‹ Le duc d'Aumale 1822-1837Chapitre 17 sur 34 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Illusions du duc d'Aumale. — Il est inspecteur d'armée. — Sa disgrâce. — Mise en non-activité par retrait d'emploi. — Mort du comte de Chambord. — Un dissentiment. — La donation de Chantilly. — La soirée de l'hôtel Galliera. — Résurrection des lois d'exil. — Les princes hors de l'armée. — Protestation du duc d'Aumale. — Séjour au Nouvion. — Départ pour l'exil. — Lettres du général Boulanger. — VHistoire des Condé reprise. — Remords du gouvernement républicain. — Projets de grâce. — Ajournements successifs. — Le rappel. — Retour à Chantilly. — Visite au président Carnot. — L'Académie française. — La vie du prince. — Vaines démarches pour lui faire rendre son grade. — Un mot de Renan.

L'illusion qu'il conserva jusqu'au moment où éclatèrent les préventions dont il fut la victime lui était d'autant plus permise qu'il ne parut pas d'abord que son influence dans le monde militaire eût diminué. Le général Gresley, qui avait créé un conseil supérieur de la guerre pour replacer quelques-uns des commandants de corps d'armée qu'il avait dû sacrifier, s'était hâté de l'appeler dans ce conseil (1). A Paris comme à Chantilly, quand il s'y fut

(1) Dès ce moment, le général Gresley ne croyait pas à la durée des pouvoirs de Grévy. Parlant du duc d'Aumale, il répétait sans cesse à ses amis :

« Il faut qu'il soit président de la République. » . A rappeler encore le fait suivant, dont je n'ai pu vérifier l'authenticité et qui figure dans un éloge du duc d'Aumale lu à l'Académie de Besançon par M. Jules Gauthier.

« Un jour, durant le ministère Wadington, Gambetta, dont l'auto-

réinstallé, sa maison devint le rendez-vous de généraux et d'officiers de tous grades. Il aimait à s'entretenir avec eux des troupes dont il venait de se séparer et des intérêts de l'armée. Ils le considéraient toujours comme leur chef. Son œil s'allumait quand il leur rappelait avec sa verve séduisante les souvenirs qui leur étaient communs Ceux de ces officiers qui avaient besoin d'un appui au ministère continuaient à recourir à sa protection, à son crédit, et il lui était encore donné de leur venir en aide. Il le fit notamment pour Boulanger, qui, le 3 janvier 1880, le sollicitait en ces termes :

« Monseigneur, je n'ai d'autre appui que celui des généraux sous les ordres desquels j'ai servi. Je viens donc vous demander de vouloir bien m'appuyer auprès de la commission de classement, dans laquelle, à beaucoup de titres, vous aurez certainement une situation prépondérante. Je ne vous parlerai pas de mes services; vous savez qui je suis. Je me permets seulement de vous

rite dominait tout, fit appeler le général Gresley, ministre de la guerre :

« Général, les nouvelles diplomatiques sont mauvaises ; si certains événements surviennent, c'est la guerre à bref délai ; vous allez me répondre sans ambages; quel est le général capable de conduire trois cent mille hommes à l'ennemi? »

Le général réfléchit un instant :

« Le duc d'Aumale, reprit-il.

— C'est bien ; à dater de demain, vous allez vous mettre en relations quotidiennes avec lui, le tenir au courant de tout, soit par un de vos officiers d'ordonnance, soit par des rapports de toutes les semaines et, s'il le faut, de tous les jours, et le prévenir que si la guerre éclate il sera général en chef. »

Et ce fut fait. A ce récit plus ou moins vrai, il faut ajouter qu'il y eut des relations, assez espacées d'ailleurs, entre le duc d'Âumale et Gambetta. Elles dataient du premier exil, Gambetta étant alors allé à. Twickenham. Elles furent reprises à l'époque où le chef du parti républicain cherchait à entrer en relation avec les sommités sociales françaises et où, sur sa demande, le marquis du Lau donna un dîner pour le faire se rencontrer avec le baron Alphonse de Rothschild.

dire que je me trouve le treizième des colonels d'infanterie proposés à la suite de l'inspection générale de 1878 pour le grade de général de brigade et que, si les vacances existant aujourd'hui étaient remplies, je serais à peu près le huitième. Dans ces conditions, j'espère beaucoup, et comptant sur votre bienveillant intérêt, qui m'est si connu, je vous prie^ Monseigneur, d'agréer, avec la nouvelle expression de ma gratitude, l'assurance de mes sentiments les plus respectueux et les plus dévoués. »

Grâce à l'intervention du prince, le signataire de cette lettre fut nommé général au mois de mai. Dans l'élan de sa reconnaissance, il écrivait :

