‹ Le droit du seigneur, et la rosière de SalencyChapitre 10 sur 23 · A FAIRE IDONC SA VOLONTÉ · texte numérisé non relu

A FAIRE IDONC SA VOLONTÉ

qui voudrait ne pas le comprendre ? M. Delpit l'apprécie de la manière suivante : ce Ces « vers ne laissent pas, en effet, la moindre « place à une fausse interprétation. Le vi- « lain menait sa fille à son seigneur pour a en faire à sa volonté : cela n'a besoin « d'aucun commentaire. » — En l'espèce, nous ne consentirions pas à servir de commentateur ; le texte saute de lui-même aux

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yeux ; et ce qui est bien remarquable dans ce langage, c'est son caractère particulier de légende, c'est la vérité locale.

Une tradition de 1599, tradition constante, nous montre le Droit du Seigneur en pleine floraison dans la Provence, l'Orléanais et le Languedoc.

Dans le diocèse (l'ancien) de Bazas, les paysans ont coutume d'égayer les préliminaires du mariage par des chansons; voici celle qui se chante avant la cérémonie religieuse :

Mousu curé n^és pas contén :

Bourré la nohie et mey Vargén, Moussu curé n*és pas caduc :

Bourré la noble et mey Vescut,

Pague, nobl, lou margullley, Te hara delcha la noble darrey ; Pague lou, nobl de boun argen.

Te hera delcha la noble dedén.

Les paysans qui chantent ces couplets les chantent en souvenir du passé ; le droit contemporain du marguillier, les frais de la messe du mariage reportent leur pensée aux temps moins heureux où l'argent ser-

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vait à payer leur seigneur ; là encore il y a un écho populaire du droit de prélibarion, attesté non-seulement par les chartistes, les feudistes, les graves historiens, les dates, les documents provinciaux de redevances, les noms propres et les circonstances, la poésie et le conte, les récits de veillée, les traditions écrites conservées dans nos archives, dans nos bibliothèques, mais attesté surtout par l'unanimité d'observations qui se rencontre chez les auteurs appartenant à des écoles philosophique et politique en complet désaccord.

Cette unanimité consacre la vérité traditionnelle. Le Droit du Seigneur a existé, c'est indubitable. Voyons-le maintenant dans ses variations, dans ses transformations ; ces variétés et ces changements d'états ne peuvent que l'asseoir plus solidement.

VH, !\COTQUE TOUT LE V^O'H/DE COfKTK^ND S^TLS LE SECOUK^ DES HU3^^7UTÉS. O LES COUTU- MES T^%TJCULJÈ*RJES. O LES %E'DEV^'K*CES, LES V^TES ET LES "DOCUSiCETLTS,

Baguenauder (c'est le mot) le long du chemin, en chercheur qui a des inclinations à la belle humeur, — nous amuser à ces charmantes bagatelles de la porte dont a dit, avec une pointe très sensible d'incrédulité, autant en emporte le vent, — greffer sur l'ironie française l'irrévérence hautaine, la forme cavaUère, la crudité caractéristique de Vhumour, ses cruautés, son spiritualisme si voisin du matérialisme, — mettre en lumière le dessous des cartes, — tout cela nous plairait assurément beaucoup, beaucoup trop sans doute, car dans un livret de ce genre, écrit à bâtons rompus, le sérieux de la critique l'emporte sur l'ori-

ginalité, la plaisanterie^ la draperie plus ou moins ondoyante, — la justesse et la rigueur scientifiques priment des qualités plus agréables, et moins nécessaires dans l'espèce.

Et puis, le lecteur firançais a horreur du trop dans l'exposition; avec lui, il vaut mieux souligner une conclusion que l'accentuer : ce lecteur aime l'horizon dans un livre. Si vous dites tout, si vous tirez impitoyablement les conclusions, le Français — et c'est pour lui que nous écrivons, — ne vous suivra pas jusqu'au bout; si- votre phrase, trop lourde, trop sèche, trop algébrique, entre dans les détails comme un scalpel dans une pièce anatomique, il rejettera le livre. Vous en dites trop long; le lecteur n'en demande pas autant : ne possède-t-il pas en lui ce que vous auriez dû laisser dans le bleu du rêve, dans l'inconnu de la sensation littéraire?

Mais, quelque envie que nous ayions de plaire au lecteur, et on voudra bien ne pas suspecter cette parole, il faut que nous appelions son attention sur ce seigneur de

Louvie, qui avait le droit de coucher, la première nuit, avec la mariée, et le premier enfant qui venait au monde avait franchise, parce qu'il pouvait provenir des œuvres du seigneur.

Nous sommes loin ici de la génération spontanée ; la vieille querelle, — n'est-elle pas encore pendante? — des homogénistes, des hétérogénistes et des panspermîstes n'a rien à voir dans une affaire de cette nature. Le seigneur opère lui-même, quelle condescendance !

Les juments de Virgile portent la tête au vent, elles s'arrêtent sur les montagnes, elles y respirent le zéphyr, elles conçoivent par la seule influence de ce vent; — au moyenâge, il n'en était pas ainsi; la naissance en franchise exigeait autre chose. Quant à nous, dût-on nous taxer de mauvais goût, ce que nous préférons c'est la poésie de Virgile peignant ces errantes à travers les vallons et les montagnes, sans jamais se tourner vers l'orient :

Ore omnes versœ in ^ifephirum, stant rupibus altis, Excejptantque levés auras; et sœpe, sineullis,

Conjugiis, vento gravidœ, {amirabile dictu !) Saxa per et scopulos et depressas convalles Diffugiunt, non, Eure, tuos, neque solis ad ortus. In Boream Caurumque,aut undenigerrimus Auster Nascitur, et pluvio contristat frigore cœlum,

(Géorgiques III, v, 273.)

Qji'en dites-vous, cette poésie ne vautelle pas la pratique du seigneur de Louvie?

Les procédés ont varié, car la génération spontanée, par l'absorption d'animalcules ou de zéphyrs, n'est plus en cause. L'opérateur de Louvie est plus scientifique et moins savant que Virgile, — mais il donne la firanchise aux enfants, ce n'est pas une particularité à dédaigner. Ah ! h bon billet qu'a La Châtre I eussent dit nos pères en pouffant de rire : nos pères » avaient de l'esprit, avouons-le sans fausse honte.

Dans sa délicieuse ballade d^enlever en amour, à propos de l'enlèvement de Mademoiselle de Bouteuille par Monsieur de Coligni, un poète de Ruelle du xvii® siècle, François Sarasin, écrivit cette strophe, qui

contient une théorie expéditive, digne d'être goûté à Louvie :

Ce gentil joli Jeu d'amour.

Chacun le pratique à sa guise ;

Qui par Rondeaux et beaux discours,

Chapeau de fleurs, gente cointise,

Toumoy, bal, festin ou deuise.

Pense les belles captiver ;

Mais ie pense, quoy qu'on en dise.

Qu'il n'est rien tel que d'enleuer

C'est bien des plus merueilleux tours, La passeroute et la maîtrise, >

La passeroute et la maîtrise, exploits de grand seigneur, eussent fait sourire à Louvie. La prélibation coupait court aux formalités; il vaut mieux user d'un droit qu'endosser les chances, toujours périlleuses, d'un enlèvement.

La prélibation, reconnue déjà, historiquement prouvée, va s'établir par les textes et les dates. Les plus récalcitrants devront courber le front.

Les lois du baillage d'Amiens, 28 septembre 1507, spécifient entre autres privilèges, art. 17 : « quant aucun des subgietz « ou subgiettes du dit lieu de Drucat se

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« marye, le marié ne pœult coulchier la « première nu3rt avec sa dame de nœupce « sans le congié, licence et auctorité du « dit seigneur, ou que le dit seigneur ait « coucHiÉ avecque ladite dame de nœupce ; « lequel congié il est tenu de demander « au dit seigneur et à ses officiers ; pour « lequel congié obtenir ledit maryé est « tenu baillier un plat de viande, avec deux a los de bruvaigne, et est le dit droit ap- « pelé droit de cullage. »

La coutume de Drucat est formelle; telles expressions ne laissent aucune matière à l'équivoque : ou que le dit seigneur ait couchié avec ladite dame de nœupce. Il suffit de savoir lire pour comprendre.

En 1507, même année et même province, l'abbé de Blangy-en-Temois perçoit, lui aussi, le droit de prélibation.

L'art. 14 suit : « Se aucun se marie à au- « cune femme estant et demeurant es mettes « de la dite comté et baronnie et il y « vient faire sa résidence, avant de cou- « cher avec sa femme, il est obligé de « payer aux religieux et àbbé deux sols

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« pour le droit vulgairement appelé droit « de cullage. »

Une réflexion : veuillez, je vous prie, remarquer ce mot vulgairement; ce n'est pas vulgairement que le scribe Ta employé, c'est à dessein, afin de donner plus de poids, plus de force, plus d'authenticité au droit de prélibation. Il est d'usage qu'une chose très connue, très observée, de notoriété enfin, devienne une chose vulgaire. Or, le droit de préliber était entré si avant dans les mœurs féodales que le scribe ne trouve d'autre expression que celle-ci : droit vulgairement appelé le droit de cullage. C'est bien clair, ou alors deux gouttes d'eau ne se ressemblent pas.

Toujours dans le bailliage d'Amiens, nous rencontrons une charte non moins péremptoire : « Le seigneur de Barlin a « plusieurs beaux droits... (Ils sont beaux, « nous le reconnaissons en toute humiUté « chrétienne) et sy a un certain droit de « cullage qui est tel que toutes femmes qui « tiennent fiefs de lui, toutes et quantes « fois qu'elles se maryent, ou changent de

Le Droit du Seigneur Sg

« maiy, (Bien drôle, en effet, ce coutumier picard. Est-ce que TEglise autorisait le divorce, puisque messire le scribe ose écrire changer de maryï) sont tenues payer « assavoir le fiefs, reliefs limités et les co- « teries, le sixième denier de la valeur.

a Duquel droit de cullage le dit sieur de a Barlin est tenu faire pareil droit à madame « de Humbercourt. »

Voici ce qu'on lit à l'art. 24 de la coutume de la châtellenie d'Auxi-le-Château :

« Quant aucuns estrangiers se allient par « mariage à aucunes filles ou femmes estant « de la nacion, (Pas modeste, cecoutumier « d'Auxi-le-Château) de ladite ville d'Auxi, « ils ne peultent, la nuyt de la feste de « leurs nœupces, couchier avec leurs dites a femmes sans premièrement avoir congié a de ce faire à mon dit seigneur, que ce ne c( soit en commectant amende de lx sols « parisis chascun et pour chascune fois. »

A BresteHès-DouUens la chose se passait comme à Auxi-Ie-Château : on payait, et fort cher, ou le dit seigneur usait de son droit.

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L'article 4 du coutumier de Mesnil-les- Hesdin s'exprime de la sorte : « Se aulcuns « se conjoindent par mariage, vœullent « couchier la première nuyt de leurs « nœupces sur la dite seigneurie, le sire « de nœupces ne pœult ou doit couchier a avec sa femme et espouse, la^ dite pre- « mière nuyt, sans demander congié de ce « faire au dit seigneur, sur peine de con- « fiscation du lict, et de tout ce qui serait « trouvé sur le dit lict. »

Ainsi, il reste avéré, il est constant que la redevance en deniers, en breuvage, en bois, en laine, en chanvre, en foin, en grain, etc., etc., est dûment payée par le vilain pour que son seigneur ne couche pas avec sa femme. Les plus brillantes imaginations n'y peuvent rien, et pas davantage les falsifications de texte, les spéculations philosophiques à perte de vue. Le droit a existé. Ce qui est, est : n'est-ce pas un élément qui ne se discute pas ? Oui. Eh bien, ce qui a été, a été, au même titre que l'existence actuelle d'une chose prouve, démontre, relate, spécifie et consacre cette chose.

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Ou la logique n*est plus qu'un mot, ou le Droit du Seigneur est établi sur preuves irréfragables, sur des bases aussi solides que les assises des plus hautes montages. Un peu de bon sens, de la bonne foi, et on le reconnaîtra.

M. Dupin, traitant cette épineuse matière , s'écrie généreusement : a Qiie les ce amis posthumes de la féodalité ne vien- « nent pas dire que ce sont là des fables « ou des exagérations inventées par les « adversaires de l'ancienne aristocratie sei- « gneuriale. duand de tels faits sont écrits « dans des lois où ils sont qualifiés droits, « quand le texte de ces lois est authenti- « que et qu'il est produit, le rôle officieux « de la dénégation devient impossible. »

Voilà un noble langage. Comme il fiistige de haut ces plats souteneurs de thèses à tant la ligne! Comme M. Dupin leur donne les étrivières ! Qiielle volée de bois vert sur l'échiné, bon Dieu ! Il est consolant, au milieu de ces recherches rebutantes, de se trouver en face d'un homme de conscience, en face d'un écrivain ; le labeur

paraît plus léger et semble vous sourire.

De tels faits — nous reprenons la citation si importante de M. Dupin — sont consignés dans les lois; ces faitsy sont nommés droits; le texte de ces lois est authentique ; nous possédons ces lois dans notre dépôt des Archives, dans le recueil si complet de nos arrêts du Parlement, — et nul, à l'avenir, ne sera admis à faire la preuve par la dénégation sans se couvrir de ridicule, mais le ridicule plaît à certaines gens... peu difficiles sur le choix des moyens et sur la légitimité d'une cause. A leur aise; s'ils aiment les frottées de bois vert, elles ne leur manqueront pas; si le rire leur plaît, leurs oreilles en seront assourdies, et si le ridicule est l'objet de leur choix, ils en seront couverts. D y a encore de beaux jours pour la gaieté française.

