pronostiqué. Installé à la Neuville avec sa Jeune femme, il vécut, pendant quelques années, dans une paix laborieuse et productive. Il eut une fille qu’il nomma Cécile. Cette enfant l’attacha plus étroitement encore à sa femme. Et la tendresse qu’il lui avait vouée, si elle ne put grandir, s’ennoblit et s’épura. Ce ne fut plus seulement pour sa beauté et pour le charme de son esprit quïl aima Louise, mais pour sa grâce souriante de jeune mère. Le bon David resta en contemplation devant le groupe charmant que formaient ces deux êtres qui représentaient pour lui tout ce que la vie devait offrir de Joie. Lui qui n’avait Jamais été orgueilleux de ses plus belles découvertes, il le fut de sa fille. Il
LES BATAILLES DE LA VIE
n’était pas loin de la croire unique sur la terre. Et si on lui eût demandé : Quelle est la merveille du siècle? Il eût été capable de répondre : C’est Cécile.
Mme Herbebn, au milieu de cette explosion de sentiments passionnés, conservait le magnifique sang-froid dont elle ne s’était jamais départie depuis qu’elle avait l’âge de raison. Le mariage ne l’avait pas modifiée, la maternité non plus. Elle avait subi Herbelin, parce qu’elle avait nettement compris qu’une union avec lui assurait son avenir, et peut-être lui réservait de triomphantes surprises. Il n’avait jamais cessé de lui être indifférent. Elle était trop clairvoyante pour méconnaître la valeur intellectuelle de son mari. Mais, entre leurs deux natures, une dissemblance si grande existait qu’il semblait qu’ils ne fussent pas delà même race. Les femmes créoles ont, pour les sang-mêlés, de ces dédains extraordinaires et si complets qu’elles paraissent ne pas les considérer comme des hommes. D’ailleurs Louise était Ads-à-vis de Da^dd d’une correction parfaite, fruit de son excellente éducation. Elle le traitait aA^ec une déférence absolue, lui témoignant des égards qu’il eût Amulus moins stricts et plus tendres. En somme, elle était une femme pleine de qualités, mais à laquelle il ne fallait pas demander la moindre expansion.
Quand elle fut mère, DaAdd vit bien que cette belle froideur n’était pas spéciale à lui. La petite Cécile ne provoqua pas, chez Herbebn, ces crises de passion qui sont communes aux jeunes femmes devant le
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berceau où dort leur premier enfant. Elle se montra attentive, soigneuse, dévouée, mais calme. Il n’était pas très sûr qu’elle n’aimât pas sa fille plus que la moyenne des mères, mais elle était peu démonstrative et ce qu’elle éprouvait elle ne le criait pas : elle le gardait en dedans. Très énergique avec cela et capable des résolutions les plus fermes. Comme Cécile venait d’avoir trois ans, une nuit Herbelin se réveilla en sursaut. Dans la chambre de sa femme il entendait du bruit. Il se leva plein d’inquiétude, ouvrit la porte et se trouva face à face aA’^ec Louise qui revenait de chez sa fille. Il voulut parler, mais elle lui fit signe de se taire, et, à voix basse, elle lui exphqua ce qui so passait. L’enfant avait été prise de coiiAailsions et, depuis deux heures, la mère était auprès d’elle à la soigner.
— Mais pourquoi ne m’avez-vous pas appelé? chuchota Herbelin effrayé.
— A quoi bon vous déranger? Vous ne m’auriez été d’aucun secours.
— Mais j’aurais été présent. Vous n’auriez pas supporté seule l’angoisse de voir souffrir cette petite...
Elle regarda David avec surprise, comme si elle ne comprenait pas le sentiment qui le faisait ainsi parler :
— Vous m’auriez gênée beaucoup. Les hommes sont maladroits. J’aimais bien mieux être seule. C’est fini, maintenant. L’enfant est plus calme. Rentrez chez vous, ne vous fatiguez pas inutilement.
LES BATAILLES DE LA YIE
Il voulait aller voir sa fille dans son lil, elle Fen empêcha :
— Elle dort, vous me la réveilleriez. Soyez raisonnable. L’alerte est passée.
Il obéit. Mais, dès le lendemain matin, la crise recommença et le médecin appelé parut très alarmé. Il craignait une méningite. Vers le soir les symptômes s’aggravèrent et la redoutable maladie se caractérisa tout à fait. Pendant toute une semaine, avec une force de résistance sans pareille, la jeune femme ne quitta, ni jour ni nuit, le chevet de sa fille. Elle tolérait David dans la chambre, mais à la condition qu’il ne bougeât pas. Et, assis près delà cheminée, les mains brûlantes de fièvre, les tempes moites, le père écoutait crier et débrer son enfant. Louise impassible, toujours attentive, l’esprit lucide et les nerfs inébranlables, passait silencieuse comme une ombre, répondant d’un mot bref aux questions épouvantées de son mari et le regardant pleurer avec une sorte de pitié dédaigneuse. Lui, anéanti par l’inquiétude et le chagrin, admirait cette force d’âme, enviait ce sang-froid que rien ne démontait et qui se trouvait à la hauteur des circonstances les plus difficiles.
L’enfant guérit, et, en lui-même, David fit honneur de la guérison à la mère. Il l’en aima davantage et le lui dit. Elle- accueilbt ses démonstrations avec un étonnement souriant, comme si ce qu’elle avait fait lui paraissait tout naturel, ne lui avait coûté aucun effort et ne méritait pas de si grands compliments.
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Mais elle prit sur David un ascendant moral qui le mit complètement à sa discrétion. Elle n’en usa que pour se faire traiter en reine et se servit de cette souveraineté au grand avantage de sa maison. Autant Herbelin était simple, autant elle était raffinée. Il n’avait aucun besoin de luxe. Elle aimait tout ce qui était re- . cherché. Il la laissa maîtresse d’agir à sa guise et elle en profita pour opérer dans la maison de la Neuville des changements d’un goût parfait.
Elle trouva moyen, sans imposer à David des recherches d’élégance qui eussent juré avec son caractère et sa situation, de modifier sa tenue assez pour le rendre très présentable. [1 porta des redingotes qui avaient l’air d’être faites pour lui, ses cravates ne furent plus roulées en cordes, il eut toujours des gants, et le poil de son chapeau ne se hérissa plus comme s’il eût été coupé sur le dos d’un sanglier. Mme Herbelin, ayant monté sa maison et stylé ses domestiques, attira chez elle les amis de son père. Celui-ci, qui avait boudé pendant les premiers temps du mariage, s’était habitué à la suprématie de sou gendre et, cessant de la contester, il avait voulu l’imposer à tout le monde. Il y avait promptement réussi. Tout ceux qui approchaient Herbehn reconnaissaient promptement en lui un de ces hommes supérieurs de qui les idées se répandent avec une force et une variété inépuisables.
En peu de temps, David jouit dans l’arrondissement d’une popularité qui préoccupa le préfet à ce
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point que le fonctionnaire jugea nécessaire d’entrer en relations avec l’ingénieur de la Neuville. Une tournée d’inspection l’amena à Tusine, et, sanspréparation;, il pénétra dans le cabinet d’HerbeUn, sous couleur de s’informer des besoins des ouvriers, de leur hygiène physique et morale. Il trouva un homme très calme, très modeste, sans aucune ambition, si ce n’est celle de faire de belles décom^ertes, aimant son personnel d’une affection de fils d’ouvrier, décidé à tout pour lui procurer le bien-être et parlant avec une tranquillité grave et impressionnante. Le fonctionnaire allait se retirer, inquiet de sa découverte, se demandant si David était sincère ou jouait un rôle, s’il avait affaire à un naïf ou à un roué, lorsque M"'® Herbeün intervint, ayant appris la présence du préfet, et fit les honneurs d’un lunch avec sa grâce hautaine et troublante.
En une demi-heure, la femme renseigna son hôte mieux qu’ü ne l’eût été par deux jours de conversation avec le mari. Le fonctionnaire quitta la Neuville sûr qu’Herbehn n’avait aucun opinion pohtique subversive, que c’était un homme dont il fallait confisquer l’influence, et qu’aux prochaines élections pour le Conseil général nul candidat ne serait plus agréable h l’administration. Dans l’année qui suivit, Herbehn, poussé adroitement par Louise, accepta en effet de se présenter au Conseil général, mais refusa énergiquement de se présenter à la députation. Sa femme éprouva en cette circonstance une
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grosse déconvenue qu’elle supporta avec une sérénité qui faisait honneur à sa puissance sur elle-même.
— Au Conseil général, dit Herbelin, je perdrai beaucoup de temps, mais je pourrai rendre des services. Enfin j’y retrouverai Pérignon, qui est mon ami d’enfance; tandis qu’à la Chambre, noyé dans un océan d’incapacités turbulentes, que deviendrai-je? Serai-je seulement compris si je discute? Et, si on me comprend, sera-ce une raison pour qu’on me suive ? Ne me parlez pas des assemblées qui ne décident rien que guidées par la passion politique la plus exclusive î Un membre de la minorité apporterait au Palais-Bourbon le moyen de résoudre, sans trouble, la question sociale, qu’il serait bafoué et houspillé, tant on craindrait que le Gouvernement n’en subît quelque désavantage. Je suis un homme d’affaires et point un homme politique : laissez-moi à mes affaires.
Refuser un mandat électoral n’est point chose commune, et la réussite de David paraissant certaine, sa popularité s’accrut de son désintéressement. On n’offre jamais plus chaudement quelque chose aux gens que quand on est sûr qu’ils ne l’accepteront pas. Herbelin reçut des reproches affectueux de tous les électeurs influents, et, comme il fut acquis qu’il ne reviendrait jamais sur sa décision, on eut coutume de dire : Ah! si M. Herbelin voulait! 11 est le maître du département ! Mais ces dithyrambes paraissaient fort platoniques à M™® Herbelin qui, dans l’élection de son mari, n’avait envisagé que l’installation à Paris, et qui man-
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quait le but par l’entêtement de David. Elle n’en témoigna rien. C’était une personne trop avisée pour marquer une déception qui aurait pu ouvrir des jours à David sur les projets qu’elle avait formés. Elle renferma son mécontentement au fond d’elle-même et se prépara à obtenir par une autre combinaison ce qu’elle avait vainement demandé à la politique.
Entre temps elle avait continué à soigner ses relations. Des châteaux voisins on lui avait fait des avances. Herbelin, par l’originalité de ses allures autant que parle prestige de ses capacités, attirait l’attention des oisifs. De plus, l’amitié de Pérignon l’avait classé dans la catégorie des gens à voir. Le malheur était qu’il ne voulait pas être vu. Il résistait énergiquement aux tentatives qui étaient faites pour l’attirer, et ses façons d’ours piquaient la curiosité. Il recevait à la Neuville tant qu’on voulait, mais il ne se dérangeait pas pour rendre les visites. Il fallait l’accepter ainsi ou le laisser. On l’acceptait.
Quelques esprits cultivés avaient subi avec force l’impression de son génie prime-sautier. Le vulgaire avait été conquis par la simplicité cordiale de son accueil. La beauté et le charme de Louise avaient fait le reste. On venait dîner de quatre lieues à la ronde chez Mme Herbelin. Elle donna même à danser pendant l’été. Elle fut classée maîtresse de maison accomplie. On lui fit la cour, mais ce fut temps perdu : ell^ n’avait pas ombre de coquetterie, et les plus jolis garçons du département de l’Oise, l’ayant dédaignée
jeune fille parce qu’elle était pauvre, n’obtinrent pas ses bonnes grâces maintenant qu’elle était mariée et qu’elle leur ouvrait une maison agréable. Le beau Pérignon lui-même, qui risqua quelques coquetteries, ce qui était bien naturel étant l’intime ami du mari, ne fut pas mieux traité que les autres et rentra dans les limites de la simple amitié. Cependant le bonheur de quitter sa fraîche vallée, son usine bourdonnante, sa jolie maison et son gai j ardin de la Neuville, la force des choses allait le lui offrir.
David, pendant que sa femme recevait, paradait, brillait aux yeux des étrangers et de ses amis, travaillait avec persévérance et méthode. Ce n’était pas pour rien que, plusieurs fois, il était arrivé aux réunions qui avaient lieu chez lui, dans un désordre de costume qui avait surpris ses invités. Il ne quittait plus guère son laboratoire, ayant trouvé un régulateur pour les courants électriques d’une si ingénieuse simplicité que désormais les interruptions de lumière, les â-coups dans l’éclairage et les incandescences de fils qui causent les incendies étaient complètement supprimés. Il venait de prendre des brevets dans le monde entier, et, tout joyeux d’une découverte si pratique, sur le conseil de Cendrin, il était allé tout droit à l’Académie des sciences présenter son invention. La communication faite par le savant Bartherot du mémoire d’Herbelin avait produit une sensation énorme dans le monde de l’électricité. La suppression des dangers d’incendie ralliait à la lumière nouvelle les hésitants
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et les timorés. Désormais le gaz était hors de combat, en dépit de ses becs donnant une clarté pseudoélectrique.
Des offres furent faites àHerbelin parles plus grandes Compagnies d’éclairage. L’inventeur n’était pas un homme d’argent. Il accepta ce qu’on lui proposait, sans chercher à tirer la quintessence de son affaire. Mais, tels qu’ils étaient, les traités passés par lui constituèrent, au bout d’une année, de tels avantages que ses fonctions d’ingénieur-conseil de l’usine de la Neuville ne cadrèrent plus avec sa situation d’administrateur des grandes Sociétés électriques. Il passait une partie de son temps sur la route, entre Beauvais et Paris. Sa femme, ayant vivement compris tout le parti qu’elle pouvait tirer de ces dérangements, s’était plainte de rester trop souvent seule. Il fallut s’expliquer avec le Conseil d’administration de la Neuville, qui vint, de lui-même, au-devant d’un arrangement. Tout ce qu’on demandait à Herbelin c’était de ne pas se désintéresser de l’exploitation. Il resterait en nom à la tête de l’affaire, un directeur de son choix le suppléerait, et il aurait la faculté, avant tout autre, de s’attribuer, au cours du jour, les actions qui pourraient devenir disponibles. C’était lui offrir le moyen de devenir possesseur en partie de la fabrique, dans un temps donné. Herbelin acquiesça a cette proposition, et, ayant choisi son successeur, il partit pour Paris avec sa femme et sa fille.
Il s’installa dans un bel appartement du boulevard
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Haiissmann, car, quoiqu’il gagnât des sommes considérables, sa simplicité native le retenait encore sur la pente du grand luxe où Louise s’efforcait de l’entraîner. Ce ne fut qu’au bout de trois ans qu’il se décida à acheter l’hôtel de la rue de Lisbonne, qu’il paya six cent mille francs. Il avait vu s’éteindre dans le bienêtre son père et sa mère. Il avait marié sa sœur, largement dotée , à un manufacturier de Lyon. Son frère cultivait un productif domaine en Algérie et lui envoyait, tous les ans, la fleur de sa récolte de vins, que Louise faisait consciencieusement boire aux domestiques, à leur grand déplaisir. Tout avait réussi au gré de cet admirable travailleur. A quarante-deux ans il se voyait heureux époux, père adoré, possesseur d’une fortune bien trop importante pour ses goûts et qui ne faisait que s’accroître. Il se sentait aussi actif, aussi passionné pour son métier qu’il avait pu l’etre à vingt ans, lorsqu’il s’agissait de réussir ou de mourir.
Sa fille, qui avait alors quatorze ans, était une charmante enfant blonde, très décidée de caractère, mais franche et droite. Pour David il n’y avait point sur la terre une enfant qui pût rivaliser avec Cécile, et quand il la voyait danser, dans les bals blancs que ]^lme Herbelin donnait tous les hivers pour amuser la jeunesse, il éprouvait une jouissance délicieuse. Il avait cependant encore des yeux pour Louise, et s’il lui eût fallu décider qui, de la mère ou de la fille, était la plus charmante , il eût demandé certaine-
ment à les joindre dans son admiration, pour n’avoir pas à les opposer l’une à l’autre.
A dire vrai, ÎVP"® Herbelin s’était conservée merveilleusement, et, à trente-quatre ans, on eût pu ne lui en donner que vingt-cinq. Sa chevelure noire était sans un fil d’argent, son fier visage avait acquis une plénitude veloutée de beau fruit. Sa taille était restée svelte. Elle n’avait jamais été plus belle; mais la recherche de sa mise ajoutait à sa grâce naturelle tout ce que le goût et le raffinement peuvent donner d’élégance. Elle comptait certainement parmi les dix ou douze femmes les mieux habillées de Paris, et quand elle entrait dans sa loge à l’Opéra, le lundi, elle produisait toujours une vive sensation à l’orchestre. Elle faisait absolument tout ce qui lui plaisait, elle dépensait à sa guise. Ses notes passaient à la caisse, qui payait sans même en aviser Herbelin. Jamais le mari n’avait présenté une observation à sa femme. 11 n’entrait pas dans son esprit qu’il pût critiquer un de ses actes. Et les plus grosses folies faites par elle pour des bijoux, des dentelles ou des fourrures n’avaient même pas paru être remarquées par lui. Il savait bien lui dire par exemple : «Quel joli collier de perles tu as là! Qu’il te va bien ! » comme s’il sous-entendait : Quel bonheur pour lui d’être autour de ton cou, et comme ta peau lui donne de l’éclat! Et c’était ce qu’il pensait.
Jamais il ne faisait de cadeaux à sa femme, et il en faisait à sa fille. C’était là que se marquait la dilfé-
LE DROIT DE l’eNFANT.
rence d’affeclion qu’il avait pour l’une et pour l’autre. Il laissait Louise libre d’acheter ce qui la tentait, et s’ingéniait, lui, si absorbé par tant de préoccupations multiples, à chercher ce qui pourrait plaire à Cécile. Et alors, quand il arrivait avec un écrin dans sa poche, pour lejourdel’an, pour la naissance, pour la fête, c’étaient des joies, des émotions, des baisers qu’il eût payés n’importe quel prix. Cet homme si occupé, que des conseils d’administration réclamaient sans pouvoir obtenir sa présence, passait des après-midi entiers avec Cécile à courir les magasins, parce qu’elle avait une fantaisie et qu’il avait à cœur, toute affaire cessante, de la satisfaire.
Si mondaine que fùtM"'® Herbelin, jamais son mari n’avait pensé à mettre obstacle à son goût pour le plaisir. Seulement, quelquefois, il demandait la permission de quitter le théâtre ou le salon, pour rentrer travailler. Il avait en Louise une confiance telle que jamais un soupçon n’avait effleuré sa pensée. Si belle, si courtisée, il la laissait à la garde d’elle-même avec une absolue sécurité. Pendant longtemps il avait eu raison. M""® Herberlin s’était contentée de briller, passant tranquille et froide au milieu des adorations, ayant peu de mérite, car elle était peu tentée. Une sorte de fierté et un tempérament calme la mettaient à l’abri des séductions. Elle ne pouvait accepter l’idée d’une déchéance morale, et aucun de ceux qui s’étaient attaqués à elle ne lui avait fait concevoir comme supportable la soumission de son corps. Elle avait trente-
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quatre ans et sa fille atteignait sa quatorzième année, lorsque l’homme prédestiné à vaincre toutes ses résistances se manifesta à elle.
La première fois qu’ils se rencontrèrent ce fut h finauguration d’un chemin de fer d’intérêt local dans l’Oise. David et Louise étaient venus passer à la Neuville le mois de juillet, et le conseiller général avait du s’arracher à son laboratoire pour assister à l’ouverture de la ligne qu’il avait obtenue pour ses commettants. Il y avait, dans la gare pavoisée, le préfet, un administrateur du chemin de fer du Nord, une dizaine de hobereaux des environs, les pompiers et un cent de paysans. Herbelin laissait errer ses yeux sur cette réunion peu intéressante, en écoutant d’une oreille distraite le discours du préfet, qui célébrait toutes les richesses que le petit chemin de fer à une voie allait répandre dans la vallée, lorsqu’une figure qui n’était point banale attira son attention.
Debout, adossé à un mât, au haut duquel flottaient des drapeaux, un jeune homme la regardait avec une admiration non déguisée. Un vieillard à cheveux blancs, l’air fier et rogne, était assis auprès de lui et semblait commenter avec ironie la harangue administrative. Le jeune homme hochait la tête avec un sourire de commande, mais il était manifeste qu’il ne prêtait aucune attention à ce que lui disait son vénérable compagnon. Il était tout à sa contemplation et le préfet aurait pu promettre la fortune cà tout le département, le délégué de la Compagnie du Nord
s’engager à transporter toutes les marchandises pour rien, les pompiers jurer qu’il n’y aurait plus d’incendie et les cent paysans, qui suaient au soleil, déclarer qu’ils comprenaient ce qu’ils entendaient, le jeune homme n’en eût pas perdu un instant de vue la ravissante femme qui se trouvait en face de lui.
Cependant, à son grand ennui, il dut sinon cesser de la regarder, du moins la regarder avec plus de réserve : elle venait de s’apercevoir qu’il ne la quittait pas des yeux et l’examinait à son tour non sans étonnement. Il la vit se pencher vers son mari et lui adresser une question qui le concernait certainement, car Herbelin jeta un coup d’œil dans sa direction et répondit quelques mots qui attirèrent un sourire un peu dédaigneux sur les lèvres de la jeune femme. Après quoi elle ne se tourna plus une seule fois de son côté, semblant le considérer comme nul et non avenu. Il en conçut un peu de dépit et allecta également de ne plus s’occuper de Herbelin. Voici le court dialogue qui s’était établi entre le mari et la femme :
— Qui est donc ce jeune homme blond, debout en face de nous, à côté de ce vieux monsieur? avait demandé Louise.
— C’est le fils du marquis de Condottier. Son père, qui est le vieux monsieur, habite le château de Montivilliers. Il a été mon concurrent malheureux au Conseil général il y a dix ans, et depuis je l’ai toujours battu à chaque élection.
LES BATAILLES DE LA VIE
— Voilà donc pourquoi le fils nous dévisage!
— Oh! Simple curiosité, évidemment. Je crois ce garçon beaucoup trop occupé de ses plaisirs pour avoir des ambitions politiques.. . Quant au père, il n’a point accepté sa défaite avec résignation... Ce siège lui appartenait depuis des années... Il se considérait comme inamovible... C’est un légitimiste fervent... et je le crois plein de rancune...
— Grand bien lui fasse !
La cérémonie prit fin. M. et Herbelin, après quelques saints échangés avec les personnages officiels et quelques politesses faites aux électeurs influents, regagnèrent la Neuville, et MM. deCondottier rentrèrent au château de Montivilliers. Plus d’un an s’écoula entre cette première rencontre de Herbelin et de son admirateur, et le jeune homme était profondément oublié, lorsque le hasard se chargea de le mettre une seconde fois en présence de la belle Louise.
C’était à Deauville, chez la baronne de Préfond, dont la villa était voisine de celle habitée par Herbelin. Des relations de bon voisinage s’étaient établies, et, favorisées par la toute particulière estime en laquelle M. Derblay, le grand industriel, parent des Préfond, tenait David, elles avaient pris promptement, grâce au désœuvrement de la vie balnéaire, des allures d’intimité. La veille des courses, M*"® Herbelin dînait chez la baronne avec quelques Parisiens venus pour la semaine. Son mari avait dû repartir pour
Paris où le rappelaient ses affaires. Elle était donc seule avec Cécile. Laissant sa fille à la garde de l’institutrice, elle avait accepté à dîner en voisine chez la baronne. Arrivée de bonne heure, elle prenait l’air sur la terrasse, pendant que dans le salon les hommes causaient sport et les femmes toilette. Un bruit de pas sur le sable la fit se retourner, et aux côtés de de Préfond elle vit s’avancer un jeune homme dont la figure ne lui était pas inconnue. Ils causaient familièrement, et de sa voix un peu haute la baronne riait en l’écoutant. Il était cravaté de blanc, en habit noir et nu-tête. Le soleil couchant dorait ses cheveux blonds un peu longs et séparés sur le côté gauche par une raie fine. En apercevant M"'® Herbelin, la baronne se dirigea de son côté, et présentant son compagnon :
— M. le marquis de Condottier, un ami d’enfance à moi, qui arrive pour monter, demain, aux courses, et se casser probablement quelque chose...
— Grand merci du pronostic I dit en riant le jeune homme... Enfin, vous ne me tuez pas, c’est encore de la bonté...
La baronne l’interrompit, et désignant Louise :
— Herbelin... Mais j’y pense, vous habitez le meme pays et Montivilliers n’est pas loin de la Neuville...
A ces mots, la bouche du marquis se plissa et une expression de dédain s’étendit sur tout son visage. Il s’inclina légèrement, et sans regarder Louise il dit:
GO
LES BATAILLES DE LA VIE
— La Neuville... Ah ! parfaitement ! Les produits chimiques !
Mme Herbelin rougit, ses yeux étincelèrent, ^t répliquant aussitôt sur le même ton :
— Montivilliers I Ah ! parfaitement ! Le Conseil général !
A cette insolente riposte, le jeune homme leva les yeux et eut un sourire approbateur. 11 parut détailler Louise, et, hochant la tête, il lança un regard à la baronne comme pour lui dire : Jolie femme, et pas bête !
11 s’inclina, cette fois, avec beaucoup de respect, mais il en fut pour ses frais. Louise lui tourna le dos et rentra dans le salon. En s’éloignant, Herbelin entendit la baronne qui disait :
— Mais, Daniel, qu’est-ce que ça signifie?
Et le marquis qui répondait :
— J’ai fait une belle galfe, voilà tout. Mais j’ai été vivement reconduit, comme vous avez pu voir.
Pendant le dîner M. de Condottier était fort loin de M""® Herbelin et ne put échanger un mot avec elle. Le soir, il essaya de l’approcher ; par une habile stratégie la jeune femme sut le tenir à distance. Mais Louise constata avec un secret plaisir qu’elle préoccupait extrêmement le beau Daniel.
Mmo Herbelin n’avait pas l'intention d’aller aux courses, et cependant, le lendemain, elle accepta une place dans la voiture de M""® de Préfond. Elle vit le marquis de Condottier, vêtu d’une casaque noire
LE DROIT DE l’eNFANT.
rayée de blanc, passer à fond de Irain sur un joli cheval alezan qui arriva bon troisième, et, à la faveur de cette exhibition, récolta sur le compte du jeune homme, dans l’entourage delà baronne, des informations curieuses mais contradictoires. M*"® de Brégy racontait qu’après s’être ruiné au jeu et avoir fait mourir son père de chagrin, ce charmant garçon vivait d’expédients, dont le plus honnête et le plus avouable était la vente de chevaux très chers aux demi-mondaines, ou aux étrangères, dans la société desquelles il était lancé. Un maquignon attelait au phaéton de M. de Condottier une paire de cobs, steppant par-dessus leur mors, qu’il aurait donnée dans sa cour pour deux cent cinquante louis, et le marquis s’arrangeait pour se la laisser arracher à quinze mille francs, ou au-dessus, par des Péruviennes qu’éblouissaient les couronnes de ses harnais. En résumé, un aventurier de belle mine, de grand nom, ne craignant ni un coup de cartes, ni un coup d’épée.
Une autre version le montrait se dévouant pour son père, et se ruinant afin de ne rien diminuer du train de maison auquel le vieux gentilhomme était habitué. Quanta M"^®de Préfond, son opinion était entre les deux : elle donnait Daniel pour un extravagant, qui se compromettait à plaisir, mais plein de cœur, malgré son apparente légèreté. Elle ajouta, sans avoir l’air d’y toucher : Ce qu’il y a de moins bon à dire de lui, c’est qu’il est franchement mauvais sujet et très dangereux pour les femmes.
LES BATAILLES DE LA VIE
Cette petite phrase, qui n’était pas à l’avantage de son compagnon d’enfance, fut, de tout ce qui avait été débité sur le compte du marquis, ce qui agit le plus sur l’esprit de M™® Herbelin. Elle trouva blessant que de Préfond eût l’air de la mettre en garde contre les prétendues séductions de son ami. Elle en ressentit un mécontentement singulier, qu’elle se promit de faire payer cher à M. de Gondottier. Elle s’occupa plus de Daniel, parce qu’on lui insinuait de s’en défier, que si on l’avait suppliée de s’intéresser à lui. Mais pendant la semaine qu’il passa à Deauville, Mme Herbelin s’abstint d’aller chez sa voisine afin de ne pas se trouver avec le marquis.
Cependant elle ne cessait pas de le rencontrer, et les regards qu’il lui lançait étaient si expressifs qu’il était impossible de se tromper sur leur signification. Louise en rit, mais pas avec une entière liberté. Un trouble était au fond d’elle-même. Elle s’en rendait compte et s’efforçait de se raisonner, car elle ne comprenait rien à cet état si nouveau pour elle. Que lui importait ce jeune homme? Il n’était ni mieux ni pire que cent autres, qui évoluaient devant elle dans les salons. Sa situation sociale était discutable, car s’il était bien apparenté, il était notoirement sans fortune. Son esprit, qu’on vantait, il n’en avait donné qu’un triste et bien vulgaire échantillon, le soir de leur première rencontre. Il ne devait jamais pénétrer dans le cadre assez étroit de ses relations intimes. David ne le connaissait que de vue.
LE DHOIT DE l’eNFANT.
Tout le mérite qu’on pouvait lui reconnaître consistait dans l’art de dévorer trois mille mètres, ventre à terre, sur un cheval, sans même gagner la course. N’était-il pas un .peu ridicule? En tous cas fort peu remarquable et bien fait pour le monde ouvert et assez mélangé, dans lequel il était particulièrement répandu. Et cependant elle ne pouvait méconnaître qu’il la forçait à s’occuper de lui. Quel sortilège avait-il fait agir? Aucun, et tout venait d’elle. 11 lui fut facile de s’en convaincre dès que M. de Gondottier eut quitté Deauville pour se rendre à Dieppe^ où il devait montrer à nouveau sa casaque blanche et noire.
Lorsque Daniel se fut éloigné, Herbelin pensa tout autant à lui. Et, sans avoir de regret de s’être montrée si sévère, elle ne laissa pas de trouver qu’il était fâcheux de ne plus le voir. Elle fit un effort sérieux pour se soustraire à cette obsession, qu’elle jugea humiliante, et s’occupa plus activement de sa fille. Elle la quitta très peu, s’intéressant â ses travaux, à ses jeux; elle attira David à Deauville avec une insistance plus grande. Elle essaya toutes les diversions qui étaient à sa portée. Malheureusement elles furent insuffisantes et sa pensée troublée ne retrouva plus sa belle insouciance.
Elle était arrivée, sans avoir aimé, à l’heure grave où le tempérament des femmes s’exaspère, poussant les unes à une activité de corps qui les fait aller, venir, voyager, chasser, travailler avec passion, suscitant chez les autres une fièvre d’imagination qui se
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traduit par des flirts littéraires ou musicaux, des lectures copieuses, ou un redoutable surmenage de piano. Chez certaines, c’est une langueur qui les cloue pendant de longues heures sur une chaise longue, brisées et comme mourantes. Chez quelques-unes, c'est un éveil des sens jusque-là endormis qui jette à l’inconduite des femmes ayant de longues années de vertu prouvée. Crise qui se produit à l’heure, où la maturité commence, où la vie a donné tous ses fruits, où il n’y a plus qu’un pas à faire pour entrer dans la vieillesse avec sérénité, calme et douceur. Tentations contre lesquelles réagissent courageusement les femmes saines de corps et d’esprit, auxquelles succombent les faibles et les névrosées. Dernier tournant de la vie, où s’égarent tant de révoltées, et qu’un peu de résignation, de sagesse ou de piété aide à franchir très aisément.
Louise était plus réfléchie que raisonnable, elle avait trop d’orgueil pour connaître la résignation, et élevée par un père assez sceptique, elle manquait de principes religieux. Dans la lutte, qui commençait pour elle, son orgueil seul pouvait lui offrir un secours efficace. Encore fallait-il qu’elle le plaçât à bien faire.
Jusqu’au mois de novembre elle n’entendit pas parler du marquis. Il paraissait s’ètre complètement désintéressé d’elle. De temps à autre, elle voyait son nom dans les journaux, à propos d'une fête mondaine, d’une solennité de cercle ou d’un match de polo. Elle ne
pouvait se défendre de sourire amèrement en pensant à la futilité des occupations de ce jeune homme, et en le comparant à David, toujours enquête d’une invention, à la piste d’un perfectionnement, utile autant que l’autre était vain. Et pourtant la silhouette d’Herbelin, mal coiffé, les vêtements en désordre, les mains noires, au sortir de quelque expérience^ lui apparaissait légèrement grotesque, tandis que son imagination lui montrait Daniel, correct même dans le feu de la course, joli et élégant, surtout hautain et un peu dédaigneux. Alors elle fronçait le sourcil avec colère : cette hauteur et ce dédain l’exaspéraient. Pour le rendre humble et respectueux elle eût risqué beaucoup. Là était le danger et il venait justement de cet orgueil, qui, bien placé, l’eût faite invincible.
Pendant que M™®Herbelin se torturait l’esprit pour en chasser le souvenir de M. de Condottier, celui-ci poursuivait le plus agréablement possible le cours de son existence. Il était des familiers du baron de Rheinsfeld, propriétaire d’une des plus grandes écuries françaises et il tirait de cette camaraderie d’utiles renseignements sur les chevaux. Il gagnait ainsi quelque argent. Le jeu fournissait le reste. Il n’était pas de caractère à se donner du souci. Et la plus solide de ses qualités était une égalité d’humeur qui lui faisait prendre la vie comme elle se présentait, sans acrimonie et sans protestations. Les jours de culottes, et ils n’étaient pas rares, on ne le voyait pas plus nerveux ni plus morose que les jours de gains, et iis étaient
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fréquents. Lesuriscompensaientlesautres, et, comme un habile acrobate, le marquis se balançait surlacorde raide, sans avoir Tair de penser qu’un matin il pourrait se rompre le cou.
Il était vrai qu’il ne se montrait pas scrupuleux sur la provenance de l’argent dont il vivait, et que, sur ce point, il méritait, en partie, le mal qu’on disait de lui. Mais il fallait se tenir à distance pour tenir des propos sur son compte, car il n’était pas endurant et il avait la main terriblement malheureuse. On se souvenait du duel dans lequel il avait tué le capitaine Heresford, des gardes écossaises, parce que le noble anglais avait prétendu que sa cousine, lady O’Donnor, savait ce que coûtait le beau Gondottier. Heresford, un des plus brillants tireurs au pistolet de Londres, avait été, au commandement, à trente pas, abattu comme un pigeon.
Daniel disait plaisamment qu’à la suite de cette affaire il s’était découvert plus d’amis qu’il n’aurait jamais pensé en avoir. Dans le fait, il avait paru prudent à beaucoup d’être de l’intimité d’un homme aussi redoutable. Et quand le marquis entrait au pesage ou au cercle, dans un salon, ou chez Chéri, toutes les mains se tendaient vers lui. L’estimait on? C’est une autre affaire. Et s’il fallait estimer tous ceux à qui on donne la main, il n’y aurait plus de société possible. En tous cas, jamais, à l’exception de Heresford, et il en était mort, personne n’avait articulé contre Daniel une accusation précise. On potinaità voix basse, ou en
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petit comité, mais ce n’étaient que des on-dit : « Un tel prétend que Condottier a fait ceci... » ou : « Chose m’a raconté qu’on lui avait affirmé que Condottier avait fait cela. » Mais il n’est pas un homme en vue, à Paris, qui ne soit exposé à ces racontars colportés par la bêtise ou la jalousie. Ce qui était notoire, indéniable, c’est qu’en face on prodiguait à Daniel les sourires, les compliments, les amitiés.
Il s’en contentait. C’était un garçon froid, méthodique, clairvoyant, qui avait jugé son époque et pensait qu’il fallait, en ce bas monde, pour n’être pas dupe, donner le moins possible et beaucoup recevoir. Toute dépense, qui n’avait pas un résultat probable, était, par lui, jugée inutile. Attaqué, en plein jour, par dix hommes, il se serait défendu jusqu’à la mort, parce qu’on l’aurait vu. Attaqué, le soir, par deux rôdeurs, il aurait tout de suite tourné les talons, ou donné sa bourse s’il n’avait pu se tirer d’affaire autrement. Quand il jouait au baccara, il dînait peu, ne parlait pas, et tâchait de s’équilibrer les nerfs le plus possible pour être maître de la partie. Il avait pris pour règle de ne jamais se risquer à la Bourse, parce qu’il n’était pas sûr d’y être le plus fort. Bon camarade avec cela, très spirituel, mais d’un esprit pincesans-rire, qui laissait un bleu sur la peau à ceux contre lesquels il l’exerçait.
11 s’était ménagé d’utiles relations dans la presse, et volontiers on le citait comme le modèle achevé du dernier chic. Le vieux Duc, qui avait pendant vingt
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ans tenu l’emploi, en jaunissait d’ennui. Mais le petit marquis, avec ses cheveux blonds, sa jolie tournure et son aplomb formidable, était maintenant, auprès de lui, comme un torpilleur dernier modèle à côté d’une corvette à voiles du temps de Louis-Philippe. C’était Daniel qu’on citait dans les Échos comme l’organisateur de garden-party ultra chic, le conducteur de cotillon sans rival, le lanceur à qui il appartenait de décréter, du jour au lendemain, que les gilets de soirée seraient en satin, que les orchidées à la boutonnière seraient le suprême ton, que le smoking ne serait plus que pour les faïenciers, et que les gens du monde qui pratiqueraient la bicyclette, tomberaient instantanément au dernier rang de la société. Et le vieux Duc, qui avait joui de tous ces privilèges et qui les voyait l’apanage de son jeune rival, s’en arrachait ses derniers cheveux.
Toutes les liaisons qu’on avait connues à Condottier avaient été sérieuses. Jamais il n’avait mal placé son cœur. Toujours de jolies femmes, point trop jeunes, et dans de brillantes situations de fortune. Avant d’être l’ami de Rheinsfeld, il était le bras droit de Merlerot, fils d’industriel arcbi-millionnaire, qui faisait courir, avait un yacht et entretenait la jolie Andrhée de Taillebourg. Merlerot ne pouvait passe passer de Daniel; Andrhée non plus. Puis, un beau matin, sans qu’on sût ce qui avait rompu cette étroite intimité, Merlerot était parti pour le cap Nord, sur son bateau, laissant en plan sa maîtresse et son ami.
LE DPxOlT DE l’enfant. GO
Daiiielavaitdù épouser la petite marquisedelaTour, après qu’elle eut entamé un procès en divorce avec son mari. Mais le procès, contre toutes attente, ayant tourné contre la jeune femme, et, par suite du jugement, tous ses avantages dotaux, qui étaient considérables, étant devenus caducs, Gondottier avait jugé que ses principes religieux s’accommoderaient mal d’un mariage exclusivement civil, et il avait rompu avec la marquise. Il y avait encore eu un duel, à la suite de cette histoire, et le frère de l’ex-madame de la Tour avait emboursé un joli coup d’épée fourni par Gondottier. C’était donc avec raison que M"'® de Préfond avait dit, devant M"'® Herbelin, que Daniel était unaimable garçon, mais extrêmement dangereux pour les femmes. Et si elle avait eu l’intention de donner un avis à Louise, elle ne pouvait le lui donner plus utile et plus juste. Mais un avis ne reçoit sa valeur que de la personne qui l’accepte, non de celle qui l’offre. Et il faut être extrêmement intelligent pour suivre un bon conseil.
Dans le courant de l’hiver, à différentes occasions, Gondottier et M"'® Herbelin se rencontrèrent, et il ne parut pas tout d’abord que les escarmouches, qui s’engagèrent entre eux, fussent bien périlleuses. David n’en soupçonna rien. Seul Pérignon, qui avait peu à faire, en dehors de son service, remarqua que le brillant Daniel tournait autour de Louise. Ge manège l’intéressa, parce qu’il était nouveau et parce qu’il pouvait modifier l’opinion qu’il s’était faite de la vertu
LES BATAILLES DE LA VIÊ
de Herbelin. Une femme attaquée par lui, et qui avait résisté, devait être imprenable. Voilà comment il jugeait la question. Aussi les tentatives du marquis, l’émoi de la femme de son ami lui semblèrent si curieux qu’il fit de leur examen l’occupation entière de ses loisirs, et ils étaient grands. Il les vit en coquetterie réglée, l’homme faisant des avances que la femme repoussait, mais sans cette fermeté de maintien qui coupe court à toute espérance. C’était un flirt un peu hargneux, plein de rebuffades, de reparties acerbes, qui, pour un indifférent, pouvait avoir toutes les apparences de l’antipathie.
Un beau soir, brusquement, les hostilités cessèrent, et Herbelin et Daniel ne parurent plus du tout s’occuper l’un de l’autre. Pérignon, qui n’était point un sot, fut très inquiet. Il vit, dans ce changement d’attitude, la preuve d’une modification dans la situation des belligérants. Le moins qu’il pût soupçonner, c’était une entente entre le jeune homme et la jeune femme. Et une entente pour ne plus attirer l’attention sur eux devait être le préliminaire d’une tactique commune, qui aboutissait fatalement à la chute de j|me Herbelin.
Le bon Pérignon se sentit bouleversé en faisant tous ces raisonnements, qui lui parurent irréfutables. Il éprouva à la fois de la colère contre Louise, de la jalousie contre Daniel et de la pitié pour David. Son premier mouvement fut d’aller droit au marquis et de lui chercher une bonne querelle. C’est qu’il ne bon-
dait pas devant une affaire, le colonel î Puis il réfléchit que son intervention ne pouvait être que compromettante et qu’après tout il n’avait aucune preuve de ce qu’il soupçonnait. Il résolut donc de patienter et de surveiller. Mais, de tout l’hiver, il ne sut rien découvrir de précis, de décisif, et ce ne fut qu’au printemps, et par l’effet du hasard, qu’il put se faire une certitude.
