‹ Le droitChapitre 13 sur 14 · PLUS FORT · texte numérisé non relu

PLUS FORT

Platon le reconnaissait en ces termes :

« Daas chaque État, celui qui gouverne n'est-il pas le fltis fort? — Apparemment. — Chacmi d'eux ne fait-il pas les lois à son av^uitage : le peuple , des lois populaires; le monarque, des lois monarchiques, et ainsi des autres? Et quand ces lois sont faites ^ ne déclarent-ils pas que la justice pour les gouvernés consiste dans l'observation de ces lois? Ne punissent-ils pas celui qui les transgresse comme coupable d'une action injuste? Voici donc ma pensée : dans chaque État, la justice est l'avantage de celui qui a Tautorîté en mains , et par conséquent du plus fort. D'où il suit , pour tout homme qui sait raisonner, que partout la

justice et ce qui est avantageux aMplvsfwi sont la même chose. »»

Arîstote le constatait également ainsi :

« Rien n'est plus difficile que d'arriver à la vérité lorsqu'il s'agit de droit et d'égalité; mais le sort est encore un meilleur juge que la conscience duplvsfort. Egalité , justice , sont le cri des faibles et le jouet des poissants. »

Jean-Jacques Rousseau n'est que Técho de Platon et d'Àristote lorsque, devançant la révolution de 1789, il dit :

« L'esprit universel des lois de tous les pays est de favoriser toujours le foi^t contre le faible, et celui qui a contre celui qui n'a rien. Cet inconvénient est inévitable et il est sans exception. »»

Malouet n'est que Téclio de Jean-Jacques Rousseau lorsqu'après la révolution de 1789, il monte à la tribune de T Assemblée nationale pour y faire entendre ces paroles :

" Un droit reconnu n'est rien s'il n'est mis sous la sauvegarde d'une protection suffisante. »

Enfin, de nos jours, M. Guizot n'est lui-même que récho de Platon , d'Aristote , de Jean- Jacques Rousseau et de Malouet, dans cet aveu :

" Les droits ne sont rien où n'est plus la force de les faire valoir, « .

Ainsi, plus de doute, plus de vague, plus d'équivoque : LA FORCE, c'est LE DROIT; IL N'T A PAS

d'autre droit que la FORCE, Car ce droit est le seul qui soit inviolable, le seul qui porte eu luimême sa garantie nécessaire et sa sanction eflSicace*

Si cette conclusion est vraie , transformer la force est l'unique objet que doit se proposer l'homme aspirant à s'éloigner de plus en jdus de l'état de barbarie^ pour s'approcher de plus en plus de l'état de civilisation.

Mais comment la transformer?

En ^'appliquant sans relâche et sans exception k ôter en tout et partout à la force matérielle tout ce qu'il sera possible de lui retirer , pour l'ajouter en tout et partout à la force immatérielle.

J'appelle force matérielle : toute puissance corporelle, toute puissance numérique.

J'appelle fo7xe immatérielle : toute puissance intellectuelle , toute puissance scientifique.

J'appelle force matérielle : toute loi factice , toute loi à l'accomplissement de laquelle Tévîdence de sa nécessité ne suflSt pas.

J'appelle force immatérielle : toute loi naturelle , toute loi à l'accomplissement de laquelle l'évidence de sa nécessité suffit.

J'appelle force matérielle : la force par laquelle rhomme est semblable à ranimai.

J'appelle force immatérielle : la force par laquelle rhomme est supérieur à tous les autres êtres animés.

Qu'est-ce que la barbarie ?

Qu'est-ce que la civilisation?

La barbarie est Tétat d'une société où la force matérielle est tout, où la force immatérielle n'est rien.

La civilisation est l'état d'une société où la force matérielle n'est rien, où la force immatérielle est tout.

Par cette distinction, tirée du fond même des choses, on reconnaît que la société, en France, est encore à mi-chemin entre la barbarie et la civilisation.

Guerres, conquêtes, autorité, qu'êtes- vous?

Vous êtes le droit du plus fort matériellement, nationalement.

Sciences, découvertes, liberté, qu'êtes-vous ? Vous êtes le droit du plus fort intellectuellement, individuellement.

Echanges, richesses, concurrence, qu'êtesvous ? Vous êtes le droit du plus fort industriellement, commercialement.