En 13 18, le coutumier de Dercy Ubellait ainsi le Droit du Seigneur : « Se au- « cuns demourans en la dite ville de Dercy « semariothors de la dite ville de Dercy, il « devoit et estoit tenuz à amener sa famme « au giste en la devant dite ville de Dercy

« la nuit que il l'esposoit ; et se famine de « Dercy se marioit à aucuns de dehors, elle « devoit et estoit tenue de gésir à Dercy « la nuit que elle esposoit. »

Jehan de Herbigny, sire de Dercy, ne tient pas les mots nobles en honneur; il n'y paraît guère, puisqu'il faut lui amener la fatntm au giste, et que la dite famtne est tenue de gésir à Dercy. Le logement seigneurial est assimilé à une caverne, repaire de quelque bête fauve, et la famine vassale à quelque chose du même genre.

Le langage de 13 18 était moins galant, moins fleuri que celui de Madame de Longueville, l'exilée du 7 mai 1650:

Que nous passons bien notre vie !

Et que la maison de Silvie A d'aimables diversitez !

(François Sarrasin.)

Ou ce sera le poète ordinaire et extraordinaire de Richelieu, Bois Robert, qui dira :

Ce doux Paris, ce Paris adorable, Ce seul séjour de l'homme raisonnable, Car, sans mentir, je ne vois ni ne sens Partout ailleurs ni raison, ni bons sens,

Giste et gésir établissent un violent contraste entre les deux époques. Les belles dames, qui faisaient au xvn* siècle du si bel esprit, avec tant de mignardes façons, à Chantilly, à Ablon-sur-Seine, à Thôtel de Rambouillet, la ruelle la plus célèbre de ce temps, précieux de langage et de manières, portant le sentiment et la vertu comme on porte la poudre et les dentelles; — les belles dames, disons-nous, une duchesse de Longueville, la coqueluche des plus huppés parmi les princes, une Scudéri, une Julie d'Angennes, une Ninon de Lenclos, l'arbitre du bien-dire, le type des élégances féminines, qu'eussentelles pensé si quelque savant chartîste de leur entourage, disons de leur cour, car chacune de ces reines avait sa cour, eût brusquement déchiré le voile transparent qui leur cachait le passé ? Laquelle ne se fut récriée ? Le sire Jehan de Herbigny n'eût pas été admis aux délicieuses fonctions de cavalier servant. La distance qui sépare ces deux époques, ces deux civilisations, est caractéristique ; elle est, à notre sens, —

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est-ce que nous glissons dans Terreur ? — aussi profonde, aussi accentuée que Ténorme distance qui sépare les deux derniers siècles du xix®.

Le seigneur de Mareuil-en-Ponthieu nous est rappelé par Ducange : « Le mot braconage signifie un certain droit étrange du seigneur sur les filles qui se marient.

D'après les comptes du domaine de Chaulny et du comté de Ponthieu, cette signification est également attestée dans une reconnaissance féodale de Jehan, seigneur de Mareuil, en 1228, qui dit :

Et mi comme sire de Mareuil puet et doit avoir droit de braconage sur filles et fillettes en me-dite seigneurie, si se marient; et si ne les bracone, echent en deux soIt^ envers la dite seigneurie, » Braconer (c'est toujours Ducange qui parle), est donc se servir de ce droit. H en est, en outre, fait mention dans la coutume locale manuscrite d'Auxi-le-Château, dontles.hommes furent affranchis fox Guillaume El, comte de Ponthieu, à la prière de sa femme Rugua. »

Ducange, le savant et consciencieux écrivain, fait allusion à l'article 24 de la coutume d'Auxi-le-Château; nous en avons dit un mot, nous n'y revenons pas. Nous profitons seulement de ce point d'arrêt pour rendre hommage — et nous estimons qu'il est mérité, — à la vénérable dame Rugua, femme du comte de Ponthieu. On aimerait à rencontrer plus souvent dans l'histoire ces intercessions de la femme en faveur de la femme, créatures de même essence, toutes deux épouses et mères, toutes deux faibles et capricieuses, la différence de caste mise à part ; malheureusement, la dame au moyen-âge tint à rester en tout la dame châtelaine, espèce de vision séraphique, tenant moins au sol, tenant moins à ce monde que sa grossière vassale : elles le croyaient sans doute de bonne foi. La noble femme du comte Guillaume ni de Ponthieu rompit avec la tradition. L'histoire doit en prendre acte.

Une bonne action, surtout si efficace, parfume une mémoire.

Les évêques d'Amiens furent particuliè-

rement tenaces sur le Droit du Seigneur, quoique le célèbre concile de Trente eût défendu, sous peine d'excommunication, à qui que ce fût, de s'opposer aux mariages de leurs sujettes.

Le droit de tonlieu, qui n'est autre qu'une prime fiscale sur les achats et sur les ventes, fut transporté aux hommes mariés ; puis, au xn*^ siècle intervint le répit de Saint- Firmin, qui donna lieu aux chicanes et aux désordres. Le Parlement de Paris fut saisi, L'évêque avait étendu son droit outre mesure. Non content de lever une amende sur le vassal pris en flagrant délit d'adultère, il déclara que pareil versement serait exigible de tous ceux qui auraient des relations avec leurs femmes, sans s'être muni de son autorisation. La Cour de Paris fit sommer le prélat, qui répondit n'avoir rien à changer à sa jurisprudence sans un ordre du Roy, lequel ordre fut rendu le 10 juillet

Le pouvoir ecclésiastique avait tenu bon contre ce que l'on considérait déjà à cette époque comme une coupable immixtion du

civil dans le domaine religieux. Cette querelle s'envenimera plus tard.

L'ordonnance royale du lo juillet 1336 reçut son exécution ; ce fut seulement en 1388, cinquante-deux années plus tard, que, Nosseigneurs voulant revenir à leurs moutons et prélever de nouveau la dîme adultérine, le Roy intervint, l'ordonnance précitée fut remise en vigueur.

Le Parlement de Paris s'est souvent occupé de ces histoires d'Amiens; nous trouvons des arrêts aux dates des 17 janvier 1393, II mars 1401, et le plus fameux de tous, celui du 19 mars 1409, cité par Laurière. — La bonne foi de certains écrivains éprouve des tentations quand il s'agit d'histoire; et nous croyons, sans que l'expérience ruine notre raisonnement, sans que la logique déconcerte notre pensée sur ce point, que rien n'est aussi difficile à falsifier que l'histoire. On l'a souvent essayé, — on n'y a jamais réussi; on ne peut pas tronquer le passé. Le talent s'y use complètement; les tentatives faites dans ce sens n'ont qu'un résultat: elles rendent plus

clairs, plus explicites, plus visibles à tous les yeux, les faits sur lesquels on voudrait mettre le boisseau. La lumière filtre; le moindre filet de lumière suffit pour inonder un texte de loi, une ordonnance royale, une coutume, une charte, un mandement, une requête, un infiniment petit du passé, si Ton nous permet <i' appeler ainsi le patrimoine national, les documents de notre histoire firançaise.

S'il fallait colliger en un volume les tentatives de corruption accomplies sur le moyen-âge, on écrirait incontestablement le plus curieux livre et le plus instructif; Tattrait n'y manquerait pas.

C'est la chose du monde à la fois la plus gaie et la plus triste, celle de voir des écrivains de talent, d'une réelle valeur, d'une originalité incontestable, s'escrimer contre des faits, et s'escrimer avec un succès presque aussi grand que celui de Don Qpichotte contre les moulins à vent! — Allons, plus de froideur, l'histoire ne s'accepte pas sous bénéfice d'inventaire, elle est l'histoire, ou mieux, elle est la vérité.

On peut ne pas l'exalter, mais la corrompre est un crime. Ce crime se commet tous les jours pins d'une fois.

Après une héroïque résistance, qui dura plus d'un demi-siècle, les bourgeois et autres habitants d'Amiens se virent enfin débarrassés des ennuis et des promiscuités de la préhbation. L'arrêt du 19 mars 1409 rendit la même liberté, la même dignité aux habitants d'Abbeville. Les évêques furent tenaces. On ne pouvait pas coucher avec sa femme les trois premières nuits des noces sans une dispense, laquelle coûtait cher, tantôt dix, douze, seize, et même vingt sous parisis '.

Le texte du Parlement ne prêtait pas à l'équivoque; d'ailleurs, — et ce fut un bonheur au milieu des abaissements, — le

* Viïtgt sous parisii... Que l'oi pas se figurer que cette somme, prâssntaic que notre modeste pi^i

trente francs de ne

vance d'Abbeville; à

cette importance était une fortune. Nous ce

nons la mise en demeure des Parlements.

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propre des jurisconsultes était de faire la lumière là où les ténèbres tendaient à s'épaissir ; on peut en juger par le dispositif suivant : « Les dépenses faites à la requête « du procureur général et des maires et « eschevins d'Abbeville et Ponthieu, par « vertu de certaines lettres royaux à l'Eves- « que d'Amiens et aux Curez de ladite « ville. C'est à sçavoir audit Evesque qu'il « ne print ne exigeât argent des nouveaux <c mariez pour leur donner congié de coul- « cher avec leurs femmes la première, deu- « xième et troisième nuyt de leurs nopces, « et aultres contenus audit arrêt avaient « été bonnes et valables, et que l'opposi- « tion dudist Evesque avait été donnée « sans excepte au regard desquelles il fust « dist les déffences avoir été faictes sans « causes, et fut dict que chacun des dits « habitants pourraient coulchier (cum uxocc ribus suis) la première nuyt de leurs « nopces, sans le congié de l'Evesque et de « ses officiers, s'il n'y avait empeschement « canoniqye. »

Une remarque générale, qu'il faut graver

dans l'esprit du lecteur : la redevance en deniers, seconde évolution de ce droit, atteste la première, c'est-à-dire coulchier avec la mariée. L'illustre Cuvier a reconstruit tout un monde avec des fossiles; avec les chartes et les coutumiers, nous pouvons reconstruire le moyen-âge. L'induction est la même; la méthode de rapprochement ne varie pas.

Grâce au Parlement, on put, à Abbevllle comme à Amiens, coucher avec sa femme la première nuit de ses noces, et cela sans payer, — mais que de recours aux oflîcîalités, aux Parlements, aux gens du Roy, aux échevins, aux baillis! Ce fut, disons4e dés maintenant â sa gloire, li magistrature qui mil fin à cet état de choses, qui ratura, autant qu'il fut en son pouvoir, les traces laissées aux mœurs par le Droit du Seigneur, droit qui blesse l'équité autant que la morale.

Dans un nouvel et dernier arrêt sur la matière, rendu le ix mars ijor, — au commencement du xvi' siècle, on le voit, quoiqu'on le conteste encore quotidien-

nement, — le Parlement s'exprime ainsi dans son dispositif : « Quant à non coucher « de trois nuits avec sa fenwie au commena cernent du mariage, les demandeurs auront « la recréance, le procès pendant; et pourront « les espouse:( coucher franchetnent les trois pre- « mières nuits avec leurs femmes. »

La province de Picardie fut une des plus maltraitées par la prélibation. Dans un Couturaier aussi rare que remarquable, daté de 1770, imprimé à Abbeville, chez la veuve Devérité, libraire, rue Saint-Gilles, nous lisons ce qui suit, et nous appelons sur ces détails, puisés aux pures sources de l'histoire, la plus sérieuse attention de nos lecteurs : « La noblesse de ces siècles s'était « arrogé sur ses vassaux les prérogatives les « plus indécentes et les plus infâmes. Un « seigneur d'Auxi, dans le Ponthieu, avait « le droit de mactorer * la viRcmnÈ de

* Mactorer vient du mot latin Mactare, qui signifie immoler, sacrifier. La Coutume d'Auxi a dû profondément blesser la dignité humaine dans ces temps reculés, puisque nous la trouvons partout reproduite ; notre Coutumier picard ne lui ménage pas les expressions vives. Dame ! il est de

a GENTILLES FEMMES, FRINGANTES DE MAI- « XIELLES, BELLES NONAINES, OU MONDAINES, « EN DONNANT UN ECU ET DIX SOLS PARISIS « DE DROIT AU COMTE DE PONTHIEU.

« Un seigneur de Brimeu devait deman- « der à Raoul de Coucy la permission de « GÉSIR avec une nouvelle mariée de sa « terre de Brimeu. Chaque habitant de la a ville de Rue, dans le Ponthieu, payoit « un droit de pudore corporis sui.

« Raoul, Comte de Guines, avait ac- « cordé aux habitants de Ham un pareil « droit mouvant en fief de lui; il se levoit « le jour des noces. Le comte Manassés « l'abrogea aux instances de la comtesse « son épouse, sur la plainte que lui en fit « une femme nommée Harnide, à laquelle « les sergens et officiers de la Justice de

la province malmenée, son indignation nous semble naturelle. — La comtesse de Guines imita la conduite généreuse de la comtesse Guillaume du Ponthieu ; elle pria son seigneur et maître de molester ses officiers trop zélés sur le droit de prélibation. Cette action de la femme est rare, mais elle n'en est que plus touchante. Le siècle pesait de tout son poids sur le cœur de la femme.

« Ham avoient fait une grande Vergongm, « ayant exigé d'elle ce droit au moment « qu'elle alloit entrer dans le lit nuptial.

« Quelques seigneurs vouloient bien « qu'on put racheter cette infamie par « quelque argent. C'est ce qu'on appeloit « le droit pudicia redimendce causa.

« Les ecclésiastiques ne furent pas ceux « qui abandonnèrent le plus facilement ces « prérogatives. Quand un bourgeois se « marioit à Abbeville, il devoit payer une « certaine rétribution avant que de cou- « chier avec sa femme. Il est étonnant « combien ce droit fut aboli avec peine.