11 arrivait à Paris, venant de Beauvais où il était allé régler des comptes avec ses fermiers, lorsqu’on sortant de la gare du Nord, vers six heures, la nuit commençant à tomber, au coin de la rue de Dunkerque et de la place de Denain,il vit sauter, plutôt que descendre, d’une voiture de cercle, une femme voilée, dissimulée sous un ample manteau, et qu’il reconnut d’instinct pour Herbelin. Il ne s’attarda pas à s’en assurer, ihs'élança vers le coupé qui déjà repartait, et, dans l’intérieur, il aperçutle marquis de Condottier. Il lui fit de la main un signe qui pouvait aussi bien être pris comme un salut que comme une menace, et courant sur les traces de la femme, il pénétra dans la grande galerie des voyageurs. 11 savait que David était à la Neuville : sa femme allait donc le rejoindre. Il se dirigea en hâte vers la salle d’attente, car c’était là, s’il avait affaire à Herbelin, qu’il devait la retrouver.
La salle était à peu près vide, et sans son voile, son large vêtement plié sur le bras, vraiment impossible à reconnaître, pour qui l’avait vue passer la minute
LES BATAILLES DE LA VIE
d’avant, la belle Louise était assise feuilletant paisiblement un livre. En voyant entrer Pérignon, elle eut un geste d’étonnement et un aimable sourire. Dans sa précipitation à sortir de la voiture, elle n’avait pas aperçu le colonel, elle ne se doutait point qu’il l’eût surprise. Elle était très calme et en pleine sécurité. Pérignon, lui, en un instant, avait changé d’impression, et, parti plein de fougue à la suite de la jeune femme, maintenant qu’il l’avait retrouvée, il se tenait devant elle, tout décontenancé. 11 se rendait compte de la difficulté de sa situation, il ne savait comment en sortir; mais, enragé par ce dont il était sûr désormais, il était décidé à ne pas reculer d’une semelle. Elle le tira d’embarras en parlant la première :
— Vous allez à Beauvais, colonel? demanda-t-elle.
Il répliqua :
— Non ! Madame, j’en arrive !
— Alors vous avez oublié quelque chose dans votre compartiment?
— Non, Madame, je n’ai rien oublié.
— Est-ce que vous avez appris que j’étais là, et avez-vous une commission à me donner pour David?
— Pas davantage. Madame.
Elle eut un mouvement d’impatience, fronça le sourcil, vaguement inquiète, et d’une voix un peu étouffée :
— Le plus court sera décidément que vous me disiez ce qui vous amène.
LE DROIT DE l’eNFANT. 73
Il prit son parti de foncer sur l’obstacle, comme s’il chargeait, et la regardant bien en face :
— Je vous suis, Madame, depuis le moment où vous êtes descendue de voiture, si bien voilée, et je serais curieux de savoir quelle explication vous allez me donner de la présence de M. deCondottier auprès de vous...
La physionomie de Herbelin devint froide et hautaine, et avec un calme qui stupéfia Pérignon :
— Je ne sais pas de quoi vous voulez me parler. Il y a un grand quart d’heure que je suis assise ici, étant arrivée très en avance. Je n’étais pas voilée, et je suis venue à pied. Quant à M. de Condottier, je ne comprends pas à quel titre vous le faites intervenir dans cette histoire. Mais je trouve votre récit tout à fait dénué de sens, et, par surcroît, d’une impertinence superlative.
Pérignon, interloqué, balbutia :
— Mais, Madame, je ne suis ni fou ni aveugle... Je n’invente pas, j’ai vu...
Alors la figure de Louise se détendit et s’éclaira d’un sourire :
— Monsieur Pérignon , le rôle que vous jouez là n’est pas très joli et m’étonne d’un homme tel que vous. De plus, vous paraissez manquer de mémoire. Vous savez bien que je suis une honnête femme... Quoi! J’aurais pu accorder à un autre ce que je vous avais refusé à vous-même ? Quelle absence de goût j’au-
LES BATAILLES DE LA VIE
rais prouvée ! Et pouvez-vous bien y penser sérieusement?
— Madame, vous vous moquez de moi, s’écria Pérignon piqué au vif.
Elle reprit son air altier :
— Aimez-vous mieux que je me lâche? Allez, croyez-moi, vous vous êtes embarqué dans une regrettable aventure. Si ce que vous soupçonnez est vrai, vous êtes le dernier qui ayez le droit de m’en adresser des reproches, car alors vous paraissez agir sous l’impulsion d’un dépit qui vous rend ridicule... Si vous vous êtes trompé, comme je vous Tai assuré et vous le confirme, jugez-vous votre personnage préférable? Vous m’avez fait une injure gratuite, et le moins qui puisse vous arriver, c’est que je m’en plaigne à mon mari, en lui racontant vos infructueuses tentatives.
— Ohl Madame, galanteries bien innocentes.
— Parce que je ne m’y suis pas prêtée, sans cela. . .
— Croyez que si je suis venu vous trouver aujourd’hui, c’est uniquement dans votre intérêt I
— Très touchée. Je vous dispense de tant d’obligeance...
— Mais enfin je n’ai pas la berlue! Le marquis de Condottier était dans cette voiture avec vous...
— Encore, mon cher colonel? Vous abusez...
— Vous ne voulez pas m’avouer la vérité? Vous savez bien que je ne vous trahirai pas et que je puis vous bien conseiller...
LE DROIT DE l’eNFANT. 75
— De la morale? Oh ! C’est trop I
Elle lui rit au nez, et comme il se redressait très blessé :
— Voilà la marchande de journaux qui nous regarde, et il arrive des voyageurs... Vous allez, s’il vous plaît, me saluer et vous retirer...
— Ne puis-je donc rien, pour vous prouver à quel point je suis bien intentionné ?
Elle réfléchit un instant, puis d’un ton moqueur :
— Si. Allez m’acheter un journal du soir.
Il tourna les talons, avec un geste navré, et s’inclinant, sans un mot de plus, il s’éloigna.
Il n’y avait pas plus d une semaine, ce jour-là, que Mme Herbelin, après une défense d’autant plus courageuse qu’elle était sans conviction, cédant aux prières de Daniel, avait consenti à aller chez lui. En cette femme si froide et si raisonnante, une étrange exaltation s’était produite, faite de délire sensuel et d’aberration cérébrale. Prise par la foudroyante révélation du plaisir insoupçonné, affolée par la dépravation supérieure de celui à qui elle se donnait, elle avait eu la conviction soudaine que, jusqu’alors, elle ne vivait point, puisqu’elle ignorait complètement le bonheur. Son état de démence avait été tel que tout lui avait paru, en un instant, de peu de prix auprès des sensations qu’elle venait d’éprouver.
Tout la surprit en Daniel : la galanterie exquise de son attitude, les égards délicats qu’il lui témoigna, le mépris extraordinaire qu’il professait pour le monde
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entier, ce qui rendait d’autant plus éclatant le culte qu’il avait pour elle, l’élégance raffinée de sa mise, le luxe de son appartement, qui ne ressemblait à rien de ce qu’elle connaissait, la solitude qu’il avait l’art de faire autour de lui quand elle arrivait, ce qui lui procurait l’illusion d’une complète sécurité. Elle vécut dans une atmosphère de rêve, elle put croire à une sorte de transposition de son être. Tout ce qui ne fut pas son amour devint pour elle sans intérêt, et elle fit tous ses efforts pour s’abstraire de son existence habituelle et vivre dans le souvenir des heures délicieuses qui étaient son unique désir.
Son mari, sa fille même, ne tinrent plus qu’une place très secondaire dans ses préoccupations. Elle était emportée dans un tel courant de passion qu’elle n’avait ni la force ni la volonté de réfléchir. Quand elle revenait de chez Daniel et rentrait chez elle, son ennui était si violent qu’il lui eût semblé tout simple de quitter sa maison, son ménage, son enfant, pour partir avec celui qu’elle aimait. La famille, le foyer ne comptaient plus pour elle. La satisfaction de son amour avant tout.
Elle changea moralement et même physiquement, à ce point que David, qui ne remarquait pas grand’chose, s’alarma. Il voyait Louise étendue des journées entières sur un canapé, les mains vides, les yeux au plafond, comme hypnotisée, ou bien prise d’une activité fébrile, partant pour faire des courses et rentrant harassée de fatigue, après avoir couru
les magasins, sa voiture pleine de paquets et de cartons. Une pâleur s’étendait sur son beau visage, donnant à son regard une expression plus vive et plus ardente, ses lèvres se serraient sur ses dents et elle maigrissait.
David questionna affectueusement sa femme : Souffrait-elle? Se sentait-elle fatiguée? Voulait-elle aller dans le Midi? A ces questions Louise répondit, avec une insouciance un peu irritée, qu’elle se portait bien, et surtout qu’elle ne voulait pas quitter Paris. David n’insista pas. Tout ce que décidait cette autocrate était accepté par lui comme une loi. Mais il resta soucieux. 11 ne soupçonna pas sa femme, il eût plutôt douté de la vertu que de douter de Louise. 11 se dit : Elle est nerveuse, cela passera. Mais un jour qu’il rentrait plus tôt que d’habitude, ramené par l’inquiétude, il trouva sa fille, seule dans sa chambre, et qui pleurait. David fut bouleversé ; il alla à Cécile, la prit dans ses bras, lui essuya les yeux, la fit asseoir prés de lui, et avec des caresses gentilles, des mots affectueux, il interrogea l’enfant. Pourquoi ces larmes? Que signifiait ce chagrin? Qui lui avait fait de la peine ? Allons, il fallait se confesser à ce cher père : il savait, lui, le moyen de consoler les petites filles.
Mais à ces ouvertures, d’ordinaire si facilement accueillies, et qui, sur le front attristé de l’enfant, ramenaient aussitôt un rayon de joie, Cécile opposa un redoublement de sanglots, et David, tout à fait effrayé, dut parler avec plus d’autorité pour obtenir des
LES BATAILLES DE LA VIE
confidences. Encore ne fut-ce qu’à grand’peine, et en menaçant la petite fille de demander à sa mère ce que tout ce désespoir signifiait. Alors elle se calma un peu, et reprenant haleine avec effort :
— Oh ! Non, papa. Il ne faut rien dire de cela à maman...
— Et pourquoi donc ?
— Parce que...
— Parce que n’est pas une raison... Est-ce que tu crois que ta mère ne saura pas très bien arranger les choses?... D’abord elle ne doit rien ignorer de ce qui t’arrive...
— Non. Il ne faut rien dire à maman, reprit l’enfant qui recommença à pleurer à grosses larmes, sans bruit, maintenant, et avec l’apparence d’une peine sérieuse, serrant son père par le cou avec une force singulière, comme si elle voulait s’attacher à lui et ne se détacher jamais.
David très ému, sentant la nécessité de faire parler sa fille, la prit par la taille, l’assit sur ses genoux, et là, avec plus d’autorité qu’il n’en avait jamais montré, il dit d’une voix ferme :
— Yoyons, Cécile, je veux que tu me dises pourquoi tu ne veux pas que je parle de ton chagrin à ta mère; je le veux, tu m’entends.
L’enfant baissa le front, tressaillit, et, après un temps, d’une voix basse, comme malgré elle :
— C’est parce que maman ne m’aime plus I
— Comment I Ta mère ne t’aime plus? s’écria le
LE DROIT DE l’eNEANT. 79
père. Tu es folle ! Tu l’auras contrariée, et elle t’aura dit qu’elle ne t’aimait plus, pour te punir...
— Non ! Je ne l’ai pas contrariée. Il y a quatre jours qu’elle n’est pas venue dans ma chambre. Elle ne me parle pas. Elle ne m’aime plus !
Et les larmeé coulèrent plus pressées, plus amères, plus douloureuses sur les joues pâlies de l’enfant. David l’embrassa, la câlina, lui donna toutes sortes de bonnes raisons : Ta mère est soulfrante depuis quelque temps, elle a des migraines. Au lieu de la bouder il faut, au contraire, te montrer plus tendre avec elle, et ne pas la fatiguer. Tout ce que tu t’imagines n’est que rêves. Ta mère t’aime autant que moi, et la preuve c’est que pour la fin de la semaine elle te prépare une belle surprise. Le bon David mentait, et c’était une idée qui lui venait à l’instant. L’effet en fut heureux. Cécile secalma etpromit à son père d’être raisonnable.
Mais Herbelin resta soucieux, et quand Louise rentra il alla la trouver dans sa chambre. Jamais il n’y avait eu d’explication, sur aucun sujet et en aucune circonstance, entre la femme et le mari. L’une commandait, l’autre approuvait et tout allait ainsi depuis seize ans. La pensée que David pourrait discuter un de ses actes ne s’était jamais présentée à l’esprit de Mme Herbelin : aussi lorsque, contrairement à toutes ses habitudes, elle le vit entrer dans son appartement, la mine contrainte et le front assombri, elle eut une émotion soudaine. Mais elle n’était pas de
LES BATAILLES DE LA VIE
caractère h se troubler et k perdre la tête. Loin de là, elle alla au-devant de son mari et prenant l’initiative :
— Qu’est-ce que cela veut dire ? Vous voilà à cette heure-ci. Est-ce qu’il se passe quelque chose?
— Il ne se passe rien, répondit David. C’est par un effet du hasard que je suis ici avant le dîner, et j’en profite pour venir causer avec vous, à loisir...
— De quoi s’agit-il?
— Il s’agit de Cécile.
— Eh ! Mon Dieu ! Comme vous avez l’air solennel ! Est-ce qu’on vous la demande en mariage ? A quinze ans ce serait un peu tôt...
— Cesera toujours trop tôt ! appuya mélancoliquement David. Mais est-ce que vous n’êtes pas frappée du changement d’humeur de cette enfant ?
— Non! Quel changement?
— Elle devient triste, elle ne parle plus; aujourjourd’hui, je l’ai surprise à pleurer dans sa chambre...
A ces paroles Louise frémit. Elle pensa : Est-ce que cette petite se douterait de quelque chose? Une angoisse sourde la bouleversa à l’idée qu’elle pourrait avoir à rougir devant sa fille. Elle demeura silencieuse, réfléchissant sans faire la moindre attention k David qui l’observait.
— A quoi songez-vous? demanda-t-il.
Elle fit un mouvement, comme étonnée en l’entendant parler, puis se reprenant tout à fait :
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— Je cherchais à me rappeler si quoi que ce lut, dans ces temps derniers, avait été de nature à causer le changement que vous me signalez et que je n’avais pas remarqué. Je ne trouve rien... Je suis tout à fait déconcertée... Mais j’interrogerai Cécile...
— Non! dit vivement David, désireux d’éviter entre la mère et la fille une explication qui eût été pénible pour Louise. C’est inutile. Contentez-vous de l’information que je vous donne. Il serait mauvais d’agiter trop l’esprit de cette enfant... Laissons-la revenir au calme et à l’insouciance qui sont de son âge... Mais rapprochez-vous d’elle, ma chère amie... Elle sera pour vous, maintenant, une véritable compagne... Vous sortez beaucoup... Oh! Ce n’est pas un reproche que je vous adresse... Eh bien! Emmenez Cécile... Il n’est pas bon de confier une fille si grande à des subalternes, quelque bien choisis qu’ils soient. Son institutrice est pleine de qualités, mais sous aucun rapport elle ne peut rivaliser avec vous... Je voudrais que vous fissiez profiter Cécile de votre jugement si sûr et de votre goût si fin . . . C’est ainsi qu’après • lui avoir donné votre charmant visage vous lui communiquerez votre esprit, et en ferez une véritable perfection...
— Vous me flattez ! dit Louise avec un sourire forcé.
— Ma foi, non, et vous le savez bien. Je ne connais pas de femme comparable à vous : c’est pourquoi je voudrais que notre fille vous ressemblât en tout. Ce
LES BATAILLES DE LA VIE
que je vous demande vous sera bien facile à faire.
— Pas tant que vous le croyez! Mais peu importe! Si c’était facile, où serait le mérite?
— Je vous remercie, reprit avec effusion David. Yous me causez un véritable plaisir. Yous verrez que vous n’aurez qu’à vous louer delà résolution que vous prenez... Ah! Je vous préviens que j’irai acheter demain un petit bracelet pour Cécile, et que c’est vous qui le lui donnerez... Cela achèvera de la remettre d’aplomb !...
Et se frottant les mains avec satisfaction, le brave homme quitta sa femme et courut à son cabinet pour terminer le courrier.
Louise profita des indications que lui avait fournies son mari et se montra affectueuse pour sa fille. Elle y mit un peu d’affectation, comme il arrive toujours pour ce qui n’est point complètement sincère. Herbelin fut enchanté du résultat de son intervention. Mais il ne fut pas aussi satisfait de l’attitude de Cécile, qui ne se modifiait pas autant qu’il l’eût souhaité. Toujours une sorte de gêne persistait dans les rapports de la mère et de l’enfant. Elles étaient charmantes l’une pour l’autre, mais sans abandon. Toutes les deux se tenaient sur leurs gardes. Entre elles il y avait une ombre. Louise fît tout ce qui dépendait d’elle pour la dissiper, mais on eût dit qu’elle était ineffaçable. Cécile était attentive, affectueuse, avec une nuance de réserve. Elle paraissait avoir réfléchi sur sa situation et s’être tracé un plan de conduite.
LE DROIT DE l’eNFANT. 83
Il n’en était rien. Instinctivement elle se conduisait ainsi. Dans cette simple et droite nature d’enfant, des restrictions se faisaient, involontaires. Et, de même qu’elle s’était écriée, un jour, et sans savoir pourquoi, mais avec la certitude que cela était : « Maman ne m’aime plus comme avant », elle sentait qu’il fallait se contenter de ce que sa mère lui donnait et, sous peine de déception, n'en pas demander davantage. Mais elle en souffrait et une précoce gravité se manifestait en elle.
Avec son père, elle se dédommageait. Son affection pour lui avait augmenté, si c’était possible. Quand il apparaissait, le visage de l’enfant, fermé jusque-là, s’ouvrait rayonnant et candide. David jouissait délicieusement de cette recrudescence de tendresse, sans se demander à quoi il fallait l’attribuer. Il aimait sa fille si profondément, il se sentait capable de tant de sacrifices pour elle, qu’il ne s’étonnait pas que les yeux de l’enfant fussent sans cesse tournés vers lui pleins de confiance et d’espoir. Il ne se rendait pas compte des modifications qui s’étaient produites dans les rapports affectueux de la mère et de la fille. 11 n’avait pas le loisir de les observer, ni le goût, ni peut-être la clairvoyance. Il travaillait depuis le matin jusqu’au soir pour leur gagner une énorme fortune ; il s’absorbait danssespassionnantesreclierches.il croyait sincèrement que tout marchait au mieux dans sa maison. Il adorait sa femme, la laissait libre de faire ce qui lui plaisait, mettant sur le compte du caprice tout ce quQ
LES BATAILLES DE LA VIE
sa façon d’être pouvait avoir de singulier. Il s’estimait le plus heureux des hommes, et peut-être eût-il été dans le vrai, si son aveuglement avait pu durer éternellement. Car qui pourrait dire quelle part d’illusion il y a dans le bonheur!
Seul dans le compartiment qui l’emmenait vers Paris à la vitesse modérée et cahotante d’un train omnibus, David s’efforcait d’apaiser le tumulte de ses pensées et de retrouver assez de calme pour pouvoir prendre une résolution. Sa première impulsion l’avait lancé vers sa maison, vers sa femme. Mais, dans deux heures, il allait se trouver en présence de la misérable. Que dirait-il? Que ferait-il ? C’était là ce qu’il fallait décider. Et, en proie à une sorte de démence, il se tordait sur les coussins du wagon, criant dans le roulement des roues son désespoir et sa rage, incapable de se dominer, de réfléchir, tombé dans des abîmes d’obscurité, tant la catastrophe avait été foudroyante.
Sa chair était exaspérée autant que son esprit. Une idée fixe s’imposait à lui, lancinante, douloureuse, celle de la possession de Louise par un autre. Il la voyait dans les bras d’un homme qui n’était pas lui, et cette beauté qu’il adorait, souillée par les joies
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adultères, lui inspirait à la fois un désir furieux et un atroce dégoût. Il se demandait pourquoi cette femme qu’il aimait tant, à qui il avait tout subordonné, pour laquelle il aurait donné sa vie, l’avait trompé? Il lui adressait des injures et des supplications, en même temps, et finissait par pleurer dans des transports de jalousie furieuse.
Ce dont il souffrait le plus, c’était de ne pas comprendre. Il ne pouvait arriver à ce raisonnement que la femme trompe sans motif, par entraînement des sens, par désœuvrement, par vanité, par sottise, pour donner du plaisir ou pour faire de la peine. L’acte d’une femme, qui a un bon mari, une fille charmante, tout le luxe qu’elle peut souhaiter, et qui trompe, lui paraissait inexplicable. Il revenait toujours à la recherche de ce mystère, et affolé, la fièvre dans le sang, les tempes bourdonnantes dans sa douloureuse agonie, il continuait à grincer des dents, à crier et à pleurer.
Jamais torture ne fut plus complète, et jamais elle ne fut endurée avec moins de résignation. Pendant les deux heures du trajet, David roula dans sa pensée les projets les plus contradictoires, mais aucun ne fut modéré. Il n’hésitait que dans le choix du châtiment à infliger à la coupable, mais pas un seul instant il n’hésita à punir. Il voulait frapper, rendre le mal pour le mal. Il se demandait seulement ce qui serait le plus cruel, ou de jeter Louise à la rue, comme une voleuse, et de la laisser se débattre dans
LE DROIT DE l’eNFANT.
la honte et l’effarement de sa faute révélée à tous, ou bien de casser d’un coup de revolver cette jolie tête menteuse, de fermer à jamais ces yeux qui avaient reflété amoureusement un autre visage, de clore, livides et froides, ces lèvres qui avaient donné d’infâmes baisers.
Oh ! La saisir, lui cracher son crime à la face, lavoir blêmir d’épouvante et répandre son sang, le faire couler à flots, ce sang damné qui l’avait entraînée au crime! Et puis ce serait fini, on la descendrait dans la terre, elle ne souffrirait plus, elle pourrait dormir et rêver à son amant! Non! C’était trop doux, c’était trop ;)rompt, et il fallait un plus long supplice ! L’atteindre dans son orgueil, la livrer en pâture aux férocités du monde, aux difficultés d’une vie gênée, et savoir qu’elle souffrait. Mais souffrirait -elle? L’amour ne viendrait-il pas tout compenser? Et, pauvre avec celui qu’elle aimait, ne serait-elle pas encore heureuse? D’ailleurs peut-être était-il riche, cet homme? Il ne savait rien de lui, pas même son prénom, il ne le connaissait pas !
Ce complice de Louise, intervenant dans le débat effroyable que David soutenait avec lui-même, causa une diversion. Toutes les facultés raisonnantes du mari se concentrèrent dans un effort pour deviner qui était l’amant. Il scruta ses souvenirs, passa en revue son entourage, et personne ne lui parut susceptible de jouer ce rôle. Nulle preuve, nul soupçon, aucun indice. Le confiant et honnête Ilerbelin jugeait
LES BATAILLES DE LA VIE
tous les hommes dignes de confiance et capables d’honnêteté. Un étranger, sans doute, rencontré dans le monde, et sur lequel il n’avait peut-être jamais égaré ses yeux. Quelle misère ! Et par l’audace de cet inconnu, de ce passant, tout le bonheur, tout l’honneur, toute la sécurité de son existence, tout son avenir sombrait.
Il s’étonna de se trouver presque sans colère contre oelui qui avait contribué à lui faire tant de mal. Était-ce parce qu’il ne pouvait se le représenter sous une forme tangible? Était-ce son impersonnalité qui lui donnait une sorte d’irresponsabilité? Mais David ne formait de projets de vengeance que contre la femme et ne s’occupait point de l’homme. Il s’emportait en amères railleries sur la crédulité qu’il avait montrée. Ah! Qu’elle avait eu de facilités, cette misérable, pour le tromper! Il était si loin de la suspecter. Et sans son étourderie, sans son imprudence, il continuerait à la révérer comme une épouse parfaite et une mère modèle! Une mère!
A cette pensée, pour la première fois, l’image de Cécile s’offrit à son esprit et une douleur plus cuisante lui emplit le cœur. Quoi! Cette atroce créature n’avait même pas été retenue par l’amour de sa fille ! Quelle ne l’aimât pas lui, c’était explicable. Mais Cécile, si douce, si tendre î N’était-ce pas, pour une femme, assez de joie dans la vie que de posséder une enfant pareille? D’avance n’était- elle pas payée de tous les efforts qu’elle pourrait avoir à faire pour
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rester honnête? Et quel désordre moral cette malheureuse avait déjà causé! Il comprenait maintenant les inquiétudes et la tristesse de sa fille. Ses larmes s’expliquaient et ses aveux désolés : Maman ne m’aime plus comme avant !
Avant quoi? Elle ne le savait pas. Mais l’instinct de son affection lui faisait sentir que sa mère s’était détournée d’elle, et qu’une modification grave se produisait dans sa vie. Oh! Comme il la maudissait cette mère indigne, plus peut-être encore pour l’abandon de son enfant que pour sa trahison envers lui-même. Quoi ! Une telle absence de pudeur qu’elle revenait de chez son amant, rapportant, dans l’atmosphère chaste où vivait sa Cécile, les impuretés de l’adultère. Et pas un remords, pas un retour en arrière, la continuation tranquille et calculée de la débauche sous les yeux de son mari et de sa fille.
La nuit descendait, et, dans cette obscurité, les idées de David, prenant un relief plus puissant, se matérialisaient en des tableaux affreux qui le torturaient cruellement. Et toujours, dominante, cette question à laquelle il ne pouvait répondre : Pourquoi cette malheureuse nous a-t-elle fait tant de mal à son enfant et à moi? Pour cet honnête homme si fortement équilibré, cette chute demeurait non seulement sans excuse, mais encore sans explication. Tombé de la plus complète confiance dans des abîmes de doute, il demeurait tout étourdi, presque hébété.
Le ralentissement de la marche du train l’arracha
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à sa douloureuse méditation. 11 vit les lumières de la gare passer rapides devant les fenêtres da compartiment, il comprit qu’il arrivait à Paris, il pensa qu’il était urgent de prendre une résolution, et son cœur sauta d’angoisse dans sa poitrine. En même temps une singulière fermeté remplaça son hésitation. 11 descendit du wagon, suivit machinalement les voyageurs vers la sortie et, montant dans une voiture, il ordonna au cocher de le conduire non pas chez lui, mais au coin de lame de Lisbonne et du boulevard Haussmann.
11 commençait à combiner et à prévoir. 11 ne voulait pas donner l’éveil à sa femme, en débarquant bruyamment devant la* maison. 11 comptait entrer en silence et profiter de la première surprise pour obtenir des aveux décisifs. 11 était dix heures passées lorsqu’il arriva à sa porte ; il sonna, et comme le concierge en le voyant faisait mine de toucher un bouton électrique pour prévenir à l’antichambre, il lui arrêta le bras :
— C’est inutile. Ne dérangez personne. Tout le monde va bien, ici?
— Oui, Monsieur.
— Madame est à la maison?
— Oui, Monsieur: Madame a dîné avec M^^® Cécile.
Herbelin, d’un signe de tête, remercia le serviteur
et, traversant la cour, il gagna le perron et entra dans le vestibule. 11 était désert. Les domestiques, n’attendant pas le maître, devaient être réunis dans le soussol, auprès de la cuisine, occupés à jouer pour passer
LE DROIT DE l’eNFANT.
la soirée. David monta im petit escalier qui conduisait à son cabinet, et, arrivé au palier du premier étage, s’arrêta un instant^, étouffé par l’émotion. A deux pas de lui, derrière une porte, se trouvait la femme vers laquelle il revenait avec des projets de vengeance. Elle était là, dans une trompeuse sécurité, et en le voyant, imposant à son visage un sourire menteur, elle allait l’accueillir comme si elle se réjouissait de son retour.
Il s’approcha pour écouter s’il ne percevrait aucun bruit. Il se préoccupait de savoir si Cécile était avec sa mère. Il voulait se trouver en présence de Louise seule. Il sentait qu’il serait incapable de dissimuler assez pour que le terrible conflit, qui s’élevait entre sa femme et lui, ne fût pas deviné par Cécile, et il étaitdécidéàprendre toutes les précautions afmd’empêcher cela. Il entendit sonner dix heures et demie à la pendule du petit salon, et, au même moment, la voix de Herbelin s’éleva dans le silence, disant :
— Allons, mon enfant, il est temps d’aller te coucher... Je vais sonner pour Pellegrin...
— Oh! C’est inutile de la déranger, maman. Je vais passer par le cabinet de papa...
— Pourquoi passer par le cabinet de ton père? demanda Louise avec un accent de sourde hostilité qui frappa David au cœur.
— Parce que c’est mon chemin de tous les soirs, répondit Cécile. Pauvre papa, qui est tout seul à la N^euville! Je suis sûre qu’il pense bien à nous.
LES BATAILLES DE LA VIE
Il y eut un silence, et le père, dans les yeux duquel des larmes étaient montées, entendit un baiser, puis le pas léger de sa fille qui s’éloignait. Alors, le cœur gonflé d’une résolution implacable, il ouvrit la porte du petit salon et, très pâle, il entra.
Sa femme était assise dans un fauteuil près de la table, les bras abandonnés, la tête appuyée au dossier et les traits douloureusement creusés , comme par une contrainte trop longtemps supportée. Elle regardait d’un œil vague, dans une direction opposée à celle par laquelle arrivait David. Il put l’examiner à loisir et constater que ce visage qu’il apercevait n’était point semblable à celui qu’elle lui montrait tous les jours. Oh! Combien lassé, triste et souffrant, ce visage qu’il avait coutume de voir calme et impénétrable ! Était-elle heureuse la femme dont le front songeur semblait si lourd? Était-elle innocente et véridique la bouche qui se crispait amère et méchante?
David immobile, le cœur battant à coups si violents qu’il les entendait dans le silence, restait stupéfait devant cette révélation d’une autre Louise que celle qu’il connaissait. Et celle-là, si différente de l’autre, il comprenait qu’il lui serait possible de la haïr, de la menacer, de la frapper.
Poussa-t-il un soupir, le tremblement nerveux qui l’agitait fut-il perceptible, ou bien la communication magnétique de son regard fixe et pesant donna-t-il un avertissement mystérieux à Louise, mais soudain elle tourna la tete et debout, à six pas d’elle, la figure
blême, noir de vêtement, comme en deuil de son repos, elle aperçut celui auquel, assurément, elle pensait avec inquiétude.
Elle se leva toute droite, fit un geste d’épouvante, étouffa un cri, et, les yeux agrandis par une angoisse affreuse, elle attendit un mouvement, une parole de celui qui arrivait inattendu et terrible.
En la constatant si terrifiée, il eut un amer sourire, il hocha la tête, et, sans dire un mot, plus effrayant par son silence qu’il n’eût été par des cris et de la fureur, il tira de sa poche un papier, et marchant vers sa femme, il le lui plaça devant les yeux. Elle reconnut la lettre destinée à son amant, elle comprit qu’aucune dénégation n’était possible, elle poussa un gémissement sourd, et cachant sa figure entre ses mains, elle se laissa retomber écrasée sur son fauteuil.
Alors il parla, et d’une voix si changée qu’il ne la reconnaissait pas lui-même, il dit :
— A qui écriviez-vous cette lettre ?
Elle ouvrit ses mains, hasarda sur David un regard suppliant, puis baissant de nouveau la tête, elle s’abima dans un mutisme accablé.
— Celui à qui vous écriviez cette lettre, reprit David, a dû recevoir celle que vous m’écriviez à moi... Il a dû vous prévenir, et vous deviez vous attendre à mon arrivée... Gomment êtes-vous restée ici?Qu’espériez-vous ? Payer d’audace ! Me berner une fois de plus... Car vous m’avez fait votre dupe! Oh! Admi-
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rablement ! Et depuis longtemps, sans doute ? Mais cela importe peu! Aujourd’hui je suis maître de votre secret, vous me l’avez livré vous-même... Vous étiez devenue absurde à force de sécurité ! J'étais si bête, n’est-ce pas? Il n’y avait point à se gêner avec moi... Et vous avez dû bien rire de ma stupidité, avec votre amant!
Ce mot lui déchira la gorge si douloureusement qu’il fut obligé de s’arrêter. Il avait voulu prendre un ton sarcastique et un air indifférent, mais il ne put soutenir son rôle, et, devant cette femme qu’il adorait et qui l’avait offensé si cruellement, il resta sans voix, les yeux vacillants, et si pâle qu’il semblait près de mourir. >
Ils demeurèrent en face l’un de l’autre, pendant quelques minutes, incapables de dire un mot, anéantis par l’horreur de leur situation. Cependant, ayant repris un peu de force, David leva de nouveau la lettre accusatrice, et, avec un entêtement qui attestait que, pour lui, la préoccupation de connaître le complice de Louise dominait tout, il répéta :
— Je veux savoir à qui vous écriviez cette lettre. Répondez-moi... C’est la seule chose que je vous demande, mais je n’aurai de cesse que vous ne m’ayez donné satisfaction sur ce point-là... Qui est cet homme? Comment s’appelle-t-il?
Il s’était rapproché, et le papier, froissé entre ses doigts tremblants, effleurait presque le visage de Louise. Elle inclina la tête, comme pour demander
LE DROIT DE l’eNFANT. 95
grâce. Il n’eut pas pitié d’elle, et perdant toute modération, ilia saisit par l’épaule, la secoua rudement et lui cria dans la figure :
— Prenez garde à vous, si vous ne vous décidez pas à m’obéir !
Elle se leva brusquement, rendue à sa fierté par la violence physique qu’elle avait à subir, et rouge, les yeux hardis, la tête levée cette fois, elle cria :
— Jamais, cela jamais !
Elle fit un pas vers la porte, mais il fut plus prompt qu’elle, il sauta sur la serrure, tourna la clef, la mit dans sa poche, et revenant avec une fureur qu’il ne cherchait plus à contenir :
— Il ne s’agit pas de prendre de grands airs... A cela je sais que vous excellez! Mais je ne me paie plus de cette monnaie !... Allons ! Obéissez-moi... Ou je saurai vous y contraindre... Le nom de cet homme ?
Debout, devant la cheminée, frémissante d’émotion, mais aussi résolue à se taire qu’il était résolu à la faire parler, elle ne daigna même pas répondre.
Il répéta, avec un calme voulu, sous lequel bouillonnait une de ces rages qui n’hésitent pas devant un meurtre :
— Le nom de cet homme !
Il la dévorait du regard. Son visage n’eut pas nlême un tressaillement. Elle ne parlerait jamais, son parti était pris. Il en jugea ainsi. Un flot de sang
LES BATAILLES DE LA VIE
monta k son front qui devint pourpre. Ses poings se crispèrent. Il frappa le parquet du pied, et se précipitant sur elle :
— Ah! Misérable! Tu ne me braveras pas plus longtemps !
Il la saisit à la gorge, et, d’un seul effort, il la lança sur le canapé. Elle crut qu’il allait la tuer, et, levant les mains, comme pour parer le coup suprême, elle cria d’une voix suppliante :
— David!
Mais l’heure de la faiblesse était passée pour lui, et, sourd k la prière, n ayant plus devant les yeux que le but qu'il s’était marqué, il la maintint renversée, et la secouant rudement par le cou :
— Le nom ! Le nom ! cria-t-il. Oh ! Une dernière fois, prenez garde, ne me poussez pas k bout! Si vous ne m’obéissez pas!...
Elle fit un effort pour se dégager, il resserra son étreinte. Les veines du front de Louise se gonflèrent, son visage s’empourpra : il l’étranglait. Il y eut quelques secondes d’horrible silence, rompu seulement par les froissements de leur lutte. Puis soudain plusieurs coups furent frappés à la porte fermée, pendant qu’une voix douce et joyeuse disait :
— Oh! Papa, tu es donc là? Quel bonheur ! Ouvre moi.
Herbelin eut un geste épouvanté ; il s’arrêta comme s’il était frappé d’un coup mortel. Il lâcha sa femme, qui se releva péniblement, et, lançant à celle qu’il
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voulait tuer la minute précédente des regards suppliants, il balbutia d’un ton très bas :
— Remettez-vous... Que cette enfant ne puisse pas se douter... Faites attention que pas un mot, pas un geste ne puisse l’éclairer...
Elle rajustait le col de son corsage et respirait avec effort.
Cécile reprit :
— Papa, ouvre-moi donc... Je voudrais t’embrasser...
Herbelin vitsa femme assise dans son fauteuil, très pâle, mais maîtresse d’elle-même. Il lui lança un dernier coup d’œil impérieux, et, allant à la porte, il l’ouvrit.
Cécile, en peignoir, ses beaux cheveux en nattes sur les épaules, entra avec un mouvement joyeux et sauta au cou de son père. Il la garda dans ses bras, avec force, appuyant la blonde tête sur son cœur, comme pour en apaiser lacolère, et, retenant sa fille, afin de l’empêcher d’approcher de sa mère, il lui dit :
— Comment donc as-tu su que j’étais là?
— Le concierge l’a appris à mon institutrice qui était descendue pour donner des lettres... Alors, avant de me coucher, j’ai voulu te dire bonsoir... Je vous ai peut-être dérangés? Vous aviez fermé la porte, vous parliez peut-être de choses sérieuses... Ai-jeeu tort de venir ?
David jeta à sa fille un regard profond, et, d’une voix émue :
LES BATAILLES DE LA VIE
— Non, mon enfant, tu n’as pas eu tort de venir.
Elle examina son père et sa mère, et, d’un ton inquiet :
— Qu’est-ce que vous avez? Vous n’êtes pas comme d’habitude. Est-ce qu’il arrive quelque chose qui vous fait de la peine?
— Rien, ma chérie, dit vivement Herbelin. Rien qui doive te toucher, sois tranquille.
— Alors, bonsoir, maman; bonsoir, papa.
— Bonsoir, mon enfant.
Il la reconduisit jusqu’à la porte, lui adressa un dernier sourire, la suivit du regard pour être sûr qu'elle s’éloignait, et, revenant à sa femme, lentement, le front soucieux :
— Madame, nous ne sommes pas seuls en ce monde, et nous avons, vous venez de le voir, à compter avec d’autres qu’avec nous-mêmes. Vous l’avez oublié la première... Moi, je ne m’en suis pas souvenu non plus tout à l’heure. Nous avons donc été, tous les deux, coupables... Vous, de m’avoir si cruellement outragé; moi, d’avoir cherché à me venger, sans réfléchir àu mal que je pouvais faire à ma fille. En une seconde, l’intervention de cette enfant a éclairé les choses de leur vrai jour et donné aux faits toute leur portée. Tous nos actes, du moins c’est ainsi que je pense, doivent être subordonnés à son intérêt.
La phrase ainsi formulée par Herbelin n’était pas une interrogation. C’était une affirmation véritable. Il ne demandait pas à Louise de lui donner son avis
LE DROIT DE l’eNFANT.
sur la question, il lui disait le sien, sentant qu'il était le maître de le lui imposer. Elle abaissa la tête, sans prononcer une parole, acquiesçant à ce qu’il venait de déclarer. Il se tint pour satisfait et, avec un geste las, comme brisé, lui montrant la porte qui conduisait à sa chambré, il ajouta :
— C’est bien 1 Nous n’avons plus rien à nous dire pour le moment. Nous reprendrons cet entretien quand je le jugerai nécessaire.
Et sans même regarder Louise qui s’éloignait silen- •cieuse, il entra dans son cabinet, se laissa aller dans un fauteuil prèsde la cheminée, etpoüssant un soupir qui ressemblait à un gémissement, il resta immobile dans une demi-obscurité, réfléchissant profondément.
Puis au bout d’un instant, de ses paupières fermées, des larmes coulèrent sur ses joues pâlies, sa gorge se contracta avec efiort, et seul, dans la nuit et le silence de cette pièce où il avait tant travaillé pour faire l’ingrate heureuse, brillante et parée, à deux pas de la chambre où sa fille s’endormait souriante et paisible, il sanglota désespérément.
Il demeura dans un état de prostration douloureuse, la tête vide, les membres morts, insoucieux de tout ce qui n’était pas le chagrin affreux qui l’accablait. La pendule en sonnant le tira de sa torpeur, il compta les tintements. Et, avec surprise, il constata qu’il n’était que onze heures. Si peu de minutes avaient suffi à l’achèvement d’un tel désastre! Il lui sembla qu’il y avait très longtemps qu’il était rentré dans sa
LES BATAILLES DE LA VIE
maison, tant il s’y était passé de choses. Il se leva, marcha. Puis l’horreur d’être seul s’imposa à lui. 11 ne voulut pas rester dans cette obscurité et dans cet isolement. Il sortit dans le vestibule, et trouvant son chapeau et son paletot qu’il y avait laissés, il les prit, descendit l’escalier, traversa la cour et arriva dans la rue.
Là il respira, il se dirigea vers Saint-Augustin et, machinalement, marcha jusqu’à la rue Boissy-d’Anglas. L’entrée éclairée du Cercle, devant laquelle stationnaient les voitures, attira son attention et le souvenir de Pérignon se présenta à sa pensée. Son ami devait être là, comme presque tous les soirs. Il entra, demanda au concierge le colonel Pérignon, et, introduit dans un des salons d’attente, au bout de quelques instants, il entendit une voix sonore qui disait dans le couloir :
— Il est là? Bien!
Et, grande ouverte, la porte donna passage au colonel, en habit, cravaté de blanc. Il s’avançait la main tendue, s’écriant gaîment :
— Gomment! Te voilà, à une pareille heure? Eh bien! Et l’usine? Ah çà ! Est-ce que, tantôt, tu m’as raconté des histoires?