Concurrence, émulation, auxquelles toutes les industries, tous les arts, toutes les sciencessont redevables de leursprogrès, oui, vous n'êtes,à votre insu, que la transformation de la force ! EstKîe que, de fabricant à fabricant, d'artiste à artiste, de savant à savant, d'écrivain à écrivain , d'orateur à orateur, ce n'est pas à qui l'emportera par ses procédés, ses œuvres, ses découvertes, ses écrits, ses discours? Est-ce que ce n'est pas la lutte, îp,?, cessante de perfectionnements contre perfectxon,-^^ nements, de travaux contre travaux, de renommées contre renommées, d'idées contre idées, de talents contre talents? Voit-on, dans ces lu^ites intellectuelles, les deux antagonistes s^épargner moralement les coups que se donneraient physiquement deux adversaires dans des luttes corporelles? Voit-on le plus fort, retenu par des scrupules, protéger le plus faible au lieu de l'écraser? Non ; qu'on y regarde bien, l'ardeur et la ténacité sont les mêmes ; la diflférence, c'est avCnn lieu de lutter à qui sera le plus fort corporellement, numériquement, territorialement, à coups de poings, à coups de fusils, àrcoupsdeldis, on lutte à qui sera le plus fort intellectueltemènt, industriellement, commercialement, à coups : de génie, à coups de progrès, à coups de solutions ; la différence encore^ c'est que la dominatbn ma-

térielle profite à un seul, tandis que la dominanation immatérielle profite à tous.

Ainsi j ce qu'on nomme vaguement le Droit, n'est, en réalité, pour qui s'en rend exactement compte , que la force et la lutte transformées , que la guerre et la conquête transportées dans une plus haute région.

C'est à cette transformation de la force que conduit tout droit la ligne de séparation naturellement tracée entre ce qui constitue essentiellement la puissance individuelle et ce qui compose forcément la puissance indivisible, conséquemment indivise.

Ainsi s'explique l'importance que j 'attache à cette séparation nécessaire , aussi facile à marquer qu'il est difficile de poser la limite entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel, ce que l'empereur Napoléon T*" reconnaissait en ces termes : « Je cherche en vain à placer les limites » entre les autorités civile et religieuse : l'exis- » tence de ces limites n'est qu'une chimère (1). »

Cette séparation admise, la force immatérielle est tout, la force matérielle n'est plus rien ; cette séparation admise,, ce que M. Guizot a appelé * l'éternel problème des sociétés humaines b,

(l) Il février 1804L

reçoit sa solution sans victoire ni défaite; sans

révolution ni réaction, sans excès ni désastres,

solution pacifique, solution rationnelle, solution

définitive.

Ce problème, que M. Guizot, ministre toutpuissant, a été impuissant à résoudre, en voiciles

termes tels qu'il les avait posés lui-même :

*' Deux choses sont aujourd'hui également faibles, également en crainte sur leur avenir, le pouvoir et la liberté. D'où provient ce mal 1 N a-t-il pour cause que V étemel problème des sociétés huTnaines^ la difficulté de concilier la liberté avec le pouvoir (1) î »»

Dans ces termes, en efiet, le problème est insoluble. On ne concilie pas ce qui s'exclut ; on ne concilie pas ce qui est inconciliable ; on ne concilie pas le froid et le chaud, Tombre^tla clarté; concilier ce qui est virtuellement opposé, c'est détruire ce qu'on tente de concilier.

L'erreur du passé, l'erreur de tous les temps, l'erreur de tous les gouvernements a été de chercher vainement à concilier ce qu'il fallait s'appliquer judicieusement à séparer.

Qu'est-ce que la Liberté? — C'est le pouvoir individuel.

Qu'est-ce que l'Autorité? — C'est le pouvoir indivis.

(1) GuizoT. De» Moyen» de Gouvernement,

Ce qui est indivis peut-il être à la fois indivis et individuel ; ce qui est individuel, peut-il être à la fois individuel et indivis? Evidemment non. Que Ton renonce donc alors à cet accouplement contre nature, à ce supplice qiii condamne deux pouvoirs : le pouvoir indivisible et indivis^ rÉtat, et le pouvoir rationnel et individuel^ THomme, à traîner au bout de la même chaîne le même boulet ! Qu'on les délivre donc tous les deux, qu'on leur rende donc, sans hésiter, à Tun et à Tautre, Tentière liberté de se çiouvoir, chacun dans son orbite !