« Le Parlement l'avoit abrogé d'abord à « la requête des habitants d'Amiens; mais « l'Evêque Cherchemont, se souciant fort « peu de l'Arrêt de la Cour de Paris, con- « tinua de l'exiger *. PhiHppe de Valois,

* La chronique de Rumet, — que nous suivons ici, après avoir suivi au commencement de notre citation l'historien de Soissons, Dormay, — est en parfaite corrélation avec nos précédentes données. En effet, PEvéque se souciait fort peu de baisser pavillon devant le Parlement de Paris, la Cour la plus autorisée , la. plus éclairée du

« en 1336, fut obligé d'envoyer ses lettres « de mandement pour le contraindre à « exécuter cet arrêt, sous peine de faire « saisir son temporel. Malgré cette défense, « les successeurs de cet Evêque ne cesce soient point de le percevoir. Les habi- « tants d'Abbeville portèrent à leur tour « leur plainte au Parlement en 1401. La (( Cour fit, le i*^*" mars, un règlement pro- « visoire pour les honoraires des fiançailles « et des mariages, et accorda la récréance « aux nouveaux mariés. Il fut prononcé « que chacun desdits habitants pourroit « coucher franchement avec sa femme sans « la permission de TEvêque et de ses Offî- « ciers. Ainsi, il fallut près de cinquante « ans de contestations pour anéantir un « usage ridicule. »

royaume. Le Roy de France, en i336, — le 10 juillet, — dut avertir ce prélat par un mandement spécial, qui, exécuté de mauvaise grâce, ne tarda pas à tomber en complète désuétude, ce qui motiva les trois rappels de iSgS, 1401 et 1409. Aux incrédules de parti pris, aux grotesques et aux savants qui font mentir l'histoire nous n'opposerons que des dates et des arrêts royaux. Cela vaut bien le verbiage des pourfendeurs.

Notre coutumier Rumet est en défaut ; ce n'est pas cinquante ans qu'il fallut aux populations picardes pour se débarrasser d'un usage qu'il se borne à qualifier de ridicule, comme si le mot était assez fort, — ce fut près de deux siècles, car l'arrêt définitif du II mars 1501 confirma les clauses de l'arrêt du 19 mars 1409, comme celui-ci avait déjà fait revivre les dispositions des arrêts de 1336 et de 1388. Or, si nous savons compter, cette guerre entre le pouvoir ecclésiastique et le pouvoir judiciaire, représenté par le Parlement de Paris, commencée en 1336, ne finit qu'en 1501, le II mars, ce qui lui assure une durée de cent soixante-cinq ans.

On peut appeler cela de la ténacité. Le XVI* siècle vit donc encore les efiets de la prélibation, alors qu'un admirable essor de l'intelligence dans les lettres, les sciences, leurs diverses applications, allait ouvrir une des grandes ères de l'humanité.

Le temps semblait être aux rénovations; la philosophie, la peinture, l'art dans ses plus actives transformations, la libre parole et

les procédés nouveaux marquaient l'essor du progrès, et, néanmoins, nos coutumiers féodaux restaient dans Tornière. Dans le ciel le plus constellé, il y a parfois une étoile qui se lève tard ou qui ne se lève pas. Ce fut le cas du xvi® siècle.

Voyez l'inconséquence : les seigneurs, qui exigeaient la redevance en sommes souvent fort rondelettes, ou qui, ce gage, cette dîme venant à leur faire défaut, outrageaient la pudeur d'une jeune femme, étaient les premiers à proclamer un peu de morale.... platonique.

Aux fêtes picardes de 1548, dans un Mystère représenté à l'instigation du suzerain, on entendit sur la scène du temps, gravement débité parle Joseph-Prudhomme de la troupe, un couplet rempli de sages recommandations :

Et pourtant une fîUe sage Se doit monstrer doulce et honneste, Sans souffrir qu'on la taste^ ou baise, Car baiser attrait autre chose.

Semblables recommandations adressées

Le Droit du Seigneua 79

à la foule vassale en 1548, dans la Picardie, après les violentes scènes d'Amiens et d'Abbeville, sans nommer les autres lieux, n'était-ce pas trop fort d'antithèse ? Qjiels rapprochements durent faire les auditeurs?

Le prestige — souverain maître de l'opinion, — n'environnait pas les seigneurs ; l'éloquence — mystérieuse forme du discours, qui pare l'erreur des dehors atrayants de la vérité, — ne ruisselait pas sur leurs lèvres ; tout leur manquait pour imposer une morale :

5e doit monstrer doulce et honneste.

Formulée en termes plus salés que galants, la morale seigneuriale eût été d'un plus grand poids si les maîtres des biens et des corps l'eussent suivie ; — l'exhortation vertueuse eût gagnée à être mise en pratique par le singulier corps enseignant que l'histoire nous a fait connaître.

H est donc une chose terriblement difficile, mettre d'accord sa morale et sa conduite ? L'histoire n'en ofire que peu d'exem-

8o Le Droit du Seigneur

pies, et encore ne sont-ils pas tous probants; c'est l'évidence, moins un fétu, mais le fétu prend vite les proportions gigantesques d'un manquement à la morale.

Tout doit être pur chez les purs, ou, alors, l'apostolat n'est pas leur aflFaire.

Le rôle de professeur es- morale n'est pas facile à tenir, même dans les temps moins troublés où la politesse de notre langue se prêta le mieux aux brodeurs de canevas.

Les clercs du château, les scribes, les rares lettrés qui composaient ces soties, ces mystères, ces allégories du moyen-âge, ces pièces d'un attirail si lourd et d'une désespérante monotonie, étaient eux-mêmes des manants, qui mangeaient à la cuisine et logeaient sous les combles ; le seigneur les menait à la suite de ses hommes d'armes avec ses barbiers et ses hommes à tout faire ; la profession des lettres, si relevée depuis, la plus noble entre les plus nobles, n'était alors qu'un accessoire à peine remarqué; les seigneurs signaient sur le dur parchemin des chartes en faisant grossièrement une croix, leur noblesse les dispen-

Le Droit du Seigneur Si

sait de savoir écrire! H a passé de Teau sous les ponts depuis cette époque; aujourd'hui la première noblesse est la noblesse de l'intelligence, après celle du cœur toutefois, qui occupe toujours le haut du pavé. — Les couplets de mystères n'étaient pas heureux dans le choix de leurs recommandations. Us ne comprenaient rien à la virginité, les seigneurs d'alors, et ils n'avaient pas le droit d'y toucher.

Vers 1300, la redevance prit le nom de laguerson dans un manoir anglais des moines de Préaux. Le nom seul change; l'objet est bien le même, un droit seigneurial qu'il faut racheter

Por consentir le mariage

ainsi que s'exprime l'auteur déjà cité. — Assurément, nous ne finirons pas ce travail en raccourci sans donner au droit de prélibation son véritable caractère, car, faut-il le dire ? nous n'écrivons pas un pamphlet, nous analysons les coutumes, et loin de nous l'intention de faire peser sur l'ancienne

noblesse féodale l'odieux qui ressort des textes parcourus. Certes, le droit du seigneur ne fait plus l'ombre d'un doute pour ceux qui ont bien voulu nous suivre, mais l'applicatioâ de ce droit ne fut pas aussi rigoureuse, aussi constante, qu'on pourrait se le figurer ; — le droit, représenté par une redevance en argent, resta la coutume la plus générale; cette manière équitable d'envisager la question est la seule qui réponde au sentiment de l'histoire ; s'il y eut des exceptions, et ne fallait-il pas s'y attendre ? elles confirmèrent la jurisprudence adoptée, c'est-à-dire le paiement en deniers, en denrées, voire même le simple hommage du vassal au suzerain. L'histoire se tait sur les violences ; nous faisons dès maintenant cette importante réserve, afin que des esprits étroits ou passionnés ne s'autorisent pas de notre travail pour établir une ligne historique qui ferait plus d'honneur à leur imagination qu'à leur conscience. Entendue ainsi, avec des réserves, avec le caractère des temps, avec l'esprit de tolérance et le besoin de clarté qui se manifestent de plus

en plus, la prélibation reste une pure question d'histoire, en dehors et au-dessus des partis politiques. L'historien constate, et il passe. Un simple livret, voilà son appoint.

Les monuments écrits protesteraient au besoin ; les retours à la vérité sont fréquents. N'en trouvons-nous pas un exemple dans l'adoption par les moines de Savigné d'une autre ligne de conduite ? « £/ alia ci facie- « bant servictUy qua ipse pro honestate nostri « ordinis decrevit minime facienda. — On abandonnait purement et simplement une redevance jugée honteuse. La circonstance atténuante s'impose par le fait même de l'initiative religieuse. Si notre manière de voir n'est pas considérée conune la plus large tolérance historique applicable en l'espèce, il y a là de quoi profondément décourager l'écrivain; — mais nous comptons sur l'appréciation raisonnée de la sérieuse critique, laissant aux plaisantins graves le soin de confirmer notre théorie par leurs exagérations. Ils peuvent nous rendre ce service ; — nous ne songerons pas à les récuser.

A Alençon, la redevance en argent est établie par la Coutume suivante : « Le « seigneur du demi-fief de Chauvigny, sis « à Hellon et à Alençon, tient de tous « ceux qui se marient, qui ont aucun peu « de héritage, un gâteau ou regard, de « Vn sols VI deniers, s'il y a chair man- « gée, sans compter les droits du sergent, et « sont ces choses ici portées- par lettre de « certain accord de mes ancêtres et des « honmies de mon fief, en recompensa- « tion d'autres redevances, selon ce que « par les dites lettres appert, qui furent « faites il y a environ neuf vingt ans. »

(En 1193.)

Sans compter les droits du sergent, dit cette pièce ; et ces droits ne peuvent être ceux primitivement reconnus au seigneur, puisque celui-ci perçoit une redevance de vn sols VI deniers; le sergent recevait une commission, pour employer un mot d'usage courant, commission qui chargeait encore la redevance, mais qui n'altérait en rien la nature des rapports. La Coutume d' Alençon semble confirmer l'hypothèse

que nous avons émise, à savoir que le droit de prélibatioii fut le plus souvent exercé comme méthode fiscale ; ce point de vue ne doit jamais être négligé par les observateurs.

Au xvn® siècle, le seigneur de Crévecœur-en-Aulge se réclamait aussi de certaines <c droitures de mariages »• Voici le texte de la charte : « Le 13 juillet 1606, « haut et puissant seigneur messire Jacques « de Montmorency, chevalier, conseiller « et chambellan du Roy notre sire, capi- « taine de cinquante hommes d'armes de « ses ordonnances, bailly et gouverneur « de Caen, seigneur châtelain de Créve- « cœur-en-Aulge, lequel, de sa franche « et libérale volonté, bailla en pure, vraye « et perpétuelle fiefFe et rente àMaistre « Loys Varin, chirurgien, demeurant au « bourg du dit Ueu de Crévecœur, c'est à « savoir une portion de terre assise au dit « bourg, à la charge aussi, par le dit Va- « rin, de faire la barbe et cheveux du dit « seigneur et de ses gentilshommes deux (( fois l'an, à savoir, aux vigilles des jours

« de Noël et de Pasques, et, en cas qu'il « y auroit fille de chambre ou aultre série vante pucelle demeurante au dit château, « icelui Varin, chirurgien, sera tenu, le « jour que la dite fille de chambre ou ser- « vante sera mariée, lui faire pilos cunni; « et à faute de faire la barbe et cheveux « du dit seigneur et de ses gentilshommes « et PiLOS CUNNI de la dite fille, icelui « Varin sera tenu payer,... etc., etc. »

Un hasard très heureux nous a fait découvrir la teneur de ce document féodal, commencement du xvn^ siècle, le 13 juillet 1606, contrôlé le 5 avril 1770. Cette charte, extraite du chartrier deCrèvecœur-en-Aulge, fait partie des pièces Uvrées à la publicité par une commission des Chartes. Le marché vaut la peine d'être connu dans son intégralité ; on y verra les clauses ridicules qui se contractaient entre seigneur et sujet.

(Extrait du Chartier de Crévecœur.)

« A tous ceux qui ces lettres verront ou « orront, Relgme Lommelon, sieur de la

Pataudière et de la Vrillaye, garde du sel aux obligations de la Vicomte d'Aulge, salut. Savoir faisons que par-devant Jehan Manchon et Gilles Lechartier, tabellions royaux en ladite vicomte au siège de Crévecœur.

« Fut présent hault et puissant seigneur messire Jacques de Montmorency, chevallier, conseiller et chambellan du Roy notre sire , capitaine de cinquante hommes d'armes de ses ordonnances, bailly et govverneur de Caen, seigneur et châtelain de Crévecœur-en-Aulge , lequel de sa franche et libérale volonté, bailla en pure, vraye et perpétuelle feffe et rente, afin d'héritage tant pour lui que pour ses hoirs, à honneste homme maestre loy Varin, chirurgien, demeurant au bourg dudit lieu de Crévecœur, présent preneur pour lui, ses hoirs et ayans-cause : c'est à sçavoir, une portion de tene assise audit bourg, contenant deux perches de long et deux perches ouviron de large; jouxte d'un costé et « d'un bout le dit seigneur, d'autre costé

« Jehan Gilles maréchal et dans la rue du « dit lieu ; à la charge par le dit Varin d y « faire construire et bastir une maison de- « dans deux ans de ce jourd'huy.

« La présente fieflFe faite pour le prix et « somme de sept sols six deniers tournois « et ung chappon, le tout de rente sîeu- « rialle, payable pour chascun an, àsçavoir « l'argent au jour Saint Michel et chappon « à Noël; premier terme de payer com- « mençant aux jours de Saint Michel et « Noël prochains venant en ung an et « ainsi après en continuant d*an en an *•

« A la charge aussi par le dît Varin de « faire la barbe, cheveux didit seigneur et « de ses gentilshommes deux fois Van^ à sçavoir, « aux vigilles des jours de Noël et Pasques **,

" Sept sols six deniers tournois et un chappon, nous dit Tacte sieurialle. On remarquera l'exactitude des tabellions royaux, messires Manchon et Lcchartier. Le sentiment de l'exact est resté le même chez nos huissiers et notaires.

** La Pasque-Dieu de Louis XI et les jurons favoris de Charles VIII, Louis XII et François I«% se trouvent consignés dans maistre Roger de Collerge (Paris, rarissime in-12, i536}, cité par un savant, M. Edouard Fournier.

a et en cas qu'il y auroit fille de chambre « ou autre servante pucelle demeurant aua dit châteu, icellui Varin, chirurgien, sera a tenu le jour que cette fille de chambre a ou servante sera mariée, pilos detun- <c DERE cuNNi de ladite fille... (Le latin a peut seul rendre les termes de la charte a de 1606.) et à faute de faire la barbe, « cheveux dudit seigneur et de ses gentilsce hommes, icellui Varin sera tenu de a payer de rente audit seigneur par chacun « an au terme de Noël douze deniers; <c demeurera subjet, en oultre ce que « dessus en foy, hommage, relief, treizième a seulement allant et subvenant en ladite <c châtellenie de Crévecœur; promettant ce ledit seigneur la présente fieflfe tenir,

Epitheton des quatre Roys.