Mais la physionomie bouleversée de son ami glaça sa verve et, changeant de sentiment, de ton, d’allure, il demanda :
— Qu’est-ce qui t’arrive?
En allant à son ami, David avait cédé à un mouve-
LE DROIT DE l’eNFANT.
ment instinctif d’affection. Il était malheureux, tout naturellement il se rapprochait du compagnon de sa jeunesse. Il n’avait pas calculé qu’il lui faudrait expliquer les raisons quil’amenaient, et le brusque « qu’estce qui t’arrive? » de Pérignon venait de préciser la situation. Son anormale visite le mettait sous le coup de questions inévitables. Il n’avait pas projeté de confier sa peine à son ami, mais il avait une telle habitude de ne lui rien cacher qu’il ne songea même pas à se taire. Et d’ailleurs il souffrait bien trop pour avoir la pudeur de sa souffrance. Il était dans un de ces moments d’agonie morale où les hommes sont incapables de garder le silence. Il leva les yeux sur Pérignon, qui lui tenait la main, et deux larmes coulèrent sur ses joues.
— Tu pleures? s’écria le colonel plein de stupeur. Oh! Mais, qu’est-ce que ça signifie?... Est-ce que Cécile est malade?
David tourna négativement la tête.
— Alors c’est donc...
Il ne termina pas sa phrase : instantanément la vérité lui était apparue, et il avait eu la certitude que jjme Herbelin avait été trahie et que David venait de tout apprendre. Sa figure devint soucieuse et grave, il fit asseoir doucement son ami et se plaça à côté de lui. Une question d’honneur se posait, et Pérignon, oubliant ses tentatives galantes, prenant fait et cause pour Herbelin, s’apprêtait à l’écouter, à le conseiller et à l’assister.
LES BATAILLES DE LA VIE
— Pourquoi cesses-tu de m’interroger? demanda David. C’est donc que tu sais déjà ce que j’aurais à dire?
Pérignon pensa : Attention! Il n’est peut-être pas aussi bien renseigné que je le supposais, et il me tend un piège pour me faire parler. Allons avec prudence.
Il répondit :
— Moi?. Cher ami, je ne sais rien. Mais je te tiens pour un homme énergique et, te voyant si malheureux, je fais les pires suppositions... Encore ne sontce que des suppositions?
— Tout ce que tu pourras t’imaginer n’atteindra pas à la vérité. Je viens d’être foudroyé en pleine sécurité, en pleine confiance... Le présent, l’avenir, mon existence entière, tout s’effondre... Des deux affections sur lesquelles j’avais fondé toutes mes espérances, l’une m’échappe... Il ne me reste plus que ma fille...
A ces mots, Pérignon crut que M*"® Herbelin était partie avec le marquis de Condottier, et n’ayant plus d’hésitation parce que le doute sur l’ignorance de David n’était plus possible :
— Est-ce que ta femme t’a quitté? demanda-t-il.
— Me quitter? répondit Herbelin avec amertume. Pour quoi faire, puisqu’elle avait toutes les facilités de me tromper? N’était-ce pas bien plus commode, et plus convenable, et plus correct? Car, n’est-ce pas, il y a de la correction et de la convenance dans tout, aujourd’hui? Et être sans goût et sans tenue dans
le crime, est bien plus grave que le crime même!
Il éclata d’un rire faux qui donna le frisson au colonel, qui ne se piquait pas pourtant d’être une nature sensible.
— Mais comment as-tu appris? dit-il.
— Oh ! De la façon la plus banale, la plus bête, la plus ridicule ! Par une étourderie que la malheureuse a commise, tant elle se gênait peu et s’endormait dans une absolue sécurité. . . Elle s’est trompée d’enveloppe en m’écrivant, et m’a envoyé une lettre qui ne m’était pas destinée... J’étais si aveuglé par ma tendresse et si occupé à lui gagner de l’argent! Elle n’avait pas besoin de faire attention... Est-ce que je pourrais jamais croire à une pareille infamie? Un imbécile comme moi, ça se dupe comme on veut!
Il changea de ton, d’expression, et, fixant sur son ami un rouge regard :
— Combien y a-t-il de temps qu’elle a un amant? Et même, est-ce le premier?
— Ah ! Ça, je te l’affirme, déclara Pérignon avec vivacité.
— Tu sais donc qui c’est, toi?
Et comme Pérignon demeurait embarrassé, comprenant trop tard le danger de son affirmation :
— Il est probable que tout le monde le sait, excepté moi? C’est dans l’ordre. Mais tu vas me le nommer...
— Que me demandes-tu là? s’exclama le colonel. Une dénonciation? Penses-tu que je puisse jouer un semblable rôle?
^04 LES BATAILLES DE LA VIE
— Je te croyais mon ami !
— Eh! Sacrebleu, oui je le suis. Et si tu veux tuer ce pierrot, tu verras si je te seconderai... Mais le dénoncer! .. Ce n’est pas encore tant pour lui... Je sais bien que ce ne serait pas un grand malheur s’il lui arrivait un peu de désagrément. . . Seulement, le nommer, lui, c’est prendreparti contre elle... Une femme! Cher ami! Oh! C’est impossible de charger une femme!
— C’est bien là le raisonnement que fait chacun, dit David avec ironie. Le mari, pauvre hèro peu digne d’intérêt, personnage sans poésie... Mais la femme ! Oh! lafemme c’estl’amour, lagrâce, labeauté. Chez elle l’infidélité est aimable, l’infamie est tendre et le crime est poétique. Soyons chevaleresque et défendons ce joli monstre contre le brave homme sans prestige qu’elle a réduit au désespoir... Les larmes qui coulent à cause d’elle, eau claire ; le sang qui coulera, avec quelques lavages on le fera disparaître... Protégeons le vice agréable, et au diable l’honnêteté sans charme !
— Permets, cher ami, permets, s’écria Pérignon. Tu me prêtes des idées qui ne sont pas les miennes... Et tu peux être sûr qu’entre ta femme et toi je n’hésite pas : je suis de ton parti et tu le verras bien... Maismets-toi à ma place... Je suis soldat et très chatouilleux sur les questions d’honneur. . .Eh bien î Nommer à un mari, fût-il mon frère, le... l’a... Sacrée tête de bois, vois dans quel embarras tu me mets, je ne sais plus comment dire!
— Dis : l’amant... Et nomme-le.
— N’insiste pas, je t’en prie. Écoute, c est un cas de conscience... Allons trouver Cendrin, et l’avis qu’il donnera, nous nous y conformerons...
— Cendrin aussi connaît donc la vérité ? C’est sans doute toi qui la lui as apprise? Tu as été moins réservé qu’avec moi...
— Eh! Lui, il n’était pas homme à abuser de la confidence...
— Que crois-tu donc que je ferais, moi?
— Pardieu ! Je crois que tu irais trouver ton ennemi et que tu commencerais par lui appliquer une paire de soufflets, devant tout le monde, pour essayer de le tuer ensuite...
Herbelin hocha la tête d’un air songeur et ne répondit pas. Il marcha dans le salon, et s’arrêtant devant la pendule :
— Il est minuit passé...
— C’est tout à fait l’heure pour rencontrer Cendrin et causer tranquillement avec lui...
— Eh bien! Allons le trouver...
Le colonel sonna pour avoir son paletot, sa canne, et descendit avec son ami. Devant la porte, il le fit monter dans une voiture et dit au cocher : 10, avenue de la Bourdonnais.
Dans le vaste hôtel, habité autrefois par le maréchal duc de Bautzen, Cendrin, après son père, logeait tout seul. Il s’était fait aménager un cabinet de travail dans l’immense salon de réception, et vivait là.
lOG
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au milieu de ses bibliothèques, de ses collections, de ses cornues, car dans un coin de la pièce un fourneau, surmonté d’une hotte en pierre sculptée, auraitpermis au savant de faire des expériences de chimie. Mais ce n’était qu’une décoration. Les merveilleux tableaux, qui resplendissaient sur les murs, eussent été endommagés par la fumée du foyer et par les émanations corrosives des creusets. Le véritable laboratoire était dans une pièce voisine. Là se développaient les bactéries dans des bouillons de culture soigneusement préparés, et le choléra, la peste, la typhoïde, macéraient en bouteilles, prêts à répandre, à la moindre rupture, leurs mortels ferments sur l’humanité.
Dans le grand cabinet, éclairé par deux lampes électriques, Cendrin, assis devant sa table de travail, lisait attentivement un mémoire manuscrit, dont il chargeait les marges de fréquentes annotations au crayon bleu. C’était un petit homme blond, sans barbe, l’air extrêmement jeune, aux yeux doux et profonds. Vêtu d’une robe de chambre marron, coiffé d’un béret de velours, il avait sur les genoux un magnifique chat noir, dont les voluptueux ronrons rythmaient sa besogne. Au milieu de ce quartier mort, dans le silence de la nuit, il travaillait avec une tranquillité heureuse, pour l’unique satisfaction que donne l’étude, car seul au monde, riche de deux cent mille livres de rentes que lui avait laissées son père, il ne concevait d’autre but, d’autre ambition, d’autre plaisir, que les découvertes scientifiques.
Pris le jour par ses cours, par l’Académie, par les visiteurs qui affluaient chez lui, mondain et recevant avec magnificence, ce n’était guère que la nuit qu’il pouvait se recueillir et s’absorber dans ses recherches. Rentré tous les soirs à onze heures dans son cabinet, il y restait jusqu’à trois heures du matin, et se couchait alors pour dormir d’un parfait sommeil. Il prétendait que l’obscurité et le silence exaltaient son esprit, et que seul à sa table, quand tout reposait autour de lui, il se sentait le cerveau plus lucide et plus puissant. Par exemple, il ne fallait pas se présenter chez lui le matin avant dix heures, car, sous aucun prétexte, son valet de chambre ne se serait hasardé à le réveiller. Cet homme heureux avait réalisé le rêve de tout être pensant et agissant : vivre à sa fantaisie.
Gomme il achevait de compulser son mémoire, une porte s’ouvrant sans bruit donna passage à un domestique qui, marchant silencieusement sur le tapis épais, arriva jusqu’au bureau du savant. Cendrin tourna la tête avec surprise^ car il était rare qu’on vînt le trouver passé minuit, prit sur le plateau d’argent, que son domestique lui tendait, deqx cartes de visite, se leva brusquement, mettant le chat poir en déroute, et s’écria :
— Pérignon et Herbelin! Mais qu’ils entrentl
Il alla au-devant de ses amis avec une sourde inquiétude, car si le célibataire et noctambule Pérignon venait quelquefois le soir fumer un cigare avec
lui, jamais le rangé et sage Herbelin ne courait les rues à pareille heure. Dès l’entrée il constata le trouble de David, il vit sa physionomie bouleversée, et serrant tendrement son ami dans ses bras, il l’amena près des lampes, l’installa dans un fauteuil, et sans s’occuper du colonel qui lui faisait des signes :
— Qu’est-ce qui t’arrive, mon bon David? dit-il avec sollicitude. Je te vois tout troublé, toi si ferme et si résolu d’ordinaire... Est-ce ton corps qui souffre ou ton esprit? Faut-il te soigner ou te conseiller? Parle ! Tu sais que je suis capable de te comprendre, et que je ferai tout pour te secourir...
A ces affectueuses paroles, Herbelin poussa un gémissement, et fixant sur son ami ses yeux rougis par le désespoir :
— Cendrin, dit-il, je suis bien malheureux!
Cette fois le savant tint compte des gestes et des regards du colonel. Pérignon et lui échangèrent de muettes confidences. Cendrin baissa le front et, soucieux, demeura un instant sçins parler, comme s’il mesurait la portée de ce qu’il allait dire. Puis, tranchant dans le vif, comme un opérateur qui a hâte de débrider une plaie inquiétante :
— Hélas! Tu as donc tout appris?
— Oui, Cendrin, j’ai tout appris. Et je ne comprends pas encore exactement la portée de ce désastre. Pourquoi ai-je été frappé ? L’ai-je mérité? Est-ce une monstrueuse injustice? Tout est trouble en moi, mon jugement s’est obscurci... J'ai besoin de t’entendre me
parler pour retrouver ma raison, savoir ce que je dois faire, et reprendre la force d’exécuter ce que j’aurai résolu. Dès le premier moment, j’ai été comme fou. Î1 m’est venu une rage de frapper... La brute, qui est au fond de tout homme, s’est déchaînée en moi, et, cette malheureuse qui m’a fait tant de mal, sans l’intervention toute fortuite de ma fille, qui est venue naïvement se placer entre elle et ma colère, il y a deux heures, je la tuais I
— L’enfant n’a-t-elle rien soupçonné?
— Rien. Heureusement. Son apparition a suffi pour me rappeler à moi-même... J’ai trouvé des explications à lui donner. Elle n’a pas interprété le silence et la stupeur de sa mère... Elle est rentrée chez elle, et moi, épouvanté de ce que j’avais été sur le point de faire, tremblant d’être repris de ma fureur et de recommencer, je me suis sauvé hors de ma maison, allant d’instinct aux deux seuls êtres en qui j’ai confiance et devant quije puis étaler librement ma douleur, avec la certitude qu’ils saliront me plaindre et essaieront de me consoler.
Il se tut. Pérignon avait allumé un cigare, qu’il fumait nerveusement par bouffées précipitées. Cendrin marchait à pas lents dans son vaste cabinet, la tête penchée sur la poitrine, réfléchissant profondément. Il s’arrêta devant Herbelin, et le regardant avec fermeté comme s’il voulait faire passer en lui un peu de sa force morale :
— Ami, dans les circonstances ordinaires de la vio
LES BATAILLES DE LA VIE
il est aisé de montrer, contre des difficultés médiocres, et que tout le monde rencontre sur son chemin, de la vigueur et du courage. Bien des gens s’enorgueillissent de leur endurance au travail, comme si le travail n’était pas le seul bonheur absolu. Beaucoup d’autres tirent vanité d’avoir supporté avec fermeté les peines inévitables de l’existence, comme s’il n’était pas niais de se croire fort parce qu’on s’est résigné à souffrir ce qu’on ne pouvait pas empêcher. Mais c’est devant les douleurs exceptionnelles qu’on juge les âmes supérieures, les esprits d’élite. C’est à une de ces épreuves-là que tu es soumis, et tu vas pouvoir prouver, sans fausse gloriole, que la grande estime que nous avons pour toi, depuis tant d’années, n’était pas imméritée.
Herbelin hocha la tête, et d’un ton bas :
— Ce que tu me dis là est très vrai, mais ce ne sont que des théories. On se raconte ces choses-là à soi-même quand on est calme et heureux. Belle philosophie à l’usage de ceux qui ne souffrent pas! Mais lorsqu’on est en proie à une de ces tortures pour lesquelles ces réconfortantes maximes sont inventées, on s’aperçoit que le point de vue est changé, qu’on ne juge plus la situation avec le sang-froid d’un moraliste,mais avec la fureur d’un homme outragé. Toute la sagesse apprise disparaît et les instincts naturels de la brute subsistent seuls. Alors on crie, on blasphème, on frappe, parce qu’on n’a pas la vertu d’agir autrement, parce qu’en un mot on n’est qu’un homme.
il!
— Oui, mais il faut tâcher de se mettre au-dessus de Thumanité, parce que rester à son niveau c'est vraiment se contenter de trop peu. Tu conviens toimeine que tu as été et que tu es encore poussé par les pires instincts. Est-ce donc en subissant leur entraînement que tu veux te conduire? Je ne pense pas que tu sois venu nous trouver, Pérignon et moi, qui avons eu jusqu’ici la plus haute idée de ton caractère, afin de nous raconter que tu veux te ravaler au rang des brutes et agir comme un simple impulsif? En somme, qu’est-ce que tu prétends faire? Tu as un projet, si fou qu’il soit. Explique-le.
Herbelin hésita un instant, sa poitrine se souleva, ses yeux vacillèrent, mais la violence de sa colère l’emporta sur la crainte du blâme de son ami, et d’une voix tremblante :
— Je veux me venger! dit-il. Ma première pensée a été de savoir quel était l’homme à qui je devais demander compte de mon malheur, afin de pouvoir le tuer avec sa complice. J’ai questionné Pérignon, qui s’est retranché derrière des scrupules de délicatesse, qui a parlé de cas de conscience, et qui m’a proposé de venir te trouver. J ’ai accepté, et me voilà. Tu sais le nom que je cherche, que ma femme a refusé de me dire, que mon ami me cache et que j’attends de ta sincérité. Aie pitié de moi, ne me force pas à demander à un indifférent, qui se moquera de madétresse,ceque je peux obtenir de ton affection... Enfin, tu vois bien que je suis hors de moi, que je
H2 LES BATAILLES DE LA VIE
souffre, qu’il faut que je rende quelqu’un responsable de ma douleur, et que puisqu’il ne m’a pas été permis de tuer la femme, je dois avoir, au moins, le droit d’essayer de tuer l’amant !
— Et qu’est-ce que ça changera à la situation? dit Cendrin avec animation.
— Cela changera que je serai peut-être odieux, mais que je ne serai pas ridicule.
— Allons donc 1 s’écria le savant, avec un geste de triomphe. Entrons donc carrément dans la vérité î Tu te préoccupes de te relever à tes yeux et aux yeux des autres. Le fond de ta pensée, le voilà : On va rire de moi. Et tu ne veux pas qu’on rie. Tu aimes mieux qu’on pleure. Ah! Pauvre homme, qui, dans un cas si sérieux, obéis à de si mesquines considérations ! Ta vie est en suspens, la vie aussi de celle qui a été jusqu’ici ta compagne, la vie enfin de ta fille. Il dépend de toi que tout l’édifice de ton avenir laborieusement élevé, pendant tant d’années, croule ou se soutienne. Et à quoi penses-tu? A donner satisfaction à l’opinion. Car ce n’est pas autre chose que cela qui te met en mouvement. Suppose qu’il n’y a pas de galerie, que tu es seul en face de toi-même, et immédiatement tes résolutions vont changer : tu essaieras de tirer parti de la situation, pour qu’elle soit aussi peu désastreuse que possible. Et au lieu de songer à tout démolir, tu n’auras qu’une idée, ce sera de tâcher de tout raccommoder. Mais il y a le monde. Un tas d’imbéciles, qui se soucient de toi comme de
leur fantaisie de l’année dernière; une collection de bavards qui potinent stupidement dans les salons et dans les cercles ; une bande de journalistes qui chroniquent, enquêtent, reportent, vivant du scandale, ayant donc intérêt à le faire naître, et à qui tu vas jeter en pâture ton nom respecté, ta vie inattaquable, l’honneur de ta femme et l’avenir de ta fille. Tu as raison, il faut tenir compte du monde. 11 sera si clément, si doux, si bienveillant pour toi! Donnelui satisfaction. Fais du bruit autour de ton malheur, décuples-en la portée en le confiant aux échos de la presse, bats-toi, et ce sera le procès-verbal publié en première page, à moins que tu ne préfères assassiner, et alors ce sera le retentissement de la Cour d’assises. Va, mon ami, on appelle ça se venger. Tu le disais tout à Theure toi-même : Il faut que je me venge! Eh bien, venge-toi! Tu veux sa^ voir le nom de celui que tu dois frapper? Tu as raison. Tu n’as qu’un mot à dire : je vais te le nommer.
Enfoncé dans son fauteuil, Herbelin avait maintenant les yeux fermés. Mais l’agitation de ses mains, le gonflement des veines de son front attestaient la violence du combat qui se livrait en lui. Il ne répondit pas. Alors Pérignon qui avait écouté avec une irritation visible les dernières paroles de Cendrin, jeta son cigare dans la cheminée et dit de sa voix éclatante :
— Permets, cher ami, Herbelin sait combien j’ai
LES BATAILLES DE LA VIE
fait d’efforts pour le calmer. Cependant je ne puis avoir l’air, par mon silence, d’approuver tous les raisonnements auxquels tu viens de te livrer.
Cendrin ne répondit pas. Il dirigea seulement sur son ami un regard si pénétrant et sa physionomie exprima une telle ironie que le colonel ne put se défendre de rougir et de baisser les yeux. Le regard du savant semblait lui fouiller la conscience et sa physionomie semblait dire : Comment, toi, Pérignon, après ce que tu as essayé de faire, tu as l’audace de prendre parti dans la question? Tu donnes ton avis, tu contestes celui des autres, quand tu devrais te tenir coi, en te félicitant de ce que ce n’est pas toi qui te trouves sur la sellette, suborneur d’intention que tu as été, séducteur manqué que« tu es! Cela était si clair que le colonel répondit ingénument à l’objection, qui n’avait été que mentale :
— Cependant, cher ami, dans une question qui en somme n’est pas seulement d’ordre particulier, mais d’ordre général, puisqu’il s’agit de la façon de se conduire vis-à-vis d’un homme qui vous a outragé...
— Parle, Pérignon, dit Cendrin avec une malice froide. Tu m’intéresses au plus haut point. Et les bêtises que tu vas dire auront pour moi deux fois plus de prix...
— Les bêtises? s’écria le colonel, cabré : pourquoi les bêtises?
— Parce que tu vas raisonner en soldat. C’est-àdire avec la souplesse et l’opportunité d’une bonne
LE DROIT DE l’eNFANT.
lame de sabre... Va, parle... Il faut qu’on t’entende... Mon argumentation, sans ta controverse, n’aurait pas toute sa valeur.
— Soit, dit Pérignon d’un air pincé. Je pense que donner à un homme outragé le conseil d’accepter tranquillement son outrage c’est lui rendre un mauvais service. Il est incontestable qu’en l’état de nature le premier mouvement de cet homme serait de se jeter sur son ennemi. Dans l’état de civilisation, le point d’honneur, régularisant les tendances naturelles, l’engage à ne pas supporter le tort qui lui a été fait. Seulement au lieu de l’inciter au meurtre, il lui prescrit le combat loyal. Voilà ce qui est régulier, ce qui est convenable. Mais laisser tranquillement s’en aller celui qu’on a tant de raisons de haïr et sans avoir essayé de lui mettre une bonne balle dans la tête ou trois pouces de fer dans le ventre, cela me semible impossible, et je pense qu’on subit moins dédommagé de l’injure reçue que de la résolution de ne pas s’en venger.
— Parfaitement, c’est bien cela, fit Cendrin. Tu as parlé comme l’Annuaire de l’armée ou comme celui de ton Cercle. Pour vous autres militaires, ou gens du monde, il faut, après tout malheur conjugal, un bon duel, comme après tout mariage un dîner de noces. Et ton duel, qu’est-ce que ça prouve? Que celui qui est vainqueur exécute avantageusement le contre de quarte, ou fait bien mouche, et non point qu’il a raison et que c’est un honnête homme. En
LES BATAILLES DE LA VIE
somme, c’est la continuation, dans un siècle de 1 inières,dune pratique de superstition barbare, c’efet tout bonnement l’antique jugement de Dieu, ausiii bête et aussi inégal. Et si c’est le séducteur qui rejçoit son affaire, voilà un beau triomphe ! Et si c’e^t le mari, voilà un pauvre diable à qui rien n’aura mailqué. Mais cessons d’étudier la question par ce côté vraiment mesquin, et touchons-en le côté large, humanitaire, social. Dans toute- catastrophe du genre de celle qui nous occupe, il n’y a pas qu’un homme, qu’un mari d’atteint, il y a un ménage, une famille; il n’y a pas que des conséquences morales, il y a des conséquences matérielles. Et voilà justement où la théorie du point d’honneur montre toute son insanité. Dans votre emportement qui vous pousse à massacrer les coupables, vous oubliez les innocents, et c’est surtout sur eux que vous frappez. Vous ne voyez que le mari, la femme et l’amant, vous négligez l’enfant ou les enfants et c’est d’eux seulement qu’il conviendrait de s’occuper. Le scandale, que vous allez provoquer, n’est-ce pas eux qu’il va directement éclabousser, eux dont la vie commence quand la \ôtre est aux trois quarts achevée, et qui porteront la peine d’une faute qu’ils n’ont pas commise? Vous vous préoccupez du qu’en-dira-t-on pour vous-mêmes, aveugles que vous êtes. Préoccupez-vous-en donc pour eux, et voyez ce qu’ils peuvent avoir à en souffrir. Les railleries du monde que vou'S craignez ne leur seront pas épargnées et, de la bouche de leurs
compagnons de jeux, ils auront à subir des allusions incomprises d’abord, mais qui se préciseront ensuite et empoisonneront leur pensée. Ils apprendront toutes les horreurs qui avaient échappé à leur innocence. Ils sauront pourquoi une mère, qui passait pour morte, est loin d’eux, bien vivante et quelquefois tapageuse. Ils apprendront pourquoi certains parents ne veulent pas que leurs enfants les fréquentent et à qui ils doivent d’être traités en parias. Et quand il s’agira pour eux de mariage, lorsqu’il faudra obtenir le consentement d’une famille honorable et unie, et qu’il sera nécessaire d’avouer qu’il y a une mère qui court le monde, loin de sa fille, — Dieu sait avec qui, depuis le temps, — quels refus ne pourrat-on pas craindre, quelles ruptures devra-t-on appréhender? Allez, faites à votre guise, battez-vous avec l’amant, chassez la femme, vous avez le divorce à votre disposition. Vous aurez figure de héros dramatique, et chacun dira en parlant de vous : Quel gaillard ! Mais ceux qui vous auront le plus approuvés, se détourneront quand il s’agira d’unir vos filles avec leurs fils. Si quelque prétendant se présente, vous aurez de grandes chances que ce soit un coureur de dot, plus friand d’argent que riche de tendresse et qui rendra votre enfant malheureuse. 4^insi la pauvre innocente, grandie dans la tristesse d’une situation équivoque, vivra dans le souci d’une situation hasardeuse. Et tout cela, parce que vous aurez agi en égoïste et pour parader devant une galerie
LES BATAILLES DE LA VIE
d’imbéciles. C’est à quoi conduit directement le code du point d’honneur, dont notre ami fait si grand cas, et le ciel m’est témoin, si j'étais marié et malheureux, que ce n’est pas à ses absurdes prescriptions que j’aurais recours.
— Tu es un philosophe, grogna Pérignon, et tu es célibataire. Si tu étais marié, je voudrais voir ta philosophie aux prises avec la colère,
— Peut-être serais-je, en effet, aussi déraisonnable qu’un autre, dit Gendrin avec mélancolie. Mais dégagé de toute préoccupation personnelle, envisageant la question de sang-froid, je ne puis juger autrement que je viens de le faire, en toute conscience et toute honnêteté.
Un grand silence s’étendit sur les trois hommes. Pérignon avait rallumé un cigare et le mâchonnait; Cendrin rêvait, emporté, par son imagination, à des conséquences qu’il n’osait pas formuler, les trouvant prématurées; Herbelin s’était calmé, pendant la discussion engagée à cause de lui, et, les yeux toujours clos, paraissait dormir. Au bout d’un instant, comme s’il eût voulu laisser à ses amis le loisir d’exprimer toute leur pensée, il se redressa, s’accouda au bras de son fauteuil, et parlant d’une voix lente :
— Tout ce qu’a dit Pérignon je l’ai ressenti, donc c’est vrai. Tout ce qu’a conseillé Cendrin je l’ai fait. Mais était-ce bien? Fort de sa conviction, j’ose maintenant l’affirmer : oui, c’était bien. Il y a deux heures,
j’ai songé à assassiner comme une brute, puis à tuer comme un homme civilisé, et il a suffi de l’appari-; tion de ma fille pour arrêter ma main levée, changer: mes résolutions et me ramener à ce que je crois être le devoir. En sortant de ma maison, je doutais encore et ma colère taxait ma raison de lâcheté. C’est dans ce désordre de mon esprit que je suis venu vous trouver, vous mes deux amis, pour vous demander conseil. En entrant chez toi, Cendrin, je t’ai avoué que tout était obscur en moi-meme et je t’ai prié de m’éclairer. Tu l’as fait. Et tes paroles ont été la confirmation de mon jugement. Tu as raison : dans le désarroi de ma vie, après l’anéantissement de mon bonheur et la ruine de mes espérances, il ne me reste plus qu’à penser à ma fille. C’est sur elle que doit se porter tout mon effort, et si je puis, au prix des plus grands sacrifices, sauvegarder son bonheur, j’avoue que je serai assez payé. Toute ma volonté va donc désormais tendre vers ce but. Tu m’offrais, tout à l’heure, de me nommer celui qui a contribué à me faire tant de mal. Maintenant c’est inutile, je ne veux même plus le connaître. Merci e'. adieu!
Il était debout. Il tendit la main à ses amis, et, sans un mot de plus, il ouvrit la porte du cabinet et sortit. Pérignon et Cendrin entendirent la porte de Thôtel se refermer et, dans la solitude de la rue, le pas d’Herbelin qui frappait l’asphalte du trottoir.
— C’est égal, marmotta Pérignon rageusement,
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à sa place j'aurais voulu essayer de casser un peu la jolie tête du petit Gondottier.
— Il n’y a pas besoin d’un honnête homme pour ça, dit Gendrin avec tranquillité : un de ces jours quelque coquin s’en chargera.
Dans son boudoir, en élégant costume du matin, M. de G;)ndottier causait avec le gros Bowel, l’entraîneur du baron de Rheinsfeld. Assis sur un petit canapé, les jambes croisées, fumant une cigarette de tabac d’Orient, le jeune homme écoutait attentivement les explications que lui donnait le directeur de l’écurie. Elles roulaient, dans un jargon demifrançais demi-anglais compliqué de termes spéciaux, sur la condition des chevaux confiés à ses soins. Il ne paraissait pas satisfait, master Bowel, le marquis non plus. Et la conférence du professionnel ne convertissait pas beaucoup l’amateur, car, au plus beau moment du discours, Daniel jeta sa cigarette dans un large plateau de cuivre et dit en interrompant net la démonstration :
— Bowel, vous vous moquez de moi. Vous n’êtes pas si b-ête que vous voulez en avoir l’air. Et de deux choses l’une : ou vous n’êtes plus en forme, ou vous
LES BATAILLES DE LA VIE
VOUS entendez avec Hastings pour fourrer le baron dedans. Dans l’un et l’autre cas, il faut vous renvoyer dans votre chère patrie. Là, vous pourrez laisser les jockeys tirer les chevaux, sans avoir l’air de vous en apercevoir... Mais ici ce n’est plus possible !
— Mais, Monsieur le Marquis, s’écria le gros homme, par quoi fauWl vous jurer?...
— Ne jurez pas, vous confirmeriez tous mes soupçons !... Écoutez, je veux bien encore une fois oublier tous vos tours passés et vous laisser continuer votre travail. Mais je vous donne ma parole que si un seul de vos chevaux ne court pas droit, une heure après vous ne serez plus au service du baron. Vous avez une situation magnifique, vous gagnez plus d’argent que vous n’êtes gros, ce qui n’est pas peu dire : ne vous laissez pas aller à des filouteries dégoûtantes. Votre patron se laisse gruger, mais au moins faites arriver ses couleurs... Dimanche dernier, il a été furieux... Il comptait sur un succès . . . 11 l’avait annoncé au club . . . On avait ponté beaucoup, dans son entourage, sur le cheval...
L’ombre d’un sourire passa sur le visage de l’entraîneur, et ce fut tellement railleur que le marquis s’arrêta pour déclarer :
— Pas moi, master Bowel... Tous les amis du baron, excepté moi ! J’avais flairé votre canaillerie... Je n’ai rien voulu dire, parce que c’eût été faire trop de peine au baron et trop de tort à l’écurie... Mais moi, j’étais sur Rayon-d’Or.
La physionomie de l’Anglais devint grave, presque solennelle, et se courbant avec déférence :
— Monsieur le Marquis est notre maître à tous, ditil. Oserai-je demander à Monsieur le Marquis par qu il a eu le renseignement sur Rayon-d’Or?...
— Par personne, master Bowel. Je me méfie des tuyaux et je ne m’en rapporte qu’à moi-même.
Cette fois l’entraîneur demeura incrédule. Mais il était à bout de résistance, il capitula :
— Je remercie Monsieur le Marquis de sa bienveillance... J’assure à Monsieur le Marquis qu’il sera satisfait de moi... Quant à Hastings, il sera remplacé.
— Gardez-vous-en bien, s'écria vivement Daniel : vous ne trouveriez pas mieux. Seulement, donnezlui des ordres. Vous savez bien qu’il n’a jamais fait que ce que vous avez voulu.
— Monsieur le Marquis sera obéi.
— C’est bien, j'arrangerai votre affaire avec le baron...
Comme le gros homme faisait un mouvement de sortie, le valet de chambre de M. de Condottier entra et dit, avec un air d’inquiétude, qu’une dame demandait à parler à M. le Marquis. Daniel d’un coup d’œil interrogea le serviteur, qui aux muettes questions de son maître répondit par un signe affirmatif.
— Vous pouvez vous retirer, Bowel, dit Condottier.
Et s’adressant à son domestique :
— Ouest dans le petit salon?
LES BATAILLES DE LA VIE
— Oui, Monsieur le Marquis.
Laissant l’entraîneur sortir sous la conduite du valet de chambre, Daniel, très intrigué, traversa sa chambre et entra dans le petit salon. Vêtue de noir, encore voilée, une femme était assise qui se leva à l’arrivée du jeune homme, vint à lui avec une hâte familière et parlant d’une voix brève :
— Dieu merci, Daniel, je vous trouve!
— Comment, c’est vous, ma chère ? demanda le marquis galamment empressé, en attirant à lui la visiteuse et en essayant de l’embrasser à travers la dentelle.
Mais elle le repoussa doucement, et retirant avec brusquerie sa voilette sous laquelle apparut le beau visage de M"^® Herbelin :
— J’étouffe! dit-elle.
— Que vous arrive-t-il?
— Tout ce que je pouvais redouter de plus grave. Vous savez qu’hier vous m’avez remis une lettre que je vous avais adressée par mégarde et qui était destinée à mon mari... Vous avez vu mon trouble et mon souci... Vous m’avez demandé en riant si j’avais été assez étourdie pour envoyer la vôtre à mon mari... Vous ne saviez pas si bien dire... C’est lui qui a reçu le billet que je vous écrivais, et il me l’a rapporté hier soir...
Le marquis devint très sérieux et garda le silence. Il réfléchissait.
— Je n’ai pas besoin de vous décrire la scène qui
a eu lieu entre lui et moi... Voyez les marques que j’en porte...
Elle écarta le haut collet de son vêtement, et, sur son cou blanc et rond, montra à Daniel les larges traces noirâtres qu’y avaient imprimées les mains furieuses d’Herbelin.
— Il a osé? s’écria Condottier.
Un éclair brilla dans les yeux du jeune homme. Il pâlit un peu, et serrant Louise plus étroitement, d’un mouvement tendre, il posa ses lèvres sur cette chair meurtrie à cause de lui. Les larmes, à cette preuve de tendresse, gagnèrent Louise, et détendue, comme brisée, elle se laissa tomber dans un fauteuil. Elle balbutia :
— C’est par miracle qu’il ne m’a pas tuée.
Elle ne raconta pas l’entrée si opportune de sa fille. Une dernière pudeur l’empêcha de parler de cette enfant devant son amant.
— Il paiera cher ses violences, dit le marquis avec un geste hautain. Vous êtes mienne et je ne supporterai pas qu’il vous martyrise...
— Je vous remercie, Daniel, interrompit doucement Louise, mais ce n’est pas contre sa colère que je dois me prémunir. Si j’ai survécu à ce terrible danger de la première rencontre, je n’ai plus rien à craindre maintenant... Mais mon mari, calme et réfléchi, me semble mille fois plus redoutable qu’exaspéré et menaçant.
— Que peut-il donc faire?
LES BATAILLES DE LA VIE
— Nous séparer.
En prononçant ces paroles, M*®® Herbelin fixait sur Daniel des yeux pleins d’angoisse. Elle avait préparé cette déclaration comme une épreuve décisive qui devait lui faire juger celui qu’elle aimait. Pendant l’horrible nuit qui avait suivi le retour de son mari, elle avait, avec un sang-froid terrible^ agité dans sa pensée les diverses solutions que David pouvait vouloir donner à leur situation. De toutes, une seule lui paraissait insupportable : la nécessité de renoncer à Daniel. Et c’était celle-là, justement, qui découlait avec une implacable logique de l’attitude finale de son mari. Lui, sacrifiant sa vengeance à la sécurité morale de sa fille, elle ne pouvait point ne pas sacrifier son amour. Autant valait lui demander, lui prendre sa vie. Et c’était l’impression même, éprouvée par Daniel à ces mots <( nous séparer » qui lui permettrait de voir s’il tenait à elle autant qu’elle tenait à lui. Il n’hésita pas, et avec une vivacité qui ranima la pauvre femme si inquiète :
— Je l’en défie!
Il parut réfléchir un instant, puis il dit plus posément, quoique avec une nuance d’irritation dans le ton :
— D’ailleurs, comment s’y prendrait-il?
— Il peut m’emmener loin de Paris.
— Vous ne le suivrez pas. Une femme comme vous n’est pas faite pour s’enterrer en province.
Elle hocha pensivement la tête.
— Je suis faite pour vous adorer, Daniel, et voilà tout. Le reste compte peu pour moi. Si j’étais sûre de vous voir, comme par le passé, je m’en irais n’importe où, sans regrets. Ce n’est pas le monde et Paris qui me plaisent, c’est que vous y vivez et que je vous y retrouve.
— Mais s’il vous emmène, ce ne pourra jamais être qu’à la Neuville. J’irai à Montivilliers.
Elle le regarda tristement.
— Vous n’y resteriez pas longtemps seul, sans vous ennuyer cruellement, et vous ne résisteriez pas au désir de reprendre vos habitudes.
— Vous me croyez très léger, Louise, mais vous vous trompez. En tous cas, croyez que je suis prêt à bien des efforts pour vous plaire.
— Même à des sacrifices ? demanda-t-elle, avec une physionomie qu’elle s’efforcait de faire souriante.
— Assurément. Mais laissez-moi vous dire que le moment n’est pas venu de prendre des dispositions pour être heureux. Il faut d’abord songer à vivre. Si votre mari a renoncé à se venger sur vous, il est à supposer qu’il n’aura pas renoncé à se venger sur moi. Je dois me tenir à sa disposition, et qui sait ce qui peut résulter d’une rencontre avec lui ?
— Oh ! Je sais que vous êtes brave. Mais je n’aurai à trembler ni pour vous ni pour lui. Car il ne sait rien de vous... Il ignore jusqu’à votre nom...
Un nuage passa sur le front de Daniel, comme une impression d’ennui , à la pensée qu’il était si
^28 LES BATAILLES DE LA VIE
mystérieux, pour Herbelin, qu’il en paraissait caché.
— Soyez tranquille, reprit-il avec un sourire : un de ses amis se chargera bien de lui ouvrir les yeux... On a toujours un ami pour ces besognes-là... D’ailleurs, peu importe ! Il n’arrivera que ce qui doit arriver. Mais tant que je serai là, soyez assurée que vous pourrez compter sur moi.
C’était la parole décisive qu’elle attendait. Elle eut un rayon de joie qui anima son beau visage assombri par l’inquiétude. Elle tendit à Gondottier une main qu’il porta à ses lèvres. Elle se leva et remit sa voilette. Galamment il lui dit :
— Vous partez déjà ?
— Je n’ai pu m’échapper que pour un instant. Songez à la gravité des circonstances et jugez combien il importe que je prenne des ménagements. Je suis, à cette heure, littéralement à la merci de mon mari.
— Allez, allez, ma chère, dit-il avec une grâce attendrie. Je me ferais scrupule de compliquer votre situation. Il m’est déjà assez pénible de ne pouvoir rien pour l’améliorer.
— Vous êtes bon, dit-elle, dans ses bras, la tête sur son épaule et les yeux pleins de larmes.
Elle le pressa fiévreusement contre elle et dit d’une voix qui se brisait :
— Daniel, si c’était pourtant la dernière fois que nous nous voyons ?
— Folle ! A quoi pensez-vous là ? Quelle force autre que notre volonté pourrait contraindre notre amour?
Êtes-vous disposée à vous détourner de moi ? Non ! Eh bien ! Plus d’inquiétudes. Je suis très vivant, et, si je suis bien résolu à ne pas tuer M. Herbelin, je suis bien décidé aussi à ne pas me laisser tuer par lui. Alors? Reprenez du courage, de la lucidité, car, chère amie, il ne s’agit pas défaire du sentiment dans les arrangements qui peuvent vous, être proposés. Vous n’êtes point sotte, sachez voir clair dans ce qui va se passer entre votre mari et vous.
Elle le regardait avec un peu de surprise, à cette recommandation qu’il lui adressait, au moment où elle partait, comme s’il voulait que dans son souvenir, par-dessus les protestations de tendresse, ce fût la pensée d’intérêt qui dominât. Mais il était si beau, si jeune, si souriant, qu’elle n’eut pas le soupçon qu’il pût se préoccuper d’autre chose que de son bonheur. Et elle mit cette prudence sur le compte de l’amour.
Elle le ressaisit dans l’antichambre, tant elle avait de peine à se séparer de lui, et lui donna un dernier baiser, puis, étouffant ses soupirs, elle sortit et disparut rapidement dans l’escalier. Lui, à pas lents rentra dans son fumoir. Il se rassit sur le canapé d’où il écoutait les explications du gros Bowel, alluma une cigarette et se mit à réfléchir.
L’accident qui troublait ses relations avec Herbelin le laissait très calme, en ce qui touchait à sa responsabilité personnelle. Ce ne pouvait être qu’une affaire de plus, et pour lui, professionnel du terrain,
LES BATAILLES DE LA VIE
ce n’était rien. Il ne voyait pas un grand danger à croiser l’épée avec un industriel comme M. Herbelin, et quant au pistolet, si son adversaire avait l’imprudence de le choisir, ce serait à ses risques et périls, car cette arme de maladroit ne lui laisserait pas le loisir de faire le généreux : il lui faudrait tirer vite et juste. Il ne pensait donc pas à ce qui pouvait lui arriver, à lui. Mais il pensait beaucoup à ce qui pouvait arriver à Herbelin.