Telle est ma conclusion, et par elle j'arrive à rendre la pensée humaine non moins inviolable que la vie humaine.

Un homme n'a pas plus le droit d'empêcher un autre honame de penser, celui-ci fût-il intellectuellement infirme et diflTorme , qu'il n'a le droit d'empêcher un autre homme de vivre, celui-ci fût-il corporellement difforme et infirme.

La société n'a pas plus de droit contre le mal pensant qu'elle n'en a contre le mal portant (1).

(1) Platon était logique : il condiimnait également à la mort le contrefait intellectuellement et le contrefait corporellement r

« Quant à ceux dont le corps est mal constitué, on les laissera n mourir, et on punira de mort ceux dont Tâme est naturellement » mécluuite et incorrigible, v VÉtat ou la Réjyublique,

Mais commeiït guérir le mal pensant^^^ ^ .

En ne faisant pas ce que fait rallççajjiie ^ en faisant ce que fait rhomœopatliie,|Çi\|gçgCj64ant par les semblables et non par fe8,€p^Jrj||r^ en ji'opposant p^s .la force ^nigi,tçriel)[ç ^JpJ^jfjç^ mtelkctuelle, mais en ppjposjajçfct.l.a^&^çej.i^tpjlec-

*tuellt}àlaforceipteUeptueUe^, . jmi-W nMitj>;> Ou leDjPoit n'est rien^ (fp^^^^Bj^^ ê^1^^^')iifi^^^

Lorsq4i'.Qa remontp.,(J^s, loi§,|^^^^,fm^^^^^ ,pu rempntc de. rei^bo][iclj,uye,4'un,fP^^)[Ç^ swrce, oi^,r^(}oivx^t.^u^ ^.^^d^qt^i^^^^^^tjpxi^.

. .,Qu'est-ce.que le dro^Vî^|sur^^tç,^^l'^pm^ iprapriété .de so». corps, ^,|^;îf^ç^y^t^p^^sJa^^^^^^

priéjé de. son, esprit? . • ., „, ^^.yy, , , ,, ^.....j Estrcaque ^hom^Jq7^^^|^;Ra^^^I^^^^^^^

que par son esprit? E^tçeqi^soj|jç§gri^^fp^qj^ sacré que son corps?

Le droit qui met à la valeur corporelle de rhomme un prix si haut et à sa valeur intellectuelle un prix si basy est un droit qui ressemble beaucoup à un corps humain d'où l'esprit est absent : c'est un droit idiot.

Et c'est ce droit-là qu'on vante ! et c'est ce droit-là devant lequel on voudrait que je fléchisse

le geiioa avec respect! que j 'inclinasse le front HVèc siipf^î'stition ! — Non.

^ Cé^tfMt-là, c'est encore la barbarie.

^' '. <H.Hlii)àrbàrie n'a pas discontinué de régner, rhomtefe^il'âi pas plus la propriété de son corps qu'"ïl'iî*a^ïa propriété de- son esprit; où là civilisation règne à demi , l'homme a la propriété de èôn œrpi^,^ ïùais il n^â pas la propriété de son espi-ît"^ Stf lîi clViïïsàtîon rëgiie pleinement, l'homme a l'entière propriété de son esprit, comme il al'en- 'fi^^e pfojii'làé'Be'^ké^^^ : c'est Cette entière 'prtipM'.y '^oi-mëùî'^ 4^^ constitue le ^eiil Droit "(îûHf^ôii/ï)bsèîble l^nirà i^iéon de redoniiiaitre distinctement,, le DROIT INDIVIDUEL DU *LUS FORT

''tniêlieciàelténièWl' ''pèi&ntifiqiierriènll ihâustriel-

terÀent/cStnfHè'^èîàïeihêht, succédant partout au

DROIT COLLECTIF DU PLUS FORT matériëUèmeni,

' miMéHquei^èhfjliê^^^ territorialefnhfii , le

"'seiiVtJMt, eàfiH, \j\ii' ne soit pas un vain mot.

JL

ÉMILB VB casABOinr.

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