Quand la Pasque-Dieu décéda.

Le bon lour-Dieu lui succéda;

Au bon lour-Dieu deffunct et mort

Succéda le diable m'emport.

Luy décédé, nous voyons comme

Nous duist la foy de gentilhomme.

Pasques conserva son orthographe moyen-âge jusqu'après la Révolution; on dit encore aujourd'hui, en style catholique : faire ses Pasques.

a entretenir, garantir, dellivrer et defFendre a de tous troubles et empeschemens quelce conques vers et contre toutes personnes, « et icellui Varin faire et continuer les- « dites rentes aux termes et ainsi que <r dessus est dict; à quoi ledict seigneur et <c Varin en obligèrent l'un vers l'autre tous « leurs biens meubles et héritage, ceux de « leurs hoirs présents et à venir et estre « pour ce pris et vendus par justice sans « un empeschemen , et rendre tout coûts, « frais et mises qui à cause de ce pouroient a ensuivre.

a En temoing de ces lettres faites et a délivrées audit seigneur sont scellées a du scel desdits n'y sans autrui droit.

« Ce fut fait et passé au châteu dudit lieu c< de Crévecœur-en-Aulge avant midy, le « treizième jour de juillet l'an mil six cent ce et six, présents vénérable et discrette pera sonne maistre Regney Lemardellier , <r prêtre-curé de Saint- Vigor, et Thimothé a Suiguin, demourant audit châteu de a Crévecœur, temoings qui ont signé a avec lesdites parties contractantes au

Le Droit du Seigneue 91

« registre dudit tabellion suivant Tordon- « nance.

« Signé : Lechartier et Manchon, avec ce paraphe.

« Collationné sur l'original en parche- « min, étant au chartrier de Crévecœur- « en-Aulge, à nous représenté par le sieur « Louis Levasseur, procureur et receveur « de ladite chatellenie et à lui remis, ce ce qu'il a signé, et ce pour lui valoir et ser- « vir ce qu'il appartiendra, par nous Henry a Noël, notaire, tabellion royal au bailliage « d'Aulge, pour les sièges de Cambremer ce et Crévecœur, soussignés, ce premier ce avril mil sept cent soixante dix.

Signé, Levasseur, Noël, avec paraphe.

« Contrôlé à Cambremer, le 5 avril 1770, « reçu six sols six deniers.

Signé : Desmares. »

Certaines expressions de la langue notariée de 1770 n'ont pas vieilli; le style est d'un français plus moderne et plus coulant que le style de 1606; — mais le ph-os

g2 Le Droit du Seigneur

DETUNDERE cuNNi cst un Signe dcs temps, un vestige de la féodalité, un tour de phrase que nous ne pouvons rendre qu'avec l'aide d'une langue morte. A tous les points de vue, la charte de Crévecœur est des plus curieuses.

La charte de 1606 a besoin de l'expression latine, — lisez honnêteté, — pour être remise au jour; insister serait de mauvais goût, nous passons.

Le seigneur de Rivière-Bourdet avait le droit, sinon paiement de la redevance a de <c aler, s'il lui plaistyCouchier avec Vespousài). Ici encore, la forme des coutumiers est excessive, mais elle marque évidenmient le droit. Le doute serait une puérilité d'écolier.

En 1455, les vassaux du seigneur de Trop payaient le cullage de mariages. Toujours redevance, moins la forme plus réservée de la rédaction.

Les serfs de Boscherville, une abbaye, versaient dix-huit deniers pour le rachat du droit de culage.

Ceux d'Etienne de Saint-Martin payaient.

vers 1400, la redevance sous forme de viande et de pain, le tout apporté au manoir en compagnie de joyeux menestriers.

La gaieté enlevait à la dîme son caractère vexatoire; le fond n'en pesait pas moins lourdement sur le vassal.

Plusieurs seigneurs, de Montbrai, de Launoy, de Honneteville, de Saint-Etienne, de Lailler, de Chavoi, d'Aubigni, de Goué, de Glatigny, de Torquenne, de Boisbenart, de Foville, etc., etc., avaient droit aux redevances ; l'énumération serait fastidieuse.

Un document du 22 juillet 1238 constate que Simon de Pierrecourt, voulant régler ses comptes avec le ciel et graisser ses grègms pour le grand voyage, dit un feudiste ami du sourire, fit remise à ses vassaux du droit de culage qui lui était payé lors des mariages. Exemple bon à noter et à suivre ; cet exemple fit peu de prosélytes. Voici un passage de la renonciation du sire de Pierrecourt, arrondissement de Neufchâtel, commune de Blangy (Seine- Inférieure). — « Ego Symon de Petricuria...

pro remédia anime mee. . . quitavi etiam dictis

hominibus quemdam redditum qui culagium dicehatur videlicet très solidos quos mihi singuli reddebant quandofilias suas maritabant. »

Le 7 avril 1507, dans le comté d'Eu, baronnie de Saint-Martin-le-Gaillard , il appert d'un procès-verbal officiel que le seigneur a droit de cullage quand on se marie. — Nous n'ajoutons rien, sinon notre remarque relative aux redevances, caractère général de la prélibation au moyen-âge.

La coutume bretonne exigeait une redevance de celui qui connaissait charnellement une serve sans l'agrément du seigneur; si la serve mourait en couches, il fallait en fournir une autre, ou désintéresser le fisc.

Le latin le dira mieux que nous « Si quis « violaverit ancillam alicujus, . . . dominas ejus « débet habere db eo XII denarios. Quoties- « cumque aliquis ancillam alicujus sine licen- « tia cognoverit, toties domino sua XII dena- « rios reddat. »

Dans le pays de Galles le Droit du Seigneur prenait les noms, déjà cités au commencement du livret, à'amachyr, amobyr, amobr, marcheta, marchetum, d'où est sorti

marquette^ S3monyme de l'expression française culage, si commune en Picardie et en Normandie. Les autorités abondent; notre cadre nous fait un devoir de les indiquer seulement.

En Ecosse, le Droit du Seigneur a laissé des racines profondes. Un écrivain catholique — le témoignage sera-t-il suspect?

— Hector Boethius, en témoigne de la manière suivante : « Le roi Evenus était <c parvenu à un tel degré de démence qu'il « portait des lois impudiques, telles que « la faculté à un homme de prendre plu- « sieurs femmes à la fois, et que le sei- « gneur du lieu pouvait jouir le premier « de la nouvelle mariée. Après bien des « siècles, on n'a pu parvenir à aboUr cette « loi, tant elle avait jeté de profondes ra- « cines dans le cœur des fils des magnats. « A la fin, le roi Malcolm,à la persuasion « de la reine* »

* Toujours ce fut la femme, et, d'ailleurs, cet auguste rôle de miséricorde lui convenait mieux qu'à tout autre, qui intercéda en faveur de son sexe, et protesta contre Tavilissement du mariage.

Le formariage a laissé sa trace en Belgique. Le Père Papebrock le constate.

VActa sanctorum s'exprime ainsi : a Sine exactione contraria et bathinodii questu «^ et le commentateur, autorisé par ses lumières, fait remarquer que le bathinodium est le nom donné au Droit du Seigneur. Ducange, une autorité peu contestable, dit la même chose. La vérité s'imposait à ces illustres écrivains. Falsifier l'histoire répugnait à ces fervents chrétiens.

Sous le nom de caT^gio, au dire de Laurière, les seigneurs de Prelley et de Parsanni percevaient de ce chef un droit si étendu que leurs vassaux rompirent le lien de fidélité et passèrent sous la domination d'un comte de Savoie.

En 13 61, il fut décidé que les vassales ne seraient plus tenues à la présentation ecclésiastique; — à Vienne, aujourd'hui souspréfecture de l'Isère, et jadis important évêché ; — on ne fit qu'une exception à la

Dans ces âges reculés, de mœurs libres et de coutumes brutales, la femme eut le courage de s'immiscer dans le règlement de la chose publique.

règle, celle de constater l'âge de la future mariée : « Itempuella maritanda non tenean- « tur coram officiali personnaliter responderCy « nisi prohabiliter dubitetur an sint viri po- « tentes et nisi in casibus a jure expressis. »

En II 32, les chanoines de Lyon, traitant avec les comtes de Forey en vue de posséder le comté, firent une renonciation qui démontre l'existence du droit de prélibation. Ecoutez plutôt : « Les chanoines « et comtes- de Lyon, ayant le droit sei- « gneurial de mettre la cuisse dans le lict « de leur vassal ou vassale le premier jour « de leurs nopces, s'accordèrent de changer «,ce droit deshonneste à un festin ledict « jour. »

Le langage des Chartes ne laisse aucune place à l'ambiguité, ni aux silences calculés; ce langage dit crûment ce qu'il veut dire, au grand désespoir de certaines personnes.

Les chanoines, administrateurs temporels du comté, préférèrent des victuailles ; mais leur renonciation, faite en due forme, est une constatation (1132).

En 1325, contestation avec un simple

chantre, habile homme et besogneux. Le chantre de Mâcon prélevait une somme fixée selon la fortune des époux. Le Parlement ne voulut pas statuer sur une bagatelle ; il en appela à Guillaume de Thurey, archevêque de Lyon, lequel fit expresse défense, ajoutant : « Selon le droit civil * « et canon, les mariages doivent être « libres » . Les Maçonnais purent se marier librement : « benedictionem nuptialem recipere a impune ».

L'heureux chantre ne vit pas la ruine complète de sa méthode fiscale; on lui reconnut le droit de prélever six deniers parisis, et l'on devait le proclamer en franchissant le seuil de l'église : « Veex ci six « desniers parisis pour lo droit don chantre de « l'esglise de Mascon, »

* Ces mots le droit civil, sous la plume d'un archevêque du xiv« siècle, doivent être relevés. L'immixtion de l'élément civil dans l'élément rereligieux a donné lieu à toute une série de troubles et de contestations ; l'histoire est pleine de ces doléances. N'est-il pas curieux qu'en i325 un haut seigneur ecclésiastique spécifiât, dans une Charte, l'accord des droits civil et canon ! Le fait est rare.

Le Droit ou Seigneur 99

En Bourgogne, avant 1459, le Coutumîer général — Bourdet de Richebourg, — donne deux articles, les 117 et 118, qui peuvent se passer de commentaires :

Art. 117. — «Les serfs de formariage ce sont ceux qui ne se peuvent marier <c fors dessous leur seigneur sans licence.

ce Et se ils se marient hors dessous leur « seigneur, ils perdent quan que ils ont.

(f Toutes voyes, si homs se marie en « aultre jurisdiction et prand femme au et lieu, s'il la meine gésir le premier <c soir dessous son seigneur, il ne perd cf riens. Car il acquiert la femme pour a le seigneur et la trait à sa condition. Et « se il ne gist le premier soir dessous le ce seigneur, il perd quanque il a. Et toutes et voyes n'est-il pas hors de servitude, a qu'il ne demeure serf, seu par désaveu « n'en part. »

Art. 118. — ce Mais parle contraire, se ce la femme serve et de formariage sort a de dessous son seigneur, soit qu'elle c( veigne gésir dessous son seigneur ou ce non, elle est fort mariée et désavouée

<r taisiblement. Car si elle gist au lieu, elle a ne peut acquérir l'homme ; et si elle ce gist ailleurs, l'homme l'acquiert. Poura quoi elle est fort mariée, et perd tout ce <c qu'elle a. Maisse lemaryvenoitadvouer a le seigneur de la femme avant ce qu'il ce l'eust eu.... (ici un mot indéchiffrable) « se elle gisait au lieu, elle ne seroit pas « fort mariée. »

Bourdet de Richebourg ajoute un paragraphe : « En lieu de mainmorte, la fille «.mariée en son partage peut retourner, « pourveu qu'elle retourne gésir la prea miere nuit de ses nopces en son meix « et héritages ».

Les chartistes sont d'une surprenante clarté. La langue romane et le latin barbare de ces temps sont des instruments très précis; ils ne connaissent pas encore les accommodements y la direction d'intention, la grâce efficace, les serments intérieurs, les restrictions mentales, etc., etc., toutes belles choses avec lesquelles on torture un texte de loi; cette vieille langue romane, ce latin brutal, ennemis de la rhétorique,

Le Droit du seigneur ioi

également épris de la vérité, servent considérablement l'analyste. Le latin de Pétrone et le français de Bossuet étaient plus cultivés, plus élégants, mais ils n'avaient pas l'honnêteté du style moyenâge.

Les seigneurs auvergnats percevaient le droit de cuissage. L'historien de ces usages féodaux, Fléchier, s'exprime ainsi : « Cet « usage ne se pratique plus aujourd'hui, a soit parce qu'il seroit incompatible aux (( seigneurs d'être de toutes les noces de <c leur village, et d'apporter leurs jambes (C dans les Ucts de tant de bonnes gens qui a se marient, que parce que cette coutume « était UN PEU contraire à l'honnêteté, et « qu'elle exposoit les gentilshommes, qui (k avoient l'autorité, et qui n'avoient pas « TOUJOURS la modération, à des tenta- (( tions assez dangereuses. Cette honteuse « cérémonie a été changée en reconnois-

c( sance pécuniaire On trouvoit encore

« plus à propos de capituler, et de faire « quelque présent considérable. Qiioiqu'il « en soit, il faisoit valoir ce tribut, et il en

lO

I03 Lb Droit du Sbioheuk

« coûtoit bien souvent la moitié de la dot

a de la mariée, b

Avant de clore ce chapitre consacré aux chartes, aux redevances, aux coutumes, chapitre qui reçoit de l'histoire sa conséaation de noms propres, de dates et de détùls authentiques, relatons, sur la foi du président Boyer, le cas incroyable d'un curé de Bourges.