Il n’avait jamais eu de maîtresse plus charmante. Tout en elle flattait le raffinement de ses goûts. Il lui avait donné la suprême recherche d’élégance sur laquelle l’amour ne se blase jamais. Elle était belle h souhait et passionnée à miracle. Riche et fastueuse, elle s’offrait à lui enveloppée d’une atmosphère de luxe indispensable. Il ne la voyait intimement que chez lui, ce qui lui donnait une liberté complète. C’était donc la femme idéale. Cet état de perfection allait-il être sérieusement altéré par la crise qui se produisait? Et dans quelle mesure?
Il pensa : Pauvre Louise, elle était bouleversée. Il eût été affreux de ne pas lui redonner un peu de courage. Mais si cet Herbelin devient gênant, il faudra, si pénible que cela soit, prendre le parti de nous séparer. A moins que ce ne soit elle qui se sépare de lui, auquel cas tout peut s’arranger à ma satisfaction. Il a une très grosse fortune, cet animal, c’est de notoriété publique. En se mariant il n’avait rien. Tout doit donc être commun entre elle et lui. La moitié
LE DROIT DE l’eNFANT.
de ce que lui prêtent les gens bien informés constituera à sa femme une très belle aisance. Libre, riche et jolie, M"™® Herbelin a, devant elle, dix ans de vie délicieuse à laquelle je participerai. — Sur cette conclusion qui le satisfaisait, Daniel sonna son valet de chambre, et s’habilla pour aller déjeuner avec Rheinsfeld.
Rentré chez lui k trois heures du matin, David s’était couché pour ne pas trahir aux yeux de ses domestiques le bouleversement de son esprit. Puisqu’il devait continuer k vivre, il fallait que ce fût d’une façon conforme k ses habitudes. Dans son lit il ne put dormir, et^ les yeux ouverts, rêva à sa douloureuse aventure. L’aube le surprit sans qu’il eût un instant cédé au sommeil. Il était cependant écrasé de fatigue, mais au corps rompu la pensée robuste commandait.
Il se leva, et, comme sept heures sonnaient, il passa dans son cabinet. Le courrier de la veille attendait sur la table. Il sonna, ainsi que chaque jour, et se fît apporter du thé. Il mangea pour reprendre des forces et pour que son estomac vide n’influençàt pas son cerveau. Et avec une puissance de volonté surhumaine, pour attendre l’instant où il avait décidé qu’il verrait sa femme, il se mit k décacheter ses lettres, à les annoter, à travailler comme de coutume. A dix heures il sonna de nouveau, pour son secrétaire, auquel il remit la correspondance. Gela fait, il envoya demander si Madame était chez elle.
Il lui fut répondu que Madame venait de sortir,
LES BATAILLES DE LA VIE
en disant qu'elle serait rentrée à onze heures. Un pli creusa son front. Il pensa : Elle est allée chez son amant, pour se concerter avec lui. Une grande mélancolie glaça son cœur. Quelle misère d’avoir perdu toute confiance, d’être obligé de suspecter tous les actes, de se défier de toutes les pensées, d’être isolé, dans sa propre maison, ainsi qu'un ennemi en territoire étranger! Oh! la dure nécessité, et comme il aurait de la peine à s’y plier, lui qui ne savait rien cacher de ce qu’il espérait ni de ce qu’il craignait, trouvant dans la confidence Une augmentation de sa joie ou un adoucissement à sa peine. Et il lui faudrait se faire froid, sec, dur, couper court à toute expansion, sous peine de déchoir à ses propres yeux et de se livrer à celle qui ne devait plus compter dans sa vie, après l’avoir dirigée à son gré.
Le pourrait-il? Il en doutait par instants, et, repris de son désespoir des premières heures, il tombait dans un tel découragement qu’il se demandait s’il ne vaudrait pas mieux ne plus vivre que de vivre ainsi. Alors l’image douce et éplorée de Cécile venait devant ses yeux, et repris par l’engrenage implacable de son destin, il comprenait qu’il ne s’appartenait pas, qu’il ne pouvait pas disposer de lui, et qu’avant de songer à son repos il avait à assurer le bonheur de sa fille. 11 retrouvait un peu de calme, s’excitait au courage, mais si résolu qu’il se sentît dans les meilleurs moments, il n’en était pas moins horriblement malheureux .
A onze heures, la porte d’entrée se referma, et, caché derrière un rideau, Herbelin vit rentrer Louise. Habillée de noir, masquée d’un voile épais, l’allure paisible, elle semblait habituée à ces sorties furtives. Tant de tranquillité, révélant une pratique courante, ralluma la colère d’Herbelin, et c’est le cœur bondissant qu’il se dirigea vers les appartements de sa femme. Il entra dans le petit salon, et, assise près de sa table à ouvrage, comme la veille quand il était arrivé, il l’aperçut. Elle l’attendait, car elle se leva vivement à sa vue, et, pour se donner une contenance, s’appuya fortement au meuble. Il put voir qu’elle tremblait, mais son visage avait le même air de fierté. Il s’approcha, et, lui faisant signe qu’elle se rassît, il alla s’adosser à la cheminée, et, s’efforçant de parler lentement pour dominer l’émotion qui l’étouffait :
— L’explication que j’ai eue, hier soir, avec vous m’a paru incomplète, car, si je vous ai indiqué en bloc quelles sont mes intentions, je ne vous ai pas demandé quelles sont les vôtres. Peut-être pourraisje vouloir vous imposer un plan de conduite. Mais, outre qu’il me paraît douteux que j’obtienne devons ce qu’il ne vous plaira pas de faire, je prétends ne vous contraindre que sur un seul point. Mais, sur ce point-là, je serai intraitable, je vous en préviens. Je m’expliquerai tout à l’heure. Je veux d’abord régler d’autres conditions, et surtout vous adresser quelques questions : vous convient-il de me répondre?
LES BATAILLES DE LA VIE
Elle dit avec un calme terrible et d’une voix glacée :
— Interrogez.
— Ai-je jamais eu aucun tort envers vous?
— Jamais aucun.
— Vous ai-je contrariée dans vos goûts, dans vos aspirations, dans vos fantaisies même?
— Non.
— N’ai-je pas, autant qu’il était en moi, fait tout pour vous donner le bonheur que vous pouviez désirer?
— Oui.
— N’avez-vous pas eu auprès de vous, depuis seize ans, une enfant qui aurait dû prendre, dans votre cœur, toute la place que mon peu de mérite, sans doute, laissait inoccupée?
Cette fois, Louise ne répondit pas. Ses lèvres frémirent, elle étouffa un sanglot et des larmes brillèrent dans ses yeux. Était-ce sa maternité qui se réveillait et lui faisait honte, ou bien était-elle touchée de l’humilité de l’homme qu’elle avait si durement traité?
Il poursuivit :
— J’interprète votre silence comme un aveu. Eh bieni Traitée comme vous l’avez été par votre mari, aimée comme vous l’avez été par votre fille, que vous manquait-il donc et qu’êtes-vous allée chercher au dehors?
Elle se tut, comme oppressée.
Il reprit avec plus d’autorité :
— Oh! répondez, et nettement. Je veux savoir ce
que vous êtes. J’ai, depuis hier, découvert en vous une autre femme. Je prétends m’éclairer sur son compte. Vous me paraissez avoir, à défaut d’honnêteté, conservé de la franchise. Dites tout. Je ne crois pas que ce soit la pudeur qui vous arrête. Plus forte que mon affection, que la tendresse de votre fille et que le respect de vous-même, quelle folie vous a donc entraînée à tout sacrifier?
Une rougeur monta au front de Louise, ses yeux s’enflammèrent, et, emportée par une sorte d’exaltation, elle dit :
— Ce que j’ignorais jusque-là, ce qui est plus puissant que le devoir, que la foi, que la mort même, ce qui seul compte dans la vie : l’amour!
Une douleur affreuse déchira le cœur de David, mais il demeura sans colère devant cette femme qu’il avait aimée si passionnément et à qui il n’avait su faire partager aucune de ses ivresses. Il maudit l’injustice de la nature qui, pour le malheur de la race humaine, n’a pas lié inséparablement l’amour à la possession, permettant à la femme d’être épouse, d’ètre mère, sans avoir connu le bonheur. Et quoique cette folie, qui poussait Louise à avouer son crime avec ce cynisme révoltant, lui fût une atroce torture, il était assez maître de lui, assez généreux, pour la juger moins coupable. Peut-être était-ce qu’il l’aimait tant encore, malgré ses fautes, qu’il voulait essayer de l’innocenter. Il reprit :
— Voulez-vous donc, par là, me faire entendre que
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votre conduite ne changera pas et que vous avez Tintention de tout subordonner, dans l’avenir, à vos nouveaux sentiments?
Elle garda le silence, comme si relTort qu’elle avait fait pour se confesser si hardiment avait épuisé toute son énergie. Ce fut lui qui continua :
— Vous devez comprendre que si je m’explique avec vous aussi froidement, c’est que je prétends, en échange de ma modération, obtenir de vous des concessions décisives. Vous ne me jugez pas, j’imagine, un mari complaisant, et vous sentez bien que si, dans l’intérêt unique de notre fille, je cherche à empêcher un scandale, même au prix de mes droits les plus légitimes, j’exige que vous me donniez des garanties pour le présent et pour l’avenir.
— Quelles garanties?
La bouche de David se crispa, comme si les mots qu’il avait à prononcer lui soulevaient le cœur :
— Une rupture définitive entre vous et...
Il n’eut pas la force de dire : Et votre amant. Il était à bout de courage, le désespoir le ressaisissait à se débattre ainsi en pleine infamie, lui si probe et si loyal. Il fut pris d’un grand frisson et ferma les yeux pour s’isoler de toutes ces horreurs. Et, au travers des bourdonnements qui lui emplissaient les oreilles, il entendit sa femme qui prononçait ces effroyables paroles :
— A quoi bon prendre un engagement que je ne suis pas sûre de pouvoir tenir? Je ne dépends plus de
moi-même. Au premier signe, au premier appel, je partirais.
Les paupières de David se relevèrent. Il redressa sa taille courbée. Toute son honnêteté lui flamba dans le regard, et, levant lé bras du côté de la porte, il s’écria :
— Partez donc tout de suite, alors !
Docile, elle se mit en marche, le front baissé, telle qu’une hypnotisée obéissant à une volonté plus forte que la sienne. David lui dit, emporté par une dernière pitié :
— Louise, faites attention que c’est la maison de votre mari, de votre fille, que vous quittez, pour aller dans la maison d’un étranger...
Elle ne répondit pas, mais elle s’arrêta, tant il suffisait, à cette phase décisive de sa vie, d’une faible pression opérée sur sa pensée vacillante pour la faire hésiter. 11 poursuivit :
— Je dois vous éclairer complètement, avant que vous me quittiez pour toujours : vous n’avez aucune fortune. Votre père, qui se défiait de moi, vous a mariée séparée de biens... Votre petite dot et son héritage, c’est tout ce que vous aurez, si vous abandonnez votre fille... Réfléchissez une minute seulement, avant de faire de si grands sacrifices matériels à un homme dont vous ignorez les intentions...
Acette insinuation, qui lui traversa la pensée, aigue et rapide comme une flèche, Herbelin bondit et se tournant vers son mari, elle cria d’une voix âpre :
i38 LES BATAILLES DE LA VIE.
— Que prétendez-vous dire?
David sentit qu’il reprenait un peu d’avantage, et se faisant de glace pour en profiter :
— Simplement ceci : que la plupart des hommes sont très friands des femmes riches qui les flattent dans leur vanité et dans leur égoïsme, mais beaucoup pioins empressés auprès des femmes pauvres qui ne leur offrent aucun avantage et même souvent leur procurent des embarras. Le plaisir s’accommode mal d’un foyer triste et d’un cadre mesquin. Et la prompte conséquence du mécontentement d’un viveur déçu, c’est l’abandon. Louise, croyez-moi, vous courez audevant de la désillusion, vous serez malheureuse...
Elle l’interrompit avec emportement :
— Eh bien ! Vous serez vengé !
— Ce n’est pas cela que je veux.
— Et quoi donc?
Il joignit les mains, suppliant :
— Je veux défendre ma fille et vous sauver vousmême. Je ne parle pas de moi, je ne me compte plus. Par grâce, écoutez-moi : vous vous perdez et vous sacrifiez votre enfant. Que deviendra-t-elle, sa mère étant partie, Dieu sait où? Gomment lui annoncer cette horrible chose que vous l’avez abandonnée? Comment lui expliquer pourquoi, et pour qui? Son cœur sera déchiré et sa pensée salie. Je vous en supplie, ne consommez pas ce crime. Sur l’honneur, je j uge que votre première faute n’est rien auprès de celle que vous voulez commettre. Une femme peut tromper
son mari, c’est infâme, mais cela se comprend î Tandis qu’une mère abandonner sa fille, c’est contre nature, c’est impossible, cela dépasse la raison! Je vous traiterai comme une femme sans reproche, si vous restez. Votre fille! Votre fille! Voilà à qui il faut penser et non au misérable qui vous a troublé l’esprit et dont je vois dans vos yeux, en ce moment, l’influence pernicieuse. Allons, un peu de courage et de dignité. Vous vous jetteriez à la tête d’un homme, comme cela? Mais d’abord, savez-vous s’il vous accueillera? Vous serez à sa charge, folle que vous êtes!... Allez, je connais bien le cœur humain : il ne sera pas long à avoir assez de vous !
Il l’avait blessée, elle dit froidement :
— C’est ce que je verrai.
David eut alors un mouvement de fureur, en la trouvant si dure, si ombrageuse, si rebelle. Il courut à elle, la saisit par le bras, et la rejetant jusqu’au milieu de la pièce :
— Ah ! Misérable ! Il vaut mieux, décidément, que je te tue ! Car tu vas nous déshonorer tous !
Ils se regardèrent un instant, face à face, soufflant la colère et la haine. Pendant dix secondes, Louise se crut perdue, puis elle vit la résolution terrible qui tendait les muscles de David fléchir et décroître. Il se détourna d’elle et dit :
— Tenez, allez-vous-en. Vous serez plus cruellement punie ainsi ! Et, au moins, ce ne sera pas par moi !
Elle passa devant lui, ouvrit la porte et entra dans sa chambre. Il l’entendit, avec une horrible angoisse, ouvrir des tiroirs pour prendre sans doute quelques objets personnels, puis sortir dans le vestibule. Un instant après, la porte de la rue se ferma lourdement. Mme Herbelin venait de quitter ^son mari, sa fille, sa maison, tout, pour aller retrouver son amant.
David resta un moment immobile, écoutant le silence. Il lui sembla qu’une partie de lui-même se détachait et qu’il était brusquement paralysé. Il regarda autour de lui, il vit que c’était le même salon où il avait l’habitude de vivre. Mais un changement terrible s’y était produit qui le rendait presque méconnaissable. Celle qui l’animait de sa présence ne s’y trouvait plus.
Il se dit : Je rêve, il est impossible que ce soit définitif. Elle va rentrer. Elle réfléchira. Son esprit se calmera, et les avantages de la conciliation que je lui ai proposée lui apparaîtront si clairement qu’elle ne persistera pas dans sa résolution mauvaise. Elle a un caractère altier, j’ai peut-être eu tort de la traiter si rudement. Mon Dieu ! Malheureux comme je le suis, que m’importait de lui dire des duretés? J’aurais dû la ménager davantage. Je lui ai rendu le retour trop difficile; il fallait lui ouvrir la porte plus grande et ne pas tant l’humilier. Si elle allait ne pas revenir? Si ce misérable, qui l’a entraînée au mal, avait projeté de nous la prendre et de la garder? Insensé que je suis, avec mes belles théories dédai-
gneuses 1 Je ne sais même pas qui il est, où je dois aller pour le trouver. Gendrin me le nommait, si j’avais voulu, hier soir. Et, par bravade d’esprit fort, je n’ai pas insisté pour le connaître.
Par un singulier revirement, les idées émises par son ami se présentèrent à sa mémoire, en un instant, et il les put comparer à celles qu’il avait développées devant Louise pendant l’heure qui s’achevait. C’étaient identiquement les mêmes, toutes de mansuétude et de pardon pour la mère, afin de sauver l’enfant de l’abandon. Elles avaient eu un admirable résultat et obtenu un brillant succès, ces'doctrines! Sa femme ne lui avait rien accordé de ce qu’il demandait et elle avait conçu pour lui, sans doute, en le voyant si modéré, un irrémédiable mépris. Oui, elle aurait haï, mais respecté peut-être, un mari implacable et brutal. Mais un pauvre homme joignant les mains et marmottant des supplications, il n’y avait qu’à en rire! C’était Dandin. Et il aurait fallu être Othello.
Il eut un accès de fureur; il pensa : Je suis grotesque avec mon indulgence. Je devais tout tuer : l’amant et la maîtresse. Au moins le sang couvrait la souillure. Il se figura Louise arrivée chez celui qu’elle courait rejoindre, et, dans ses bras, racontant le dénouement de l’aventure et raillant ce mari débonnaire qui lui avait ouvert la porte pour qu’elle pût plus commodément partir. Il grinça des dents, cria dans la solitude de ce salon où il endurait sa douloureuse agonie morale. Il se dit des injures à
LES BATAILLES DE LA VIE
lui-même, puis, soudainement, dans la nuit qui entourait ses pensées, une clarté se fit et l’angélique figure de sa fille apparut. Elle lui souriait doucement, s’approchant de lui, et il lui sembla qu’elle murmurait à son oreille : Non, tu n’as pas eu tort d’être indulgent, puisque c’est pour l’amour de moi que tu t’es conduit ainsi. Non, tu n’as pas été grotesque, tu as été sublime, pauvre père qui n’as eu devant les yeux, à l’heure la plus trouble de ta vie, que l’intérêt de ton enfant. Sois en paix avec toi-même. Et si nous sommes assez malheureux pour être abandonnés par celle qui aurait dû vivre entre nous deux, eh bien! nous nous serrerons plus étroitement, l'un près de l’autre, pour combler le vide de son absence. Tu m’aimeras pour toi et pour elle, et je te vénérerai parce qu’à cause de moi tu as eu la générosité de vouloir lui pardonner.
A cette vision consolante de ce que pouvait lui réserver l’avenir, David sentit s’évanouir toute sa colère. Une certitude nouvelle d’avoir agi comme il le devait s’imposa à lui. Il respira longuement, ainsi qu’au sortir d’un horrible cauchemar et accablé de tristesse, mais calme, il eut la force de penser à prendre les mesures pour cacher, au moins pendant un jour, le départ de sa femme. Avant tout il fallait trouver un prétexte à donner à sa fille. Il se dirigea vers l’appartement de Cécile. Il voulut prendre l’initiative d’une explication, craignant de montrer du trouble si sa fille le questionnait à l’improviste.
Il suivit un couloir et gagna le cabinet d’études où à cette heure-là, chaque matin, Cécile travaillait avec son institutrice. Il ouvrit la porte, et, penchée sur sa table, la jeune fille se montra à lui, écrivant avec attention, pendant que près de la fenêtre Pellegrin brodait au métier. En apercevant son père, Cécile s’était levée joyeusement et lui avait sauté au cou :
— Comme tu es gentil de venir me voir! dit-elle. Tu as joliment bien fait. Je suis dans un devoir de botanique dont je ne peux pas sortir... Toi qui sais tout, dis-moi donc ce que c’est an juste que le système de Candolle?...
Herbelin sourit et doucement :
— C’est le système dit des descendances... C’est un mode de classification un peu ancien. Il y a le système de Hooker et Bentham qui est beaucoup plus moderne... Mais je n’ai pas le temps de t’expliquer tout ça... Ce soir, si tu veux... Je venais simplement te dire que ta mère est sortie, dès le matin, et qu’elle ne rentrera peut-être même pas pour dîner. . . Elle est retenue par sa grande vente de charité... Et, comme on vend le soir... elle restera sans doute avec les dames patronnesses...
— Comment, toute la journée ? demanda tristement Cécile... Mais toi, tu ne m’abandonneras pas?
— Non, chère petite, dit le père, dont la voix trembla un peu. Tu peux compter sur moi, aujourd’hui comme toujours.
LES BATAILLES DE LA VIE
— Alors c’est bien. Et tu m’expliqueras Gandolle?
— Oui, Gandolle, et Jussieu, et Linné.
Elle l’embrassa tendrement. Il lui rendit ses baisers avec une effusion nerveuse, et, sentant qu’il allait pleurer, il se sauva.
Sortie de sa maison^ Herbelin avait marché dans la rue devant elle. Un petit sac de cuir rouge, qu’elle portait à la main, contenait ses bijoux et l’argent qu’elle possédait. Elle avait pensé à s’assurer ces ressources. Sous un très petit volume, c’était une très grosse valeur. De quoi vivre, certainement pendant deux ans, sans se priver de rien et sans être à la charge de personne. Arrivée à la place d’Eylau, elle réfléchit qu’elle ne pouvait s’en aller ainsi à pied, sans risquer d’être rencontrée, abordée, questionnée peut-être par quelque connaissance. G’était l’heure du retour de la promenade matinale au Bois. Elle avisa la place de fiacres, monta dans une voiture et se fit conduire à l’Hôtel Gontinental. Dans ce vaste caravansérail, desservi par tant de couloirs, d’escaliers, d’ascenseurs, elle pensa qu’elle serait bien cachée en attendant qu’elle prît des arrangements définitifs. Elle descendit rue de Gastiglione, paya son cocher, entra dans l’hôtel par la rue de Rivoli, avec la tranquille allure d’une personne qui vient rendre une visite, gagna le bureau du gérant et demanda un appartement.
— Mes bagages arriveront dans la journée, ditelle. Je n’ai que mes bijoux et des valeurs avec moi...
Je vous prie même de me les garder dans votre caisse...
Dans son sac elle prit quelqiies billets de banque, et, comme le gérant lui présentait le livre des voyageurs, elle écrivit : M""® Lebarbier, de Lyon. Elle suivit un maître d’hôtel chargé de lui montrer les appartements disponibles, et se décida pour une chambre et un salon, au troisième, donnant sur les Tuileries. Restée seule, elle ouvrit la fenêtre, et, accoudée à la barre d’appui, elle regarda devant elle, respirant délicieusement l’air tiède. Il lui semblait qu’elle sortait de prison, qu’elle jouissait de sa première heure de liberté et que le ciel bleu, les feuillages épais agités par un vent léger, les lourds pigeons roucoulant dans les branches avaient une tendresse, une pureté, un charme tout nouveaux. Pas une fois le souvenir de ceux qu’elle laissait derrière elle, désolés et malheureux, n’effleura sa pensée. Elle était dans une de ces heures de crise où toute raison s’abolit, où la créaturé marche livrée à ses seuls instincts.
La pendule en sonnant midi l’avertit que le temps marchait et la rappela à elle-même. Elle s’approcha de la table qui occupait le milieu du salon, et, ouvrant un buvard, elle prit une feuille de papier, s’assit et écrivit ces quelques lignes :
<( Mon cher Daniel, venez, sans un instant de retard, me retrouver à l’Hôtel Continental. Vous demanderez l’appartement de M™® Lebarbier. — Louise. »
LES BATAILLES DE LA VIE
Elle cacheta ce billet, écrivit l’adresse et sonna. Une femme de chambre entra après un instant. Mme Herbelin lui tendit la lettre :
— Qu’on fasse porter ce mot, sur-le-champ, par un chasseur, et si la personne à qui il est adresse n’est pas chez elle, qu’on aille la chercher où elle sera.
La femme de chambre dit :
— Bien, Madame. Madame déjeune-t-elle?
— Faites-moi monter du thé et des sandwiches.
Mme Herbelin, comme dans une sorte de sommeil
lucide, vécut pendant deux heures, accomplissant des actes dont elle n’avait pas conscience. Elle ne retrouva le sentiment du réel qu’en entendant la porte de son appartement s’ouvrir et qu’en voyant entrer M. de Gondottier. Elle se leva et allant à lui les bras tendus, elle s’écria :
— Oh ! Merci, cher Daniel, d’être venu si vite î
— Je n’étais pas chez moi, il a fallu me chercher : sans cela je serais venu plus vite encore. Votre mot m’a effrayé. Quelle complication s’est donc produite ?
11 parlait avec la tranquillité prudente d’un homme qui n’est pas effrayé du tout, et qui ne veut pas faire de pas de clerc. Ses regards tournèrent autour du salon, cherchant des indices et des renseignements sur la situation qu’il devinait très sérieuse. Louise ne le laissa pas languir et entrant tout de suite au cœur du sujet :
— En vous quittant, j’ai eu avec mon mari une
LE DROIT DE l’eNFANT.
explication décisive. Entre lui et moi la rupture est complète et irrémédiable. J’ai quitté sa maison pour n’y plus rentrer. Et je vous ai prié de venir afin de savoir si vous voulez de moi pour toujours.
Daniel prit la main qu’elle lui tendait, la baisa avec plus de galanterie que de tendresse, et répondit :
— J’espère que vous n’avez pas douté de mes sentiments pourvous... Jevous aime, vous le savez, profondément, et je suis prêt à tous les sacrifices pour vous le prouver.
Elle le remercia par une tendre pression de sa main, et l’attirant près d’elle sur un canapé:
— C’est une triste hospitalité que je vous offre aujourd’hui ; mais dès demain tout changera.
— Oh ! Peu m’importe ! dit Condottier avec chaleur. Je vous ai, je vous vois, c’est l'essentiel. Vous embellissez tout ce qui vous entoure... Mais voyons, êtes-vous disposée à parler sérieusement?... Jamais cela ne sera plus utile. Je désirerais savoir ce qui s’est passé et quels sont vos projets... Vous vous abandonnez à moi, votre confiance me constitue une sorte d’autorité morale sur vous... J’ai charge de votre sécurité... Qu’avez-vous à attendre, à craindre ou à espérer?
— Rien à attendre, rien à craindre, tout à espérer, cher Daniel, si vous êtes bien à moi.
— Il faut vous rendre cette justice, dit Condottier en riant, que vous vous expliquez avec une netteté qui ne laisse point de place à l’équivoque. Quelle
LES BATAILLES DE LA VIE
femme vous êtes !... Rien ne doit vous résister. Mais, ma chère Louise, êtes-vous sûre d’avoir assez réfléchi, avant de consommer un acte aussi grave ?
— C’était le jour où je me suis donnée à vous qu’il fallait réfléchir, dit fiévreusement Herbelin, car c’est de là que date ma folie. Mais maintenant qu’aîje de plus sage, de plus digne, de plus loyal à faire que de régulariser ma situation irrégulière? La tromperie me répugnait, le partage soulevait mon cœur de dégoût; mentir à toutes les heures me devenait impossible. Je suis, à mes yeux, aujourd’hui, moins coupable, moins dégradée qu’hier : je n’abuse plus personne par de fausses apparences de droiture et de sagesse. J’ai repris ma liberté ; on pourra me blâmer, mais je ne me mépriserai plus.
— Folle, charmante folle que vous êtes 1 répondit Condottier doucement. Il l’attira à lui et de sa moustache soyeuse il effleura les yeux noirs de la jeune femme. Fdle frissonna de plaisir et se serra amoureusement contre son épaule.
Il reprit :
— Vous avez une façon d’arranger les choses qui vous est personnelle, mais qui n’est pas le comble de la raison. Il faut que je vous le dise. C’est mon devoir d’ami tendre et sincère. Vous vous occupez beaucoup de mériter votre propre estime, ce qui est bien, mais vous ne vous souciez pas de conserver celle d’autrui, ce qui serait mieux. Nous ne vivons pas dans une île déserte, ma belle Louise : il y a autour de nous le
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monde, dont il faut tenir compte, et qui ne serapeutêtrepas aussi indulgentpour votre franchise que vous l’êtes vous-même. Il ne faut pas rompre en visière à la société... Et, plus on est dans une situation fausse, plus on doit user de ménagements avec l’opinion. Vous faites la moue. Vous trouvez que je vous parle en aïeul* prudent et sage... Peut-être votre mari vous a-t-il dit tout ce que je viensdevous faire entendre... Je n’en serais pas surpris, car il ne pouvait plaider sa propre cause avec d’autres arguments que moi la vôtre... C’est le même thème, en effet, et les mêmes développements.
Mme Herbelin hocha la tête avec mélancolie :
. — Allez, dites ce que vous voudrez, vous ne me convaincrez pas.
— Je ne tiens pas à vous convaincre, dit Gondotlier, mais je suis décidé à vous éclairer. C’est un devoir de conscience pour moi... Je ne veux pas que, dans six mois, dans six semaines peut-être, vous me disiez : « Ah! si j’avais su où j’allais! » Je veux vous montrer où vous allez. Jamais je ne vous aurai donné une plus grande preuve de tendresse, car je combats, en ce moment, contre moi-même, et si je vous prouve que j’ai raison, peut-être vous éloignerez-vous de moi...
— Ne craignez pas cela, Daniel. Je vous en aimerai davantage, mais rien ne peut plus nous séparer maintenant, que votre volonté ou la mienne.
— La vôtre seulement, chère Louise. Car lorsqu’une femme a fait à un homme un sacrifice aussi complet
LES BATAILLES DE LA VIE
que celui que vous me voulez faire, cet homme lui appartient sans retour.
— Alors à quoi bon tous ces raisonnements? dit Mme Herbelin avec un regard caressant, personne n’est plus entre nous; soyons heureux sans arrièrepensée.
— Vous ne voulez pas que je vous fasse de la morale ?
— Non, je veux que vous m’embrassiez^
Il ne se le lit pas dire deux fois, et, pendant une seconde, ils oublièrent elle ses cuisants souvenirs, lui son inquiète curiosité.
— Vous pensez bien, dit Louise en roulant sa tête sur l’épaule de Daniel, que je ne vais pas rester longtemps dans ce taudis... Demain je me mets en quête d’un hôtel à louer, dans le quartier des Charnps-Élysées, et je m’installe. Vous m’aiderez à chercher..*
— Si cela vous plaît. Mais ma chère, vous avez donc dérivé le Pactole !
— Oh! J’ai beaucoup d’argent, dit-elle, avec un accent de joie. Cent mille francs liquides, au moins, et tous mes bijoux qui sont fort beaux... J’irai bien un an ainsi... Après, je suis tranquille... Mon mari ne me laissera pas dans l’embarras...
— Eh ! eh ! dit Condottier d’un petit ton sec. Ce n’est pas sûr. S’il tient à vous, il vous coupera les vivres, pour vous contraindre à rentrer chez lui.
— Il en est incapable. Il ne voudra pas que je sois dans la gêne. Mais il ne me reverra jamais. J’ai eu le
LE DROIT DE l’eNFANT. loi
malheur de ne pas l’aimer, Daniel, mais je ne méconnais pas son caractère.
Le marquis eut une crispation des lèvres qui pouvait difficilement passer pour un sourire :
— Sommes-nous ici pour célébrer ses vertus ?
— Le mieux que nous puissions faire, ditM"^® Herbelin, c’est de ne plus jamais parler de lui.
— C’est assez mon avis, dit Condottier d’un air rêveur.
Il se leva, marcha pendant quelques secondes, puis il dit :
— Alors vous êtes venue ici tout droit, portant votre fortune sur vous, comme le philosophe grec... Mais j’imagine que vous attendez vos malles...
— Rien, je ne veux rien. Ce que j’ai emporté était sous ma main; sans cela je l’aurais laissé comme le reste. J’ai la robe que je porte sur moi et c’est tout.
— Alors comment allez-vous faire?
— Je vais, tout à l’heure, passer aux magasins du Louvre et m’approvisionner de l’indispensable. Je suis pressée, il faut du tout fait... Et puis, je ne veux pas m’adresser à mes fournisseurs habituels, parce que se serait annoncer d’un coup à tout Paris ce qui m’arrive...
— Vous voyez, dit Daniel, dès le premier instant, les inconvénients de votre situation se manifestent...
— Mais je m’y attendais bien... Je sais que je vais être passée au fil de la langue par tous les badauds de la ville... Aussi ai-je l’intention de ne pas rester
LES BATAILLES DE LA VIE
à Paris^ pendant les premiers mois, ne fût-ce que pour laisser le temps aux ouvriers d’aménager mon nouveau logis. Je désire voyager... Je ne connais rien, je n*ai jamais pu m’absenter... Chaque fois que je demandais à quitter Paris, les affaires s’y opposaient. Mais maintenant...
Elle se rapprocha de Condottier, et lui appuyant la main sur l’épaule :
— Quel plaisir ce serait pour moi de parcourir l’Italie avec vous, Daniel !... Libres, tous les deux, l’un à l’autre...
Et, comme le front du jeune homme se plissait légèrement :
— Oh! Quelques semaines seulement... Les plus belles de ma vie, les plus douces... Vous ne me les refuserez pas?
Le marquis, devenu froid comme un marbre, pinça la bouche et dit avec un véritable effort :
— Sans aucun doute.
Le ton de la réponse était si différent de ce qu’elle espérait que, malgré sa volonté de ne voir que le beau côté de sa situation, Herbelin sentit une sueur légère perler entre ses deux épaules. Son cœur se serra, elle eut une sorte de vertige, pendant lequel tout devint noir autour d’elle. Pour la première fois le doute avait pénétré dans son esprit. Mais, comme elle était brave et énergique, au lieu de se boucher les yeux, elle les ouvrit tout grands, décidée à s’éclairer. Les paroles de son mari lui revenaient à lamé-
LE DROIT DE l’eNFANT.
moire et elle se demanda avec une horrible angoisse si déjà elle était importune à Daniel. Elle le voyait disirait, assombri, songeant à des choses qu’il ne lui disait pas. Une heure à peine cependant s’était écoulée depuis qu’elle lui avait appris qu’elle se donnait pour toujours. Elle voulut connaître le fond de cette pensée trouble et elle poussa son expérience :
— Je vous serai d’autant plus reconnaissante de me consacrer le temps que je vous demande, dit-elle en l’examinant avec attention, que je sais qu’il vous est plus précieux... Nous voici au beau moment des courses et vous auriez brillé sans doute... Pauvre ami, ne regretterez-vous rien?
Malgré un mécontentement qu’il avait peine à contenir, Condottier répondit :
— Quel mérite aurais-je, si je ne vous sacrifiais rien?
— Mais que dira le baron de Rheinsfeld? Et que fera-t-il, privé de son habile conseiller?
— Il se plaindra amèrement et perdra beaucoup d’argent. Mais vous serez satisfaite, Louise, et cela suffira.
L’accent rageur avec lequel Condottier prononça ces paroles en démentait la douceur câline. Il était trop bien élevé et trop maître de lui pour ne pas répondre avec galanterie, mais l’irritation qui le gagnait peu à peu à voir ainsi disposer de lui-même devenait évidente pour la femme attentive. Elle frémit de désespoir, elle eut le pressentiment d’une
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LES BATAILLES DE LA VIE
catastrophe dans laquelle allait sombrer toute sa vie. Le spectre de l’abandon se dressa devant elle, et soudain le Daniel tendre, généreux, chevaleresque, qu’elle adorait, en qui elle avait eu cette confiance de tout quitter pour le rejoindre, se transforma en un Daniel égoïste, sec et intéressé, qui ne s’embarrasserait pas d’une femme s’il fallait s’occuper d’elle, et, sans souci du bonheur qu’il aurait détruit, retournerait en un instant à ses plaisirs, à ses chevaux, à ses maîtresses. Dans une sorte d’évocation de toutes les opinions, qu’elle avait entendu formuler sur le compte de celui qu’elle aimait, un concert de malédictions s’éleva et elles ne parurent pas calomnieuses à Herbelin. Elle souffrit à un tel point qu’elle ne put supporter sa souffrance, et que, prenant une résolution hardie, elle fit trois pas qui la rapprochèrent de Condottier. Là, le saisissant par la main et fixant sur lui des regards enflammés, elle dit :
— Daniel, j’ai horreur de tout ce qui n’est pas franc, sincère et loyal. Depuis un instant, il y a entre nous un nuage qui me cache vos véritables sentiments et vos véritables desseins. Si vous m’aimez comme vous me le dites, fournissez-m’en la plus grande preuve que je puisse attendre de vous,ditesmoi la vérité.
Lejeune homme pâlit. Il baissa les yeux, et reculant devant l’atrocité d’avouer à cette femme affolée de fausses espérances qu’elle ne devait pas compter sur lui, qu’il lui était impossible de se charger d’elle.
qu’il n’en avait ni le goût ni le loisir, ni le moyen, il essaya encore de lui donner le change et de gagner du temps :
— Vous vous trompez, ma chère Louise; si je suis plus grave que de coutume, c’est que j’envisage sérieusement la situation : la vôtre et la mienne. Je vous en ai, dès le premier instant, signalé les inconvénients et les dangers...
— Vous ne m’avez meme point parlé d’autre chose. L’intérêt, toujours l’intérêt, jamais l’amour!
— Je le devais...
— Vous auriez voulu me pousser à rentrer chez moi et à vous laisser en repos que vous n’auriez point tenu un autre langage...
Se sentant si complètement deviné, si outrageusement démasqué, Condottier céda à l’exaspération qui grandissait en lui, depuis une heure, et d’une voix coupante :
— Qui sait si je ne vous aurais pas rendu service, et si ce n’est pas ce que vous auriez de mieux à faire !
A peine ces mots prononcés, il les regretta et voulut les atténuer, mais il n’en eut pas le temps :
— Voilà donc le fond de votre cœur ! Je l’ai entrevu, cette fois! s’écria Louise avec une véhémence farouche. Voilà ce que vous êtes, voilà ce que vous voulez ! Et c’est pour cela qu’on se perd, qu’on se sacrifie, qu’on se déshonore ! Tant qu’il y a du plaisir à prendre et point de responsabilité à encourir.
LES BATAILLES DE LA VIE
c’est bien, l’affaire est bonne et peut se suivre. Mais s’il faut montrer un peu de dévouement, de générosité, payer d’un effort sincère, d’un sacrifice passager, la ten. resse qu’on vous a prouvée avec le seul regret de n’en avoir pas plus à prodiguer, aussitôt vous battez en retraite, vous vous dérobez ! Oh ! Ne niez pas ! J’ai vu, j’ai compris, c’est fini ! J’avais des doutes, je les ai éclaircis... Vous avez donné en plein dans le piège !
Le marquis se dressa furieux. Il commençait à soupçonner Louise de l’avoir joué.
— Madame, balbutia-t-il, je ne vous comprends plus !
— Oh! Je vais m’expliquer, reprit-elle, le cœur bondissant, les mains tremblantes, tant la déception affreuse qu’elle venait d’éprouver la transportait de fureur. J’ai voulu savoir quel fond je pouvais faire sur votre tendresse, j’ai donc simulé ce départ. Stupide que vous êtes, vous me voyez arriver ici les mains vides, et vous croyez que je suis sortie ainsi de chez moi? Après l’horrible scène que j’ai dû subir à cause de vous, j’ai pensé, oui, je le confesse, à tout quitter pour venir vous rejoindre. Mais, avant, ne fallait-il pas m’assurer de vos dispositions? Je les connais maintenant. Vous êtes de ces gens toujours prêts pour le plaisir, jamais pour le devoir. Joli garçon, sans cœur puisque vous me trahissiez, et sans esprit puisque j’ai pu vou^ duper! Voilà votre portrait, Monsieur le marquis de Gondottier !
LE DROIT DE l’eNFANT. 157
Daniel pinça les lèvres, rit du bout des dents, et reprenant tout son aplomb :
— Je ne vous croyais pas tant de dissimulation, ma chère, et, en vérité, vous m’inspirez prodigieusement de respect. Je m’étonne qu’une femme aussi sérieuse que vous se soit laissée glisser dans l’adultère avec tant de sans-façon. Vous avez été victime de votre tempérament. Mais vous vous êtes ressaisie, et il y a de grandes chances, maintenant, pour que vous ne fassiez plus de sottises. Vous venez, par un rare privilège, de voir le fond du gouffre avant d’y être tombée. Profitez de l’expérience et tenez-vous désormais éloignée du bord. Les hommes à bonne fortune ne sont évidemment pas faits pour professer la vertu aux femmes qui ont le goût des aventures. Ils profitent des occasions, quand il s’en présente, et ne crient pas casse-cou aux belles en quête de folies. Mais si toutes celles qui prennent des amants savaient exactement ce que ceux-ci pensent d’elles, pour le restant de leurs jours elles se consacreraient à leurs devoirs, et ne failliraient plus. Vous m’avez joué, et très bien, une scène de comédie. Madame : je ne vous en veux pas parce que je suis un dilettante et que j’admire le talent partout où je le rencontre. Je finirai cet entretien en vous disant franchement ce que, tout à l’heure, vous avez deviné sur mes lèvres : rentrez chez vous et n’en sortez plus jamais. Vous croyez me connaître, mais moi je vous connais bien. Malgré quelques écarts, vous êtes une très honnête femme.
LES BATAILLES DE LA VIE
Vous auriez fait une détestable femme de plaisir. Nous avons, pendant un temps, accordé nos deux fantaisies et échangé nos aspirations : pardonnonsnous donc réciproquement et quittons-nous sans violences.
Il voulut lui prendre la main. Elle lui échappa, et courant se jeter sur le canapé, terrassée par la honte, écrasée de douleur, elle se laissa aller sur les coussins, sanglotant, sans souci de la présence de celui qui venait de lui porter un coup si cruel, se sentant perdue, et souhaitant de mourir là, pour être débarrassée de tout ce qu’elle endurait.
Le marquis la regarda sans comprendre, tant ello l’avait bien abusé par son orgueilleux stratagème, il murmura d’un air apitoyé :
— Louise, voyons, Louise, soyez raisonnable...
Et constatant qu’elle ne bougeait pas, abîmée dans son désespoir et pleurant sans trêve, il prit son chapeau et s’en alla.
