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Le dualisme logique

L'histoire de la philosophie nous montre : 1° que les systèmes philosophiques commencent d'ordinaire par le problème de la connaissance : d'où vient la science, en quoi consiste-t-elle, jusqu'où va-t-elle? etc.; 2" qu'il n'y a pas eu de philosophe qui, voulant résoudre ce problème, n'ait été obligé de partir d'un dualisme gnoséologique, comme celui par exemple de la sensibilité et de la raison, dualisme dont l'explication constitue la solution cherchée; 3° que presque tous les philosophes, qui ont voulu rendre compte de la connaissance', sont partis de ce dualisme en dogmatiques, c'est-à-dire avec la croyance que l'homme a la possibilité de décider du sens dernier des choses; 4° et que de la sorte les philosophes ont été forcés de considérer soit comme un dilemme, soit comme une antinomie ce dualisme gnoséologique qui leur était donné : Estce par les sens ou par la raison, se sont-ils demandé, que nous devons pénétrer au fond des choses? car en voulant pénétrer ce fond, nous nous apercevons que ce que nous en disent les sens est contredit par la raison et inverse-

1 . Il s'agit de la connaissance véritablement connaissance, c'est-àdire de la connaissance qui constitue vraiment une science.

n AVANT-PROPOS

ment. Quel est donc le rapport entre les termes de ce dualisme qui nous est donné dès que nous essayons de nous expliquer la connaissance ? Si notre tendance dogmatique est légitime, — et elle est tellement forte en nous qu'elle paraît être légitime, — alors il est évident que le rapport cherché ne saurait être qu'un rapport dans lequel nous devons ou bien réduire un terme à l'autre, ou bien trouver un certain moyen qui concilie les deux termes. Mais par quel processus et dans quel sens réaliser cette réduction ou cette conciliation? Quel est le terme que nous devons réduire, et quel est celui que nous devons laisser intact; ou par quel moyen concilier ces deux termes si opposés l'un à l'autre?

Cette question du dualisme gnoséologique, par laquelle commence généralement le problème de la connaissance et, avec lui, la philosophie, paraît aussi insoluble que fondamentale. Ainsi, la philosophie de Platon est la synthèse du sensualisme d'Heraclite et de la dialectique des Eléates; tandis que la philosophie d'Epicure est la défense du sensualisme ; que celle des Stoïciens est l'apologie du rationalisme ; que, dans le Moyen âge, celle des nominalistes est une continuation du sensualisme; que celle des réalistes est une continuation du rationalisme ; que celle de Descartes est la synthèse des deux conceptions diamétralement opposées qui l'avaient précédé, c'est-à-dire qu'elle est la reprise de la synthèse de Platon; que celle de Kant est la conciliation de l'intuitionnisme de Crusius ou de l'empirisme de Hume avec le rationalisme de Leibniz et de Wolff, c'est-à-dire qu'elle est, dans son fond, la reprise de la synthèse inaugurée par Platon et continuée

par Descartes*; que celle de la plupart des philosophes de nos jours est une double poussée du kantisme : l'une vers le nomilanisme de Berkeley, qui contient à la fois un intuitionnisme à la Crusius et un empirisme à la Hume, l'autre vers le rationalisme de Leibniz ou plutôt de Woltf. Où est donc la vérité?

Nous voudrions entreprendre une étude sur cette question du dualisme gnoséologique, question qui est aussi vieille que la philosophie elle-même, mais qui n'est, peut-être, si difficile à résoudre que parce qu'elle est mal posée, que parce qu'elle est posée par la croyance dans la légitimité de la tendance dogmatique, au lieu d'être posée en elle-même, par elle-même, pour elle-même et, conséquemment, contre toute tendance dogmatique.

Le dualisme dont il s'agit peut être appelé dualisme logique, car il n'apparaît clairement qu'au moment où l'on passe de la Psychologie ou étude des sentiments subjectifs à la Logique ou étude des connaissances objectives. Pour les uns, ce dualisme est celui du sensible et de V intelligible, poui d'autres, il est le dualisme de ïidée et du fait, tandis que pour d'autres, il est le dualisme des sens et de la raison ou du sujet et de Vobjet, etc. Mais il est évident que, sous quelque forme qu'il se présente, il est toujours un dualisme logique dès qu'il est considéré par le prisme du problème de la connaissance. Nous l'appellerons souvent dualisme du sensible et de l'intelligible.

1. Cela ne veut pa» dire que Platon, Descartes et Kant ont la même philosophie. Ils diffèrent entre eux par ia iiianière do réaliser la synthèse dont nous parlons, et c'est dans cette manière même que consiste la valeur d'une philosophie.

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