M. Boyer -.n Et ego vidi in curia Bituri- « cem, œram mdropolitano, procasum appel- « latiotàs, in quo rector, sea curalus paro- « chidis pTe^endehai ex consuetudîne primam « habere camalem sponsce cogmtiontm, qua « consuetuda fuit anmdlata et in emenâam « tondcmnatus. B

Traduction : Et j'ai vu moi-même, devant la Cour métropolitaine de Bourges, Juger un procès dans lequel un curé prétendit avoir, selon la coutume, la première connaissance chamelle de la mariée; cette coutume fut abolie et le curé condamné à l'amende.

Nous ne voulons pas nous doimer le fadle plaisir — si facile que ce serait un

Le Droit ou Seigneur io3

ridicule, — de stigmatiser la pratique de Bourges, d'autant plus que la Cour métropolitaine frappa le coupable: De tels actes restent néanmoins et devant la conscience et devant l'histoire.

Pouvons-nous donc oublier le cas cité par un jurisconsulte de Bordeaux? Le cas est plus intime ; le président Boyer est distancé; — mais nous avertissons nos lecteurs que le latin seul peut nous servir de truchement. Nulle autre langue, quelque adoucie qu'on la suppose, ne pourrait faire une telle déposition :

« Plus refert praticus doctor ille, Roffredus ce benevmtanus in secunda parte sut operis :

a in tractatu de libell. jur. canon. Ht. de.

a dedm. et primic, de quodam sacerdote, « ad cujus confessionem quaedam domina « accessit : quam interrogavit, si de coïtu a cum marito habito decimam solverat; <c quo cum nunquam respondisset, sacer- (( dos omnes preteriti temporis débitas (( décimas, pro septem vicibus remisit :

« et ita sacerdos septies in die cognovit <c dominam, precipiens ut quodlibet de-

104 ^B Droit ou Seigneur

a cimum actum ei pro décima reservaret. »

Les savants et les hommes du monde traduiront à loisir, et à livre ouvert : ce latin est fort naturel, compréhensible au premier titre. L'écrivain ne veut pas le traduire; cette réserve lui sera sans doute comptée.

Rabelais disait tout, mais Rabelais était un homme de génie, un penseur. Notre livret n'a qu'une prétention, la vérité.

L'abbé Bellet, chanoine de Cadillac, sous le titre Marquette des femmes, établit ce qui suit : a Le captai de Buch avoit ce autrefois ce droit de coucher avec les <t nouvelles épouses la première nuit des « noces, ou de prendre tel présent qu'il <r ordonnoit. — Ce droit, 'contraire aux <c bonnes mœurs, et qui ne se pouvoit le- « ver que sur les esclaves *, fut supprimé

"^ Que surdes esclaves... dit le chanoine de Cadillac : Ce mot est fort. La femme serve n'était pas précisément une esclave ; les formes variaient encore de province à province, de féodal à féodal, et si la femme perdit — peut on en douter ? — des droits essentiels, elle n'était pas esclave au sens romain de ce mot. Mais quand on sort de la dignité humaine, la langue écrite doit fatalement se ressentir de cette évolution.

Le Droit du Seigneur io5

cf en 1468, par arrêt du Parlement de Bor- « deaux, qui substitua à la place un droit « en argent. »

Au XVI* siècle, dans le Lauraguais, en Languedoc, le seigneur percevait le droit de prélibation. Le Parlement de Toulouse, par arrêts des 24 janvier 15 19 et i*' mars 1558, défendit à dame de Binet et à l'abbé de Sorrèze, de prélever aucun droit sur gens mariés.

Qui trop prouve, ne prouve rien, a dit un joyeux écrivain, Sylvain Maréchal; — aussi ne voulons-nous pas insister outre mesure, dans la crainte de ne rien prouver.

Les faits, les lois, les ordonnances, les actes de Parlement, ont une éloquence plus haute, plus soutenue que les commentaires. L'histoire ne se démontre pas comme un théorème : elle est ou n'est pas :

or, dans l'espèce, elle est, et rien ne prévaudra contre sa robuste logique. Les casuistes y perdront leur latin.

Encore une citation, et nous avons fini.

Dans un ouvrage très estimable sur la matière, un écrivain de mérite, M. Bascle de

io6 Lb Droit du Seigneur

Lagrèze, cite une clause du 12 septembre 1674 ainsi conçue : <c Item, temps passé a lesdits soubmis estoient en telle subjea tion que les prédécesseurs dudit denoma brant avoient droit toutes fois et quantes a qu'ils prenoient femme en mariage, de a couchier avec l'espouse la nuict plus a prochaine des nopces ; ce levoir a esté « pourtant converty par ses dits prede- « cesseurs en cest aultre, sçavoir : que ce les soubmis sont tenus et obligés, chaque a fois qu'il se fait des nopces dans le dit a lieu, de lui porter une poule, un chacc pon, une épaule de mouton, deux pains « et un gâteau, et trois écuelles d'une sorte « de bouillie, vulgairement bibaraou.

De tout ce qui précède, il résulte :

1° Que le Droit du Seigneur a existé au même titre que la féodaUté dont il était une monstrueuse exagération; les révolutions du globe nous sont révélées par les découvertes de la géologie, si précise et si puissante depuis quelques années ; de même, le Droit du Seigneur nous est révélé toutes fois et quantes que nous retrouvons un texte

de loi, une charte, un coutumier, etc., etc., le doute n'est pas permis pour un homme de bonne foi.

2° Ce droit a néanmoins revêtu certaines formes; il ne fut sans doute jamais aussi brutal, aussi vivace dans ses applications qu'on le pourrait croire à la lecture des pièces féodales; il se produisit certainement quelques excès, quelques scandaleux abus de la force ; c'est le sort de toutes les institution humaines ; — loin de nous la pensée d'avancer que les seigneurs perçurent uniquenient le droit marital sur leurs vassales, et moins encore de le poser en principe comme règle constante établie par l'histoire : là n'est pas la vérité, — c'est tout au plus — et c'est trop — une exception regrettable.

3° Ce qui revêt, au contraire, un caractère CONSTANT, c'est la dîme, c'est la coutume fiscale, la redevance en deniers et en victuailles de tout genre; ces impots représentent la dernière forme du Droit du Seigneur, alors que la première forme, trop vexatoire, trop violente, était devenue impossible.

io8 Le Droit du Seigneur

Après avoir historiquement prouvé la PRÉLIBATION, nous allous envisager, au commencement des chapitres suivants, la situation que ce droit immoral créa pour la femme jusqu'au milieu du xvi* siècle.

Cest par la femme surtout que Ton explique l'histoire et que Ton comprend une civilisation.

SrrUjiTlO'tL 'DE L^ FEÎkC!hCE SOUS U4 'DOVtCI- 'HMTIOIL 'DES SEIG7LEU*Kfi.

Nous plaignons sincèrement les écrivains qui doivent consulter, analyser, compulser les chartes, les coutumes et redevances; nul labeur n'est aussi ingrat, nul qui parle moins à l'imagination, par contre nul qui froisse autant les plus nobles sentiments du cœur.

Dans pareil labeur, parfois de longue

haleine, aussi, varié que difficile, il est aisé de s'assoupir:

Opère in longo fas est obrepere somnum»

(Horace.)

Des études de cette nature, venant aujourd'hui, sur le déclin djin siècle qui laissera une grande réputation d'investigateur, de critique, de chercheur en tous genres, — ces études, quelque puisse être leur monotonie, ont des droits à la préférence. Et nulle époque ne fut curieuse comme la nôtre, nulle n'aima l'exact avec plus de passion, avec plus de sincère abandon. Les légendes et les idoles ne tiennent pas devant la science. Il serait surtout à désirer que les idoles tombassent sous les coups de la critique historique, — car le culte des idoles est encore un peu notre faible. La clarté, la raison, l'analyse, le sens rassis priment les imaginations teintées en rose, en bleu, souvent en noir; l'argument solide, le franc-parler Scientifique, ont détruit et détruiront de plus en plus les châ-

iio Le Droit du Seigneur

teaux de cartes des stylistes qui cultivent le genre fade, qui font du rococo en littérature comme au siècle dernier on en fit dans les arts décoratifs.

L'histoire puisée aux sources, également ennemie des exagérations et des lacunes voulues, consenties à dessein de flatter des hommes puissants, — cette histoire est la meilleure nourrice de l'intelligence; elle ressemble à la pierre à aiguiser qui ne coupe point par elle-même, mais qui, en affilant un rasoir, le met en état de couper :

Fungar vice cotis, acutum

Reddere quœ ferrum valet, exfors ipsa secandi.

Et quand l'esprit, affiné parle roman, blasé par les peintures trop vives, les émotions sans réticences du drame, les libertinages des opéras-bouffe, le déshabillé des scénarios, le croustillant de l'opérette, est brusquement mis en éveil par les révélations de l'histoire, il ressemble au rasoir dont parle ici le poète, il devient à son tour créateur, il sort du rôle passif; la sphère de l'activité

Le Droit du Seigneur m

humaine s'ouvre plus grande, plus lumineuse, Terreur et l'idole s'écroulent, un progrès s'est accompli. Le travail de conscience n'est pas moins remarquable.

Le Droit du Seigneur, abus qualifié d'intolérable par Montesquieu *, le génie même de la clarté, de la méthode historiques, — nous conduit naturellement à parler de la femme, de sa situation au moyen-âge, de ses souflFrances, mitigées par l'esprit de famille, par l'ardent et pur amour maternel.

Serve, la femme Tétait au même titre que Thomme; sa dépendance était de même nature, de même durée ; le rouage féodal

* Dans son Esprit des Lois, le savant président a formulé cette grave opinion : t On ne pouvoit « pas coucher ensemble la première nuit des no* a ces, ni même les deux suivantes, sans en avoir « ACHETÉ LA PERMISSION. C'était bien ces trois nuits- « là qu'il fallait choisir, car pour les autres on « n'aurait pas donné beaucoup d'argent. Ces abus « étaient intolérables. Nous les connaissons par « lesarrêts qui les réformèrent. L'épaisse ignorance « les avoit introduits ; une espèce de clarté parut, « et ils ne furent plus. On peut juger par le silence « du clergé qu'il alla lui-même au devant de « la correction. » Oui, dans ce cas, le silence est une habileté, ce qui ne l'empêche pas d'être un acquiescement.

ne faisait pas de distinction; l'esprit de l'institution le voulait ainsi. Le thème usé des récriminations n'a point à intervenir dans un livret purement historique ; il est toujours facile de protester, il est moins facile et plus fructueux de déterminer le degré d'abaissement de la femme dans cette longue période où la somnolence de la conscience fut si profonde qu'elle reste un des étonnements de l'historien.

Attachée aux travaux absorbants de la terre, livrée tout entière aux soins les plus vulgaires d'une étroite domesticité, la femme du moyen-âge ne s'offre pas à nos regards avec ce gai rayon de l'espérance sur le front, avec cette pudique auréole de jeune fille que nous rencontrons aujourd'hui dans les classes les plus opposées de la société, sans même excepter nos villageoises, si coquettes, marquées au coin d'une élégance un peu gauche, mais qui rachète son manque de fini par l'ingéniosité, le charme, la naturelle expansion du langage et des manières; — c'est, au contraire, avec une sorte de pressentiment

Le Droit du Seigneur ii3

sombre, de contrainte, quelque chose de maladif et de heurté, un ensemble général où perce l'oppression de l'intelligence et de l'âme, que se produit à nos yeux la femme serve , la vigoureuse compagne de nos pères; encore si le rêve étoile avait une place dans ces existences laborieuses et dévouées; mais le rêve, à ce moment du moins, n'existe pas dans le cœur de la femme, mystérieux sanctuaire ou s'épanouissent les plus belles, les plus délicates fleurs du sentiment et de l'ainour, — du sentiment jusqu'au don de soi à l'homme préféré, de l'amour jusqu'au sacrifice pour ses enfants et pour sa famille. Rude école pour la femme. Pénible ascension vers la lumière, la nature, le vrai. Aussi, que de luttes, que de larmes, que d'angoisses, que d'imprécations, aussitôt étouflFées par une résignation qui est le propre de la femme, résignation qui est sa force d'inertie en même temps qu'elle lui crée un droit à la reconnaissance, à l'attachement sincère. Le ciel d'Orient, illuminé par l'aurore, resplendissant de feux et de flocons d'azur.

114 Lb Droit du Seigneur

n'est pas un spectacle aussi attrayant, aussi consolant, qu'un cœur de femme opposant la résignation aux tourmentes de la vie féodale. Et dans cette lutte le vaincu n'est pas la femme, qui garde sa puissance, son attrait, douce et bonne en face des vexations, n'ayant qu'une arme pour se défendre, une arme contre laquelle la foudre et l'airain, la menace et la blessure, la vengeance et le supplice n'ont jamais rien pu, — son amour!

Oui, son amour, son amour seul, et c'est assez. Victorieuse quand même, ange du foyer, consolatrice de l'homme, mère avec toutes les délicatesses, les énergies, les traductions sublimes du devoir, la femme serve a droit à nos respects ; ce n'est qu'avec émotion qu'on peut retracer les accidents si fréquents de son existence, en butte aux tracasseries, connaissant — nous l'avons vu par le texte des chartes — cette brutale immixtion du droit, ou du moins ce qui se nommait ainsi, dans les soupirs, dans les tendresses, dans les vibrations de sa nature généreuse, témérité qui fut rare , nous le

Le Droit du Seigneur ii3

pensons, mais qui n'en fut pas moins écrite, n'en exista pas moins comme une perpétuelle menace suspendue sur trois choses saintes : la virginité, la pudeur, l'amour de la femme.

Bien coupable une époque qui se laisse aller à d'aussi pernicieuses illusions sur le droit, digne des miséricordes de l'histoire celle qui en fut la victime, la femme, donnant une fois de plus l'admirable exemple d'une soumission que le dévouement seul pouvait inspirer.