Lorsque M""® Herbelin se releva, le visage trempe de larmes, il y avait plus d’une heure que M. de Condottier était parti. Le front lourd et douloureux, les bras rompus, elle n’avait presque pas la force de se mouvoir. En se voyant seule dans cette chambre d’hôtel, elle poussa une plainte, et le sentiment de son horrible situation s’imposa à elle implacablement. Pendant l’heure qui venait de s’écouler elle avait, avec une amertume inexprimable, fait un retour sur le passé, et elle s’était jugée avec une sévérité ter-
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rible. Dans ce naufrage de sa vie, elle était responsable de tout. Son mari avait tenté de la sauver, et elle avait refusé de Tentendre. Sa fille s’était attachée à elle désespérément, et elle avait dédaigné son affection, repoussé ses caresses. Dans une heure de démence impardonnable, elle avait sacrifié son honneur, son repos, la dignité et le bonheur des siens à un mirage d’amour. Et, en une seconde, l’illusion dissipée la laissait déçue, égarée et perdue sans ressource.
Après les prières que son mari lui avait adressées et qu’elle avait méprisées, comment revenir à lui? Lorsque sa fille déjà savait son départ scandaleux, comment oser reparaître devant elle? Une résolution, comme celle qu’elle avait prise, ne conduisait qu’au bonheur ou à la mort. Le bonheur se dérobait à elle, mais la mort lui restait. Elle y songea sans fièvre, sans colère, sans exaltation. Très lucide, très froide, très malheureuse, souffrant affreusement dans son orgueil, navrée à la pensée de tous les biens qu’elle avait gaspillés, elle ne voyait plus pour elle d’^autre moyen de sortir dignement de son aventure que de disparaître,
Elle prononça cette sentence, contre elle-même, très fermement et décida de l’exécuter sans retard. Elle sonna, demanda sa note, et, pendant que la femme de service descendait la réclamer, assise à cette même table, devant ce même papier qui lui avait servi à appeler son amant, le cœur si plein d’espé-
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rance, elle écrivit à son mari pour lui annoncer sa suprême résolution. A cette heure, qu’elle voulait la dernière de son existence, prise de remords pour le mal qu’elle avait fait à cet homme, si bon, si généreux, si loyal, elle ne put se défendre de pleurer, et ses larmes coulèrent sur le papier qu’elles trempèrent d’une douloureuse rosée. Sa main hésitante restait inactive et la feuille demeurait blanche. Que dire à David? Gomment exprimer ce qu’elle ressentait? Encore une fois son orgueil fut le plus fort. Elle ne voulut pas laisser parler son cœur, elle recula devant l’aveu de sa détresse finale. Et serrant convulsivement la plume entre ses doigts elle traça ces mots :
« Adieu, David, je vois trop tard que je me suis engagée dans un mauvais chemin... ,J’en sors en mourant. Pardonnez-moi et remplacez-moi auprès de notre fille. — Louise. »
Elle cacheta, et comme la femme de chambre rentrait, elle paya sa dépense et descendit. Elle reprit son sac à bijoux et sortit dans la rue de Rivoli. Elle suivit la grille des Tuileries jusqu’à la place de la Concorde. Là, l’inconvénient de garder avec elle le sac contenant son argent et ses parures la frappa, et l’idée lui vint de le déposer au Cercle à l’adresse du colonel Pérignon. Elle entra dans la loge du concierge et lui dit :
— Vous remettrez ce sac au colonel Pérignon, de la part de Herbelin.
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— Très bien, Madame, à l’instant même : le colonel est au Cercle.
Elle salua l’hommo et sortit. Elle se trouva plus libre. Elle n’avait plus charge que d’elle-même. La place retraversée, elle se trouva sur le pont et marcha dans la direction du Palais-Bourbon. Elle regarda l’eau qui coulait assez claire et très rapide entre les arches et pensa: Voilà ma tombe! Mais je ne puis me laisser glisser dans le courant, en plein jour et devant tous les passants. On me retirerait vivante et ce serait une scène à la fois atroce et risible. Il faut attendre que la nuit vienne. 11 est cinq heures. Dans deux heures je serai maîtresse d’agir comme je l’ai décidé, sans qu’on y puisse mettre obstacle. Elle ralentit son pas pour ne point se fatiguer, et, les yeux attachés au ruban verdâtre de la Seine qui s’allongeait entre les berges de pierres, elle finit par s’arrêter, comme fascinée par la moire mouvante des eaux.
Elle était immobile, depuis un instant, accoudée au parapet, en apparence, occupée très attentivement à suivre la manœuvre d’un bateau-mouche qui embarquait des passagers, lorsqu’elle sentit qu’on lui touchait le bras. Elle se retourna brusquement, et, avec un horrible saisissement, elle aperçut tout proche d’elle le professeur Cendrin. 11 lui dit d’une voix impérative :
— Eh bien ! Chère Madame, qu’est-ce que vous faites donc là?
LES BATAILLES DE LA VIE
Elle s’efforça de dissimuler son trouble et balbutia :
— Ah I C’est vous, mon cher ami? Vous m’avez surprise... Je regardais...
Elle ne trouva pas la force de continuer. Cendrin fixait sur elle un regard pénétrant et inquiet. Elle crut qu’il lisait jusqu’au fond de sa pensée et, terrifiée, elle se tut. Sans la perdre des yeux et avec une autorité singulière, le savant prit le bras de la jeune femme, le passa sous le sien, puis il l’entraîna du côté des Invalides en disant :
— Vous voilà tout à fait loin de votre quartier et hors de vos occupations habituelles. Décentralisezvous complètement en m’accompagnant, pendant un petit bout de chemin... Je sors de l’Institut et je vais chez moi... Vous voulez bien, n’est-ce pas?
Elle le suivit sans résistance, interdite, faible comme un enfant. Ils marchèrent quelque temps en silence. Puis, parvenus dans un endroit où ne se montraient que de rares passants :
— A quoi pensiez-vous, quand je vous ai rencontrée? demanda le savant avec un regard scrutateur.
Elle ne répondit pas. Il hocha la tête, et très doucement :
— Les idées que vous rouliez là, dans votre tête, n’étaient point bonnes, puisque vous ne pouvez me les confier. Et cependant, vous n’ignorez pas que je sais bien des choses. S’il faut vous donner plus de confiance, je puis vous apprendre que c’est chez moi
qu’en vous quittant hier soir est venu votre mari.
Les yeux de M""® Herbelin s’agrandirent. Une pâleur s’étendit sur ses joues. Elle retint avec peine un sanglot qui l’étouffait, s’arrêta, montra de la main la rivière qui roulait ses eaux mornes et profondes, et dit d’une voix brisée :
— Quand vous m’avez rencontrée, je cherchais une place solitaire et tranquille pour mourir.
Cendrin ne sourcilla pas. Il prit le poignet de M®® Herbelin, et de son doigt expert lui tâta le pouls.
— Vous avez la fièvre, il faut vous calmer. Venez jusque chez moi. J’ai sous le bras une serviette pleine de papiers qui me gêne beaucoup. Il fait grand jour, vous ne pouvez songer à exécuter votre dessein. Nous causerons un peu ensemble. Et quand nous aurons causé, si vous persistez dans votre projet, comme je suis d’avis qu’il ne faut pas contraindre les volontés bien éclairées, pour vous éviter l’angoisse de la dernière minute, pour vous soustraire à l’horreur des constatations publiques, nous entrerons dans mon laboratoire et je vouschoisirai un admirable toxique, dont quelques gouttes vous anéantiront sans souffrances.
Elle eut un sourire de joie.
— Je vous remercie. C’est^tout ce que je souhaite actuellement.
Ils poursuivirent leur chemin et arrivés à l’avenue de la Bourdonnais, Cendrin mit la clef d^ns la petite porte de sa maison, fit monter M“® Herbelin par un
LES BATAILLES DE LA VIE
escalier particulier qui conduisait à son laboratoire, et ouvrant le cabinet, où depuis tant d’années il vivait en tête à tête avec la science :
— Entrez, dit-il, et déposez sur le seuil vos scrupules et vos préventions. Ici, toutes les faiblesses humaines ont été analysées et jugées. Il n’y a pour elles qu’indulgence et pardon. L’étude montre, hélas I si clairement, combien nous sommes peu responsables de nos actes, même les plus coupables, que vous me trouverez surtout disposé à vous soigner et, si je ne puis arriver à vous guérir, en tous cas à vous plaindre sincèrement.
Elle agita la tête d’un air de doute, et, assise au fond d’un large fauteuil où elle était comme ensevelie :
— Si vous connaissez mes fautes, vous savez qu’elles sont impardonnables et inexpiables.
Il la regarda avec bonté, et dit :
— C’est déjà bien que vous soyez sévère pour vous-même. Mais quelle est donc la faute qui ne se peut expier que par la mort? Pour ma part, je n’en connais pas.
Elle reprit de sa voix d’agonie :
— Il en est, cependant, qui sont si graves, qui ont pour soi-même et pour les autres des conséquences tellement effroyables, qu’elles rendent, après elles, la vie intolérable.
— C’est donc, dit gravement Cendrin, qu’on n’a pas le courage de les réparer.
— Et si c’est impossible?
— Rien n’est complètement irréparable, déclara le savant, excepté l’anéantissement de nous-même. Et il faut bien avouer que, dans l’ordre moral, il y a plus de mérite à racheter une faute qu’à ne pas la commettre. Je ne veux pas dire de mal de la vertu, mais elle ne va pas sans un peu d’impuissance. Et ceux qui, ayant toutes les énergies du mal, en connaissant la captivante saveur, sont assez fermes pour n’y plus succomber, eh bien! mais ceux-là sont plus intéressants, aux yeux de beaucoup de gens, que tous ceux qui, n’ayant point été tentés, ont conservé la neutralité de la sagesse.
— Vous essayez de me rendre un peu d’espérance, et je vous sais gré de votre bonté. Vous vous conduisez là en ami véritable, et je vous bénirai à mon dernier moment pour votre consolante douceur. Mais tous vos arguments ne peuvent me toucher et la seule résolution que j’aie à prendre c’est de débarrasser de moi ceux que j’ai déjà trop fait souffrir.
— Êtes-vous sûre, en agissant ainsi, de ne pas les faire souffrir plus qu’ils n’ont déjà souffert?
Mme Herbelin tressaillit et ses joues se colorèrent :
— Pensez-vous donc que je puisse encore être bonne à quelque chose pour eux?
— Une fille n’a-t-elle pas toujours quelque chose à attendre de sa mère? Et la mère alors n’est-elle pas bien près d’obtenir le pardon pour la femme?
— David ne me pardonnera jamais ! Il ne le peut
LES BATAILLES DE LA VIE
pas ! s’écria M”"® Herbelin avec un retour désespéré sur sa folle conduite.
— Il l’avait déjà fait cette nuit, à la place même où vous êtes, déclara le savant. Je lui avais arraché l’oubli de son injure, comme je veux obtenir de vous la renonciation à votre dessein.
— Oh! J’étais cent fois moins coupable alors, malgré mon indignité, que je ne le suis devenue en résistant à ses prières. Vous me dites qu’il avait pardonné... Ne le sais-je pas, puisqu’il m’a suppliée, en pleurant, presque à genoux, de ne pas abandonner ma maison et ma fille? Et moi, je n’ai rien écouté de ses supplications, rien compris à sa grandeur d’âme, et je suis partie pour ne plus rentrer jamais... Vous voyez bien qu’il faut que je disparaisse!
— Voyons, dit Cendrin, confessez-vous complètement et racontez-moi ce qui s’est passé aujourd’hui.
Alors, avec une franchise absolue, M""® Herbelin fit au savant le récit de son horrible aventure. Elle n’omit rien, paraissant trouver à s’accuser une sorte d’âpre satisfaction. Cendrin, accoudé à la table de travail, sa tête fine et réfléchie appuyée dans sa main, écoutait sans dire un mot, comme si aucune détresse morale ne pouvait l’étonner. Ses yeux perspicaces étaient fixés sur la pauvre femme avec une douceur mélancolique. 11 semblait mesurer d’un regard de pitié toute la débilité humaine. Et, dans la vaste pièce, éclairée seulement par les rayons obliques du, soleil à son déclin, un calme attendri descendait
avec l’ombre, enveloppant la coupable et son juge d’une gravité silencieuse et sereine.
Il paraissait à M"'®Herbelin qu’elle était tout autre, qu'une métamorphose s’opérait en elle, et que, dans cette atmosphère de recueillement laborieux, dans ce milieu de sagesse clairvoyante, jamais elle n’aurait pu avoir même la pensée de la faute. Peu à peu son désespoir s’engourdissait, ses résolutions s’émoussaient et une résignation inattendue se glissait dans son cœur. Elle cessa de parler, et Cendrin, pensif, demeura immobile, comme s’il écoutait encore. Elle le regardait avec crainte, attendant qu’il prononçât son arrêt, car maintenant l’existence, l'avenir de Louise semblaient dépendre uniquement de lui.
Enfin, il se leva, et, les bras croisés sur la poitrine, se tenant debout devant Herbelin, il dit :
— Votre conduite a été aussi coupable qu’elle pouvait l’être, mais, dans votre malheur, vous avez eu l’heureuse fortune d’avoir affaire à un cynique. Si le marquis de Condottier, moins brutal, ne vous avait pas dévoilé sa pensée sans réticence aucune, vous pouviez vous engager dans une voie d’où vous seriez ensuite sortie difficilement. Grâce à l’atroce franchise de ce jeune homme, vous voilà arrêtée au moment décisif. Matériellement, tout reste en l’état, et rien ne doit vous empêcher de retourner en arrière. Modelez-vous sur votre mari, qui a tout fait céder à l’intérêt de votre fille. Dans les naufrages conjugaux, la tendresse des parents pour les enfants peut devenir
LES BATAILLES DE LA VIE
un suprême moyen de salut. C’est comme le radeau sur lequel tous les passagers se réunissent pour gagner la terre. Quand on n’a plus rien à faire dans la vie, on peut encore s’intéresser aux enfants. Il faut être très bon pour eux : ils n’ont déjà pas tant à se féliciter d’être venus au monde. Ils ne demandaient pas à vivre. On les a mis au jour. Cela leur constitue un droit à la plus grande somme de bonheur possible. Votre mari Fabien compris. C’est là toute l’explication de son indulgence. S’il n’avait eu à compter qu’avec vous, je crois que sa conduite n’aurait pas été inspirée par une aussi large philosophie. Mais le droit de l’enfant lui a dicté son devoir, et, quoi que vous en pensiez, il ne se démentira pas.
— Que m’ordonnez-vous donc?
— Je ne vous ordonne pas, dit Cendrin avec un sourire, je vous conseille de rentrer chez vous.
— Mais j’ai écrit à David que tout était fini pour moi, et que...
— Il n’aura pas encore reçu votre lettre, du moins je l’espère, car elle lui causerait une atroce émotion... Ne perdez donc pas de temps ; il est six heures, dans vingt minutes vous pouvez être rentrée...
— Mais s’il allait ne pas me recevoir...
— Je vous jure qu’il vous accueillera... Je m’en porte garant...
— Comment oser me présenter devant lui?
— Voulez-vous que je vous accompagne?
— AhI Que vous seriez bon!
Cendrin prit son chapeau, qu’il avait posé sur un siège en entrant :
— Partons.
Sortis dans la rue, ils gagnèrent le quai. Là ils rencontrèrent un fiacre. Cendrin fit monter Herbelin et donna l’adresse de la rue de Lisbonne . Ils traversèrent les quartiers les plus fréquentés. Sur la place de la Concorde ils tombèrent dans un encombrement causé par le retour du Bois. Comme M“® Herbelin, la tête penchée, s’absorbait dans de douloureuses méditations, le savant dit pour l’arracher à elle-même :
— Vous ne voyez pas que tout Paris défile autour de nous. Si quelqu’un de mes collègues de l'Institut m’aperçoit avec une belle dame, que va-t-il penser?
— Tout, excepté la vérité, répondit Louise. Qui pourrait se douter que celle, qui est auprès de vous, ne vit que parce que vous l’avez exigé?
— Avez-vous des regrets?
— Non. L’âme est si faible qu’à peine une résolution violente est-elle prise, on sent déjà tout ce qu’il y aura de pénible à l’exécuter. Mille liens, qu’on ne soupçonnait pas, vous attachent et vous retiennent. Je crois que ceux qui se tuent agissent dans un moment d’irresponsabilité, ou bien qu’ils ont un courage surhumain.
Elle frissonna, et le regard baissé :
— Maintenant que vous m’avez fait entrevoir le salut, s’il me fallait retomber dans mon agonie...
Cendrin lui prit la main et la serra ;
LES BATAILLES DE LA VIE
— - Ne craignez rien. Je réponds de David comme de moi-même. Jamais, depuis trente ans que nous sommes amis, une seule de ses pensées ne m’a échappé. Je sais ce qu’il fera parce que c’est ce qu’il doit faire. Vous n’avez pas pénétré cet esprit d’élite. Si vous l’aviez connu, vous l’auriez aimé. Peut-être a-t-il eu la timidité de ne pas se révéler à vous. Il y a dans la vie de ces malentendus qui sont cause des plus grands malheurs. Votre mari, avec toute son intelligence, est un naïf. Son cœur est simple comme celui d’un enfant. Si vous avez attendu de lui les délicatesses et les élégances d’une affection un peu moderne, vous avez dû être grandement déçue, car il était aussi incapable de vous offrir ce que j’appellerai le clinquant, le faux luxe de l’amour, que de le désirer de vous. Ce n’était pas un homme à amuser une femme par des galanteries attentives, par des coquetteries vaâàées. Mais, dans une circpnstance grave, on aurait pu compter sur son dévouement, et se reposer sur lui avec une tranquillité absolue. Vous me direz que les circonstances graves sont rares dans la vie et que les occasions de galanterie sont quotidiennes. Je le sais bien. Et c’est en sacrifiant aces futilités qu’on arrive à rabaisser la vie conjugale, que l’autorité du mari s’affaiblit, que la dignité de la femme se perd, que les enfants profitent du relâchement des liens familiaux pour s’émanciper, et que, de compromissions en compromissions, une société en vient à l’énervement et un peuple à la décadence. C’est à cet état-là
LE droi;t de l’enfant.
que nous arrivons en France à l’heure actuelle. Trop de bien-être, trop de luxe, trop de raffinement. Mais pardon, je vous fais une conférence. Vous voyez ce qu’est la force de l’habitude. J’ai pontifié, toute la journée, à l’Institut, et voilà que je recommence en voiture. Excusez-moi. Les hommes de science, voyezvous, au fond, ne sont pas plus malins que les autres. Seulement, ils ont la prétention de tout expliquer. Mais il n’est pas bien sûr qu’ils y arrivent toujours.
Il se mit à rire.
— J’avais commencé par vous dire du bien de votre mari et j’ai fini en vous disant du mal de la société. Ne retenez que mon début. Donnez-vous la peine d’étudier David. Vous découvrirez, j’en réponds, des choses qui vous étonneront. En attendant, ne tremblez pas comme vous le faites à l’idée de vous trouver en sa présence
Ils arrivaient. La voiture s’arrêta dovant la porte. Ils entrèrent. Et avec un trouble poignant, M“® Herbelin examina les abords de cette maison qui était la sienne. Rien n’y apparaissait d’insolite. Le concierge était dans sa loge et ôta sa calotte, avec la mine qu’il avait d’habitude. Le valet de chambre ouvrit la porte du vestibule et dit :
— M. le colonel Pérignon a renvoyé le sac de Madame... On l’a remis à Monsieur.
— Bien, balbutia Louise avec une violente palpitation. Car la réception de ce sac avait pu être, pour son mari, une révélation des projets formés par elle.
LES BATAILLES UE LA VIE
— Est-ce que Monsieur est chez lui? demanda Cendrin, qui voyait pâlir sa compagne.
— Monsieur est chez lui, dit le domestique.
— Eh bien, je vous précède, dit le savant. Et serrant la main de M”^® Herbelin, il se dirigea vers le cabinet de David.
Assis dans un fauteuil, en entendant ouvrir sa porte, Herbelin ne fit pas un mouvement, tl savait que sa fille n’entrait jamais à cette heure-là chez lui. Les autres lui importaient peu. Sur son bureau, le sac de cuir renvoyé par Pérignon était en vue. Le courrier du soir, non décacheté, attendait à sa place ordinaire. Pour la première fois de sa vie, David négligeait sa tâche accoutumée. Depuis combien de temps était-il là à rêver? Une teinte livide s’étendait sur ses joues, et ses yeux, dans leurs orbites creusées par le chagrin, s’enfonçaient ardents et fiévreux. A quoi pensait-il? A la fugitive, sans doute. Car sa respiration entrecoupée, ses lèvres tremblantes, indiquaient qu’il retenait ses larmes avec peine.
Il tressaillit quand la main de Cendrin se posa sur son épaule, il retourna vivement la tête, rougit et se dressa sur ses pieds. En face de son ami, il resta une seconde bouleversé par une angoisse horrible, n’osant questionner, dans la crainte d’apprendre quelque lugubre nouvelle, et comprenant bien que l’arrivée de Cendrin avait une importante signification. Enfin il s’écria avec une violence farouche :
— Est-ce que tu viens m’annoncer qu’elle est morte?
LE DROIT DE l’eNFANT.
— Non, dit le savant, rassure-toi, elle vit.
Le soupir qui s’échappa du cœur torturé de David renseigna Cendrin sur l’état moral de ce malheureux.
— Pauvre ami, dit-il plein d’une tendre compassion, comme tu as dû souffrir!
' — Mais voyons, parle, où est-elle? Que fait-elle? reprit Herbelin avec une agitation presque convulsive. L’envoi de ce sac, il y a deux heures, m’a donné le pressentiment qu’elle s’était tuée. . . Oh ! Les instants affreux que j’ai vécu, dans l’attente de ce qui allait arriver d’effroyable! Oui! J ai bien souffert, Cendrin. 11 faut que je sois un grand coupable pour avoir mérité de souffrir autant.
Le savant hocha la tête et dit :
— Tout n’est qu’injustice sur la terre. Mais ce que tu avais raison de craindre n’est pas arrivé. Le hasard m’a fait rencontrer cette malheureuse femme au moment décisif. J’ai réussi k l’entraîner, k la raisonner, à l’obligera vivre...
David se jeta dans les bras de son ami :
— Cendrin, que tu es bon!
Le savant regarda profondément Herbelin.
— Et toi, vas-tu l’être?
— Qu’exiges-tu donc de moi?
— Que tu oublies.
Herbelin fit un geste de protestation :
— Oh! Cela, c’est impossible!
— Que tu agisses au moins comme si cela était.
— Tout ce que la pitié peut faire, je le ferai...
LES BATAILLES DE LA VIE
— Soit. C'est plus que la coupable ne pouvait espérer.
— Où est-elle?
— Tu l’as ramenée?
— Oui. J’étais sûr de toi.
Des pleurs brillèrent dans les yeux d’Herbelin.
— Alors tu ne me méprises pas? Tu ne me juges pas lâche parce que je me montre indulgent?
Cendrin lui tendit la main et avec une émotion qu’il ne cherchait pas à contenir :
— Non, David, je t’estime et je t’aime, car tu es un bien brave homme !
Ils demeurèrent un instant silencieux, puis Herbelin, secouant son front comme pour chasser les idées qui l’obsédaient, se dirigea vers la porte du salon et se trouva en présence de Louise, qui, debout, son chapeau sur sa tête, semblait attendre que son mari lui permît de rester ou lui ordonnât de partir. Cendrin fit quelques pas vers elle, l’amena devant David. Alors celui-ci, d’une voix lente, prononça ces paroles :
— Vous avez bien fait de revenir, et je vous en remercie. .
Cendrin se tourna vers Herbelin comme pour lui dire : Vous voyez que je ne vous avais pas trompée. Puis, serrant la main de David, il sortit.
Le mari et la femme se trouvèrent seuls. Alors Louise, ne pouyant supporter la pensée qu’elle était
LE DROIT DE l’eNFANT. I7è>
absoute sans avoir été jugée et prise de la furie de tout avouer :
— Je ne veux pas que vous me croyiez meilleure que je ne suis, dit-elle avec humilité. Vous ne me tenez pas de ma raison, mais de mon désespoir. Vous n’aviez été que trop bon prophète, ce matin, et la déconvenue que vous m’annonciez ne s’est pas fait attendre. J’ai pu mesurer la profondeur de l’égoïsme humain, j’ai vu ce qu’on peut espérer des promesses et des serments. C’est alors que, révoltée de tant d’infamies, écœurée de ma propre indignité, n’ayant plus à compter sur celui à qui j’avais tout sacrifié, m’étant interdit tout retour vers vous, je n’ai plus vu, pour moi, de refuge que dans la mort. Je vous ai écrit pour vous demander pardon, car h cette heure suprême je comprenais combien j’avais été abominable et combien vous aviez été généreux. Et je me préparais à exécuter ma résolution, lorsque votre ami m’a rencontrée. Il m’a promis votre indulgence : je vois qu’il vous connaissait bien. Mais je veux que vous n’ignoriez rien de ce qui peut vous former une opinion définitive sur moi. Je n’ai pas été criminelle jusqu’au bout parce que je n’ai pas pu l’être. Je suis vivante parce que vous le voulez. Je ne resterai ici que si, sachant ce que vous venez d’apprendre, vous ne m’ordonnez pas de sortir. Décidez.
Il n’hésita pas, et d’un ton ferme :
— Ce que vous me révélez ne doit rien changer à ma détermination. Vos torts envers moi restent les
176 LES BATAILLES DE LA VIE
mêmes. Tout ce qui s’est passé, depuis votre départ, ne concerne que vous, ne touche que vous. Une seule considération a dicté ma conduite : l’intérêt de ma fille. Votre absence a été assez courte, grâce à Dieu, pour qu’elle puisse l’ignorer. Cela me suffit. Vous ne vous flattez pas d’obtenir que j’oublie jamais le mal que vous m’avez fait, et si injustement. Notre vie commune sera limitée par le mariage de Cécile. Il importe au bonheur de cette enfant que son père et sa mère soient en bon accord apparent. Après son mariage, vous irez de votre côté, moi j’irai du mien, Pour les gens comme nous le divorce a été institué. Ne me faites donc pas, vous aussi, meilleur que je ne suis. Toute mon indulgence pour vous vient de mon amour pour ma fille. C’est pour elle uniquement que je me conduis ainsi. Ne m’en sachez aucun gré, mais aimez-l’en un peu plus, elle, si vous le pouvez. Ce ne sera que justice, et elle sera plus heureuse.
Louise baissa le front en signe d’acquiescement et dit :
— Je vous obéirai.
Le château de Saint-Sauveur, situé à deux kilomètres de Tusine de la Neuville, est une vaste construction de style Louis XYI, encadrée dans un parc de dix hectares et qui se mire dans le courant du Liron. Inhabité depuis cinq ans, il a été acheté par M. Herbelin, qui s’y est installé vingt-quatre heures après avec sa femme et sa fille. Il y avait déjà longtemps que les gens du pays disaient : « Saint-Sauveur est fait pour M. David. » Mais le pavillon de la direction suffisait à Herbelin quand il venait visiter l’établissement, et il n’était pas enclin à acheter une propriété que sa femme, Parisienne dans l’âme, ferait des façons pour habiter. Au lendemain des incidents qui avaient si malheureusement modifié sa vie, il avait senti la nécessité de se dépayser. La solitude lui parut désirable. Et M""® Herbelin consultée ayant acquiescé, David avait, séance tenante, acheté la propriété.
LES BATAILLES DE LA VIE
décile s'était montrée folle de joie en apprenant ce changement de séjour, et son institutrice, Pellegrin, ne regrettait pas trop Paris. Pour Louise, ce fut un véritable soulagement de sortir du milieu où ses moindres attitudes auraient été épiées, commentées. Ses déceptions l’avaient jetée dans une sorte de misanthropie, et aucune résolution ne pouvait cadrer mieux avec son désir que celle prise par son mari. Elle trouva dans l’aménagement du château, qui était presque complètement démeublé, une utile diversion à ses sombres pensées.
David, comme si rien ne s’était passé entre eux, l’avait priée de se charger de l’organisation intérieure de la maison. Son attitude vis-à-vis d’elle était composée avec un soin extrême. Pour rien au monde il n‘eût voulu que Cécile s’aperçût d’un changement dans ses dispositions. Et la réserve un peu timide qu’il avait toujours observée vis-à-vis de Louise, le servait à souhait. Il se cantonnait à l’usine du matin jusqu’au soir, et on ne le voyait guère qu’à l’heure des repas. Cécile continuait son existence accoutumée. Toujours tendre et expansive avec son père, mesurée et un peu inquiète avec sa mère, comme si elle avait un vague soupçon des mystères enfermés dans ce cœur troublé. Ce que disait David était pour elle parole d’évangile. Elle avait pour habitude de se faire une opinion d’après ce qu’il pensait lui-même des choses ou des gens. Souvent il lui arrivait d’ajouter à l’appui de ce qu’elle répondait et comme un argii-
LE DROIT DE l’eNFANT.
ment décisif : « C’est l’avis de papa. » Jamais elle n’avait dit : « C’est l’avis de maman. »
Il y avait, au fond de son esprit, une sorte de protestation contre le dédain mal^ déguisé qu’elle voyait, depuis longtemps, sa mère témoigner à son père. Elle sentait que cet homme parfait n’était pas aimé comme il méritait de l’être, et la justice, qui est au fond de toute conscience d’enfant, la poussait à le respecter, à l’aimer d’autant plus. Peut-être, à son insu, s’était-elle ainsi un peu écartée de sa mère, et les liens qui les attachaient l’une à l’autre s’étaient-ils détendus. De la sorte, on pouvait expliquer, en les atténuant, les fautes de Herbelin. Un peu plus de tendresse tyrannique manifestée par sa fille, un peu moins de timide effacement de son mari, et elle était mieux retenue, mieux gardée à son foyer.
David se disait toutes ces choses, quand il revenait douloureusement sur son infortune. Il avait ce reste de bonté de chercher des excuses à Louise, au lieu de se chercher des griefs. Et, dans l’excès de sa modestie, il en arrivait quelquefois à s’avouer qu’il n’était pas surprenant qu'un homme tel que lui, peu avantagé par la nature, sans cesse occupé d’un travail absorbant, n’offrant aucune séduction à une jeune et j-olie femme, n’eût pas réussi à l’attacher invinciblement. Et, si cruellement frappé, il se plaignait de toutes les forces de son cœur méconnu, mais il plaignait aussi la coupable.
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Il l’observait attentivement, et son impassibilité rétonnait. Depuis le jour où l’explication décisive avait eu lieu entre elle et lui, pas une fois elle n’avart varié dans son attitude. On sentait qu’elle avait décidé de se montrer désormais calme, simple, déférente et qu’elle serait ainsi toujours. Mais ce qu’elle pensait, qui pouvait le dire à David? Et c’était là ce qu’il aurait voulu connaître.
Lorsqu’il la voyait tranquille, le front uni, les yeux paisibles, quelles idées suivait-elle? Dans son esprit, y avait-il de la résignation, de la colère ou de la douleur? Elle aussi avait souffert. Et quoique ce fût une souffrance méritée, elle n’avait pas dû guérir si vite de sa blessure. Il savait bien, lui, qu’on ne guérissait pas si promptement, puisqu’il sentait toujours sa plaie vive.
Regrettait-elle? Lorsqu’elle demeurait, le soir, assise dans un coin du salon, travaillant machinalement à quelque ouvrage de broderie, était-ce le souvenir de celui qu’elle avait adoré qui l’emportait dans des rêves? Oh! Pénétrer dans cette pensée fermée et y lire, comme dans un livre, les amers regrets du plaisir perdu, les folles aspirations à des voluptés nouvelles, l’horreur de la situation présente, l’espoir de la liberté prochaine ! Ç’eût été un soulagement pour lui d’être fixé sur les sentiments de Louise. Il eût voulu pouvoir s’affermir dans sa haine ou dans sa pitié.
Grand bonheur pour lui, cependant, de n’avoir pu
LE DROIT DE l’EiNFANT. ' 181
pénétrer, dans les premiers temps, la pensée mystérieuse de celle qui vivait à ses côtés, sous ses yeux, et cependant si éloignée moralement. La révolte de cet esprit déçu et blessé l’eût effrayé, et il eût été peutêtre plus indigné du manque de résignation de la délaissée, que du manque de vertu de l’amoureuse. Car le sentiment auquel avait cédé Louise, tout d’abord, était la colère. Elle avait été durement humiliée de son abandon prédit par celui-là même qu’elle abandonnait. L’effort fait par elle pour s’arracher aux liens réguliers qui l’attachaient avait été violent et la réaction d’autant plus dure. Une prostration presque complète l’avait anéantie. Elle était restée immobile, abattue, comme après une grande maladie, et, sans énergie pour se soustraire à cet accablement, elle s’était laissé entraîner au courant de la vie des aulres. Elle recherchait 1 1 solitude. Après le déjeuner, lorsque David était parti pour l’usine et lorsque Cécile était à travailler avec Pellegrin ou à se promener à travers la campagne en quête d’herbes, d’insectes pour ses collections, Louise descendait dans le parc. C’étaitun très beau massif d’arbres centenaires, percé de larges avenues, et qu’un mur de clôture couvert de lierres et de mousses séparait seul de la forêt de la Neuville. La rivière du Liron le traversait, bordant les belles prairies où les vaches lourdes ruminaient paisiblement l’herbe grasse. Un silence recueilli, un calme reposant régnaient, troublés seulement par le murmure du cours d’eau qui, barré par des rochefs
habilement disposés, formait une charmante cascade. Tout auprès du large bassin bordé d’iris aux fleurs violacées, où l’eau se brisait en écume argentée, un kiosque s’élevait. Nul endroit plus frais, plus sauvage, mieux fait pour la rêverie. C’était là que Mme Herbelin passait presque toutes ses journées.
Triste jusqu’au fond de l’âme, mécontente d’ellemême et des autres, avide d’apaisement et incapable de le trouver, elle venait s’asseoir sous le chaume, au bord de la rivière, prenant un ouvrage ou un livre, mais ne travaillant ni ne lisant. Elle restait toute la journée à regarder les nuages glisser dans le ciel, à écouter le vent murmurer dans les branches, à respirer l’air rafraîchi par l’embrun de la chute d’eau, mais elle ne voyait pas ce qu’elle regardait, n’entendait pas ce qu’elle écoutait, et vivait dans ce beau lieu sans jouir de ses délices. Elle était malheureuse, mais elle ne se plaignait pas de l’être : elle se jugeait punie justement. Elle avait des regrets. Mais c’était sa faute qu’elle regrettait, et non l’absence de celui qui la lui avait fait commettre. Évolution complète de ses sentiments, elle ressentait pour le beau Daniel une haine si violente que tous ses efforts tendaient à écarter son souvenir, à chasser son image. Il lui semblait impossible de se retrouver en sa présence, sans mourir de honte et de douleur. Elle n’imaginait rien de plus ignoble, de plus vil et de plus bas que la façon dont il s’était conduit. Et elle se méprisait de tout son cœur d’avoir pu se tromper si longtemps
LE DROIT DE l’eNFANT.
et si complètement sur le compte de ce malheureux.
Quant à David, elle avait pour lui une sincère reconnaissance.Elle s’avouait qu’il avait été d’une bonté, d’une grandeur insoupçonnables. Mais une restriction, sur son compte, existait dans l’esprit de la jeune femme. Elle eût voulu son héroïsme fait un peu moins de pitié et un peu plus de colère. Il lui manquait à ses yeux de n’avoir pas voulu connaître l’homme qui lui prenait son honneur et de n’avoir point essayé de le tuer. David, couvert du sang de Condottier, lui eût peut-être inspiré de l’horreur, mais il lui eût paru formidable et splendide. Tel qu’il était, avec son indulgence et sa générosité, il représentait à ses yeux un brave homme sage et un peu bourgeois. Il manquait de romanesque.
Souvent elle avait pensé que s’il voulait ignorer son rival c’était qu’il en avait peur. Oui, peur! Elle en arrivait à rabaisser l’impassibilité, incompréhensible pour elle, de ce martyr du devoir paternel, jusqu’à un sentiment si bas. Cela l’absolvait d’autant. Elle se disait qu’elle était moins indigne, David étant moins grand. Et pour n’avoir pas tant à s’humilier devant lui, elle se répétait qu’après tout il n’avait pas le sentiment bien vif de l’affront subi, puisqu’il continuait à vivre, sachant que celui qui le lui avait fait subir vivait aussi, le raillait peut-être, et triomphait.
Elle s’agitait ainsi, dans un étrange désordre d’esprit, sans indulgence pour elle-même et pour les autres, rendue amère et ombrageuse par ses chagrins,
LES BATAILLES DE LA VIE
aveuglée sur la réalité des choses, toute prête cependant à reconnaître la vérité. Il eût suffi qu’on la lui démontrât. Mais son esprit faussé par un abus de la personnalité était incapable de faire lui-même la démonstration.
Dans la pratique de la vie, elle avait adopté, comme règle, de montrer vis-à-vis de son mari et de sa fille une inaltérable douceur. Tout ce que disait David était immédiatement admis par elle, tout ce qu’il demandait était exécuté. Elle surveillait les leçons de Pellegrin, ce qu’à aucune époque elle n’avait jamais fait. Elle s’occupait de Cécile, avec une application qui à des étrangers eût paru admirable, mais qui pour David et pour Cécile n’était que bien réglée. Il y manquait la petite lueur qui éclaire, le petit rayon qui réchauffe. Elle s’acquittait d’une tâche, elle ne se donnait pas à un devoir cher. Entre elle et Pellegrin il n’y avait pas grande différence. Cécile appelait l’une maman et l’autre mademoiselle. Mais on eût dit deux institutrices. Le zèle naturel de l’une, l’empressement préparé de l’autre, avaient la même valeur.
La jeune fille le sentait bien et elle en souffrait. Depuis le jour où, deux ans auparavant, elle avait, à son père, fait entendre ce cri désolé : « Maman ne m’aime plus! » elle avait eu le temps de réfléchir. Ses idées s'étalent affermies, et instinctivement elle s’était rejetée du côté de son père. Pendant ces deux années elle l’avait aimé bien plus tendrement. Elle en vou-
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lait obscurément à sa mère d’être toujours hors de la maison, si attirée, si prise par les fêtes «et les occupations mondaines. Mais depuis qu’elle l’avait vue, sans savoir pourquoi, devenir triste, farouche, solitaire, un revirement s’était fait dans son esprit, et une instinctive pitié la ramenait à cette blessée dont elle ne connaissait pas la blessure, mais dont elle plaignait les douleurs. Elle n’osait trop lui témoigner son naïf empressement, parce qu’elle la savait d’'humeur variable. Elle tournait autour d’elle, comme un chien qui a été battu et qui revient, sans rancune, vers son maître, prêt à la caresse et à la soumission.
De ce manège, Herbelin ne voyait que les timidités. Elle sentait que sa fille se méfiait, et son amertume s’en augmentait. Elle se disait, avec une rude franchise, qu’il n’était point surprenant que Cécile se détournât d’elle puisqu’elle lui en avait donné le mauvais exemple. Elle n’avait point aimé cette enfant comme elle le méritait : pourquoi la trouverait-elle affectueuse? Ayant toujours calculé, dans la vie, elle ne voyait dans toute tendresse qu’un échange prolongé de sentiments. Elle ne se rendait pas compte qu’on peut aimer pour le délicieux plaisir de donner tout et de ne rien recevoir.
Jusqu’à sa tragique mésaventure elle n’avait jamais donné et avait toujours reçu. La vie avait été traversée par elle au milieu des adorations et des adulations. Son père, son mari, ses soupirants l’avaient traitée comme une reine, qui fait assez pour son peuple quand
LES BATAILLES DE LA VIE
elle daigne sourire. Le beau Daniel seul avait reçu, pendant un temps, autant, sinon plus, qu’il n’avait donné. Et brusquement il avait prouvé à l’idole qu’elle n’était qu’une dupe. Mais la leçon pour cruelle qu’elle fût n’était pas suffisamment instructive. Louise continuait à maudire l’injustice du sort, sans se rendre compte qu’elle avait eu à sa portée tout ce qui constitue le bonheur. Et les yeux clos, elle continuait à s’enfermer dans son rêve douloureux, négligeant les réalités consolantes qui s’offraient à elle.
Le besoin de solitude, qui entraînait Herbelin à l’écart, avait eu pour résultat de rendre Cécile plus indépendante. Lorsque son père était à la Neuville, elle allait volontiers le surprendre dans son bureau ou au laboratoire. Elle avait retrouvé un jardin, qu’elle cultivait lorsqu’elle était enfant, et s’était mis en tête de lui rendre son ancien éclat. Il s’étendait devant le pavillon de la Direction, du côté de la cour, à l’ombre de tilleuls centenaires, et justement sous les fenêtres du bureau de son père. Il y avait, dans un bout, une tonnelle que David ne pouvait pas regarder sans que son cœur se serrât, car c’était sous sa voûte verdoyante et fleurie qu’il avait osé parler à Louise pour la première fois. Maintenant la tonnelle était un peu vermoulue. Les clématites s’étaient séchées de vieillesse et laissaient courir sur les grillages plus de bois que de feuilles, mais telle quelle, lyjiie Pellegrin y trouvait encore à s’abriter du soleil pendant que son élève, rouge, affairée, les mains
pleines de terreau, retournait les plates-bandes, ou taillait les rosiers à grands coups de sécateur.
