MÉMORANDUM DE BERLIN
sont (l'avis qu'il deviendrait nécessaire d'ajouter à leur action diplomatique la sanction d'une entente, en vue des mesures efficaces qui paraîtraient réclamées dans l'inlérét de la paix générale, pour arrêter le mal et en empêcher le développement.
Traduction d'une dépêche dn ministre anglais des aflkires étrangères & sir Henry Elliot, ambassadeur d'Angleterre & Constantinople.
{Au sujet des atrocités commises en Bulgarie,)
Foreign Office, SI septembre 1876.
Sir,
Le gouvernement de Sa Majesté a reçu, le 14 de ce mois, votre dépêche n" 964 du 5 de ce mois, avec une copie du rapport de M. Baring, relatif à l'enquête par lui faite sur les atrocités récemment commises à l'égard de la population chrétienne de la Bulgarie.
Le gouvernement de Sa Majesté s'était douté à l'avance, par les rapports préliminaires de M. Baring^ transmis par Votre Excellence, de l'extrême gravité des crimes perpétrés par les bachi-bouzouks et les Gircassiens, et il a le regret de voir, par le rapport complet qui vient de lui être soumis, que ses appréhensions se sont pleinement confirmées.
Quoiqu'une partie des nouvelles publiées à ce sujet se soient trouvées dénuées de fondement, il ne saurait plus y avoir de doute que la conduite du valî d'Andrinople, qui a donné l'ordre d'armer tous les Musulmans, a amené la formation de bandes d'assassins et de pillards qui, sous prétexte de comprimer l'insurrection, se sont rendus coupables de crimes que M. Baring qualifie à juste titre comme les plus odieux de tous ceux qui ont souillé l'histoire du dix-neuviéme siècle.
De plus, il est démontré d'une manière irréfutable, que non seulement les autorités provinciales ont fait preuve de la plus coupable apathie, en permettant de pareils excès, ou en étant de connivence avec leurs auteurs, mais encore que jusqu'ici aucune mesure efficace de réparation n'a été prise. Tandis que 1,956 Bulgares ont été arrêtés pour complicité dans un mouvement insurrectionnel qui n'a jamais eu un caractère dangereux, une poignée à peine des assassins d'hommes désarmés, de femmes et d'enfants ont été punis.
11 paraîtrait que l'autorité de la Porte a été méconnue et que le gouverne-
ment de Constantinople a été tenu dans Tignorancc des faits. Dans toute autre hypothèse, le gouvernement de Sa Majesté regarderait comme impossible que la Porte eût pu donner de Tavancement et des décorations à des fonctionnaires, dont les actes sont une honte et un malheur pour l'empire ottoman.
Les massacres de Batak ont eu lieu, dit-on, le 9 mai dernier, mais il parait qu'au :2I juillet ils étaient encore inconnus à la Porte, ou que jusqu'alors on n'y avait prêté aucune attention, et que les détails en ont été connus seulement pur l'enquête de M. Baring. Du rapport de ce dernier, il appert, que quatre-vingts femmes ou filles ont été emmenées dans des villages turcs dont il donne les noms et qu'elles y sont toujours; il en ressort également qu'à l'époque de sa tournée, les cadavres des victimes immolées étaient encore sans sépulture, et que rien absolument n'avait été fait pour découvrir ou punir les meurtriers.
Il me parait inutile de vous rappeler en détail les passages du rapport de M. Baring qui montrent jusqu*à quel point le fanatisme et la rapine ont fait leur œuvre sur la population de cette malheureuse province.
Même maintenant, il ne se fait pas d'effort sérieux pour réparer les torts qu'on a eus envers ce peuple, et pour lui garantir efficacement un avenir meilleur. Le bétail qui a été emmené et les marchandises qui ont été volées n'ont pas été restitués ; les maisons et les églises sont toujours en ruines ; la population meurt de faim; l'industrie et la culture chôment, et les villages qui, jusqu'ici, ont échappé au désastre ne sont pas assurés que leur tour ne viendra pas un jour ou l'autre.
Les actes de violence, comme le mudir en convient à Avrat-Allan, se renouvellent, et la Porte est impuissante ou inerte.
J'ai déjà informé Votre Excellence de la juste indignation que les récits publiés sur ces atrocités ont provoquée parmi la nation anglaise, et je ne doute pas qu un sentiment analogue ne domine dans toute TEurope.
La Porte ne saurait prétendre lutter contre l'opinion publique des autres pays, ni supposer que le gouvernement de la Grande-Bretagne, ou de toute autre Puissance signataire du traité de Paris, voie avec indifférence les souffrances endurées par les paysans bulgares à la suite de l'explosion de cette cruauté vindicative.
11 n'est pas de considérations politiques qui puissent justifier h tolérance de pareils actes, et l'une des conditions principales de tout arrangement des (]uestions pendantes devra être une ample réparation envers les victimes, et une garantie sérieuse pour leur sécurité future.
Afin que le souverain qui récemment a été élevé sur le trône ottoman se pénètre bien des vues du gouvernement anglais, ce dernier désire que vous demandiez une audience privée à Sa Hautesse, et que vous lui communiquiez
DÉPKCHE ANGLAISE Ar SUJET DES HORRELIlS BULGARES. 115
en substance le résultat de l'enquête de M. Baring, en mentionnant nominativement Chefket- Pacha, Hafiz Paciia, Tossoun-Bey, Acbmet-Aga et les autres fonctionnaires dont la conduite a été dénoncée par M. Baring.
Votre Excellence demandera, au nom de la reine et du gouvernement de Sa Majesté, réparation et justice. Vous insisterez pour qu'il soit procédé immédiatement à la reconstruction des maisons el des églises, pour que le concours nécessaire soit donné, afin de rétablir l'industrie des laines et autres, et pour que des mesures soient prises dans le but de porter secours à ceux qui onl été réduits à la misère. Enfin, vous indiquerez comme une mesure de nécessité absolue, que les quatre-vingts femmes enlevées soient retrouvées et rendues à leurs familles.
Votre Excellence recommandera aussi qu'un chàlimenl exemplaire soit appliqué sur place aux auteurs ou aux complices de ces atrocités.
Les individus qui ont été décorés ou ont reçu de Tavancement, par suite de faux renseignements sur leur conduite, devront être jugés et dégradés, si (;ela n'a pas déjà été fait, et tous les efforts possibles devront être entrepris pour rétablir la confiance publique.
Dans cette vue, il serait bon, à titre de mesure provisoire et sans préjudice de tous arrangements ultérieurs qui pourront être pris de concert avec les Puissanced, que les districts où Tordre a été troublé fussent placés sous l'administration d'un commissaire capable^ énergique, qui serait spécialement nommé à cet effet, et qui, s'il n'est lui-même chrétien, aurait au moins pour conseillers des chrétiens, en qui la population chrétienne ait pleine et entière confiance.
Votre Excellence ne doit pas omettre de parler, en termes énergiques, de la négligence apportée par les autorités locales et de l'insuffisance de Tenquêle ouverte par Edib-Effendi, dont le rapport, officiellement communiqué aux Puissances, semble aujourd'hui ne mériter aucune confiance.
Afin que les représentations de Votre Excellence soient ))ien comprises, vous aurez à remettre au grand vizir, à la fin de l'audience, un mémorandum des observations que, sur les ordres de la reine, vous êtes chargé d'adresser à Sa Hautesse.
Je suis, etc. derby.