Elevée dans une atmosphère familiale, tempérée par les plus délicates attentions, la jeune fille moderne ne comprend rien aux tortures que nous essayons d'indiquer, car l'analyse est impossible, la nature du sujet nous le défend; — elle passe, avec d'heureuses transitions, de la famille au pensionnat, au couvent, puisque la mode est à ce genre d'éducation; elle ne quitte les siens que momentanément, les visites et les sorties ne ferment jamais la porte entr'ouverte sur le monde, qui envoie jusque là ses violentes bouffées de plaisk ; elle sort

xi6 Le Dsoit du Seigneur

pour faire son entrée dans la société qui la flatte, l'encense, l'idolâtre, renchérit encore sur ses caprices, ses gracieux enfantillages, ses petites colères si vite transformées en fou rire, ses élans vers l'inconnu de l'amour ; elle ne connaît pas un instant le doute,la réflexion pénible,le travail,la gêne; elle est venue ici-bas dans un Eden, elle a grandi dans un Eden, elle retrouve un Eden à sa sortie de pension, et les premières années du mariage vont ouvrir à ses yeux rêveurs et languissants les plus délicieux paradis de la fenmie, l'amour et la maternité.

Et même en descendant de quelques échelons, en nous tenant à la petite bourgeoisie, voire aux enfants du peuple, est-ce que le confort relatif n^ est pas la marque de notre civilisation ? Il y a même aujourd'hui trop de câlineries, trop de délicatesses, une trop grande recherche de la sensation dans l'éducation féminine. La physiologie semble avoir partout remplacé la psychologie ; la femme proprement dite l'emporte sur l'âme de la femme : — on cultive trop, on n'élève plus assez.

Mais la jeune fille peut-elle comprendre l'enfer moral et social du moyen-âge ? La serve lui paraîtrait un mythe, une invention d'artiste, une imagination de poète ; — et, cependant, rien de plus vrai, rien de plus douloureux, Dante a oublié ce cercle de la douleur dans son poème rempli de rugissements et de larmes.

La serve ne les connut pas ces bonheurs du foyer, de la famille, de l'éducation, ces prévenances de bonne compagnie , ces tendres aveux si faciles à faire quand la confidente est une mère, une amie, ces délassements de la première jeunesse dans une pension, dans le grand jardin d'un couvent, dans la liberté élégante d'un parloir ou d'un salon de réception; — ses jours, à elle, furent marqués par l'abattement, la prostration, la fatigue, le malheur et les retours quotidiens sur une destinée misérable.

La femme n'avait plus de sexe, — qu'on veuille nous pardonner cette expression, — arrachée à l'historien plutôt qu'à l'écrivain, ennemi des oppositions caractérisées ; le sexe avait disparu sous l'orage des pré-

ii8 Lb Droit du Seigneur

ventions de caste. Des préventions! quand il s'agit de la femme, de la mère, l'incarnation, aussi parfaite qu'elle est délicieuse, des plus doux sentiments de Thumanité, c'est le trait le plus fort relevé à la charge de la féodalité. Le devoir nous commandait de révéler l'absence de sensibilité au moyenâge, nous l'avons dit, sans appuyer autrement, car la femme considérée comme une serve, abstraction faite de son cœur d'épouse et de mère, est une charge accablante.

Pauvres femmes, les siècles contiennent vos souffrances comme le calice d'une fleur contient la goutte de rosée, avec cette différence cependant que vos gouttes de rosée sont des torrents de larmes; l'abnégation, l'esprit de sacrifice, le dévouement, voilà vos titres de noblesse, et ceux-là valent bien les autres aux yeux d'une époque qui reconnaît à la femme un sexe *, une pudeur,

* En relisant notre manuscrit, en nous rappelant les nombreuses contradictions du passé, les honneurs et les dédains prodigués à la femme, selon son étage social, le bon et le mauvais des opinions et des mœurs, nous avons hésité sur ce mot; —nous le maintenons toutefois ; les excep-

les obligations sacrées de l'amour partagé, les délices et les angoisses de la mère, ce calvaire sur lequel vous trouvez votre suprême beauté, votre idéale transfiguration.

Soit que le seigneur ou son exempt assistassent aux nopceSy soit que la redevance, obligatoire en argent ou plus chèrement payée par les premières tendresses de la mariée, eût mis la famille dans une inquiétude relative, ces pauvres fêtes dans la chaumière n'avaient guère de joie, guère d'expansion; les trois journées dont parle Montesquieu se passaient solitaires et tristes.

Jacques Bonhomme ne trouvant pas dans son milieu le large rire gaulois, les mots remplis d'humeur joyeuse, de folâtre badinage, le renvoi au lendemain des soucis et des labeurs, assistait morne, harassé, résigné, mais sombre, à la fête maritale. Et

tions, fussent-elles poussées à Tinfini^ ne détruisent pas la règle, nous ne voulons certes jamais blesser les convenances, mais nous préférerions cet oubli à l'oubli plus grave, plus coupable, de la vraie tradition historique.

I20 Le Droit du Seigneur

la femme ? Q.uelle situation pour une nature fière, pour un cœur haut placé ! La distinction de Tintelligence ne crée pas la délicatesse du sentiment; telle de nos jolies paysannes a autant de réserve polie que nos dames de salon. La nature, sublime et libérale ouvrière, a tiré Tâme de la femme du même diamant, l'amour, — du même granit, le devoir.

Le moyen-âge n'aimait que les dames; les vassales n'étaient pas dignes d'inspirer une passion; il y avait dans cette aristocratie un cant très prononcé. Nous avons dû faire une remarque semblable à propos d'une époque beaucoup plus rapprochée de la nôtre. Le dédain, à la rigueur, eût été compréhensible, puisque la serve sortait de l'humanité ordinaire; — mais l'outrage, sous quelque forme qu'il se soit d'ailleurs produit, n'est pas excusable. La mesure fiscale, dernière forme du Droit du Seigneur, empruntait aux plus mauvais souvenirs de l'antiquité sa raison d'être et sa consécration. Le fisc tint bon jusqu'au xvii*" siècle; il est tenace de sa nature ; les doléances de

la masse, exposées dans les Cahiers à la veille de la Révolution , en fournissent la preuve. Les droits ruinés par l'adoucissement des mœurs, rendus ' impossibles par la raison plus éclairée, par la philosophie plus aimante, par la tolérance mieux comprise, firent peau neuve, — ils se métamorphosèrent en tribut. Le droit devint fiscal; il pesa de tout son poids sur une société qui attendait son émancipation avec une résignation que trahissait çà et là une vague anxiété.

Outragée au moyen-âge, la femme est parmi nous bénéficiaire de la plus haute considération, du plus tendre respect ; cette réaction, qui a des analogies avec celle qui apporta plus de Hberté à Tesclave orientale au nom du christianisme naissant, doit être envisagée comme un progrès notable des mœurs sociales et domestiques. Ce n'était que justice. La justice historique est trop souvent boiteuse, — elle vient cependant après que les générations ont arrosé de leurs douleurs et de leurs larmes le champ conmiun de la vie; elle vient tôt ou tard;

et pour les femmes elle vint tard, car l'esprit de famille s'altère vite au contact des pratiques abusives.

Grandeur et résignation de la femme^ voilà le cri de l'histoire ; son martyre lui est aujourd'hui compté par les écrivains, par les poètes, par les philosophes ; la toile et le marbre palpitent sous le souffle de rénovation; le bronze et la pierre précieuse traduisent l'âme féminine; des chefsd'œuvre nous sont nés. L'art a glorifié la femme, et la femme lui a donné son génie, sa douceur, sa beauté.

L'amour, — bien suprême, selon les uns, le pire des maux, selon les autres, mélange de sourires et de pleurs pour tout le monde, — l'amour ne fut pas la caractéristique du moyen-âge; la note du cœur ne domina point. La femme, les tortures qu'elle subit, son déclassement *, ses lentes

* Ne vivons-nous pas dans le siècle des déclassés ? Le mot que nous employons ne détonnera pas, puisque les nouvelles quotidiennes de nos feuilles publiques fournissent la preuve, aussi navrante qu'absolue, du vertige qui s'empare des intelligences et des cœurs. L'exemple récent d'un

Le Droit du Seigneur i23

agonies au sein de la famille, au sein d'une société soigneusement triée sur le volet, ses courtes révoltes bientôt apaisées par le sens chrétien du sacrifice, — et le christianisme d'alors fit prédominer ce sentiment, — ses travaux et ses mécomptes, les cruelles avanies d'une vie d'exception, ne laissaient à l'amour aucun ciel à découvrir, aucun paradis à peupler d'enchantements, aucune idéalité à poursuivre, aucune chimère à caresser.

H a fallu notre temps, sa hauteur de conception, sa profondeur de jugement, pour comprendre la femme, et, partant, l'amour; nous avons tous acclamé une vieille romance, dont voici quelques naïves et jolies paroles :

Si Tamour ne causait que des peines, Les oiseaux amoureux ne chanteraient pas tant.

Mais le moyen-âge, fermé aux émotions, fermé aux nobles soucis de l'humanité, ne

avocat à la cour d'appel met notre affirmation hors de cause. La vie devient une course folle ; le devoir n'y est plus chez soi.

vit pas Ténorme diflférence de l'idéal au réel, du rêve au matérialisme, de Vénus à la bacchante, de la jeune fille à l'impure, de l'afiection aux sens, — son droit lui suffisait; quand le droit devint intolérable, son incarnation fiscale persista, malgré les murmures et les protestations.

H fallut le mouvement en avant d'une nation pour briser les résistances ; les toiles d'araignée, tissées pendant les siècles, avaient formé des triples portes d'airain; les idées passèrent dans les faits; la délivrance de la serve sonna : on connaît le reste.

Où trouverait-on, au moment historique de la féodalité, une Chanson de grand-pire aussi humaine, aussi délicieuse de sentiment que celle-ci ?

a Dansez^ les petites filles,

Toutes en rond.

En vous voyant si gentilles,

Les bois riront.

Dansez, les petites reines,

Toutes en rond.

Les amoureux sous les frênes

S'embrasseront.

Le Droit du Seigneur i25

Dansez, les petites folles.

Toutes en rond.

Les bouquins dans les écoles

Bougonneront.

Dansez, les petites belles,

Toutes en rond.

Les oiseaux avec leurs ailes

Applaudiront.

Dansez, les petites fées.

Toutes en rond.

Dansez, de bluets coififées.

L'aurore au front.

Dansez les petites femmes.

Toutes en rond.

Les messieurs diront aux dames

Ce qu'ils voudront.

Les petites filles, les petites reines, les petites folles, les petites belles, les petites fées, les petites femmes, — c'est là une poétique nouvelle, une sociologie nouvelle, de nouvelles mœurs, une civilisation nouvelle; la femme a conquis son droit de cité. La serve est devenue souveraine incontestée.

La femme se plaint quelquefois de ce

qu'elle nomme improprement la révolution de Vhomme; Thomme a fait sa révolution sans s'inquiéter de la femme, avons-nous entendu dire : erreur grave, qui touche nonseulement au cœur, mais encore à l'histoire . Elle a recueilli les fruits du changement d'état, elle a eu sa profonde révolution, la femme ; — elle ne pouvait pas rompre les derniers liens, si doux à porter, qui l'attachent à la famille, à l'époux, aux enfants, à son foyer; elle passait de l'humiUante condition de serve aux avantages . multiples, tant moraux que sociaux, résultant des transformations rêvées et accomplies par le grand xvni^ siècle ; la femme n'espérait rien au-delà; elle est dans la sphère normale d'une créature libre, responsable, aimée, respectée. La révolution de la fenime est donc faite; ce ne sont pas les tribuns qui ont marqué sa victoire de leur sceau, — c'est le génie même du cœur humain, l'amour!

Pouvait-on résister d'une autre manière?

Pouvait-on obtenir pour l'homme une liberté dont la femme n'eût pas été la co-

Le Droit du Seigneur i 27

partageante? Est-ce que la chaîne rompue pour lui n'était pas la chaîne rompue pour elle ? Est-ce que le vieil échafaudage des droits ne s'écroulait pas autant à l'avantage de la femme qu'à l'avantage de l'homme?

Est-ce que le rayon de bonheur venant éclairer l'intérieur, hier sombre et féodal, ne mettait pas un sourire sur les lèvres de l'homme, une joie sincère au front de la femme ? — La révolution de l'homme impliquait la révolution de la femme; elle est la maîtresse de ses destinées...., et de nos destinées, ajouterons-nous, des suprêmes destinées de l'avenir et de la Patrie; car si la femme nourrit l'homme dans ses entrailles, elle y porte encore, à certains jours, le génie même de la Nation.

Après ces longs âges d'oppression, la femme éprouvait le besoin d'une aflfectueuse égalité; à celui qui a beaucoup souffert que peut-on refuser? Rien. — Or, la femme, escomptant son passé de travail et de malheur, n'a pas eu besoin de beaucoup d'éloquence pour convaincre l'homme ; — son éloquence la plus subite, la plus ar-

128 Lb Droit du Seigneur

dente, chacun de nous la connaît, c'est un baiser, c'est un sourire, c'est une larme, c'est l'ombre légère qui passe dans L'azur de ses yeux; — avec de telles armes, â la révolution de la femme restait à faire, — et c'est faux, — elle s'accomplirait de nos jours, puisque nous avons remonté les courants du moyen-âge, puisque^ nous avons compris qu'une nation est surtout grande par la femme, par l'enfant, par le foyer, par l'éducation première qu'elle excelle à donner, par ses exemples, par ses tendresses et son dévouement.

Quelle diflférence entre la sociologie de deux époques, presque de deux siècles, car le commencement du xvm% la fin malheureuse d'un règne glorieux, appartiennent aux vexations féodales ; ce sont les derniers soubresauts d'un corps épuisé.

Et que d'inconséquences, que de variations, que de transformations^ que de contradictions! Les énumérer toutes serait résumer les Cahiers de nos pères. Nous allons voir les plus importantes, en disant avec le poète :

Parlons de nos aïeux sous la verte feuillée, Parlons de nos pères, fils ! Ils ont rompu leurs fers, Et vaincu; leur armure est aujourd'hui rouillée; Comme il tombe de Teau d'une éponge mouillée, De leur âme dans l'ombre il tombait des éclairs, Comme si dans la foudre on les avait trempées.