Depuis quelques jours, Cécile avait entrepris cette rude et absorbante besogne, et son père, avec im bon sourire, la voyait au grand air se hâler le visage et se durcir les bras, lorsqu’un après-midi, étant allée à la pompe pour emplir ses deux arrosoirs, elle constata que l’eau ne coulait pas du robinet. Elle se mit alors en devoir de pomper bravement, lorsqu’un jeune homme, sortant de l’usine, l’aperçut, maniant avec peine le lourd balancier de fer, et se précipita à son aide. Il était tête nue et tenait à la main un grand rouleau de papier. Sa figure ronde, ses yeux bleus, sa longue moustache et ses cheveux coupés ras lui donnaient l’air naïf et doux. Il salua la jeune fille, et saisissant le balancier :
— Mademoiselle, je vous en prie, comment n’avezvous pas appelé quelqu’un?... Ici tout le monde est à vos ordres.
Il pompait avec vigueur, en parlant ainsi, et les deux arrosoirs se trouvaient déjà pleins. Il s’arrêta. Cécile et lui se regardèrent un instant. Elle, riant de son empressement, lui, devenu très rouge et visiblement embarrassé.
— Je vous remercie bien, Monsieur, dit M^^® Herbelin. Je demanderai à papa de faire mettre une auge au-dessous du robinet, de sorte qu’il y aura toujours de l’eau, et attiédie par le soleil elle sera meilleure...
LES BATAILLES DE LA VIE
Elle voulut prendre ses arrosoirs, mais le jeune homme s’en empara, mettant son grand rouleau de papier à dessin sous son bras et disant :
— Permettez, Mademoiselle, c’est trop lourd pour vous... Il faudra que M. Herbelin en commande de plus légers...
— C’est vrai qu'ils sont lourds, dit Cécile. Mais vos papiers VOUS gênent bien. Laissez-moi au moins vous les porter...
Elle prit les papiers sous le bras du jeune homme, et ils s’acheminèrent ainsi vers le jardin, lui, les deux arrosoirs au bout des bras, elle, le grand rouleau sur l’épaule. Ils arrivaient près des plates-bandes lorsque la porte-fenêtre du bureau s’ouvrit et Herbelin parut sur le seuil :
— Eh bien ! Cécile, voilà à quoi tu occupes mon directeur? Mon cher Laroque, vous ne connaissez pas ma fille..*
— Je n’ai pas encore eu l’honneur d’être présenté à Mademoiselle.
— Eh bien I Cécile, je te présente M. Laroque, directeur de l’usine, afin que, si tu as désormais dos gros travaux à faire, lu ne le choisisses pas spécialement pour les lui confier...
Il riait, puis tout d’un coup l’esprit professionnel se réveillant, il se prit le menton dans la main :
— C’est bête d’être obligé d’aller à la pompe pour chercher de l’eau. Qu’est-ce qui empêche d’établir un tuyautage du grand réservoir de la machine au
LE DROIT DE l’eNFANT.
jardin? Il y a cent fois plus de pression qu’il ne faut pour faire un arrosage à la lance...
— On pourrait même installer un jet d’eau, ajouta Laroqiie... On utiliserait ainsi le petit bassin qui est près de la grille...
— Eh bien ! Donnez des ordres pour qu'on creuse une tranchée et qu’on pose une canalisation... Ma fille, tu n’auras plus besoin d’arrosoir pour tes platesbandes... Il suffira de tourner un robinet.
— Alors, papa, je vais te faire ici des gazons anglais, comme au parc Monceau.
— Très bien! Amuse-toi, ma chérie. Mais surtout prends garde de te mouiller les pieds...
Il s’arrêta et examina le grand rouleau de papier qu’elle tenait toujours.
— Mais ce sont les plans de Laroque que tu as là...
— Je vous les apportais. Monsieur, dit le directeur.
— Entrons dans mon cabinet.
Herbelin se tourna vers sa fille :
— Est-ce que tu restes encore quelque temps, ma mignonne?
— Oui, papa. Je compte t’attendre et rentrer avec toi, à pied.
— C’est entendu.
Il emmena Laroque, et Cécile continua ses travaux.
Le lendemain, lorsque M^^® Herbelin revint après le déjeuner pour soigner ses fleurs, elle vit que la terre avait été fraîchement remuée dans la cour et
LES BATAILLES DE LA VIE
qu’un morceau de la clôture du jardin manquait encore. Elle entra vivement dans son domaine, et, à chaque extrémité, elle découvrit une prise d’eau parfaitement installée. Des tuyaux de caoutchouc munis d’une lance attendaient son bon plaisir. Elle battit des mains, appela Pellegrin et lui expliqua le miraculeux travail qui avait été exécuté depuis la veille.
— Papa, voyez-vous, Mademoiselle, a la baguette des fées... 11 fait tout ce qu’il veut et aussi promptement qu’il veut... Et puis il a été bien secondé par ce jeune homme, qui paraît très complaisant...
Elle déroula immédiatement ses tuyaux et commença à arroser, s’émerveillant de l’irisation diamantée des gerbes d’eau retombant au travers des rayons du soleil. Elle achevait de noyer complètement un carré de gazon lorsque son père sortit de son bureau et s’avança vers elle :
— Cécile, je crois que tu vas changer le jardin en marécage, dit-il malicieusement. Usons, ma chérie, n’abusons pas.
— Tu as raison, papa. Je me suis un peu laissé emporter par l’attrait de la nouveauté... Mais comment ne m’as-tu rien dit, à déjeuner, ce matin? Tu savais pourtant que le miracle était accompli...
— Je voulais t’en offrir la surprise... Et puis Laroque me l’avait demandé...
— Tu le remercieras bien pour moi...
— Tu le feras toi-même... Je te recommande aussi mon vieux contremaître Gourdimanche, qui a tra-
vaillé toute la nuit pour poser les prises d’eau... Tu lui donneras un billet de cent francs. Reçue de ta main, cette gratification lui causera un double plaisir...
— Et pour M. Laroque ?
— Oh î Laroque, un mot aimable. Ce n’est pas un homme qu’on puisse récompenser avec de l’argent.
— Papa, qu’est-ce que c’est donc que M. Laroque?
— Je te l’ai dit hier, c’est le directeur de l’usine.
— Depuis combien de temps?
— Depuis trois ans...
— Alors il était très jeune?...
— Il avait le même âge que moi, lorsque j’ai rempli les mêmes fonctions.
— Oh ! Mais, toi !
Herbelin la regarda avec un bon sourire, délicieusement touché de cette naïve admiration en laquelle s’épanouissait la tendresse de sa fille. 11 lui caressa doucement la joue avec le revers de sa main et admira sa beauté naissante. Il eut là un de ces moments heureux qui compensaient les tristesses cachées de sa vie.
— Laroque est un garçon qui m’est très dévoué, reprit Herbelin.
— Oui, il paraît t’aimer beaucoup.
— Je me suis vivement intéressé à lui. Il n’était pas heureux, quand je l’ai pris avec moi... Il avait mangé de la vache enragée et se trouvait sur le pavé, par suite de la fermeture d’un établissement de Saint- Denis où il était employé...
LES BATAILLES DE LA VIE
— Il n’avait donc pas de famille?
— Non. Il n’a plus ni père ni mère.
— Pauvre garçon !
Cette fois encore David fut remué par l’accent avec lequel Cécile prononça ces mots. Il pensa que sa fille aussi, sans la constance et la résignation qu’il avait montrées, eût pu être une pauvre petite sans mère, et que c’était grâce aux sacrifices paternels qu’elle conservait sa sérénité d’esprit et sa quiétude d’âme. Il se sentit payé par la constatation de ce bonheur et de cette tranquillité. Et un peu de douceur apaisa son cœur cruellement ulcéré. Il embrassa sa fille et retourna à son bureau. Mais les remerciements que Cécile devait adresser à M. Laroque ne furent point faciles h faire. Pendant trois jours, le jeune directeur resla invisible, et ce ne fut qu’en priant son père de l’appeler d’autorité que Cécile put obtenir qu’il parût devant elle. Il écouta, avec une grande timidité et beaucoup d’embarras, les aimables paroles que lui disait la jeune fille et se sauva, presque sans répondre, quand son chef lui rendit sa liberté.
Cécile fut mal impressionnée par cette attitude sauvage. Elle ne la critiqua pas devant son père, mais au fond d’elle- même elle la blâma singulièrement. Qu’est-ce que cela signifiait, cette maussaderie? Et pourquoi cet air de loup pris au piège? La jeune fille arriva à cette conclusion que M. Laroque, qu’elle avait au premier abord jugé convenable et même sympa-
thique, était un homme de peu d’usage et d'agrément. Pourtant, elle s’occupa de lui un peu plus que s’il eût été gracieusement banal.
Cependant l’aménagement du château de Saint- Sauveur s’était complété, et M""® Herbelin avait donné une fois de plus la preuve de son goût très sûr. Seulement, comme si son état d’esprit eût influé sur son choix, au lieu de viser à la somptuosité un peu éclatante, comme elle avait toujours fait jusqu’alors, elle avait recherché une sobriété un peu froide. L’ameublement était plutôt sévère et contrastait avec le papillotage délicat du mobilier de Paris. David n’avait pas risqué une observation, mais il se plaisait mieux au milieu de la gravité de Saint-Sauveur que parmi les élégances de la rue de Lisbonne.
Il habitait une aile du premier étage. Sa fille habitait l’autre avec sa mère. La femme et le mari, quand ils étaient en présence, s’efforçaient de trouver des sujets de conversation qui permissent de donner le change à Cécile sur l’état de leurs relations, La grande liberté de la campagne facilitait cette respectable tromperie. La jeune fille était toujours dehors, soit dans le parc, soit dans les champs, soit li l’usine, et n’avait ni le loisir ni le goût d’observer très attentivement ce qui se passait autour d’elle. Cette existence lui réussissait à merveille et elle se développait h vue d’œil. Au début de leur séjour à Saint-Sauveur elle avait demandé à son père :
— Pourquoi donc avons-nous quitté Paris?
LES BATAILLES DE LA VIE
— Est-ce que tu le regrettes? répondit Herbelin.
— Oh non! J’aime bien mieux la campagne. Mais maman qui aimait tant la ville, comment s’accommodera-t-elle de la vie ici?
— C’est pour elle que nous y sommes. Le médecin lui a ordonné le repos et le grand air...
— Elle est donc malade?
— Malade, non, mais souffrante...
— C’est donc pour cela que, depuis quelque temps, son humeur avait changé?
— C’est pour cela.
— Et moi qui le lui reprochais et qui m’en plaignais à toi... Comme c’était mal!
— Eh bien! Mon enfant, il faut te le faire pardonner en étant encore plus douce et plus gentille avec ta mère.
— Oh ! Je te le promets.
Ce furent toutes les explications qui s’échangèrent au sujet de ce brusque déplacement. David, avec une admirable délicatesse, tourna au profit de Louise la modification de son caractère. Il n’essaya pas de profiter des humeurs sombres de sa femme pour attirer plus complètement à lui sa fille. Et cependant il savait qu’à un moment donné celle-ci aurait à faire entre son père et sa mère un choix terrible. Mais il ne préparait pas son triomphe; au contraire, il s’efforçait de rendre plus intéressante celle qui devait un jour lui disputer le cœur de sa fille. Et puis, au fond de lui-même, une indéracinable tendresse
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pour cette femme si coupable n’existait-elle pas?
Il avait souffert, il avait pleuré, il avait maudit, frappé même. Tout ce que sa dignité offensée lui avait ordonné de faire il l'avait fait. Il vivait séparé de Louise, il lui avait déclaré qu’il la quitterait dès qu’il en aurait l’occasion. Cette occasion devait être le mariage de Cécile, qui avait seize ans. C’était donc un an, ou dix-huit mois au plus, à patienter. Et il écartait de son esprit la pensée du moment où il faudrait renvoyer de chez lui celle qui y avait tenu tant de place.
Cependant il s’occupait de cet événement avec une sage prévoyance, et, voulant marier sa fille à un homme dont il fût tout à fait sûr, il avait entamé avec Pérignon des négociations qui étaient près d’aboutir. Le colonel, resté célibataire et possesseur d’une très belle fortune, avait concentré toutes ses affections sur son neveu Raoul, charmant garçon qu’il avait élevé et qui devait hériter de lui. Depuis longtemps Pérignon avait dit à Herbelin :
— Si tu veux, nous marierons nos enfants. De la sorte nous finirons notre existence ensemble, comme nous l’avons commencée.
Herbelin avait acquiescé à cet arrangement et les deux jeunes gens avaient grandi dans une affectueuse camaraderie, sans que jamais un mot leur eût été dit des projets de leurs parents. Ils se voyaient avec plaisir, se tutoyaient, mais pas apparence de coquetterie dans leurs relations ne se remarquait. Ils se
LES BATx\ILLES DE LA VIE.
querellaient même assez volontiers, Raoul, esprit brillant, étant très moqueur, et Cécile, nature simple, ayant horreur de la taquinerie. Delà des heurts, qui amenaient des brouilles vite calmées et sans cesse renaissantes.
Herbelin, au lendemain de son malheur, avec unegrande droiture, avait senti la nécessité de rendre Pérignon libre de tout engagement. Il jugeait que la situation était trop gravement modifiée pour qu’il ne fût pas légitime de remettre en question tous les projets et de savoir ce que son ami souhaitait faire. Aux premiers mots prononcés par David, le colonel s’était écrié :
— Ah çà! pour qui me prends-tu? Mais tu m’offenses! Est-ce que tu t’imagines que mes idées sont changées et que je t’aime moins? Est-ce que Cécile est moins gentille et moins bien élevée ? Est-ce qu’elle sera une femme moins charmante? Non. Eh bien! alors ?
— Alors, cher ami, elle a un père et une mère qui se sépareront après son mariage. Au point de vue matériel, cela ne changera pas grand’chose à sa situation. Mais, au point de vue moral, cela peut entraîner de très grands inconvénients, et il est bon qu’on en cause.
— Causons-en. Mais c’est parce que tu le veux. Car moi...
— Tu n’es pas seul. Ce n’est pas toi qui épouseras, c’est ton neveu. Il serait nécessaire de lui faire
connaître tes intentions et de lui ouvrir les yeux,
— Lui faire connaître mes intentions, soit. Mais lui ouvrir les yeux... Inutile 1 II en sait assez...
Le rouge monta au front d’Herbelin. Jamais il n'avait eu encore si directement Toccasion de se sentir la proie de l’opinion. Ainsi le neveu de Pérignon était renseigné sur son infortune, comme sans doute tous les Parisiens vivant dans un certain courant mondain. Lui, il l’avait plaint, mais que d’autres l’avaient raillé !
— Je crois indispensable que tu lui fasses part de ton désir et qu’il te dise ce qu’il en pense...
— Eh bien I Mon cher ami, pas plus tard que ce scfir je l’entreprendrai à ce sujet. 11 dîne avec moi ; je lui offrirai son établissement et ma fortune au dessert. Car, s’il épouse Cécile, il sera mon légataire universel.
Raoul Pérignon, très joli garçon, blond, ressemblant beaucoup au colonel, mais avec plus de finesse dans la physionomie et moins de vivacité dans le caractère, avait manifesté dès son enfance le désir de suivre la carrière des armes, comme avaient fait son grand-père etson oncle. M. Pérignon, agent de change, très lancé, s’y était opposé de toutes ses forces et, chose assez singulière, avait été approuvé par son frère, alors chef d’escadrons. Celui-ci avait déclaré à son neveu qu’après la guerre désastreuse qui venait d’anéantir nos forces militaires, la France était, à son avis, condamnée au recueillement pour vingt années
au moins, que le métier allait être insupportable, au milieu des embarras et des à-coups d’une réorganisation complète de l’armée, qu’il n’y aurait pas d’avancement rapide, su rtout pour le petit-fils d’un comte de l’Empire , qu’il n’avait donc qu’à choisir une carrière civile. Qu’au surplus, si, de hasard, une guerre éclatait, il y aurait, sous les drapeaux, de la place pour tous les gaillards de bonne volonté, et qu’il serait toujours facile à un Pérignon de se faire tuer pour son pays.
Raoul s’était incliné, sans conviction, mais il aimait bien son père et son oncle, et il n’avait pas voulu leur résister. Il achevait, entre temps, de brillantes études, arrivait à dix-neuf ans avec tous ses diplômes et hésitait dans le choix d’une carrière. M. Pérignon aurait désiré qu’il entrât dans sa charge et s’initiât aux secrets du comptant et du terme. Mais Raoul, qui auraitvoulu porterl’épée, se refusait à tenir le carnet. Il offrit d’entrer à l’École des Beaux-Arts et de se faire sculpteur. Tous les Pérignon poussèrent des rugissements. Quoi! Pétrir de la terre, gâcher du plâtre, taper sur du marbre avec un marteau , vivre en blouse, avoir les mains sales, quelle horreur!
Lejeune homme alors proposa la peinture. C’était plus propre, moins décrié, et on aurait peut-être pu s’entendre. Mais le colonel déclara qu’il n’y avait plus rien à tirer de la peinture, que la démocratie allait rapetisser l’art, qu’on ne bâtirait plus de palais, que par conséquent il n’y aurait pas de travaux à exécuter et
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que, pourblaireauter des tableautins, ce n'était pas la peine de se mettre en route. Raoul furieux déclara que, puisqu’on s’opposait à tout ce qu’il souhaitait, il ne se sentait plus qu’une vocation, celle de ne rien faire. Et, en dépit des prières de toute sa famille, il se mit à exécuter ce programme avec un entrain qui donnait à penser sur ce dont il eût été capable, si on l’eût laissé libre de travailler à sa guise.
Il se fit recevoir d’un cercle, il paria aux courses, ne manqua pas une première, joua la comédie dans les salons, dépensa de l’argent pour les plus jolies femmes de Paris, et, en deux ans, s’endetta de cent cinquante mille francs qui furent religieusement payés par son père. Admirable cavalier, grand fusil, escrimeur d’une force remarquable, il triomphait au Polo, dont il fut un des plus brillants champions, était recherché dans les chasses à tableaux, et se distinguait dans les assauts publics parmi les cinq ou six amateurs classés hors ligne. Ce joli garçon, arrivé à sa majorité, avait été mis en possession de la fortune de sa mère, et il se disposait à la manger avec éclat lorsqu’un événement survint qui se chargea de le ranger pour le restant de ses jours.
Le grand krach, en quelques heures, ruina son père si complètement que, pour désintéresser tous les créanciers de la charge, il fallut que Raoul abandonnât tout ce qu’il possédait. Il n’eut pas la moindre hésitation, apporta à M. Pérignon ses valeurs pour qu’il les négociât, et, très étonné de voir son père pieu-
LES BATAILLES DE LA VIE
rer à chaudes larmes en constatant qu’il se ruinait pour lui si tranquillement, il dit :
— Ah çàî mais, papa, est-ce que nous ne portons pas le même nom? Est-ce que, quand j’étais un gamin et que je prenais des culottes stupides au Cercle, tu ne payais pas pour moi ? Comment pourrais-je ne pas te rendre la pareille, lorsque toi tu es victime de la canaillerie de tes clients et que tu ne réponds que des fautes des autres? Prends tout ça, vends -le et soyons nets et honorables comme devant î
Le père embrassa le fils sans parler, car il en aurait eu trop à dire. Mais le colonel, qui était venu aussi offrir sa fortune, s’expliqua pour tout le monde :
— Ce gamin-là est tout simplement extraordinaire. C’est un Pérignon, et un vrai ! C’est le général qui aurait été content de le voir se conduire comme ça! Nous avons été stupides de l’empêcher de se faire soldat : c’eût été un homme de caractère, et, dans l’armée, le caractère c’est tout. Des braves gens, parbleu, qui se font trouer le cuir, il y en a à la pelle! Mais des lapins qui, dans n’importe quelle situation, n’hésitent pas et font superbement ce qu’ils doivent faire, c’est l’oiseau rare, la graine de grand chef! En tous cas, il ne sera pas dit que ce petit homme-là se sera dépouillé complètement, et que j’aurai, moi, le chef du nom, gardé tout mon argent... A compter d’aujourd’hui, je lui paîrai une pension de douze mille francs par an
LE DROIT DE l’ENFANT,
Raoul remercia affectueusement son oncle, mais déclara qu’ayant l’intention de travailler désormais pour se créer une situation, il n’aurait pas besoin de la pension qu’on voulait lui servir. La vie avec son père lui paraissait tout indiquée, et il y trouverait beaucoup de satisfaction.
Interrogé sur ses intentions, il expliqua qu’il comp. tait se présenter à l’École centrale, l’âge de l’École polytechnique étant passé, et tâcher ensuite de se tirer d’affaire dans l’industrie.
On ne discute pas les résolutions d’un homme qui vient de se dépouiller de deux millions et de refuser douze mille francs de rente. Raoul entra à l’École centrale, en sortit à vingt-quatre ans, et, pris comme secrétaire par Cendrin, donna des preuves de capacité qui firent bien augurer de son avenir. Pour s’etre donné à l’étude, il n’avait pas renoncé au plaisir : il allait aux premières, ne négligeait pas la salle d’armes, reparaissait périodiquement au milieu de ses anciens camarades, à son Cercle, et charmait tout le monde par sa belle humeur et son entrain. Son père avait continué les affaires, mais, atteint au cœur par la catastrophe qui l’avait jeté parterre, au bout de deux années il était mort. Raoul était donc resté seul avec son oncle le colonel, non pas riche, mais à l’aise, et travaillait par goût comme il s’était autrefois amusé par désœuvrement.
Il sortait de l’hôtel de l’avenue de la Bourdonnais, où il venait, pendant deux heures, de faire des
LES BATAILLES DE LA VIE
expériences de chimie avec Cendrin, lorsqu’en rentrant chez lui il trouva un mot de son oncle le priant de venir dîner au cercle. Raoul s’habilla, et, comme sept heures sonnaient, pénétra dans le grand salon. Le colonel, assis dans un des vastes fauteuils qui entourent la cheminée, discutait une question militaire avec deux généraux en retraite, et les éclats de sa forte voix retentissaient dès l’entrée :
— La loi des cadres! Il n’y a que la loi des cadres qui soit importante ! Et c’est la seule que cette Chambre ne fasse pas ! Ils votent des inepties, ils bavardent, pendant des mois, à propos du protectionnisme et du libre-échange. Tout ça, c’est du fatras! De bons cadres, constituant une bonne armée, et la France peut dormir sur ses deux oreilles!
■ — Oui, mon oncle, dit Raoul, en s’avançant au milieu du salon.
— Ah! Te voilà, toi!
— Heure militaire, vous voyez. Bonsoir, mon général.
11 saluait avec déférence les deux vaillants chevronnés qui causaient avec son oncle. Le plus âgé, tout blanc, le front creusé d’une belle balafre, prenait son claque posé sur la table.
— Vous ne restez pas au cercle, Saint-Régent? demanda le colonel.
— Non, dit d’un air de gaîté fanfaronne le vieux général : ce soir, je dîne chez l’habitant!
El il partit. Pérignon s’était levé comme le maître
d’hôtel paraissait dans le salon, disant avec componction !
— Ces messieurs sont servis.
— Allons dîner.
Et, tenant son neveu sous le bras, il passa dans les salles à manger du cercle. Après le potage, le colonel ayant commandé une excellente bouteille de Mouton-Rothschild, regarda Raoul avec satisfaction et dit :
— Quel âge as-tu, vicomte?
— Mon oncle, j’ai vingt-six ans.
— Tu n’es pas trop abîmé : tu te soutiens. Mais c’est égal, le temps d’être sérieux arrive... As-tu de la répugnance pour le mariage?
— Je n’ai point de répugnance pour l’institution : tout dépend de celle qui la représente.
— Dix-sept ans bientôt. Un bouton de rose, une âme exquise, et... une très belle fortune I
— C’est trop !
— Je n’exagère pas.
— Alors, mon oncle, partons. Où est-elle?
— Finissons de dîner, et écoute-moi. Toute médaille, si brillante et si précieuse soit-elle, a son revers. Dans le cas présent, le revers de la médaille, c’est la mère.
— Ah ! ah ! Il y a une mère qui est orageuse.
— Il y a une mère et un père qui, pour des motifs que je t’énumérerai tout à l’heure, ont décidé de cesser la vie commune après le mariage de leur fille,
LES BATAILLES DE LA VIE
mais qui, jusqu’à ce mariage, resteront unis en apparence. La fortune est au père, le bon droit est de son côté, et c’est vers lui que vraisemblablement la jeune femme se tournera. La mère, il faut bien le dire, a commis une faute. Le mari l’a su, et il a fermé les yeux, pour ne pas causer un scandale qui eût fait du tort à sa fille, mais il ne pardonnera jamais. Voilà, en quelques mots, la situation. Si tu te décides à passer outre, je te nommerai les personnages. Sinon, prenons que je n’ai rien dit, et mangeons tranquillement. A ta santé !
— A la vôtre, mon oncle.
— Crâne vin, quand il est d’une bonne année I
— Et le 74 est réussi!
— Eh bien! Qu’est-ce que tu penses de ce que je viens de te dégoiser?
— Beaucoup de choses. D’abord, je sais de qui vous voulez parler...
— Bah!
— Comme c’est malin de deviner qu’il s’agit de Cécile Herbelin, à laquelle vous vous intéressez toU|^ particulièrement. Je me suis même demandé souvent si vous n’aviez pas de bonnes raisons pour ça...
Le comte Pérignon rougit jusqu’à la racine des cheveux, il baissa les yeux un instant, puis avec énergie :
— Non, non, je t’en donne ma parole !
— Vous avez pourtant joliment tourné autour de la dame.
— Oh ! C’était bien plus tard !... Et simples coquetteries!.. Pense donc, Herbelin, un ami!...
— Est-ce que ce n’est pas toujours un ami?... Mais je ne puis douter de votre parole. Donc, mettons que c’est par intérêt pour moi que vous avez préparé ce mariage. Le père y consent-il?
— Avec empressement.
— Boni Je n'ai qu’à remercier, car M. Herbelin est un homme parfait, un industriel très remarquable.
— Et mon ami, depuis trente-cinq ans, ajouta le colonel.
— Oui, nous l’avons déjà dit, à propos de sa femme. Quant à Cécile, je la connais depuis sa naissance : c’est un cœur parfait.
— Une très jolie fille...
— Et surtout un esprit droit et profondément honnête. Dans le temps où nous vivons, c’est quelque chose d’appréciable.
— Elle aura huit cent mille francs de dot...
— C’est décent.
— Et moi, je te donnerai trente mille francs de rentes par contrat, en attendant que je te laisse tout ce que je possède...
— Oh ! Ne parlons pas de votre succession ! Vous vous portez comme la tour Eiffel : ce seront nos enfants qui hériteront de vous, et encore!
— C’est bien possible, dit en riant le colonel. Mais enfin tu peux toujours compter sur ma fortune pour une époque indéterminée... Tu sais que j’ai cent
LES BATAILLES DE LA VIE
mille francs de rente et ma propriété de Clermont...
— Combien dépensez-vous?
— Qu’est-ce que ça te fait?
— C’est pour savoir...
— Dans les quarante à quarante-cinq...
— Et encore vous vous forcez...
— Non! Ça, c’est mon chiffre raisonnable... Autrefois, j’allais à soixante-dix ou quinze...
— Les dames!
— Jamais d’argent aux dames! répliqua avec vivacité le colonel. Toujours pour moi-même.
— Alors ça coûte beaucoup plus cher.
— Mais on sait que ce n’est pas par intérêt...
— Donc, maintenant, vous faites cinquante-cinq mille francs d’économies par an... Déduction faite de la rente dont vous me comblez, restera trente-cinq à quarante... Si vous vivez encore une trentaine d’années, ce qui pour vous sera un minimum, vous doublerez votre fortune... Vous êtes un très bel oncle à succession!
— Je te le disais !
On servit le dessert. Le colonel se fît apporter du café, un excellent cigare, et, la digestion commençant, dans un délicieux état d’équilibre physique :
— Qu’est-ce que tu conclus de tout ce que je viens de t’expliquer?
— J’en conclus que je ne demande pas mieux que d’essayer de vous faire plaisir. Seulement, pour se marier, on est deux. Que pensera Cécile?
LE DROIT DE l’eNFANT.
— Elle sera enchantée. Épouser un garçon qu’on connaît depuis l’enfance, c’est le rêve!
— Eh! ehl Souvent on se connaît trop. Cela assure l’amitié et empêche l’amour.
— Si tu n’es pas aimé; c’est que tu ne le voudras pas. Tourné comme tu l’es.
— Votre portrait, en plus petit.
— Oh! j’ai été mieux que toi!... Lorsque Cécile saura que tu es agréé par son père, elle te verra tout autre qu’auparavant. Tu ne seras plus le camarade, tu seras le fiancé, l’amoureux... Seulement il va falloir quitter Paris pour faire ta cour.
— Ça ne m’effraie pas.
— Tu iras à la Neuville, à l’usine, et tu t’occuperas avec le père, en marivaudant avec la fille... Tu ne t’ennuieras pas : il y a à Saint-Sauveur une chasse très belle, un voisinage agréable...
— Notamment le marquis de Condottier...
Le neveu et l’oncle échangèrent un regard.
— Je ne crois pas, dit le colonel, qu’il ait souci de se montrer dans le pays.
— Ça dépendra de sa fantaisie du moment, répondit Raoul. C’est un seigneur qui n’est pas étouffé par les scrupules...
— Oui, mais c’est un homme bien élevé.
— Moi, je n’ai personnellement rien contre lui. Il a toujours été très gracieux avec moi. Mais il y a des gens qui prétendent que c’est un fameux chenapan.
— Ils n’ont pas tort... Donc, je puis annoncer à Herbelin ton arrivée à la Neuville?
— C’est si pressé que ça?
— Qu’est-ce qui t’arrête?
— Rien.
— Tu vivras là pendant quelques mois. Puis lorsque tu seras décidé à faire ta demande et que Cécile sera disposée à l’accueillir, je mettrai des gants blancs et nous marcherons. Est-ce dit?
— C’est dit.
Ils se levèrent de table, passèrent dans les salons, qui étaient à peu près vides, prirent leurs pardessus et sortirent. Dans la rue, ils cheminèrent pendant quelque temps sans parler, puis arrivés sur le boulevard des Capucines :
— Où vas-tu? demanda le colonel.
— Je pousse jusqu’aux Variétés.
— Moi, j’entre à l’Opéra. Bonsoir.
Trois jours plus tard, dans la salle à manger de Saint-Sauveur, pendant le déjeuner, Herbelin prit la parole et dit :
— Il faudra préparer un appartement, nous allons avoir un hôte.
Et, comme la mère et la fille dirigeaient, en même temps, leurs regards sur lui avec curiosité, il ajouta :
— Raoul Pérignon vient suivre les travaux de la fabrique. Je ne puis naturellement pas le laisser camper à l’auberge. Il logera ici.
Une légère rougeur monta au visage de Her-
belin au nom de Pérignon. Dans ses yeux intelligents une lueur passa. Une question vint sur ses lèvres qu’elle retint, et d’une voix très calme :
— Je veillerai à ce qu’il soit installé aussi bien que possible.
Herbelin approuva de la tête, et se tournant vers sa fille :
— Son arrivée ne te contrarie pas, je pense?
— Je serai enchantée de le voir. C’est un très gentil garçon. Mais, ajouta-t-elle, avec une nuance d'inquiétude, qu’est-ce qu’il fera à l’usine?
— Il étudiera tous les procédés de fabrication.
— Alors il n’aura pas de fonctions déterminées?
— Non, il sera là en amateur.
— Ah ! Bien ! De sorte qu’il ne prendra la place de personne?
— Assurément.
Cette déclaration parut contenter la jeune fille. Elle reprit plus gaiement :
— Mais est- ce qu’il songe à devenir manufacturier, Raoul? Je ne le vois pas très bien fabricant de quelque chose?
— Pourquoi donc? il est fort intelligent, très actif,
et...
— Et vicomte ! Tu te représentes un vicomte Raoul vendant, par exemple, des produits chimiques?
— Pourquoi pas?
— C’est drôle ! Moi^ je ne peux pas me figurer Raoul autrement que dans un salon, et très bien habillé.
LES BATAILLES DE LA VIE
faisant le gentil quand il était petit, et le gracieux maintenant qu’il est grand... Mais un Raoul travaillant comme toi, papa, ou M. Cendrin, ou M. Laro-
que...
A ce dernier nom, Herbelin leva la tête et lança un fin coup d’œil sur sa fille. David, lui, n’avait pas sourcillé. Il posa sa fourchette et dit :
— Le général Pérignon a raconté souvent devant moi, quand j’étais enfant et qu’il me faisait sortir le dimanche avec son fils, que tout frais émoulu de TÉcole il avait été versé, comme sous-lieutenant, dans le 17® léger, qui était en Afrique, devant Constantine. A l’idée de débuter dans la vie militaire par une campagne, il ne s’était pas tenu de joie, et s’était hâté de rejoindre son régiment. Arrivé à Alger, il avait fallu la croix et la bannière pour obtenir d’être envoyé par le gouverneur à la suite de la colonne. Cependant, comme il y avait des dépêches de France à porter au général Damrémont, on lui avait donné quatre cavaliers d’escorte, et hop! jusqu’à Constantine, par des chemins affreux et au travers de partisans qui lui avaient tiré des coups de fusil à tous les coins de défilés. Il était arrivé, presque par miracle, et, aussitôt ses lettres remises au général en chef, il avait couru chez son colonel, qui était le fameux Bedeau. « Vous tombez à point, mon cher ami, lui dit celui-ci. Je crois que nous donnons l’assaut demain, et comme la moitié de mes officiers est par terre, vous aurez de la besogne. — Tant mieux, mon colonel. — Vous
LE DROIT DE l’eNFANT.
avez un uniforme tout neuf, jeune homme? — Il le sera moins demain soir, mon colonel. — Bon ! Nous verrons ça! » Et le jeune Pérignon en s’en allant, entendit Bedeau qui grognait à son officier d’ordonnance : « Voilà une bonne recrue qui nous arrive là. Si l’on ne dirait pas une demoiselle habillée en garçon! » Le lendemain on donna l’assaut, qui fut repoussé avec fureur. Le 17® léger engagé à fond laissa un tiers de son monde sur le carreau. Au moment où on sonnait la retraite, le colonel Bedeau, blessé luimême, vit rapporter sur deux fusils en croix son petit sous-lieutenant de la veille, sans képi, noir de poudre, couvert de sang et avec deux balles dans le corps. Il courut à lui pour s’assurer qu’il vivait encore. Alors Pérignon, se relevant et lui montrant son uniforme criblé : « Voilà, mon colonel, comment aujourd’hui les « demoiselles » arrangent leurs robes! » Bedeau le serra dans ses bras, le fit déposer dans sa tente, et le soir lui remit la croix de la Légion d’honneur. Tu vois, ma fille, quand on s’appelle Pérignon, ce qu’on est capable de faire. Or le petit-fils vaut le grand-père. S’il n’a pas eu l’occasion de se montrer héroïque, il a déjà prouvé qu’il était généreux et désintéressé. Et je t’assure que le gentil Raoul, le gracieux Raoul, sera un très sérieux Raoul.
— Ton histoire est belle, papa...
— Le vieux comte Pérignon en savait beaucoup dans ce genre-là, et les racontait fort bien.
— Quand tu parles du désintéressement et de la
LES BATAILLES DE LA VIE
générosité de Raoul, tu fais allusion à l’abandon par lui de toute sa fortune à son père?
— Mais oui, n’est-ce pas beau?
— C’est tout naturel : est-ce qu’on ne doit pas tout à son père?
— Ma fille, ce n'est pas si simple que tu le crois, ni si courant. Les enfants sont très habitués à hériter de leurs parents, mais point à se dépouiller pour eux. . . Et je ne sais pas si on ne trouverait pas plus aisément des jeunes gens prêts à courir de grands dangers, pendant une journée, que des fils de famille disposés à renoncer à cent mille francs de rentes pour le restant de leur vie.
Cécile parut convaincue et n’insista pas.
Le lendemain du jour où l’arrivée de Raoul Pérignon avait été ainsi annoncée, M. Herbelin était parti dès le matin pour Paris. Cécile, n’étant pas attirée à l’usine par la présence de son père, était restée à Saint-Sauveur, et, vers trois heures, ses occupations avec M^^® Pellegrin terminées, avait gagné la rive du Liron. Là, chargée d’une longue gaule, d’une épuisette, d’un panier à pêche et d’un pot dans lequel le jardinier avait recueilli des vers rouges, elle s’était installée sur l’herbe à l’abri des saules, et le parc derrière elle, la campagne sous ses yeux, elle commençait à pêcher. Depuis un quart d’heure elle suivait attentive le mouvement de son bouchon, lorsqu’un éclair d’argent brilla presque à fleur d’eau, tandis qu’une ablette sautait vivement hors du cou-
rant, replongeait, puis ressautait comme poursuivie. Les yeux perçants de la jeune fille découvrirent aussitôt une belle truite qui chassait, et dont la présence en cet endroit de la rivière épouvantait le fretin. Aussitôt l’idée de s’emparer d’une si grosse pièce s’imposa à Cécile. Aux aguets, le nez devant une herbe flottante, au débouché d’une joncière, la truite attendait.
En un instant, la ligne à pêcher le petit poisson fut enlevée et remplacée par une forte soie gommée enroulée sur un moulinet. Un petit véron comme amorce, et Herbelin, rouge d’émotion, la main un peu tremblante, était prête. Elle lança, en fouettant, sa ligne de façon à lui faire décrire un rond qui mît l’appât à portée de la truite, mais elle ne réussit qu’à l’accrocher dans les branches d’un arbre, et, pleine de dépit en même temps que d’impatience, elle passa un grand moment à se dégager, et à remettre son engin en ordre. Elle fit une nouvelle tentative et parvint à jeter sa ligne dans l’eau. Mais la truite effrayée remonta le courant et alla se remettre un peu plus loin, entre deux grosses pierres. Cécile la suivit.
Elle alla ainsi, emportée par l’intérêt de cette pêche, perdant la notion du temps, parcourant la berge, et arriva, presque sans s’en apercevoir, jusqu’auprès de la route de la Neuville. Elle venait de lancer sa ligne encore une fois, sans plus de succès, et de voir la truite gagner un petit barrage situé en amont d’i^n
LES BATAILLES DE LA VIE
moulin appartenant à son père, lorsque, accompagné du meunier, M. Laroque sortit du moulin et se prépara à traverser la prairie pour regagner Tusine.
Mais à la vue de Herbelin il s’arrêta et, au lieu de s’éloigner, s’approcha delà rive. Cécile, rouge, décoiffée par les branches et sa robe mouillée d’eau, ne voyait ni le moulin, ni le meunier, ni le directeur de l’usine, enragée à la conquête de son poisson et décidée à le poursuivre jusqu’à la nuit s’il le fallait. Comme elle venait de fouetter l’eau une fofe de plus infructueusement, elle entendit une voix qui disait :
— Mademoiselle, si vous voulez me permettre de vous donner un conseil, mettez moins de force et un peu plus de souplesse.
Elle leva la tête et, en face d’elle, sur l’autre bord, elle découvrit Laroque et le meunier qui la regardaient.
— Oh ! Monsieur Laroque, s’écria-t-elle en rougissant, dans quel état vous me surprenez!...
— Mademoiselle, excusez mon importunité : je sortais de chez le père Roulet quand je vous ai aperçue dans toute l’animation de votre pêche, et je me suis permis...
— Oh ! Vous savez donc pêcher les truites?
— Un peu, mais le père Roulet est bien plus habile que moi...
— Que non ! dit le meunier, et vous me rendriez des points...
^ — Comment faut-il faire?
— Il y a une règle invariable : de l’adresse d’abord, de la patience ensuite, de la force jamais!
— Et de la pratique ! Oh ! Beaucoup ! ajouta le meunier.
— Comme c’est facile ! dit Cécile avec découragement. Et cependant, ce poisson, il est là, je le vois! Et je ne pourrais pas le prendre !
Elle s’était excitée et ses yeux brillaient, ses pieds frappaient l’herbe grasse de la prairie. Elle regarda Laroque et dit :
— Si vous vouliez m’aider un peu?
— Oh ! Mademoiselle, bien volontiers.
— Cela vous dérange peut-être?
— Mais non. Mademoiselle.
— Voulez-vous que je vous passe ma ligne?
— Je préfère traverser la rivière.
— Par où?
— Par la passerelle du moulin, qui est à cent pas d’ici...
Déjà il courait vers le petit pont de bois, bordé d’un seul côté par une balustrade, et surplombant la retenue du moulin, à travers la vanne de laquelle l’eau tombait en cascades dans le bief profond.
— Oh! Mon Dieu, que d’excuses j’ai à vous faire pour toute la peine que je vous donne, dit Cécile.
— Mais, Mademoiselle, c’est un amusement.
Le meunier, intéressé par l’aventure, s’approcha de la rivière pour suivre les péripéties de la bataille. Quant à Cécile, emportée par le feu de l’action, elle
montra au jeune homme, dans un remous de la rivière, la truite qui se reposait, prête à fondre sur une nouvelle proie.
— Quel dommage que nous n’ayons pas un petit trident, dit Laroque : je l’aurais harponnée, et en trois minutes elle aurait été sur l’herbe. Mais contentonsnous de la ligne.
Il roula avec soin la soie sur la bobine du moulinet, changea l’amorce, et suivant la truite qui commençait à se mettre en marche, avec une rare dextérité il lui lança le véron devant le nez. D’un bond la béte happa le petit poisson et, piquée par l’hameçon, partit comme un trait au fil du courant, entraînant la soie qui se dévidait en sifflant.
— Nous l’avons ! Nous l’avons ! cria Cécile avec impétuosité. Tirez-la hors de l’eau.
— Non pas! Vous casseriez tout! cria le père Roulet. Fatiguez-la, lâchez-lui de la bannière, monsieur Laroque... Lâchez... Elle va comme un diable !
Laroque, sans répondre, jouait du moulinet, dévidant et repelotant tour â tour, suivant la truite qui se débattait avec un admirable courage. La jeune fille et lui, tous deux à la course, dans les prés, refaisaient le chemin que Cécile avait fait en remontant le courant. Ils franchissaient les fossés, évitaient les buissons, tournaient les arbres, enroulaient la soie, la déroulaient, soutenant contre le poisson affolé une lutte sans merci. Enfin, à un coude de la rivière, ils eurent la satisfaction de voir la truite sauter, battant
LÈ DROIT DE l’eNFANT. .
l’eau de sa queue. D’un effort lent et continu, Laroque, arrêté maintenant, attirait la prise vers le bord.
— Avez-vous une épuisette? demanda-t-il.
— Ah ! Mon Dieu ! Je l’ai laissée à ma place...
‘ — Est-ce loin?
— Non! A trois minutes d’ici.
— Ayez la bonté d’aller la chercher.
Il n’y avait plus ni galanterie, ni déférence, ni politesse : ils étaient deux camarades, attelés k la même besogne et ne se gênant pas l’un avec l’autre. Laroque envoyait Cécile à travers pré, tout simplement, parce qu’il ne pouvait pas lâcher la ligne et qu’il fallait l’épuisette, et la jeune fille y courait de même.
— Ne vous pressez pas, Mademoiselle, vous avez le temps. Je lâche de la soie, parce que si je laisse la bête reprendre du vif il va falloir recommencer k la noyer.
Cécile s’était déjk élancée, et le long de la rivière, sous les saules, sa robe claire mettait une note gaie dans la verdure des berges. Elle revint essoufflée, inquiète.
— La tenez- vous toujours?
— Oui, Mademoiselle. Maintenant, attention! C’est le grand coup. Je reprends mon fil, j’amène la truite à la berge et je vous passe la ligne. Vous me donnez répuisette parce qu’au dernier moment, en touchant le filet, la bête va faire une nouvelle résistance et qu’il
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ne faut pas lalaisser se décrocher... Êtes-vous pi ôte?
— Oui.
Cécile saisit la ligne. Laroque prit l’épuisette. A demi pâmée, la truite était à deux mètres du bord, à fleur d’eau.
— Qu’elle est belle! s’écria Cécile. Elle pèse au moins quatre livres...
— Plus !
— Ah ! Mon Dieu ! Pourvu qu’elle ne nous échappe pas... Prenez garde, la voilà qui se redresse. Prenez garde !
La truite, en se sentant saisie par le cercle du fdet, avait fait un bond, mais en vain. D’un tour de bras Laroque venait de la lancer sur l’herbe. Les deux pêcheurs fondirent sur elle.
— Quel bonheur! Quel bonheur! s’écria Cécile en sautant de joie. Oh! Que je suis contente et que je vous remercie! Sans vous, Monsieur Laroque, jamais je ne serais arrivée à la prendre.
— Vous vous y mettrez. Mademoiselle, dit le père Roulet de l’autre rive, maintenant que vous avez vu comment ça se gouverne... Oh! Il y en a d’autres... Les meuniers le savent.
— Ils ne se privent pas d’en prendre dans leurs vannes, n’est-ce pas? dit Laroque en riant.
— Dame! C’est la position qui veut ça! On vit dans l’eau... Et les bêtes de l’eau ça vous connaît!
— Et qu’est-ce que vous allez faire maintenant, Mademoiselle? demanda Laroque.
— Oh ! Rentrer, dit Cécile. Quelle heure est-il donc?
Cinq heures.
— Miséricorde! Moi qui avais promis à Pellegrind’être de retouràquatre heures. ..La poursuiteet la capture de la truite ont duré plus de deux heures...
— Mais vous êtes tout près du château.
— Voulez- vous me laisser votre poisson et vos lignes, Mademoiselle? dit le meunier : je vous ferai porter tout ça par mon garçon...
— Les lignes, père Roulet, je veuxl^ien... Mais le poisson, je l’emporte... Adieu, Monsieur Laroque, encore merci pour votre complaisance...
Et mettant la truite dans son panier, légère et gracieuse elle s’éloigna à travers le parc, laissant les deux hommes au bord du Liron. Elle se hâtait, craignant d’être grondée, et pourtant fière de sa prise, ouvrant de temps en temps le panier pour regarder le beau poisson au corps d’argent moucheté dé points rouges. Comme elle arrivait à une sapinière profonde et noire, aux arbres centenaires, elle s’entendit appeler, et, au bord de la chute du Liron, assise surla mousse, elle aperçut sa mère.
— Oh! Maman! s’écria-t-elle dans un élan d’enthousiasme, regarde donc la belle pêche que j’ai faite !
Elle courait à sa mère, rouge, animée, avec une chaleur d’expansion qu’elle ne connaissait plus depuis bien longtemps. Mais elle ne réfléchissait pas, tout à sa joie, et elle montrait sa capture avec une expression de triomphe.
LES BATAILLES DE LA VIE
Herbelin s’émut de cette ardeur qui rapprochait d’elle sa fille avec une confiance trop oubliée. Son cœur ulcéré se gonfla, des pleurs emplirent ses yeux et, pour la première fois, depuis qu’elle était malheureuse, cédant à un entraînement, elle saisit Cécile par les mains, l’assit près d’elle, la serra sur sa poitrine, et, comme poussée par une force irrésistible, elle l’embrassa à plusieurs reprises, semblant se payer de tout un arriéré de tendresse. La jeune fille, un peu surprise d’abord, la laissait faire avec un sourire joyeux, elle sentait confusément qu’un changement se produisait brusquement et elle avait la certitude que c’était un changement heureux. Il lui paraissait que sa mère reprenait possession d’elle et tout à coup redevenait ce qu’elle était autrefois, bonne, douce, attentive. Et, troublée maintenant jusqu’au fond de l’âme, dans les bras de cette mère qui la serrait, qui la caressait, qui la tenait près d’elle, avec la volonté évidente de ne plus la quitter jamais, l’enfant se mit à pleurer. Et toutes deux, sans une explication, sans un reproche, sans une promesse, d’accord par l’intuition de leur cœur, elles restèrent auprès l’une de l’autre à s’embrasser sans parler, plus heureuses qu elles n’avaient été depuis bien des mois.
Enfin, Herbelin reprit son sang-froid, et, effrayée de s’être laissée aller à une faiblesses! difficile à expliquer, elle voulut changer le cours des idées de sa fille, et l’écartant un peu d’elle, sans la lâcher cependant, elle dit :
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— D’où venais-tu donc, ma chérie, quand tu m’as rencontrée?...
— Je venais du moulin du Liron, où j’ai fait cette belle capture...
— Quoi! Toute seule?
Cécile rougit, et brusquement la collaboration de M. Laroque et leur soudaine camaraderie ne lui parurent plus aussi simples ni aussi naturelles. Mais comme elle était la franchise même :
— Non, maman, dit-elle, le directeur de l’usine, qui se trouvait là pour des réparations, m’a aidée. Sans lui je ne serais pas venue à bout de mon entreprise.
— Ah! M. Laroque... Et il a été complaisant pour toi?
— Oh ! Très complaisant, reprit Cécile... Et ce n’est pas la première fois!
— Comment cela? demanda Herbelin un peu inquiète. Est-ce que tu l’as déjà rencontré au Liron ?
— Pas au Liron, répondit la jeune fille, avec une tranquillité et une candeur qui rassurèrent sa mère, mais à l’usine... Il a fait pour moi, sur l’ordre de papa, des travaux que je te montrerai, si tu veuxm’accompagner un jour, au lieu de rester toujours dans le parc.
Mme Herbelin leva les yeux sur sa fille et la vit souriante, en dépit du reproche adressé. Elle l’attira de nouveau, et l’embrassant dans le cou avec une satisfaction délicieuse :
— Oui, je t’accompagnerai, si cela te fait plaisir...
LES BATAILLES DE LA VIE
— Je le crois bien, s’écria Cécile. Et papa, comme il sera content ! Lui qui est si affligé de te voir toujours Tair triste!...
Le front de Herbelin se rembrunit et se pencha, lourd. Mais cette impression douloureuse s’effaça, et revenant au sujet qui la préoccupait :
— Alors, il a été aimable pour toi, le directeur de l’usine?
— Oui, maman. C’est un brave garçon, très franc,très simple et qui doit être très capable, car papa, tu sais, qui n’aime que les gens de mérite, paraît en faire grand cas... Comme ingénieur, c’est probablement ce qu’il y a de mieux...
— Et comme pêcheur à la ligne? ajouta en souriant Mme Herbelin.
— Comme pêcheur, il prend les truites dans la perfection..,
— Et qu’est-ce qu’il t’a dit, pendant que vous pêchiez?
— Oh ! Rien du tout! Est-ce qu’on avait le loisir de causer? Pense donc, une course enragée à la suite du poisson qui se sauvait, emportant la ligne. Et puis on était bien trop actionné... Aurait-on la truite? Ne l’aurait-on pas? Voilà ce qui nous occupait! Enfin, veux tu que je te dise ma pensée?
— Oui.
— Eh bien! M. Laroque ne doit pas du tout être un homme brillant... Chaque fois qu’il me rencontre, il se sauve comme si je l’intimidais... Tl a peur de
moi !... Et, sans cette truite, je crois que jamais, oh! certainement jamais, il n'aurait osé rester plus de trois secondes en ma présence, le temps (te saluer, de demander : Gomment vous portez-vous, mademoiselle? et puis de se retirer, rouge comme un coq, et sans avoir Tair de savoir quoi faire de ses bras et de ses jambes !
Elle riait, en parlant ainsi, pleine de gaîté et d’insouciance.
— Comme tu te moques de ce pauvre garçon ! dit Herbelin.
— Oh ! Je ne me moque pas de lui, s’écria Cécile devenant tout à coup sérieuse. Je te le montre ainsi, parce qu’il est ainsi... Mais il n’y a pas de critique dans ma pensée... 11 me plaît tel qu’il est, bien mieux que si je le voyais prétentieux ou gourmé.
Elle s’arrêta brusquement, et inquiète, regardant sa mère comme si elle avait la révélation, soudain, qu’elle avait trop parlé, elle ajouta :
— Et puis, en somme, cela ne me regarde pas et m’importe peu ! M. Laroque a été aimable pour moi. . . Je le ferai remercier par papa et nous serons quittes.
— Moi aussi, je le remercierai, dit M“® Herbelin avec un accent profond.
Se levant, elle passa le bras de sa fille sous le sien, et tendrement enlacées, elles prirent le chemin du château.
Le lendemainy Raoul Pérignon était arrivé à Saint- Sauveur. Le soir même après le dîner, pendant que, dans la salle de billard, le jeune homme, en compagnie de Cécile et de Pellegrin, se livrait à une turbulente partie de barraque, David pria sa femme de le suivre dans son cabinet. C’était, depuis plusieurs mois, la première fois qu’il lui parlait autrement que dans une conversation générale. Louise, avec un battement de cœur, accompagna son mari, et assise devant son bureau, comme un accusé au pied d’un tribunal, elle s’apprêta à l’écouter. Il était ému aussi, car il demeura quelques instants silencieux, semblant chercher ses mots. Puis d’un ton un peu bas, il dit :
— Je ne crois pas qu’il convienne que vous restiez dans l’ignorance des motifs qui ont amené ici le neveu de Pérignon. Il ne s’agit pas, comme je l'ai dit à Cécile, d’un stage industriel que Raoul doive
faire à l’usine. Nous avons formé le projet, le colonel et moi, de marier ces deux enfants. Je vous en préviens donc pour que vous conformiez vos façons d’agir, vis-à-vis de ce jeune homme, à mes intentions. Je compte que l’intimité d’enfance, qui existe entre ma fille et le neveu de mon ami, facilitera une sympathie complète, et que l’im et l’autre pourront se tendre la main sans réserve. Je pense ainsi agir sagement. Le bonheur est chose rare. On ne saurait trop s’ingénier pour l’assurer à ceux que l’on aime.
Il s’arrêta et regarda sa femme comme s’il attendait qu’elle formulât une réponse. Mais elle garda le silence. Alors avec une accentuation plus ferme il reprit :
— Je pense que vous n’avez pas d’objection à faire à ce choix? 11 est, sous tous les rapports, excellent : honorabilité, avantages personnels, parenté, fortune, Raoul réunit tout ce qu’on peut souhaiter chez un gendre.
Mme Herbelin pencha la tête et répondit :
— S’il plaît à Cécile, tout sera bien.
Ce n’était pas la réponse que David attendait. Il la trouva pleine de réticences. Il répliqua sur-lechamp :
— Avez-vous donc des raisons de croire que Cécile ne sera pas disposée à épouser Raoul?
— Je n’en ai aucune, pour le moment.
— En attendant, je vous serais obligé de concourir à la réussite de mon projet.
LES BATAILLES DE LA VIE
Elle réfléchit une seconde et dit :
— Vous pouvez être assuré de mon complet bon vouloir.
David la remercia d’un signe de tête, et rouvrant la : porte de son cabinet, il laissa sa femme libre de rentrer au salon. Resté seul, il réfléchit et se demanda à quoi Louise avait pu faire allusion dans sa réponse ambiguë. Avait-elle sur Raoul des renseignements qui lui permissent de douter que Cécile serait heureuse avec lui? C’était bien improbable. Avait-elle découvert le secret d’un sentiment naissant dans le cœur de sa fille ? Cela semblait impossible. Cependant un peu inquiet il se promit de veiller attentivement.
Le lendemain il conduisit son futur gendre à Fusine et le mit en rapport avec Laroque. Il ne put se défendre d’un mouvement de satisfaction devant l’intérêt passionné avec lequel Raoul examina les nouvelles machines installées pour les expériences électriques. Le jeune homme se fit expliquer longuement les phases par lesquelles le travail avait passé avant d’arriver à la période de réalisation. Il risqua diverses observations qui étaient sensées, et complimenta, avec une juste mesure, le directeur, que David associait volontiers au résultat de ses recherches. Pérignon et Laroque avaient à peu près le même âge, ils sortaient de la même école, encore qu'ils ne s’y fussent pas connus , ils avaient toutes les raisons au monde de sympathiser. Ils ne s’en
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firent pas faute. Et, au bout d’une heure, David rentra dans son bureau, laissant les deux jeunes gens aux prises.
La manufacture entière subit une inspection dé-» taillée. Raoul parcourut tous les ateliers, examina tous les laboratoires. Il manifesta un goût particulier pour les manipulations chimiques, en bon élève de Cendrin qu’il était. Laroque confessa son aptitude plus grande aux travaux physiques, et montra quelques petits perfectionnements apportés par lui au fonctionnement des machines.
— A nous deux, dit Raoul gaîment, nous ferions la monnaie de M. Herbelin et nous dirigerions l’établissement d’une manière admirable. Mais, ajoutat-il, en voyant sur le visage de son interlocuteur une ombre d’inquiétude, je ne prétends à diriger quoi que ce soit. Jen’ai aucunes facultés administratives... Je suis voué au travail de laboratoire... Je n’aime que mes bocaux, et s’il me fallait, comme vous, commander à autant d’ouvriers, je deviendrais fou.
Laroque sentit la délicatesse de cette déclaration et il en fut reconnaissant au jeune homme. Dès lors, entre eux, il n’y eut plus la moindre réserve et ils se préparèrent à vivre dans la plus cordiale camaraderie.
— J’ai eu pour maître, voyez-vous, un homme de premier ordre, dit Raoul au directeur: c’est le professeur Cendrin. Tout ce que la microbiologie moderne compte de trouvailles heureuses, c’est à lui qu'on les doit. Et ne croyez pas que ce savant admi-
LES BATAILLES DE LA VIE
rable soit uniquement occupé de spéculations transcendantes: les plus simples recherches, les recettes améliorantes les plus terre à terre ne lui paraissent pas négligeables. Il a découvert un procédé de conservation pour la bière qui a fait la fortune des brasseurs du Nord. Il s’occupe, en ce moment, de traiter les fécules d’une certaine façon qui les rendra inaccessibles à la fermentation... Il appelle, en riant, ces travaux : sa cuisine... Et n’êtes-vous pas d’avis que favoriser l’économie domestique, en facilitant l’alimentation universelle, c’est la plus belle des tâches? Fameux homme, allez, que Prosper Cendrinl.. Quand vous le connaîtrez...
— Aurai-je donc l’occasion de le voir ici?
Il arrive, ce soir, à Saint-Sauveur, avec mon oncle le colonel Pérignon... Je crois bien qu’il s’agit des travaux de M. Herbelin et que le grand maître va être consulté... Il faut vous dire que mon oncle et le professeur sont les inséparables de votre patron...
— Oh ! Gela, je le sais depuis longtemps...
— A Paris ces trois hornmes-là ne se quittaient pour ainsi dire pas... M. Herbelin ayant pris le parti de s’installer à la campagne, pour longtemps peutêtre...
En lançant ces paroles, Raoul guignait Laroque du coin de l’œil, pour tâcher d’apprendre si le directeur était renseigné sur la crise qui troublait le ménage de son patron. Mais Laroque ne manifesta rien,
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pour la raison excellente qu’il ne soupçonnait rien. Raoul continua :
— N’ayant plus M. Herbelin à Paris ils viennent le retrouver en province. Et vous les verrez souvent
— Jamais trop à mon gré. Monsieur votre oncle, que je connais pour le voir tous les ans à nos assemblées d’actionnaires, est un homme charmant... Quant au professeur Cendrin, sa célébrité est universelle et j’aurai une véritable joie à me trouver en sa présence.
— Vous l’aimerez tout de suite. 11 est impossible d’être plus simple et plus accueillant.
Comme ils finissaient de causer, tout en regardant des épures, David entra dans le cabinet de son directeur et dit :
— J’ai ce soir, chez moi, quelques amis : voulezvous venir dîner avec nous, Laroque ?
Le directeur rougit. C’était, depuis finstallation de son patron à Saint-Sauveur, la première fois qu’il y était invité. Il répondit par un remerciement et échangea avec Raoul un regard satisfait.
— Eh bien ! A sept heures, et en jaquette, n’est-ce pas? Nous sommes en famille.
Ce n’était pas sans curiosité que M""® Herbelin attendait l’arrivée du directeur de l’usine. Dans les rares occasions où elle était venue à la Neuville, depuis trois ans, Laroque avait à peu près échappé à son attention. Elle se rappelait un grand garçon très
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blond, aux cheveux en brosse, aux yeux bleus, presque muet, et c’était tout. Depuis son installation à Saint-Sauveur elle n’avait pas mis le pied hors de la propriété. Le nouvel ami de sa fille était donc un inconnu pour Louise, et l’examen qu’elle se préparait à lui faire subir devait être complet.
Assise près de la cheminée, où flambait un bon feu, car les soirées commençaient à devenir fraîches, MmeHerhelin causait avec le professeur Gendrin. Elle se leva pour aller au-devant du directeur et le présenta au savant qui l’accueillit avec un sourire. Le colonel souhaita le bonjour au jeune homme, puis le laissa serrer la main à Raoul et saluer timidement Cécile. Herbelin, dans son cabinet, achevait de signer le courrier du soir.
Laroque, seul en présence de Herbelin et du professeur, car Cécile et Raoul s’étaient écartés dans un coin du salon où ils bavardaient avec Pellegrin, demeura troublé, cherchant autour de lui un auxiliaire. Mais il se vit complètement abandonné à lui-même. Herbelin le regardait de loin avec intérêt, mais pour aller jusqu’à elle il fallait franchir la moitié du salon, passer auprès du colonel embusqué à la table du milieu derrière un journal qu’il parcourait d’un air rageur, et le malheureux Laroque n’en trouva pas le courage.
Il ne bougea donc pas, planté à deux pas du membre de l’Institut et de la femme de son patron, qui l'observaient avec des regards qu’il soupçonnait
malicieux. Il en avait au front une sueur d’angoisse et eût donné n’importe quoi pour n’avoir plus ni jambes ni bras, car il ne savait qu’en faire à cette heure critique. Use disait : Pourvu que Herbelin ne me parle pas de la truite ! Qu’est-ce que je pourrais répondre, sans être ridicule? Et que penserait-on de ce directeur d’usine qui pêche à la ligne, au lieu de s’occuper de ses affaires? Il lui semblait que Cécile, dans son coin, racontait à Raoul Pérignon cette aventure et qu’ils en riaient tous deux, malgré les airs de blâme de Pellegrin. La voix de Herbelin calma son malaise :
— Notre ami le professeur Gendrin est fort curieux, Monsieur Laroque, d’expérimenter, avec mon mari, les nouveaux appareils électriques que vous avez construits. Est-ce que ce sera possible demain?
Replacé sur son terrain le directeur retrouva toute sa présence d’esprit, et instantanément son cerveau, fermé par l’appréhension d’une faute d’étiquette, se rouvrit et il put parler.
— Madame, tout est possible. Il suffira que M. H er belin donne des ordres. Mais il faudra prendre de bien grandes précautions, si les expériences doivent être poussées à fond.
— Qu’entendez-vous par là? demanda M'"® Herbelin. Y aurait-il du danger?
Un coup d’œil de Cendrin arrêta la parole sur les lèvres de Laroque. Le savant, avec une tranquillité parfaite, répondit à Louise :
— 11 y a toujours des risques à courir quand on fait des expériences. Mais soyez sans inquiétudes, chère Madame, on ne commet pas bénévolement d’imprudences... Je ne suis pas venu à la campagne pour me faire tuer. Et nous modérerons l’enthousiasme de cette jeunesse. Pérignon est très bien stylé, et quant à vous, Monsieur Laroque, j’imagine que vous êtes obéissant et que vous ne faites que ce que l’on vous dit de faire ?
Le jeune homme protesta de son désir de complaire à son patron et à l’illustre maître, il sut trouver les mots qu’il fallait pour se montrer déférent sans bassesse. Louise se rendit compte, en ce moment, avec beaucoup de netteté, du caractère de Laroque. Elle le vit très franc, avec une nuance de réserve causée par l’infériorité de sa position, très dévoué à Herbelin, un peu naïf et sans aucun usage du monde, mais protégé contre les maladresses par une sorte de tact naturel. Physiquement il était bien, encore qu’un peu lourd de construction. Elle lui demanda à brûle-pourpoint :
— De quel pays êtes-vous. Monsieur Laroque?
— Madame, je suis Lorrain, répondit-il.
Et sa bonne figure carrée, avec ses yeux fiers et son air résolu, furent expliqués. Elle reprit :
— Donc, deux fois Français...
— Oui, Madame, ajouta-t-il avec simplicité.
L’entretien ne fut pas poussé plus avant. Herbelin
entrait dans le salon et on annonçait le dîner. Peu-
dant le repas, la conversation fut générale et Cendriii la dirigea avec bonhomie, trouvant moyen de faire briller les convives et mettant sur la sellette le colonel Pérignon qui conta quelques histoires d’une voix tonnante. Rentrés au salon et le café pris, Ilerbelin emmena ses convives chez lui pour le^ faire fumer, Pellegrin monta chez elle, et la mère et la fille restèrent en tête à tête. Elles n’éprouvèrent aucune gêne et se rapprochèrent l’une de l’autre. La veille elles se fussent isolées, se fuyant, sans confiance. Bien grand changement, et qui allait avoir de’considérables conséquences. Herbelin avait pris son ouvrage, et Cécile coupait les pages d’im livre pour son père.
— Il me semble que vous êtes très en camaraderie, Raoul Pérignon et toi, dit au bout d’un instant
Herbelin.
— Oh ! Ni plus ni moins que d’habitude, répondit la jeune fille, avec un ton d’indifférence qui frappa sa mère.
— Il me semble qu’autrefois il avait avec toi un ton ironique et des façons taquines qu’il n’a plus aujourd’hui.
— Oui, il est plus sérieux, et c’est peut-être tant pis pour lui...
— Pourquoi?
, — Parce qu’il est moins amusant, étant moins naturel.
— Tu crois qu'il y a de l’affectation dans son atiilude?
— Il me semble.
— Dans quel but ?
Cécile leva les yeux' regarda sa mère avec un air curieux et de son coupe-papier frappant le dos de son livre : »
— Ah I Voilà ! Je ne le sais pas... Mais papa et toi vous le savez peut-être?...
Louise, à ces mots, leva la tête à son tour, et la mère et la fille demeurèrent un instant face à face, intriguées et pourtant n’osant questionner ni l’une ni l’autre, pressentant bien que très peu de mots les séparaient de l’éclaircissement d’une question qui, pour le moment, ne devait peut-être pas être éclaircie. Cependant, comme Cécile avait plus d’intérêt à tâcher d’apprendre ce qu’elle soupçonnait, que sa mère n’avait de raisons d’essayer de savoir ce qu’elle devinait, ce fut elle qui se risqua :
— Quand un jeune homme est amené dans une maison, sous les prétextes que papa a pris pour implanter Raoul ici, il est évident qu’il y a des idées de mariage dans l’air... L’an dernier, chezM""® Paturin, à la distribution des prix du Cours, les grandes ont joué, avec leurs frères, la Demoiselle à marier. C’était M. Prudhon,un sociétaire de la Comédie-Française; qui les avait fait répéter. Et ils jouaient si bien que je ne crois pas qu’au théâtre on puisse jouer mieux... Eh bien ! C’était tout à fait ça! Raoul c’est le jeune de Luceval... M. Cendrin c’est l’ami qui pousse à la roue... Seulement il ne chante pas, comme l’autre...
Et jusqu’à Gourdimanche, le contremaître, qui joue le rôle du domestique... CarM^^^Pellegrin l’a entendu qui disait tantôt : Eh bien! Le jour où on mariera Mademoiselle nous ferons une fameuse fête !
Mme Herbelin pâlit. Elle savait ce que serait, pour elle, la fameuse fête et de quelle triste déchéance elle serait suivie. Cécile mariée, c’était elle hors de la maison, jetée à la solitude, à la douleur. Son cœur serré battit à l’étouffer. Mais elle ne se laissa pas détourner de son but par cette pénible impression, et d’une voix un peu tremblante elle dit :
— Te voilà bien moqueuse ! Est-ce qu’il ne te plairait pas, le vicomte Raoul, s’il te demandait en mariage?
— Maman, il m’est difficile de répondre. Certainement Raoul ne me déplairait pas. Mais il me semble que je n’arriverais jamais à le prendre au sérieux. Et je ne crois pas que je pourrais aimer un mari qui ne m’inspirerait pas un peu de respect et peut-être même un peu de crainte. Raoul serait toujours mon camarade, mon égal. Et est-ce qu’il ne faut pas qu’un mari soit, en quelque sorte, le supérieur de sa femme?
Mme Herbelin tomba dans une profonde rêverie. Les naïves paroles de Cécile n’étaient-elles pas la sagesse même et ne contenaient-elles pas l’explication de sa vie manquée? Oui, si David s’était montré son maître, au lieu de se faire son serviteur obéissant, elle eût été certainement défendue contre les entraînements auxquels, faute de protection efficace, elle
LES BATAILLES DE LA VIE
avait cédé. Oui, si elle avait ressenti pour son mari un peu de cette déférence craintive dont parlait sa tille, elle eût hésité avant de l’outrager comme elle l’avait fait. Et qui sait si une virile volonté n’aurait pas modifié ses goûts, ses aspirations et marqué son caractère d’une forte empreinte? Oui, Raoul Pérignon serait le camarade qui amuse et réjouit, mais non l’époux qui trouble et émeut. Pour que Cécile fût heureuse, il fallait qu’elle aimât, et, grand Dieu! Herbelin le comprenait bien maintenant, celui qu’une femme devait aimer c’était son mari.
En un instant, elle prit la résolution de tout faire pour que sa fille fût à l’abri du malheur qui l’avait atteinte, elle, et se jura de ne la laisser donner qu’à un homme qu’elle aimerait. Elle vit sa fille qui la regardait avec inquiétude. Elle sourit pour la rassurer et dit :
— Ce que tu viens de m'exprimer est plein de bon sens... Mais ne crois- tu pas qu’une camaraderie puisse se transformer en une affection plus sérieuse?
— Oh! Je ne le crois pas, répondit gaîment Cécile. Vois-tu, c’est manqué... 11 y a un faux pli... Ça ne reviendra jamais...
— Cependant, tu ne souhaites pas, j’imagine, une passion violente.
— Pas davantage !... Oh î non ! Je suis bien peu romanesque !... Tiens ! Yeux-tu que je t’explique ce qui me plairait?Ce serait, par exemple, un homme comme
LE DROIT DE l’eNFANT.
papa, très sérieux, un peu absorbé par ses idées, et qui, en dehors de ses projets et de ses travaux, ne penserait qu’à moi. Voilà ce que j’aimerais!
Un homme comme son père! M""*" Herbelin eut un mouvement de tête attristé et pensa : dira-
t-elle, si jamais elle apprend que j’ai méconnu si cruellement celui dont elle se fait un modèle ? Elle ne pourra pas comprendre mon aveuglement, et son admiration pour son père lui commandera la haine pour moi. Elle trouvera juste que je sois exclue de la famille. Elle me jugera comme David me juge, et j’aurai à subir, à la fois, la réprobation de mon mari et de ma fille. Elle fit un rapide retour sur elle-même et se demanda ce qui avait pu se passer dans son esprit pour qu’un homme tel qu’il erbelin fût resté incompris par elle. Elle ne se croyait pas inintelligente, et cependant le mérite réel, mais tout moral, de David lui avait échappé. Elle l’avait considéré comme un être inférieur, et méprisé, oui, méprisé complètement. Et c’était, en somme, tant pis pour elle plutôt que pour lui, puisqu’il sortait de l’épreuve grandi, fortifié et ennobli, tandis qu’elle...
Cécile la ramena encore une fois à la question :
— Tu es préoccupée, maman, dit-elle : il y a donc vraiment quelque chose? Tu ferais mieux de me le dire que de me laisser dans l’incertitude. Tu vois que je ne suis pas disposée à me monter la tête, et, dans l’intérêt général, il serait peut-être préférable de coul)er court à toute démonstration.
LES BATAILLES DE LA VIE
jime Herbelin regarda de nouveau sa fille avec attention :
— Pour être si affirmative, il faut que tu aies réfléchi d’avance à la situation dans laquelle tu pouvais te trouver placée, et, si tu es décidée à ne pas agréer Raoul Pérignon, dans le cas où on te l’offrirait pour mari, est-ce donc que tu en préfères un autre?
Cécile rougit jusqu’à la racine des cheveux, une anxiété soudaine bouleversa sa physionomie, cependant elle répondit d’une voix ferme :
— Mais pas du tout, maman. D’ailleurs, comment cela pourrait-il être? Non, je ne suis pas pressée de me marier. Et toi, es-tu donc pressée de me voir partir de la maison?
A ces mots, qui répondaient si justement à sa douloureuse inquiétude, Herbelin prit sa fille dans ses bras, et, ne pouvant retenir ses larmes, elle dit:
— Oh! Dieu! Je voudrais toujours te garder près de moi : tu ne peux savoir quelle sécurité et quelle douceur me donnent ta présence... Reste, chère enfant, reste à mes côtés, et ne t’éloigne de moi que le jour où tu seras sûre d’être heureuse... Ce jour-là, j’imposerai silence à mes regrets, afin de ne pas troubler ta joie... Tu comprendras alors seulement combien ta tendresse m’était nécessaire... Je t’aime, val Je t’aime tendrement, et point en égoïste. Tu en auras la preuve, et, pour cela, au milieu de tes affections nouvelles, tu me garderas une place dans Ion
cœur.
Étonnée par cette déclaration à la fois passionnée et énigmatique, Cécile resta silencieuse, cherchant à comprendre le sens caché de ces paroles. Elle y sentait de Taftliction, presque de l’effroi, et en même temps une résolution sincère d’assurer son bonheur.
Elles ne purent pousser plus avant leurs confidences : les fumeurs rentraient dans le salon. Si l’entretien de la mère et de la fille avait duré un quart d’heure de plus seulement, sans doute des éclaircissements définitifs eussent été donnés par l’une et par l’autre. Sans avouer ses fautes, Louise eût ouvert les yeux à sa fille sur le dissentiment conjugal qui allait aboutir à une rupture. Cécile eût laissé deviner ses préférences naissantes . Et ces deux cœurs, une fois liés par ces décisives confidences, rien n’eût pu prévaloir contre leur accord. L’occasion était précieuse, impossible à retrouver peut-être. Bien des dangers et des inquiétudes eussent été évités. Mais la difficulté de parler avait retenu les aveux sur les lèvres de la mère, et la quasi-ignorance de ce qu’elle souhaitait n’avait permis à Cécile que de dire ce qu’elle ne voulait pas. Le sort de Raoul Pérignon, en tous cas, était réglé dès la première minute, et, avant d’avoir essayé de réussir, il avait échoué.
Quant au bon et naïf Laroque, il ne souçonnait pas tout ce que cette heure passée à causer en fumant, dans le cabinet de son patron, avait eu d’important pour lui. Il s’était réfugié dans un coin du salon, et de là il admirait Cécile, qui préparait une table de
LES BATAILLES DE LA VIE
jeu pour le colonel, Cendrin et son père. Il devint cramoisi lorsque la jeune fille lui apporta une carte en lui demandant avec un sourire :
— Monsieur Laroque, ferez-vous une partie de whist?...
Il balbutia :
— Je suis honteux de vous l’avouer, Mademoiselle, mais je connais à peine la marche du jeu, et je craindrais d’embrouiller la partie de ces messieurs...
— Vous avez bien raison, dit la jeune fille : rien n’est ennuyeux comme de remuer des cartes.
Elle s’adressa, en parlant ainsi, à Raoul Pérignon :
— Alors, Raoul, il va falloir te dévouer.
— Bien obligé ! Tu me classes, du premier coup, dans les pères nobles?
Il prit tout de même la carte, et, la retournant :
— La dame de cœur!... Tiens!... Alors, j’accepte.
Et, avec un sourire, il se dirigea vers la table.
Cécile rougit. Elle demeura un instant interdite,
puis, reportant ses yeux sur Laroque, qui restait immobile, l’air malheureux, elle lui dit :
' — Venez-vous asseoir près de maman : j’espère que nous pourrons causer, sans déranger les joueurs.
La soirée passa si rapide, à partir de ce moment, que Laroque s’aperçut avec ennui qu’il était onze heures lorsqu’il croyait avoir encore quelque temps devant lui pour jouir de la situation délicieuse dans laquelle il se trouvait. Mais son patron se levant, déclara qu’il rentrait chez lui, et force fut au directeur de prendre
congé pour regagner la Neuville. Il s’en alla par la grande route, dans la nuit éclairée par une lune splendide, regardant les étoiles avec des yeux charmés, la tête bouillonnante d’idées hardies, le cœur plein d’espérances enivrantes.
A la même heure, dans la chambre de son oncle, Raoul Pérignon marchait à grands pas. Le colonel, assis, le regardait aller et venir. Enfin il dit :
— Moi, j’ai une bonne impression, et je suis convaincu que tes affaires vont prendre très prochainement une avantageuse tournure.
Raoul s’arrêta brusquement, se planta devant le comte et demanda :
— Qu’est-ce qui vous fait présager cela?
— La satisfaction évidente éprouvée par Cécile. Elle était, ce soir, gaie, pimpante, un peu nerveuse même : c’est ta présence qui l’agite.
— Et, avec moi, elle est calme, posée, sans apparence de gêne : la camaraderie, voilà tout.
— Tu ne voudrais pas qu’elle te sautât au cou, devant le monde?
— Évidemment, non. Mais je ne vois pas, dans sa façon d’être, la contrainte, la réserve d’une personne qui se tient sur ses gardes : elle a trop d’abandon et de familiarité, et, c’est comme un fait exprès, jamais elle n’a été si gentille î
— N’est-ce pas?
— Celui qu’elle aimera ne sera pas à plaindre!
— Ce sera toi!
LES BATAILLES DE LA VIE
— Je ne demande pas mieux, mais je suis sans confiance.
— Alors tu es fichu ! J ’ai toujours remarqué que pour enlever un cœur il ne faut pas douter d’y réussir...
— Gomme dit l’autre :
Qui rêve sa défaite est à moitié vaincu.
— Oh ! Pas de poésie ! Soyons pratiques. Si tu sens que Cécile ne s’échauffe pas, ne t’occupe plus d’elle, pour la forcer à s’occuper de toi : passe de l’offensive à la défensive. C’est une tactique qui réussit souvent.
‘ — Vous ramenez tout à l’art de la guerre!
— Eh! Mon cher, c’est encore le meilleur moyen pour remporter des victoires. . . Allons ! Laisse-moi me coucher et dors sans rêves... Demain, je questionnerai Herbelin.
— Bonsoir, mon oncle. Mais vous savez, si je ne plais pas à Cécile, j’aimerais mieux le savoir tout de suite.
Tu es trop pressé.
Le lendemain, par une charmante matinée d'automne, M™® Herbelin, avant le déjeuner, était occupée sur la terrasse à cueillir des roses de Noël, pour orner ses jardinières, lorsque Gendrin descendit par le perron et vint la retrouver. C’était la première fois qu’ils se trouvaient seuls, depuis la terrible journée où ils s’étaient rencontrés, à la nuit tombante, sur le quai de la Seine. La jeune femme interdite le regarda s’avancer vers elle, tentée de fuir, mais n’osant pas. Lui, de
LE DROIT DE l’eNFANT.
ses yeux pénétrants, Texaminait de loin, scrutant sa physionomie, son attitude, et, de son trouble, tirait déjà des déductions sur l’état de son esprit. Il l’aborda, et, lui prenant la main avec un geste de médecin qui tâte le pouls à un malade, il garda serrés ces doigts qui, entre les siens, frémissaient d’inquiétude.
— Vous voilà matinale, dit-il. Je nepensais pas vous voir avant midi.
— J’ai changé toutes mes habitudes, répondit-elle avec un pâle sourire. Je ne me couche plus tard et je me lève de bonne heure. . . D’ailleurs comment faire autrement ici?
— En avez-vous du regret?
— Non certes! Que n’ai-je toujours vécu ainsi?
Elle resta un instant silencieuse, puis d’un ton un
peu bas elle ajouta :
— J’aurais évité bien des chagrins aux autres et à moi-même.
Cendrin passa le bras de M"”® Herbelin sous le sien, et l’emmenant à pas lents du côté d’une charmille :
— Le calme n’est-il pas revenu dans les esprits? demanda-t-il doucement.
— En apparence, oui. Mais, en réalité, qui peut le dire? Si j’en juge par ce que j’éprouve, le trouble intérieur est toujours profond...
-Avez-vous eu quelque entretien, quelques explications avec David, depuis que vous êtes dans ce pays?
— Une seule fois, lorsqu’il m’a annoncé l’intention de marier sa fille avec le neveu de M. Pérignon... Je
LES BATAILLES DE LA VIE
ne crois pas commettre d’indiscrétion en vous apprenant ce projet...
— Non, je le connais de longue date... Et comment a été votre mari?
— Parfaitement bien, comme toujours... Je n’ai qu’à me louer de lui... Et j’espère qu’il ne se plaint pas de moi.
C’était une question qu’elle faisait. Cendrin n’y répondit pas. Elle leva sur lui ses beaux yeux, et insistant :
— Vous a-t-il parlé de moi?
Le savant hésita un peu, puis :
— Non! 11 n’a pas prononcé votre nom... Il est vrai que je l’ai vu seul bien peu de temps.
— Il lui suffisait d’une minute, dit-elle avec tristesse... Mais il m’a retranchée de sa vie... Et je ne suis plus ici qu’en attendant...
Elle n’acheva pas. Des larmes coulèrent de ses yeux et tombèrent goutte à goutte, brillantes comme des diamants, sur les roses qu’elle tenait à la main.
— Je l’ai rendu bien malheureux, dit-elle, et il souffre cruellement encore à cause de moi... Mais je suis punie... oh! oui, punie avec sévérité... Cette pensée que je n’ai plus que quelques mois, qui sait? quelques semaines peut-être à rester dans cette maison, à conserver maplace familiale, cette pensée me ronge le cœur... J’en suis obsédée tout le jour, etje me réveille la nuit en sursaut, croyant n’être plus chez moi, et cherchant dans l’obscurité à reconnaître l’endroit où
je me trouve... C’est une angoisse perpétuelle, qui me rend l’existence bien pénible... Et cependant que ne donnerais-je pas pour qu’elle durât longtemps encore, car le jour où elle cessera, ce sera un malheur cent fois pire. Vous savez si j’ai dédaigné les joies du foyer, les douces satisfactions de la famille. Dans un tourbillon de folie j’ai tout méconnu, tout rejeté. Je ne voyais d’enviable que le plaisir, le bruit, l’étourdissement des fêtes. Mon mari, ma fille, je les oubliais, je ne les aimais plus ! Ils me gênaient. Malheureuse que j’étais ! Où avais-je les yeux? Qu’était devenu mon cœur? Tout ce que j’ai méprisé autrefois m’apparaît aujourd’hui si précieux que je donnerais ma vie pour le posséder encore... Il y a des moments où je me dis: Ce n’est pas possible... Je n’ai pas été si coupable et David ne serait pas si inflexible... Cela est pourtant... Et, par la fermeté avec laquelle mon mari a supporté l’horrible épreuve que je lui ai imposée, je peux juger de la résolution avec laquelle il saura exécuter sa volonté.
Cendrin l’arrêta un instant, et poussant du pied les feuilles jaunies qui couvraient le sol de l’allée :
— Oui, mais sa volonté, quelle est-elle?
— 11 me l’a dite. Le lendemain du mariage de ma fille je sortirai d’ici pour n’y plus rentrer.
— Et quelle explication de ce départ donnera-t-il à Cécile?
Louise frémit. Elle regarda Cendrin d’un air égaré et suffoquée par l’émotion :
— Croyez-vous qu’il aura le courage affreux de lui révéler la vérité?
— Et vous, dit Gendrin, le croyez-vous capable d’apprendre à une fille à mépriser sa mère?