Frappez écoliers.

Avec les épées.

Sur les boucliers.

De cette façon, la situation de la femme serve nous apparaîtra dans son unité. Ne sera-t-il pas curieux de voir l'exagération de l'amour à une époque qui méconnut l'amour, l'exagération de la pitié à une époque qui fut impitoyable ? Sombres antithèses.

LES COtUr%A'DlCTIOVLS ET LES 0*BSCU%JLTÈS 'DU OKOYEtL-oiGE.

Avec un peu de bonne volonté, la constance nécessaire à tout explorateur, surtout avec une qualité qui semble être

i3o Lb Droit du Seigneur

celle de la race française, — la claire voyance, — si l'on veut bien nous passer le mot, on ne tarde guère à distinguer, dans la vie publique et privée du moyenâge, dans ses pratiques officielles et dans ses pratiques particulières, dans son Credo vraiment religieux et dans ses élancements platoniques vers un avenir de justice et d'amour, dans le tout et dans le rien, dans l'orgueil et dans le néant de cette époque, un vide immemse des meilleurs sentiments de l'humanité : foi, amour, charité, concorde, pardon, tolérance, vertus civiles et religieuses, vertus de profession et d'intérieur; — le paravent ôté, il ne reste rien.

Les plus choquantes contradiction?, les plus douloureuses obscurités, les plus effirayantes superstitions, les plus grossières erreurs se rencontrent au sein de ce moyen-âge encore préconisé par des gens auxquels ne manque pas l'intelligence, mais la bonne foi, et par de pauvres sires toujours à la remorque de quelque chose dans la répubUque des lettres, qui se font

Le Droit du Seigneur i3i

ainsi les avocats d'office, -^ est-ce bien d! office qu'il faut dire ? — des causes perdues devant la conscience nationale *.

Néanmoins, l'esprit d'analyse, l'esprit critique, — cette voyance nouvelle, — les

^ Nous pourrions viser également des genres fort curieux, Tentendu, le littérateur sans lettres, le savant qui ne comprend rien à la science, Tartiste qui ne saura jamais la préparation des couleurs et qui juge les plus magnifiques œuvres du génie humain : Michel-Ange, Raphaël, Rubens, etc., etc. — De même pour l'histoire. L'ignorance ne s'arrête pas aux scrupules. Qui n'a connu, aujourd'hui plus que jamais, des personnes tout à fait illettrées, tout à fait étrangères aux premières lois de la syntaxe, et jugeant de haut les plus délicates œuvres de l'esprit ? On peut voir cela tous les jours. Décidément, notre siècle est le siècle des incompris. L'injustice s'éternisera peut-être pour ces ^génies-là.

Les cochers, les. cuisinières et les simples laveuses de vaisselle donneront sous peu, si le déclassement se poursuit, des conférences sur le vers d'Horace, sur la phrase de Cicéron, sur le cant de Wal ter-Scott, sur l'humour de Lord Byron, sur les ïambes de Barbier, etc., etc. — Les Pré" cieuses ridicules de Molière seront distancées. U manquera toujours à ces déclassés, généralement moroses, deux qualités que la France adore, le bon sens et la gaîté. Si de pareilles gens ne tombaient pas sous le ridicule, ce rude justicier de notre pays, ils mutileraient l'art et la science.

i32 Le Droit du Seigneur

méthodes d'investigation, l'exégèse mieux définie, mieux pratiquée, ont ouvert aux sciences historiques de plus larges horizons, n était temps. Rien n'est pernicieux pour une génération d'intelligences comme le poison distillé chaque jour, soit dans une feuille publique, soit dans une chaire, soit dans une série de livres, dans une série de brochures; les plus robustes esprits se lassent ou se rebutent, et l'erreur pénètre dans l'enseignement. Q.ue d'exemples à citer, si notre cadre le permettait ! Qiie n'a-t-on pas nié ! Que n'a-t-on pas controversé ! Sur quelle grande vérité n'a-t-on pas répandu le doute ou l'ironie, plus méchante que le doute ! Qjie n'a-t-on pas afFaibU! Eh! c'est le propre des sophistes d'ébranler la morale, la philosophie, l'histoire; toutes les profondes commotions, religieuses ou sociales, qui ont bouleversé le monde, ont eu à leur genèse un bel-esprit, un génie du faux. — La science nous débarrassera de ces perfides initiateurs, qui finissent par amener des troubles sur la place publique; la

Le Droit du Seigneur i33

science a commencé un grand œuvre qu'elle n'abandonnera pas.

Une contradiction dénote le plus souvent le trouble de l'esprit, la désorganisation psychologique de l'individu sur lequel on fait cette remarque, — à fortiori quand il s'agit d'une sociabilité, d'une longue suite de générations toutes inféodées aux mêmes erreurs, toutes vouées aux pratiques fausses, toutes en désaccord avec la nature, avec la vérité ; — or, ce fut à un éminent degré le cas du moyen-âge. Les' contradictions ne comptent plus dans son évolution; elles font cause commune avec les rares vérités qu'il dégagea de l'observation et de l'étude ; ces découvertes brillent pour ainsi dire par leur absence. La foi tuait l'examen; le dogme étouflfait la science. La clarté de notre langue se ressentit des obscurités théologiques; la pensée fut poursuivie et brûlée vive en Place de Grève *.

* Le rameau du midi, — oc — le rameau du nord, — o// — en réunissant leur sève novo-latine, ont formé la langue française. Et quelle langue

i34 Le Droit du Seigneur

Les contradictions se multiplient vite, quand elles ne sont pas refrénées par une rigoureuse et constante critique de la vie sociale; cette critique, le moyen-âge ne pouvait pas l'exercer, puisqu'il en niait le principe. Les contradictions se multiplièrent. Voyons d'abord celles qui touchent au sort de la femme.

Le moyen-âge connut deux genres de * femmes, la dame, la châtelaine, la personne néCy la compagne du seigneur, puis une créature de bas étage, d'une moins noble argile, la serve.

Cette distinction ne fut pas seulement spéculative, elle passa dans les actes de la

plus riche que la nôtre, quand on a Biaise Pascal, — Provinciales et Pensées — Rabelais, et son roman satirique, gouailleur, de pensée profonde, de forme exquise, — Bossuet et Massillon, Montesquieu, Voltaire, J.-J. Rousseau et Diderot, ce dernier grand ciseleur de phrases et fervent apôtre de l'idée philosophique, — Duclos et le duc de Saint-Simon, La Fontaine et Molière, Racine et Corneille, et nous négligeons nos illustres contemporains, nos maîtres et nos amis; — quand on a, disons-nous, des gloires si nombreuses et si éclatantes, une langue est inscrite sur le livre d'or de l'immortalité.

Le Droit du Seigneur i35

vie publique; le traitement fut la conséquence directe de la théorie, quelque monstrueuse qu'elle nous paraisse. Les bienfaits de ces âges, parfois vantés par des écrivains à la solde, ne sont pas assez nettement appréciables pour que nous les croyions sur parole; leur affirmation est trop chaleureuse pour n'être pas suspecte.

On ne s'enthousiasme pas ainsi pour des généralités historiques ; ce beau feu a une autre source.

La passion se comprendrait encore, s'il s'agissait d'une question contemporaine vivement débattue entre les partis politiques, à la tribune, dans les journaux, dans les réunions ; — mais une passion de commande pour le moyen-âge nous fait sourire. La conviction n'a rien à voir là; c'est d'un autre sentiment que nous vient une résurrection au moins étonnante.

A ces époques si vantées par quelques uns, où la masse manquait de tout, le bienfait de l'instruction n'était pas un de ceux que le serf devait à la générosité de son seigneur ; et sans l'instruction tout est

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possible dans un Etat ; aussi est-ce sans un vif étonnement que nous lisons dans un feudiste ces lignes sur le sort du paysan :

« Qjiand le paysan avait payé , en se a mariant, le casuel à son curé, et le droit a de prélibation à son seigneur; qu'il avait «( donné, en qualité de main-mortable, le « tiers de la valeur de la dot de sa femme, «c pour pouvoir l'assurer, par hypothèque; a qu'il avait payé le droit de lodsy ou supa porté le retrait censuely en achetant un « morceau de terre ; qu'il avait payé très « cher le sel nécessaire à sa cuisine, en Qc vertu de la gabelle; qu'il avait fait dou:(e « corvées pour son seigneur, et deux ou « trois pour l'Etat; qu'il avait payé au a Roy la tailhy les dixièmes, les vingtièmes, a etc., etc., — qu'il avait donné à son a curé, ou au seigneur décimateur, la « grosse dîme, sur son grain ou sur son <c vin, la mentie dîme, et la dîme verte, sur a ses foins, ses haricots, ses lentilles, ses Qc pois, etc., etc.; la dîme novale, pour un « champ qu'il avait nouvellement défriché, « à la sueur de son front; la dîme de char-

a nage, sur son troupeau, sur ses volailles, « sur ses veaux, ses cochons, ses bœufs, ses a génisses, ses brebis, ses chèvres, etc., etc.; «f qu'il s'était acquitté du droit de mois- « son ou boisselage; qu'il avait donné sa oc quote-part pour le droit de sauvement, « la taille aux qtuitre cas, le cens, et quelque- (k fois, pour ne pas dire souvent, payé a V amende, dont il s'était trouvé grevé «c pour avoir eu l'argent du cens un jour a trop tard; — que devait-il lui rester de sa récolte? Fort peu de chose; eh bien!

a il allait encore payer le champart.

« Le champart, qui, en plusieurs endroits, c( était appelé terrage, agrier, était une por- « tion de fruits que le seigneur percevait « pour la concession faite par lui de quelce que terrain qu'il avait eu soin de se bien « faire payer primitivement. »

La résurrection du moyen-âge perd de son charme poétique à la lecture de nos vieux auteurs; cette citation n'est rien encore, il faudrait passer en revue les doléances, les plaintes, les griefs, les réclamations adressés aux derniers États-Généraux

i^ Lk Dkott dc ScNacBcm

da rojaimie. Le tibleaa est complet dans ce recueil *.

Les vexations nous remettent en mémoire le trjit peu connu d*un spirituel médecin du âède dernier; ce médecin appanenait au parti des réformateurs; il tenait pour rencyclopédie. Ayant remarqué dans son jardin les pivots aussi nombreux que chevelus et tenaces des choux vulgairement nonmiés cabus, il prit ces racines en singulière haine, et les comparant aux abus qui fourmillaient par milliers dans la société de son temps, que fit notre Esculape? H fit peindre sur les panneaux de sa voiture un écusson de gueules semé de choux qu'on nomme choux cabus, avec une exergue sous forme de rébus trèsmalicieux : Tout n est,., qjlj'abus.

Les médecins du xvm^ siècle avaient la

* Un sujet depuis longtemps indiqué est celuici : traiter des abus féodaux très succinctement, sous forme de dictionnaire, en faire un abrégé aussi rapide que possible, éditer ce livre en petit in-8<>, à deux colonnes, et le rendre accessible à toutes les bourses. Le sujet n'est pas épuisé dans les volumes courants, — il est à peine effleuré. Ce serait rendre un service à l'histoire de son pays.

Le Droit du Seigneur iSg

plaisanterie agréable; l'histoire est beaucoup moins spirituelle, et, par contre, beaucoup plus instructive. La vérité se trouve dans le rire, mais le rire seul ne corrige pas assez souvent.

Où la contradiction du moyen-âge devint une de ces anomalies qui accusent le sens moral d'une époque, ce fut dans la diflférence visible, palpable, publique, extraordinaire, que l'un établit entre les femmes nées et les femmes dites serves, A l'une, celle du château, les honneurs, les élégances, les galanteries, les douceurs, les bienveillances, les courtoisies du savoirvivre, les bonheurs de la vie du manoir, les fêtes, les parties de plaisir, les chasses, etc., etc., les voyages à Paris, les visites à la Cour, les satisfactions d'amourpropre^ les toilettes, la conversation, le jeu, les intrigues, les bontés du Roy, les loisirs des petits appartements de la Reine, les passe-temps délicieux du parc et du boudoir, etc., etc.; — à la femme néey toutes les jouissances intellectuelles et matérielles; à la femme servey à celle qui cultivait péni-

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blement le sol, qui donnait aux villes des ouvriers, aux armées des soldats, aux champs des laboureurs, aux arts libéraux quelques-uns de leurs plus nobles représentants, rien que les larmes, la dîme, la corvée, le revers d'une médaille dont nous avons vu le beau côté. — Qjie la religion enseignât la résignation, nous le comprenons de reste. Jamais cette vertu chrétienne ne fut d'aussi grand secours. Mieux eût valu cependant que la religion accoutumât les seigneurs à des traitements plus humains; ce pays aima toujours l'égalité; on peut tout lui demander en se reposant sur lui, sa tolérance et sa bonne volonté ont opéré des prodiges; — mais au moyenâge, en face d'une disproportion véritablement inouie, le sentiment de la résignation, quoique d'une regrettable passivité, sorte d'optimisme imposé, plaida pour le mieux, vu les circonstances, la cause des femmes opprimées. La conduite de la femme serve a mérité les honneurs de la canonisation historique, car elle poussa le martyre jusqu'à l'héroïsme.

L'éducation prédisposait le jeune homme aux injustices féodales; il ne connaissait guère que la dame, la damoiselle; les autres femmes n'étaient que des espèces. Oyez plutôt, pour employer un terme d'alors :

c( On établit, vers le onzième siècle, (i des cérémonies religieuses et profanes, « qui semblaient donner un nouveau ca- « ractère au récipiendaire. Sorti à peine « de l'adolescence, le gentilhomme était « envoyé en qualité de page chez un grand « seigneur, où il apprenait les exercices du « corps, à monter à cheval, chasser, tirer c< des armes, et aussi le service intérieur, « celui de la table et de la chambre, faire « les ménages, se rendre agréable aux dames, c( les prévenir par des soins respectueux; les ce mères accoutumaient leurs filles à recevoir a ces délicates attentions avec une affabilité qui « ne dérogeait pas à la modestie.

c( On voit que toute l'éducation des ce jeunes gentilshommes consistait à se c< perfectionner dans les exercices du c< corps, et que rien ne tendait à orner ce leur esprit : aussi il n'est pas rare de trou-

« ver des chevaliers qui ne sussent pas lire-

a Le page, après avoir passé par les « grades de damoiseau et de varlet, parvea nait à celui à'écuyer; il portait devant a le chevalier les diflFérentes pièces de <c l'armure, les brassarts, les gantelets, a le heaume, Técu, lui posait le casque sur la tète, le revêtait de la cuirasse.

« Arrivé à la dignité de chevalier, ou bas a chevalier, il accompagnait le chevalier c dans les combats. Chacune de ces gra- « dations était accompagnée de cérémonies particulières. On donnait à celle de la « chevalerie un caractère auguste et religieux. « Le novice (c'était le nom du candidat) oc devait assister à de longs offices, à des or veilles dans l'église, à de fréquents ser- <r mons, et apporter à ceux-ci, avec l'assi- « duité, toute son attention, car les prêtres a l'observaient. Le jour de sa réception, (( les parents et amis, et tous les chevaliers « du canton, menaient le récipiendaire au « milieu d'eux à l'église, revêtu d'un habit (( blanc, comme les néophytes, son bouclier « pendu au cou. Les dames et damoiselles

<c assistantes lui attachaient les éperons dorés, « la cuirasse, et toutes les pièces de l'armure. c< Le plus ancien chevalier s^approchait ence suite, lui ceignait Tépée, qu'il prenait (c sur l'autel, lui donnait sur l'épaule un « petit coup du plat de la sienne, et l'em- <c brassait en disant : De par Dieu, Notrea Dame et Monseigneur Saint-Denis^ ou un « autre saint, le plus vénéré dans le canton, or je vous fais chevalier, L'écuyer lui amenait <r enfin son cheval de bataille ; affermi en « selle, il brandissait sa lance, faisait flam- <c boyer son épée, et caracolait devant (( l'assemblée; pour lors, le chevalier

« DEVENAIT UN ÊTRE PRIVILÉGIÉ. Dcpuis

« ce moment, toutes les fois qu'il entende dait la messe, il tirait son épée à l'Evana gile, en tenant haut la tête.

<c Cette cérémonie, qui se célébrait si ce joyeusement au donjon, faisait souvent ce verser des larmes sous ia chaumière, car « elle donnait au seigneur le droit de lever ce un nouvel impôt sur ses vassaux *.

* Les nobles hommes et hauts justiciers, les puis-

a Le nouveau chevalier parcourait en- « suite les châteaux, reçu partout comme « un homme qui fait honneur. Les daines « et les damoiselles allaient au-devant de lui; (( s'il revenait des combats, elles le désartnaient <( et bientôt l'armaient pour courir à de nout( veaux. Ce n'était pas un petit ouvrage pour <x. leurs mains délicates d'ajuster ces enveloppes a de fer dont le chevalier était, pour ainsi dire, « empaqueté. De ces soins obligeants naissait a entre les deux sexes * une familiarité res-

sants baronS; levaient celte taille dans quatre cas :

lo — Dans le cas de Chevalerie;

2» — Dans le cas de voyage oultre-mer, en Terre-Sainte;

30 — Dans le cas de rançon ; quand les seigneurs, — et ces mésintelligences n'étaient que trop fréquentes, — se faisaient la guerre entre eux. La rançon a pesé lourdement sur nos pères.

40 Lors du mariage de la fille aînée du seigneur; — cette taille était le double du cens«

* Soins obligeants entre les deux sexes,.,, rien de tout cela n'est dans le vrai de l'histoire. Le chevalier rendait ses soins aux dames, aux damoiselles, c'est reconnu; — quant au sexe, il ne le connaissait pas. Le sens humain du moyen-âge fut d'une singulière étroitesse. La prélibation fait tomber les récits des écrivains qui ont voulu redorer une époque restée cruelle et sombre dans l'imagination populaire.

Ls Droit du Seigneur 145

ce pectueuse, qu'on peut regarder comme ft l'origine de la galanterie qui a si long- « temps caractérisé les Français. »

Les défenseurs, — unguibus et rostro, — du moyen-âge, auraient mauvaise grâce à s'en défendre, leurs chevaliers, armés par les nobles et gentes damoiselles, manquaient du respect de la femme; cette notion n'était pas à leur usage. Donner du bec et de l'ongle, quand on a le rare mérite d'être à la fois un écrivain de race et un savant, c'est bien; — raconter le passé, ses coutumes, ses usages, ses préjugés, ses fautes, cela vaut mieux. La simple vérité démasque la passion.

M. Regnault Warin, passant en revue les ordres de chevalerie, leurs rituels, leurs procédés, les statuts gothiques de ces associations qui englobaient toute une classe de la nation, à l'époque où il y avait des classes, s'exprime avec une rare franchise, un vrai bonheur de forme et de pensée :

a Lue dans l'ouvrage de M. de Saintece Palaye, l'histoire de la chevalerie paraît « être celle de la galanterie et de l'honneur

a français. C'est un spectacle à la fois im- « posant et tendre que celui de ces jeunes « héros, armés par les dames, et qui, en leur (c nom, auquel se joint si bien celui du <f Dieu dont elles sont le plus aimable ou- « vrage, courent les aventures, affrontent « les dangers, et défendent, au prix de c( leur sang, la veuve opprimée? la beauté a outragée ? l'innocence en péril ? l'orphe- « lin dépouillé ? — Voilà le beau côté de a cette médaille chargée par les siècles cf d'une rouille vénérable, mais qui a aussi « son revers. D'abord, si ces héros ne « savaient pas lire, je ne leur en ferai pas c( plus de grief qu'à tous les illustres de ce « temps-là, dont aucun. Dieu merci, ne « savait écrire, et dont quelques-uns sa- « valent lire à peine :

Boire, tirer au vol et mal signer son nom, C'était en savoir plus que deffunct Cicéron *,

* Dans un chartiste de 1790, nous voyons que Montluc, qui pourtant savait écrire, opinait librement pour la destruction des livres. Cet Omar français ne comprenait que la guerre et la gentilhommerie. Un connétable de France, Anne de Montmorency, ne savait ni lire, ni écrire; les

« Je n'adresserai non plus aucun reproft che à ces prototypes de constance et de « fidélité, qui, après trois années consom- « mées en œillades, en passaient deux à « soupirer un peu plus ouvertement, ha- « sardaient enfin une déclaration suivie « d'un bannissement de douze mois, aux c< termes desquels ils étaient admis à faire « une cour réglée, laquelle durait sept ans, c< et amenait enfin, à travers mille épreuves, a un dénouement heureux.

a Treize années d'une passion sans in- « termittence, mais non sans redouble- « ment, paraîtront bien longues à nos (( jeunes élégants (car j'ai trop de respect « pour nommer ici les dames), qui apa pellent passion éternelle celle que le a même mois voit naître, couronner et a mourir. »

nobles hommes savaient à peine signer leur nom , ils faisaient une croix. Le progrès a modifié tout cela. Depuis que la noblesse réside dans Tintelligence, on ne pourrait plus avancer avec notre bon La Fontaine :

Je t'ai jà dit que j'étais gentilhomme, Né pour chommer et pour ne rien savoir.

Et Regnault Warin, ayant apprécié la chevalerie à un point de vue qui n'a rien à voir dans un livret comme celui-ci, ajoute avec infiniment de sens : <c Quand à l'aspect a du ruban rouge, je vois la sentinelle a porter son arme, il me semble que la « bravoure moderne, l'antique vaillance, « les sciences, les arts, les talents, les ver- « tus morales, unissent leurs voix pour rett mercier de l'honneur qu'on leur fait, ou € plutôt de la justice qu'on leur rend, en a les appréciant. » — On ne saurait mieux dire dans un plus sobre langage.

Mais, — et c'est notre devoir de rattacher l'appréciation de Warin de la condition misérable faite alors à la femme, — que pensez-vous de cette choquante et absurde contradiction : déifier la dan!loiselle, passer dix, douze, parfois treize années en roucoulades, en prouesses amoureuses et guerrières, se mettre à la torture pour obtenir un regard, pour avoir le droit de baiser un gant, de ramasser un mouchoir jeté d'une fenêtre haute, puis passer, sans transition, de ce platonisme écœurant au mé-

pris le plus ouvert pour la femme, sa pudeur, sa délicatesse, ses plus intimes sentiments, la fleur de son âme, la poésie de son cœur :

ne vous semble-t-il pas que cette contradiction du moyen-âge devait être notée dans une dissertation où Ton traite de la prélibation, l'usage le plus opposé au respect, à l'amour, à la glorification du sexe auquel nous devons une mère, nos plus doux souvenirs, nos plus tendres affections ? — Noter la contradiction se rattache étroitement à notre cadre ; c'est une obligation qui ne nous pèse pas.

Le platonisme ne fut pas précisément la passion favorite des siècles passés; si la forme idéale perça et se maintint un peu tard dans les coutumes de la gent noble, la vie publique eut un autre caractère. Ce caractère plus décidé, plus truand, si Ton peut s'exprimer de cette façon, n'est-il pas évident dans les chartes, dans les relations provinciales ? N'y voit-on pas les seigneurs s'ébaudir fort joyeusement en dehors du manoir, quand ils ont sacrifié à leur passion platonique ? Car le Droit du Seigneur,

i5o Le Droit du Seigneur

— nous parlons de ses commencements, avant l'usage des redevances, — n'est pas de sa nature un culte respectueux; la contradiction est même violente entre l'attachement éthéré, d'aurore en aurore et de ciel à ciel, que l'on portait aux nobles damoiselles, et la brutalité que revêtent certains récits mentionnés par les chartistes.

Nager dans le bleu d'un côté, se vautrer en pleine matière de l'autre, quelle conduite plus contradictoire, nous le demandons?

La femme serve fut bien malheureuse...

Les taillables et corvéables à merci du moyen-âge, hommes et femmes, n'étaient donc pas pour les seigneurs d'une humanité aussi précieuse que leur humanité, d'une argile aussi épurée que leur argile; — nous en pourrions rire aujourd'hui, ce serait le meilleur des châtiments, si les inconséquences de ces âges n'avaient pesé sur des générations qui ont rempli plusieurs siècles de souffrances et d'obscurités. La tolérance moderne, si effective, si philosophique, toute imprégnée d'un sentiment de la faiblesse humaine, qui manqua également à

Le Droit du Seigneur i5i

l'antiquité et au moyen-âge, — cette large tolérance a passé des mœurs dans la critique historique; elle a rénové la science ; sous la plume des illustres écrivains, sur les lèvres des grands orateurs, dans l'âme des philosophes nourris des plus hauts enseignements, la tolérance a laissé une trace de son passage ; la peinture, la statuaire, le burin, le crayon, tout, dans le siècle qui va finir, a gardé son empreinte; ce sera même là l'incomparable grandeur d'une époque à laquelle la Révolution firançaise laissait à résoudre les plus brûlantes questions de la sociologie, d'avoir su rester tolérante, bonne, douce, amie des lumières, fanatique de progrès, de redressements, d'avenir pacifique et lumineux. Q.uelle diflférence avec les siècles où le corvéable n'appartenait à l'humanité que par la douleur!

Commencer l'étude rapide des contradictions est utile, notamment pour faire ressortir les bienfaits de la tolérance historique.

Poursuivons l'étude commencée, quelque douloureuse qu'elle soit; et, d'abord.

i52 Lb Droit du Seigneur

voyons une institution aussi capricieuse que singulière : Les Chevaliers de la Vierge.

Nous lisons dans le dictionnaire des abus féodaux : « Les nobles se rendaient aussi « coupables de viols que de pillages ; le haut <c barondéshonoraitlelit nuptial de son vassal, a et le vassal celui des nobles ses inférieurs, a ou des roturiers *. Ce furent ces attentats « multipliés, sources inépuisables de haine « et de guerre entre les seigneurs, qui dé- « terminèrent le clergé à former des ordres « de chevalerie, ou, pour mieux dire, des « confréries de nobles, lesquels s'engaa geaient à combattre les tyrans, redresser « les torts, et venger l'honneur des dames.

« Les Chevaliers de la Vierge, qui se dis- « ringuèrent au treizième siècle, dans ces <c utiles fonctions, recevaient pour prix de a leurs exploits, l'absolution de leurs pé-

* Cette façon primitive de comprendre la responsabilité, de pratiquer la réciprocité, est aussi curieuse que souverainement injuste. Le pauvre corvéable n'avait pas à répondre du méfait d'un haut baron. — Mais on rencontre la violation du droit à chaque règne, à chaque génération. L'idée de justice est un progrès réalisé plus tard, pour ainsi dire arraché aux puissances du temps.

Le Droit du Seigneur ib3

a chés, et V amour des dames, qui, regardant « ces chevaliers comme leurs plus zélés « défenseurs, leur accordaient, de bon « cœur, par reconnaissance, ce que des « t3rrans ne pouvaient leur arracher sans « crime. » ( — Oh! fort bien; l'expression est élégante, les plus rebelles comprendront. La reconnaissance est une vertu ; ses effets sont miraculeux et pressants. Ah ! Chevaliers de la Vierge, vous frappez ainsi à la porte du cœur des dames ; . . . c'est un abus de la force sous une forme plus humaine. — ) « Ces chevaliers, qui étaient « ordinairement des cadets de famille, por- « taient, dans leurs voyages, un rosaire, « des reliques, avec les joyaux dont les « dames leur avaient fait présent y récitaient « un certain nombre à' Ave Maria^ chan- « taient des chansons amoureuses; ils regar- « daient l'amour et le service des dames « comme une partie de la religion, et ce

« fut longtemps une maxime universelle- « ment reconnue, exprimée par la plupart « des écrivains du quatorzième, du quin- « zième siècle, au'uN chevalier, aui ser-

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