Mme Herbelin baissa la tête, et avec une navrante tristesse :
— Ce ne serait pas de lui qu’elle apprendrait à me mépriser, mais de moi-même. Quelles exigences pourrais-je avoir? Quelle pitié ai-je le droit d’attendre? Entre David et moi il y a l’irrévocable. Jamais il ne me pardonnera. Et je n’oserais pas, moi-même, lui demander grâce, tant je comprends que j’en suis indigne.
— J’aime votre humilité, reprit Gendrin, et je l’approuve. Elle ne peut que satisfaire David, et je pense que vous avez trouvé le bon moyen de l’apaiser.
— Ne croyez pas à une habileté de ma part. Je n’ai rien combiné. Dans le désarroi où je suis, grand Dieu! je n’ai plus la force de calculer... Je suis profondément sincère... Ce quQ je fais et dis c’est spontanément...
— Et l’attitude de votre mari n’a-t-elle pas changé, depuis que vous avez tant changé vous-même?
— C’est à peine si je le vois... Nous déjeunons et nous dînons ensemble... Il m’adresse la parole dans la conversation générale, et c’est tout... S’est-il seulement aperçu de la transformation qui s’est faite en moi? Je ne le sais pas et c’est peu probable.
— Mais votre fille ne trouve-t-elle pas étrange cette froideur et cet éloignement?
— N’en a-t-il pas toujours été ainsi? Autrefois c’était moi qui ne m’occupais pas de David, aujourd’hui c’est David qui s’éloigne de moi. Mais nos rapports n’ont pas changé, en apparence. Et cette enfant ne peut s’étonner. Elle a toujours vu son père et sa mère vivre sans intimité. Le jour où elle se mariera, elle quittera la maison paternelle, puis au bout de quelque temps, elle apprendra que je suis aux eaux, malade, que j’ai besoin de solitude... Son père lui donnera à entendre que j’ai l’esprit troublé, et qu’il ne faut pas me déranger dans ma retraite... Tout à son bonheur nouveau, elle acceptera ces explications et ne demandera pas à quitter son mari pour aller me voir au loin. Puis elle aura des enfants, qu’elle aimera et qui prendront ma place dans son cœur... Peu à peu, elle m’oubliera, je serai morte pour elle. Les lois de la nature, complices de la volonté de mon mari, achèveront l’œuvre, et tout sera fini pour moi. Quand le nom de sa mère sera, par hasard, prononcé devant elle, il ne lui viendra à la pensée que le souvenir d’une femme bizarre, qui l’aura peu aimée et qui, depuis longtemps, ne sera plus pour elle qu’une étrangère. Et pendant ce temps-là, David, lui, entouré de soins et de respects, aura sa place au foyer de famille, élèvera ses petits-enfants sur ses genoux et passera les jours de sa vieillesse dans la douceur et la quiétude. Voilà notre destinée à tous les deux, et nous aurons mérité lui son bonheur, moi ma détresse. Ce qui nous arrivera à l’un et à l’autre ne sera que justice. Allezl
LES BATAILLES DE LA VIE
Si les femmes qui sont sur le point de mal faire pouvaient, à l’heure décisive, avoir sous les yeux la vision bien nette de ce que le présent va leur olîrir de hontes et l’avenir de douleurs, combien, épouvantées, au bord de l’abîme, se rejetteraient en arrière, en jurant bien de n’en plus approcher!
— Combien aussi, dit Cendrin d’une voix grave, ont désarmé la sévérité de leur juge par le repentir qu’elles montraient, et ont su obtenir le pardon !
— On peut pardonner une faute qui n’est qu’entraînement et folie. Mais la bravade criminelle et forcenée, le crime raisonné et conscient. C’est impossible. 11 y a, entre David et moi, des paroles inoubliables. Je le savais quand j’ai voulu mourir. Vous m’en avez empêché : peut-être avez-vous eu tort. Il y a des instants où je le crois.
— Et moi je suis sûr que j’ai eu raison de vous obliger à vivre ! s’écria Cendrin. En agissant ainsi j’ai accepté vis-à-vis de vous une responsabilité morale à laquelle je ne faillirai pas. Je n’ai jamais pensé avons imposer un supplice, et j’ai eu cette certitude qu’au bout de la voie douloureuse, où vous vous engagiez, il y avait la rédemption. Si ce n’est pas David qui vous l’accorde, comprenez-moi bien, ce sera vousmême. Lorsque, l’épreuve subie, vous vous sentirez purifiée, relevée par votre courage et votre résignaj tion, vous trouverez dans le sentiment du devoir I rempli le remède à toutes vos peines. Et puis il y a i une justice qui n’est jamais en défaut, que rien ne
trompe ni n’égare. Si David n’y est pas accessible, soyez sûre que votre fille en sera pénétrée, qu'elle la sentira et qu’elle finira par être l’agent irrésistible d’une réconciliation entre vous et votre mari. Voilà, en face de l’avenir que vous venez de montrer, l’avenir que moi je vous montre. Je n’ai point douté qu’il ne vous fût réservé, et, croyez-moi, je suis un philosophe et point un bourreau. Je n’admets pas que nous soyons sur la terre uniquement pour souffrir. Je pense que chaque être vivant a droit à un minimum de bonheur. Si donc j’avais supposé que tout fût vraiment perdu pour vous, loin de vous imposer la vie, je vous aurais facilité la mort.
Le visage de Herbelin exprimait la joie et le doute. Les mains jointes comme pour une prière, elle murmura :
— Oh! Si j’osais vous croire!
Un pas, faisant bruire les feuilles mortes, attira leur attention, et, au bout de la charmille, ils aperçurent Cécile qui s’avançait au-devant d’eux. Cendrin, de la main, montra la jeune fille et dit :
— Tenez, voici venir vers vous l’ange du pardon.
Mme Herbelin essuya vivement ses yeux encore
remplis de larmes, et, dans un pâle rayon de soleil, elle regarda s’approcher sa fille, qui de loin lui souriait comme pour confirmer ces paroles d’espérance.
— Voilà un grand quart d’heure que je vous cherche, dit-elle. Papa a demandé M. Cendrin. 11 paraît que^ vous devez aller à l’usine pour faire des expé-
LES BATAILLES DE LA VIE
riences importantes et qu’il faut déjeuner très exactement...
— Eh bien! Ma chère petite, nous rentrons, dit Cendrin. Mais nous ne sommes pas en retard. Voici seulement la cloche qui sonne.
Les expériences auxquelles Cendrin était convié avaient une bien considérable portée, car Herbelin, qui ne se vantait point d’ordinaire, avait déclaré à son ami que l’appareil nouveau, s’il rendait ce que les études promettaient, devait assurer une fortune à l’inventeur. Or l’inventeur c’était lui, et de fortune il n’en avait plus besoin puisque la sienne était faite. Mais l’amour-propre d’auteur suffisait pour l’enflammer, et, pendant tout le déjeuner, il ne cessa d’expliquer sa machine. A une heure, il partit en voiture avec Cendrin et Raoul Pérignon pour la Neuville. Il était entendu que le colonel les rejoindrait en se promenant. Il aimait à faire de l’exercice après ses repas, et pour aller à l’usine il lui fallait une demi-heure, juste le temps de fumer un cigare.
jyjme Herbelin et Cécile restèrent ensemble, l’une rêveuse devant la fougue passionnée de son mari, dont elle ne pouvait se défendre d’admirer la belle ardeur, l’autre vaguement préoccupée de ce qu’elle avait soupçonné des dangers de l’expérience. Il s’en était fallu de peu qu’au moment du départ elle n’eût dit à son père : J’irai te rejoindre avec le colonel. La crainte de paraître attirée parla présence de Raoul l’avait arrêtée. Peut-être même, en cherchant bien
au fond de sa pensée, eût-on découvert que c’était aussi pour ne pas donner de jalousie à M. Laroque, qu’elle décidait de s’abstenir. Les pensées qui s’agitaient, dans son franc et clair esprit, devenaient complexes, et elle en ressentait un singulier trouble.
Une partie de la journée se passa ainsi à travailler distraitement, sans parler. Vers trois heures, le soleil ayant percé les nuages et annonçant une belle soirée, la mère et la fille, rangeant leur ouvrage, se disposaient h aller faire un tour dans le parc, lorsque le bruit d’une voiture roulant sur le sable de la cour sollicita leur attention. Elles s’avancèrent vers la porte-fenêtre; mais, plus prompt qu’elles, le colonel Pérignon s’élança dans le salon. 11 paraissait hors de lui-même et sa voix d’ordinaire si retentissante était comme assourdie. 11 n’attendit pas qu’on le questionnât, et jetant son chapeau sur la table il s’écria :
— Madame, ils sont fous, littéralement fous! S’il n’y en a pas un ou deux d’écharpés, avant ce soir, et peut-être tous, ce sera un miracle... Je ne suis pas un trembleur! Mais j’aimerais mieux monter à l’assaut d'une batterie tirant à mitraille que de faire ce qu’ils font!
— Mais qu’est-ce donc? s'écria Cécile épouvantée, car les déclarations effrayantes du colonel confirmaient gravement ses inquiètes prévisions.
— Ils sont dans une espèce de hangar, contigu à la machinerie, en train d’expérimenter une méthode d’emmagasinage de l’électricité... 11 suffira d’un dé-
LES BATAILLES DE LA VIE
gagement de gaz un peu trop violent pour que tout éclate... Et alors ce sera une capilotade... Ils sont autour des appareils, et ils discutent avec calme, en attendant la mise en mouvement. Je leur ai dit : Mais tas d’imbéciles, ne restez pas là... A quoi ça sert-il que vous soyez à côté de votre machine... Si elle saute, vous le verrez bien... Le directeur, le petit Laroque, m’a répondu tranquillement : Mais, mon colonel, elle a déjà sauté deux fois, moi présent... Et vous voyez que je n’en suis pas mort... C’est le plus enragé de tous !
— Oh ! Mon Dieu ! murmura Cécile, dont les lèvres décolorées remuèrent à peine.
— Et mon mari, s’écria Herbelin, il n’empêche pas ces imprudences?
— Il y participe, et Cendrin aussi. Un membre de rinstituti C’est insensé. Qu’est-ce qu’il a à gagner dans une affaire pareille ! Mais ils sont exaspérants avec leur sang-froid. Moi je n’ai pas pu y tenir, je leur ai déclaré : Au diable! Je ne prends pas racine ici! Je n’ai pas envie de me faire casser la tête pour votre sacrée mécanique. Et je suis venu tout courant vous prévenir,
— Mais qu’y puis-je?
— Vous pouvez aller à l’usine les faire sortir de leur hangar... J’ai la voiture. En un quart d’heure nous y sommes. 11 sera encore temps î
— Oh ! Partons, maman ! supplia Cécile les mains jointes.
— Allons! dit M*”® Herbelin.
Les deux femmes prirent chacune un manteau, un chapeau, et, accompagnées parle colonel, elles gagnèrent, au grand trot du cheval, la route de la Neuville.
Dans la salle basse, Herbelin, Laroque, Cendrin et Raoul Pérignon, installés autour des accumulateurs, assistaient à la mise en marche de la machine. Le professeur s’était fait apporter une chaise de paille, et assis à deux pas du moteur il discutait avec une tranquille clarté le procédé appliqué par son ami.
— Je crois en effet, disait-il, que si vous arrivez à régler la combinaison de vos gaz, le résultat cherché sera atteint, et alors vous emmagasinerez la force sous un très petit volume, avec un très petit poids, et vous pourrez toucher à la solution des problèmes de la traction électrique, de l’aviation... Ce sera un résultat considérable !
— Maintenant que tu t’es rendu compte du fonctionnement, interrompit Herbelin, je vais procéder à Texpérimentation... Mais comme il peut encore se produire une rupture, vous allez, je vous prie, sortir tous et me laisser seul ici...
— Comment seul? demanda Cendrin...
— Oui, cher ami, reprit David en riant. Sans être aussi pessimiste que Pérignon, qui nous voyait déjà tous morts, je ne suis cependant pas sans appréhension, et je trouve inutile de priver l’Institut d’une do ses lumières et mauvais d’exposer deux jeunes gens,
LES BATAILLES DE LA VIE
comme Raoul et Laroque... Allez-vous-en et laissezmoi opérer à ma guise...
— ■ N’y comptez pas, s’écria Laroque. Et, pour cela, je vous désobéirai...
— Qui donc commande ici? dit Herbelin d’une voix forte. Je vous ordonne de me laisser seul...
Le ton avec lequel David prononçait ces paroles frappa les assistants ; sa physionomie, en ce moment, exprimait une si violente exaltation que la fièvre de l’inventeur ne pouvait suffire à l’expliquer. Tous ceux qui l’écoutaient et le regardaient furent saisis d’une émotion soudaine et eurent la sensation qu’Herbelin allait volontairement au-devant d’un grand danger. Cendrin voulut prendre son ami par le bras, le retenir ou l’accompagner. Mais celui-ci, sur le seuil du hangar, fit un dernier geste de refus et, refermant vivement la porte, tourna la clef dans la serrure.
Laroque, Raoul et Cendrin restèrent dans la cour, devant le petit bâtiment, se regardant avec des yeux troublés. Laroque pâle comme un mort murmura:
— Mon devoir était de ne pas le quitter... S’il lui arrive un malheur, que dirai-je?...
La tête de David apparut à une lucarne grillagée et il leur cria :
— Ne restez pas si près, il peut y avoir des éclaboussures...
Laroque sauta jusqu’au rebord de pierre et s’y suspendit par les mains :
— Monsieur, je vous en supplie, laissez-moi en-
trer... Oh! Vous ne s'avez pas le mal que vous me faites... J’aimerais mieux mourir que de rester dehors...
Herèelin très grave lui répondit :
— Laroque, je sais que vous auriez le droit de tenter l’expérience avec moi,.. Mais je veux être seul, comprenez-vous? Il faut que je sois seul...
Laroque murmura presque à voix basse, car il craignait d’être entendu des autres :
— Monsieur, vous savez donc qu’il va arriver quelque chose?
David se mit à rire amèrement et répondit :
— Peut-être !
Et il disparut dans l’intérieur. Laroque se laissa retomber à terre et rejoignit Cendrin et Raoul qui marchaient à grands pas dans la cour. La fumée de la machine sortant en bouffées blanches et ronflantes sur le toit annonçait que l’opération était commencée.
— Voyons, Monsieur Laroque, dit Cendrin, croyezvous qu’un accident soit à redouter?
— Tout dépendra de la prudence avec laquelle l’expérience sera conduite. Nous n’avons jamais eu de rupture que quand nous allions à l’extrême... Oh! Alors c’était terrible! Imaginez la foudre éclatant tout à coup... C’est miracle, si nous n’avons pas été tués, et nous nous tenions à l’abri le plus possible... M. Herbelin prendra-t-il des précautions?... Il faut que j’aille voir ce qu’il fait. — 11 voulut retourner à la lucarne, mais Cendrin l’arrêta doucement ;
— Ne le contrariez pas, il serait capable de quelque
LES BATAILLES DE LA VIE
imprudence encore plus grande. Comptons sur le hasard... C’est la Providence des savants...
Au même instant la voiture ramciiant Pérignon, Mme Herbelin et Cécile entrait dans la cour. Les deux femmes descendirent précipitamment, et d’un même et premier cri demandèrent :
— Où est-il ?
— Là, dit Cendrin en montant le hangar.
— Vous ne l’avez pas retenu?
— Et le moyen?
— Il fallait le suivre ! Imprudent pour lui seul, il eût été prudent pour vous tous, s’écria Cécile avec une émotion qui fit pâlir Laroque.
— Mon enfant, répondit Cendrin en montrant le jeune directeur, Monsieur, qui est là, n’a cédé qu’aux ordres formels de votre père, et je vous assure que s’il n’est pas derrière cette porte, au lieu d’être ici, c’est qu’il n’a pas pu...
Cécile baissa la tête alors et se mit à pleurer. M”"® Herbelin s’élançant vers le hangar frappa du poing à la porte et cria :
— David... Je suis là avec votre fille... Sortez à finstantmême... Sortez d’ici...
— Allez-vous-en, répondit du fond de l’atelier la voix assourdie de David.
— Papa, je t’en supplie, reviens... gémit à son tour Cécile hors d’elle-même...
— Allez-vous-en î ordonna de nouveau David, et surtout éloignez ma fille...
LE DROIT DE l’eNFANT. 257
— Monsieur, cria Laroqiie... Monsieur, laissez-moi entrer avec vous. Oh! Je vous le demande comme une récompense. Il me semble qu’en ce moment vous me déshonorez...
— Eh bien! Entre donc, mon enfant! dit David. Et la porte s’ouvrit.
Sur le seuil, Laroque transfiguré par la joie se retourna vers la mère et la fille :
— Obéissez-lui, je vous en prie. Je vous réponds de vous le ramener sain et sauf.
Et s’élançant dans l’intérieur de l’atelier il referma la porte derrière lui.
— Eh bien! Voilà un petit mâtin qui n’a pas froid aux yeux! tonna Pérignon. Joli garçon, sacrebleu! Allons, Cécile, il ne faut pas pleurer comme ça... J’ai la conviction que maintenant il n’arrivera rien de fâdieux. La chance a tourné.
— Il vaut mieux que nous ayons donné satisfaction à David, dit Cendrin avec calme. Si nous avions persisté Raoul et moi, il se serait occupé de nous, au lieu de porter toute son attention sur sa machine... Sans compter que Pérignon a exagéré beaucoup le danger... Votre père et moi sommes fort habitués à subir ces petits risques de laboratoire...
— On ne vient pas à la campagne pour contrarier ses hôtes, dit Raoul avec une gaîté forcée. Et quand M. Herbelin a ordonné, nous n’avions qu’à obéir...
Le colonel releva la tète en regardant son neveu, et sa physionomie exprima nettement cette pensée : Toi,
LES BATAILLES DE LA VIE
mon bonhomme, tu as raté une belle occasion de faire de l’héroïsme devant ta future. Le petit directeur a été plus malin que toi !
Mais tous ces raisonnements, toutes ces excuses et toutes ces conclusions furent perdues pour les deux femmes. Cécile s’était assise sur un banc de pierre, au pied d’un tilleul, et continuait à pleurer. Mme Herbelin, pâle et le sourcil froncé, pensait profondément. Quel homme est-ce donc que ce David, qui se révèle, chaque jour, sous un nouvel aspect? Ils sont là, devant moi, un soldat renommé pour sa bravoure, un savant célèbre par ses découvertes, et l’un semble le considérer comme un maître, l’autre tremble devant ses témérités. Hier encore je doutais de son courage, parce qu’il n’avait pas été au-devant d’un duel qui n’aurait rien prouvé. Son mépris des ordinaires usages n’est-il pas la preuve d’un esprit très élevé au-dessus des vulgaires pensées communes au reste des hommes? Et celui qui risque sa vie, en ce moment, pour compléter une expérience, aurait-il hésité à se battre, s’il n’avait pas jugé peut-être audessous de lui et l’injure et ceux qui la lui faisaient subir? S’il n’a pas essayé de se venger, c’est donc qu’il n’a pas daigné. Et combien alors n’est-il pas, lui, le mari dupé, supérieur à l’autre pour qui il a été trahi.
Arrivée à ce point de son raisonnement, M""® Herbelin eut, pour la première fois, et de façon complète, la certitude qu’elle avait été également ab-
surde et mauvaise. Elle eut honte d’elle-même et un sentiment d’humilité pénétra dans son cœur, jusque-là possédé tout entier par l’orgueil. Il lui sembla que ses yeux s’ouvraient à des clartés nouvelles et insoupçonnées. Une sourde douleur d’avoir trop tard compris la tortura, et la volonté de réparer ce qui, maintenant, lui apparaissait comme un crime s’empara d’elle. Avec la même violence qu’elle .avait péché, elle se repentit. Au même moment une lueur traversa sa pensée : Si celui qu’elle avait martyrisé allait disparaître, avant qu’elle eût le temps d’obtenir qu’il lui pardonnât? Il était dans cette salle basse, qui demeurait sourde et impénétrable, et les halètements de la machine à vapeuj" prouvaient que l’œuvre mystérieuse se poursuivait. Que se passait-il derrière cette muraille? Une explosion pouvait se produire, foudroyante, et David expirait là, emportant dans la mort sa haine et son mépris. Herbelin poussa un cri, qui fit tressaillir ceux qui l’entouraient, et s’élançant vers le petit bâtiment :
— Mais nous perdons la tête 111 est impossible que nous supportions plus longtemps une pareille angoisse. L’épreuve a assez duré, David, ouvrez, David...
La porte s’ouvrit, et devant Louise qui reculait maintenant effrayée, Herbelin très tranquille se montra sur le seuil. Derrière lui Laroque, courbé sur les appareils, apparaissait dans la pénombre.
— Eh bien ! Nous avons fini, dit l’inventeur d’une
LES BATAILLES DE LA VIE
voix calme. Vous pouvez entrer, tout s’est bien passé...
— Oh ! Papa, quelle peur tu nous a faite! s’écria Cécile en se jetant au cou de son père.
— C’est Pérignon, avec ses exagérations, qui est cause de cela... Ces soldats, quand on les sort de leur champ de bataille, deviennent des poules mouillées...
— Vous ne nierez pas cependant que vous ne couriez les plus grands dangers!
— Eh ! On court à chaque instant les plus grands dangers, dit David en riant. On ne monte pas une seule fois en chemin de fer sans risquer sa vie : y fait-on attention ? C’est affaire d’habitude ! Il en est de même pour nous, qui vivons au milieu des machines, des appareils et des fourneaux...
Son front se pencha, et avec une profonde mélancolie :
— Et puis la vie ne vaut que pour ce qu’elle est.
Il montra Laroque.
— Le véritable brave c’est ce garçon, qui a tout ce qu’on peut regretter : la jeunesse, l’espérance, la foi... Il risquait vraiment quelque chose, lui... Tandis que moi...
Mme Herbelin et Cendrin entendirent seuls ces paroles. Ils échangèrent un regard inquiet. Le savant entra dans le bâtiment, se dirigeant vers les machines et laissa Louise et David seuls en face l’un de l’autre. Celle-ci avec une fougue qu’elle ne pouvait maîtriser, s’adressant à son mari :
LE DROIT DE l’eNFANT,
— Quelle bravade avez-vous faite là? dit-elle. Estce digne de vous? Vous pouviez périr!
— Eh bien ! répliqua-t-il avec amertume, vous auriez été veuve. Que pouviez-vous souhaiter de plus heureux ?
— Vous me jugez mal ! Ou plutôt vous voulez me blesser. Vous savez fort bien que s’il était nécessaire de donner ma vie, pour prolonger la vôtre, je n’hésiterais pas.
— Vaines paroles! Toujours le romanesque! On ne peut donner sa vie, pour les autres, qu’en se sacrifiant, jour par jour, à leur intérêt et à leur bonheur. Ce sacrifice-là s’appelle le devoir. Mais il n’est pas brillant, ni héroïque, ni court surtout. Vous êtes très forte pour les grands mouvements à effet, pour les péripéties de fin de drame... La banalité de l’existence veut moins de grandeur dans les sentiments et plus de solidité dans les principes... Tout ce que vous venez de me dire là ne signifie rien!
Elle baissa la tête :
— Vous avez raison. Les phrases n’expriment que le sentiment éprouvé à la minute même. Encore ne croyez-vous peut-être pas à leur sincérité... Et vous en auriez le droit... Je vous demande pardon de m’être laissé entraîner à vous parler comme je viens de le faire... Gela ne m’appartient pas... Et vous me l’avez clairement expliqué... Désormais je tacherai que ce soient mes actes qui parlent pour moi.
LES BATAILLES DE LA VIE
David leva les yeux sur elle et Texamina avec curiosité, tant elle lui parut différente de ce qu’elle s’était toujours montrée jusque-là. 11 la vit grave, très émue, à coup sûr sincère, et plus belle qu’elle n’avait jamais été. Un flot de douloureuses pensées envahit son esprit. 11 se dit que peut-être il avait trop peu exercé son autorité sur cette nature violente mais généreuse. Il songea avec amertume que, dix ans plus tôt, la dure contrainte qu’il faisait peser sur elle eût sans doute suffi à plier et à assouplir ce caractère altier. Et quelles sources de bonheur eussent jailli d’un accord complet entre elle et lui ! Hélas 1 II avait laissé passer l’heure favorable. Peu à peu, le temps, les habitudes différentes, les goûts opposés avaient élevé leurs barrières pour les séparer, et, l’intimité une fois disparue, les pires abandons étaient devenus possibles. 11 regretta de toute la force de sa douleur de n’avoir pas lutté, de ne s’être pas donné au moins le mérite de ne point tolérer qu’on lui prît son bien sans qu’il l’eût défendu. Mais que pouvait son chagrin ? Il était en face de l’irréparable. Et toutes les larmes delà coupable n’auraient pas lavé la souillure inoubliable.
Il poussa un soupir, et se détournant en silence, il entra dans l’atelier, où la parole calme de Cendrin alternait avec la parole animée de Laroque. Le cœur serré d’avoir constaté son malheur et celui de Louise, Herbelin, avide de faire un heureux, s’avança au milieu du groupe, et s’adressant au savant :
— Eh bien! Résulte-t-il pour toi des explications que Laroque vient de te donner que l’invention est importante et sera fructueuse?
— Certes, c’est pratique, simple et assurément appelé à un grand succès...
— Eh bien! Mon cher Laroque, comme vous avez été de moitié à la peine, vous serez de moitié au profit... Les brevets seront pris au nom d’Herbelin et de Laroque.
Le jeune homme devint pâle, et saisissant les mains de son maître :
— Oh ! Monsieur, je ne puis accepter. . . C’est trop !... Je n’ai été que l’exécuteur de vos volontés... Vous avez tout trouvé...
— Et vous avez tout appliqué et perfectionné... Enfin, mon ami, qui était avec moi, ici, tout à l’heure? Vous seul, parce que vous seul en aviez le droit. J’assure votre fortune, aujourd’hui, je le sais... Et
j’en suis joyeux Car vous êtes un brave garçon.
Je vous rends ce qu’autrefois le père de Cendrin et celui de Pérignon ont fait pour moi, pauvre comme vous, courageux comme vous... Je souhaite que vous en profitiez et que vous soyez heureux.
— Tout porte à le croire, dit Cendrin, qui, depuis un instant, regardait Cécile dont les yeux maintenant brillaient de joie. Il y a des gens à qui tout réussit! Et c’est pain bénit, quand ils le méritent.
Un matin que le baron de Rheinsfeld était de très mauvaise humeur, parce qu’il avait perdu une série de prix sur lesquels il comptait absolument, le marquis de Condottier, pour le consoler, lui avait déclaré que tant que ses chevaux ne seraient pas mieux logés, leur qualité serait incertaine.
— Vous comprenez, mon cher ami, que ce n’est pas dans votre établissement de Chantilly que vous pouvez faire un entraînement convenable. C’est curieux qu’un grand seigneur comme vous ne se soit pas encore offert un haras, avec piste, de façon à préparer sûrement ses élèves!.. Vous ne regardez pas à la dépense, et cependant vous êtes tout ce qu’il y a de plus mal installé.
— Eh bien! Trouvez-moi une propriété qui réunisse tous les avantages désirables, et je l’achète...
— 11 aurait fallu acheter diamant, l’année der-
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nière... Mais on peut trouver aussi bien et à meilleur compte.
Le résultat de cet entretien avait été Tacquisition par le baron de Rheinsfeld, sur le conseil de Daniel, de quatre cents hectares de terres, bois et prés à I roximité du château de Montivilliers et en bordure du Liron. Par un bout, la propriété touchait aux fermes d’Herbelin et par l’autre à la Neuville. David n'avait pas attaché la moindre importance à l’achat de ces terres. Le nom de Rheinsfeld ne lui disait rien de particulier. Quanta Louise, elle n’avait même pas entendu parler de l’intimité du baron avec Daniel, Le marquis voulait bien tirer avantage de sa situation auprès du sportsman, mais il ne s’en vantait pas. Il avait trouvé moyen de lui vendre Montivilliers le double de ce que valait cette patrimoniale bâtisse, il y avait installé des écuries modèles, et, dans les herbages qui longent la rivière, deux cents chevaux à l’élevage, promettaient des vainqueurs pour toutes les grandes courses de l’avenir.
Pas une fois Condottier, en venant si près de l’habitation de Herbelin, n’avait essayé de revoir la femme qui l’avait si passionnément aimé. Le cœur du jeune homme était ainsi fait qu’il oubliait, en un instant, les gens qu’il n’avait plus intérêt à aimer. Il ne s’attardait pas aux sentiments inutiles, et, de toutes ses passions, dont quelques-unes avaient tourné au tragique, on n’aurait pu dans son aimable cerveau trouver le plus léger souvenir.
LES BATAILLES DE LA VIE
Pour le moment, il était tout à sa nouvelle création, et le haras de Montivilliers l’absorbait à ce point qu’il restait quelquefois une semaine entière sans aller à Paris, se levant de bonne heure pour faire galoper les chevaux, et se couchant de bonne heure parce qu’il trouvait les soirées longues et que le sommeil lui rafraîchissait le teint. Dans la journée il chassait dans le parc. Et ce contraste de la vie solitaire qu’il menait avec son habituelle existence mondaine l’amusait. 11 téléphonait à Rheinsfeld : Vous devriez venir vous installer à Montivilliers, pour quinze jours, vous verriez comme votre estomac s’en trouverait bien. Nous avons ici des eaux merveilleuses qui réussissent joliment à vos poulains et qui réussiraient encore mieux à leur propriétaire. Nous ferions, après le dîner, un piquet régénérateur à dix Sous le point, et, comme vous le jouez très mal, je trouverais encore moyen de vous gagner deux ou trois cents louis tous les soirs, ce qui animerait notre tète-à-tête. Si vous voulez amener Mariette de Fontenoy, vous le pouvez. Mes aïeux ne lui feront pas la moue, du haut de leurs cadres. Et je suis sûr qu’elle sera très aise de me revoir.
Le baron vint passer quarante-huit heures avec son favori, admira les aménagements des écuries, se mouilla les pieds dans les herbages, attrapa un rhume et rentra se soigner h Paris, en priant Daniel de ne pas s’obstiner à rester dans un pays aussi humide. Mais celui-ci, qui n’avait pas terminé sa tâche et qui
ne voyait aucun intérêt pour lui à quitter la campagne, où ilréalisaitdeséconomies,fitlasourcleoreille et demeura à Montivilliers.
Cependant, comme les soirées étaient longues, il se laissa aller par une pente toute naturelle à penser à Herbelin. Elle était si près de lui et il était si loin de tout, que la délaissée l’occupa et qu’il eut la fantaisie de savoir ce qu’elle devenait. Il crut aisé de se renseigner par lui-même. Par une habituelle discrétion, il aimait à ne point mettre d’étranger dans la confidence de ses fantaisies. Il poussa donc des reconnaissances jusqu’aux limites extrêmes des terres du baron et arriva ainsi jusqu’aux rives du Liron, bordées par les massifs du parc de Saint-Sauveur.
Le fusil sur l’épaule, pour se donner une contenance, il examina les abords de la propriété, aperçut, au bout d’une large percée, les toits du château qui se détachaient sur le ciel. Mais il ne vit pas un être vivant, il n’entendit pas une voix. Tout lui parut mort, comme s’il rôdait autour du domaine de la Belle au bois dormant. Il rentra d’un pied leste à Montivilliers, se promettant de revenir et d’aborder la propriété par un autre côté. Le lendemain, par la route de Beauvais, il partit à cheval, traversa la Neuville et déboucha en face de la grille de Saint-Sauveur fermée devant la vaste cour. Le silence et l’immobilité partout. Les fenêtres ne laissaient voir aucun habitant. Pas un homme de service, cocher ou jardinier, dans les communs. On eût dit un désert.
LES BATAILLES DE LA VIE
Le marquis étonné mit son cheval au pas et suivit les murs du parc, se haussant, de temps en temps, sur ses étriers pour regarder au croisement des allées s’il n’apercevrait pas une promeneuse. Mais les bosquets étaient déserts, et les pies s’envolaient seules en caquetant, dérangées dans leur retraite ordinairement paisible, tandis que les lapins arrêtés au bord des gaulis observaient avec curiosité ce passant inhabituel. Le marquis rentra à Montivilliers très intrigué et très enhardi par l’absence complète de surveillance qu’il avait constatée autour de la propriété. On pouvait entrer là comme chez soi. Du côté des prés, il n’y avait même pas un fossé à franchir, et la clôture formée parle Liron était vraiment illusoire. Pas de concierge à l’entrée, aucun garde, car la chasse n’était pas réservée et jamais onn’y tirait un coup de fusil. Des donrestiques occupés à l’intérieur du château et peu enclins à s’écarter. Il était donc facile à un promeneur de s’égarer volontairement et d’entrer dans le parc jusqu’à s’approcher de l’habitation. Si on donnait dans un homme de service, on demandait son chemin pour regagner la Neuville. Si on se trouvait face à face avec le maître du logis, on s’excusait d’être venu si près de chez lui. Si c’était de sa femme qu’on faisait la rencontre, on avait bien des raisons à donner pour expliquer cette incursion, et la plus mauvaise devait paraître encore assez bonne. Avec une étrange facilité, Daniel oubliait les circonstances affreuses de sa rupture avec M™® Herbelin pour ne se
souvenir que de Tamour qu’elle avait eu pour lui. El, se reportant en arrière, il revoyait la jeune femme prévenante, douce, tendre, telle enfin qu’elle se montrait avant le féroce congé qu’il lui avait donné.
A Saint-Sauveur, on ne se doutait en aucune façon des menées de ce dangereux voisin. La vie s’y écoulait uniforme et tranquille. Cendrin était reparti pour Paris, et Raoul partageait son temps entre l’usine et le château. Il constatait que si sa camaraderie avec Laroque augmentait chaque jour, son intimité avec Herbelin demeurait stationnaire. La jeune fille, sans le fuir, se dérobait à toute tentative de galanterie. Elle s’arrangeait très habilement pour ne se trouver avec lui qu’au salon, quand tout le monde y était réuni, et alors s’installait auprès de sa mère ou de son père, de façon à interdire tout tête-à-tête à Raoul.
Il se rendait parfaitement compte de la tactique de son amie d’enfance, et s’il n’en ressentait point de mécontentement, il en concevait quelque surprise. Introduit dans la maison par M. Herbelin, dans le but de faire la cour à Cécile, il se voyait dans l’impossibilité de s’approcher de la jeune fille. Et la persistance, avec laquelle elle se dérobait, indiquait assurément qu’elle savait de quoi il pouvait être question entre Raoul et elle. Son attitude était déjà fort claire. Mais le jeune homme voulait qu’il n’y eût aucune équivoque. Il résolut donc de guetter Cécile afin de la surprendre et d’avoir avec elle l’entretien qui lui paraissait nécessaire. •
LES BATAILLES DE LA VIE
Chaque jour, vers deux heures, elle descendait dans le parc et, généralement seule, allait se promener au bord des étangs alimentés par le Liron. Elle s’amusait à jeter du pain aux carpes et quelquefois faisait un tour en bateau, ramant avec beaucoup d’adresse. L’été de la Saint-Martin avait adouci la température, et le soleil, dans l’après-midi, était très chaud. Raoul laissapar tir Herbelin pour laNeuville, en lui disant qu’il irait le rejoindre un peu plus tard, et, s’installant dans le salon, il attendit le moment propice. Il vint plus promptement qu’il n’avait espéré, et à peine avait-il tourné les pages d’un journal illustré, qu’il entendit Cécile qui parlait à Pellegrin dans la cour. Elle avait un manteau sur le bras et disait à son institutrice :
— Je le prends parce que vous le désirez. Mademoiselle, mais je suis bien sûre de n’avoir pas froid... Du reste, je serai de retour avant trois heures...
— Où vas-tu donc comme ça? demanda Raoul qui parut sur le perron.
— Je vais jusqu’au moulin des Vannes chercher des nouvelles de la petite fille du meunier.
— Elle est malade ?
— Elle s’est blessée à la jambe, l’autre jour, en sautant du haut de la charrette de son père. Et toi, tu vas à l’usine? Papa est parti, tu sais, tu ës en retard...
— Aussi ne vais-je pas à la Neuville, en ce moment du moins...
LE DROIT DE l’eNFANT.
— Ah ! dit Cécile, et une ombre d’inquiétude passa sur son front.
— Je t’accompagnerai, si tu veux, un bout de chemin, reprit-il.
Elle n’osa pas refuser, mais elle baissa la tête d’un air consterné.
— Tu n’en parais pas ravie ! dit Raoul en riant.
— Mais si, fit la jeune fille. Et tu es bien aimable.
— Je suis bien aimable, mais je t’ennuie.
— Par exemple! Et pourquoi?
— Ça, je te le demanderai.
Il avait prononcé ces mots plus sérieusement et en regardant la jeune fille avec fermeté. Elle, comprit qu’elle n’échapperait pas à l’explication qu’elle redoutait depuis une semaine, et se résignant à la subir :
— Eh bien! Tu vas me porter mon manteau alors, et ce panier, où il y a des friandises pour la petite fille...
— Et puis?
— Et puis, c’est tout.
— J’en aurais porté plus, s’il avait fallu, dit-il gaîmeiit.
Cécile pensa : 11 n’a pas l’air trop grave. Il ne veut peut-être rien me demander. Et je m’en tirerai sans ennuis, si je sais m’y prendre.
— Allons! Viens, puisque tu veux venir.
— Donne-moi ton ombrelle aussi, il n’y a pas de soleil.
— Non, elle me sert pour marcher.
LES BATAILLES DE LA VIE
Ils partirent par la grande allée qui conduit aux étangs, et silencieux tous deux. Lui, réfléchissant à la façon dont il attaquerait la question, et plus embarrassé, maintenant, qu’il ne l’avait prévu. Elle, sur la défensive, et profitant de la gêne de son compagnon pour retarder, autant que possiiile, l’instant critique Enfin Raoul se décida, et se jetant résolument en avant :
— Cécile, si je t’ai demandé à t’accompagner, ce n’est pas pour le simple plaisir de me promener avec ton manteau sur le bras et ton panier dans la main. J’avais une raison cachée, et cette raison, c’est que j’ai besoin de causer avec toi librement, pendant un quart d’heure, et que depuis huit jours je ne puis en trouver l’occasion.
— Quel début solennel ! interrompît la jeune fille, qui instinctivement pressa un peu le pas, comme si elle voulait s’éloigner.
— Tu vois, voilà encore que tu te sauves! dit Raoul avec une pointe de tristesse. Décidément, je te fais donc peur?
Elle s’arrêta :
— Peur? Toi! Y penses-tu?
— J’y pense très bien et je m’en afflige. Je t’ai toujours aimée beaucoup, et pour rien au monde je ne voudrais te faire de peine, et tu parais craindre que je ne t’en fasse...
Elle lui jeta un regard suppliant, et une pâleur s’étendit sur son visage.
— Écoute, reprit-il, cette conversation, à laquelle tu t’es dérobée avec tant de soin et qui t’effraie en ce moment, c’est mon affection pour toi qui me la fait rechercher... C’est le désir de ne rien tenter qui puisse, je ne dis pas seulement t’inquiéter, t’affliger, mais même te déplaire. Tu es trop intelligente pour n’avoir pas deviné les motifs de mon arrivée dans la maison de ton père... Je ne suis pas assez sot, ni assez infatué, pour n’avoir pas constaté que tu n’étais pas ravie... Eh bien! petite Cécile, causons de tout cela, comme deux bons amis, et sois sûre que, quoi que tu décides, je t’obéirai sans discuter et que je m’arrangerai pour que tu n’aies aucun désagrément... C’est le compagnon de ton enfance qui te parle en ce moment, et tu peux t’expliquer avec franchise. Tout ce que tu lui diras à l’oreille ira jusqu’à son cœur, qui t’est dévoué, et n’en sortira plus.
Il lui tendait la main. Elle y plaça la sienne, et deux larmes coulèrent sur ses joues.
— Tu pleures? dit-il.
— Oui, je suis très touchée de ta franchise et je crains de t’affliger par ma réponse.
Il la regarda avec douceur :
— C’est donc que tu crois que tu ne pourras m’aimer jamais?
Elle ne répondit pas. Il poursuivit, non sans tristesse :
— Il m’eût été doux d’être aimé de toi. Nous marier, cela paraissait tout simple et tout naturel. Ton père
LES BATAILLES DE LA VIE
et mon oncle en avaient, dès longtemps, formé le projet. Je l’avais adopté avec joie... Mais ce sont toujours les choses qui devraient s’arranger le mieux qui se réalisent le plus rarement. Pardonne-moi si je te parais trop curieux, mais il est de ton intérêt de me répondre : est-ce que tu aimes quelqu’un?... Oh! Tu peux me faire tes confidences : je n’en userai que pour te servir...
Cécile répondit d’une voix tremblante :
— Je devais m’attendre à te trouver tel que tu te montres... Si bon et si généreux... Oui, il a fallu...
Elle s’interrompit et cacha son visage dans ses mains, pleine d’un trouble qu’elle ne pouvait surmonter.
— Chère petite, reprit-il, pardonne-moi de te mettre ainsi au supplice. Tu comprends que c’est bien contre mon gré... Ne parle plus, si cela te cause tant d’émoi. Tu m’en as assez dit pour que je sache qu’il n y a plus rien à espérer, et que je prenne la résolution de me retirer... Tu as été franche, en ce qui me concerne. Mais le secret de tes sentiments appartient à toi seule... Je crois bien savoir, cependant, de qui il s’agit... Et si j’ai le droit d’envier son bonheur, je suis trop juste pour ne pas convenir qu’il le mérite...
Les mains de Cécile s’écartèrent, son charmant visage apparut rayonnant de satisfaction, et avec une adorable simplicité elle dit :
— N’est-ce pas?
Ce fut si naïf, si fier et si chaste, que Raoul tressaillit à cette révélation de la tendresse exquise qu’il