« Monseigneur, c'est vous qui m'avez proposé pour général; c'est à vous que je dois ma nomination. Aussi, en attendant que je puisse le faire de vive voix à mon premier passage à Paris, je vous prie d'agréer l'expression de ma vive reconnaissance. Je serai toujours fier d'avoir servi sous un chef tel que vous, et béni serait le jour qui me ramènerait sous vos ordres. »

A la faveur des demandes qui lui arrivaient ainsi, à toute heure et de toutes parts, et dont son intervention souvent assurait le succès, il pouvait croire que sa situation restait entière dans l'armée et que le gouvernement ne songeait pas à y rien changer. Grévy, auquel il était allé rendre ses devoirs aussitôt après l'élection présidentielle, paraissait prendre plaisir à causer avec lui, l'entourait d'égards. Un peu plus tard, quand le président reçut du roi d'Espagne la Toison d'or, ce fut le duc d'Aumale qui lui servit de parrain. En janvier 1882, à la veille du couronnement d'Alexandre III, c'est encore le duc d'Aumale que Gambetta songeait à envoyer en Russie comme ambassadeur extraordinaire de la République française, résolu, s'il eût refusé, à lui faire donner parle

ministre de la guerre Tordre d'obéir. La chute du grand ministère empêcha la réalisation de ce projet. C'était du reste méconnaître le duc d'Aumale que de supposer qu'il se fût dérobé à cette mission si on la lui eût offerte. Il l'eût acceptée avec joie, et on peut bien croire qu'il l'eût accomplie avec la grandeur et la dignité qu'il mettait dans tous ses actes, heureux de servir la France sous cette forme comme sous toute autre qui lui eût été proposée en des conditions dignes de lui.

En sa nouvelle qualité d'inspecteur d'armée, il avait été chargé de visiter toutes les places entre la Belgique et la Suisse, ainsi que celles de la frontière d'Espagne. Ce voyage, qui lui prit six mois, le conduisit de Givet à Montlouis. A son retour, il présenta au ministre de la guerre un rapport complet et très solidement documenté sur la situation des places fortes qu'il venait de visiter , sur la mobilisation des troupes de différentes armes qu'il avait inspectées et sur leur degré de préparation à la guerre. Ce rapport contenait de nombreuses propositions dont plusieurs furent adoptées. Il y signalait les officiers qu'il jugeait aptes à arriver aux grades les plus élevés (1).

(1) Notamment les généraux Février et du Bessol, les colonels Coiffé et de Cointet. C'est au cours de ce voyage qu'en arrivant à Albi, après avoir visité ce qu'on appelait les pays rouges, l'Hérault et la basse Aude, il disait à M. Buisson, son ancien collègue à l'Assemblée nationale :

« Des pays rouges! Mais, non, cher ami, ce sont des pays bleus. Les républicains comme les autres m'ont sauté au cou. Ça sentait le bleu à plein nez. s

Ce fut l'unique mission qu'eut à remplir le duc d'Aumale comme inspecteur général d'armée. On se plut à lui laisser ensuite des loisirs, tout en lui maintenant ses fonctions. Il en profita en 1881 pour faire en Alsace cette excursion qu'il avait été empêché de faire en 1873. Il la recommença en 1882 et la poussa jusque dans l'Allemagne du Sud pour visiter le théâtre de la guerre de Trente ans. Pendant ses deux séjours en Alsace, il n'entra pas dans Metz.

Il allait aussi fréquemment en Angleterre. C'est à l'un de ses

Malheureusement, les menées des personnages qui trouvaient mauvais qu'un prince de sang royal comptât parmi les chefs des armées de la République avaient porté leurs fruits. La disgrâce du duc d'Aumale était décidée dans le clan des sectaires qui dominaient le gouvernemcDt et les Chambres. L'inspection à laquelle il venait de consacrer six mois devait être le dernier acte de sa vie militaire. On allait cesser de l'appeler aux séances du conseil supérieur de la guerre. Encore dans la force de l'âge, en pleine activité, on le condamnait à une oisiveté aussi douloureuse pour lui que dommageable pour la patrie. La passion politique obscurcissait l'entendement des maîtres de la France. Elle leur faisait perdre de vue l'intérêt national. Ils allaient volontairement priver l'armée, se priver eux-mêmes des lumières et des services de ce vaillant et prévoyant serviteur dont ses camarades pensaient déjà unanimement ce que, plus tard, disait l'un d'eux :

« Il est des nôtres; il est même le premier d'entre nous (1). »

séjours à Londres que se rapporte un trait de sa bonne grâce, de sa délicatesse et de la sûreté de sa mémoire que je choisis entre cent. 11 avait été invité à une soirée chez le baron Alfred de Rothschild, où devait se faire entendre la célèbre cantatrice Nilsonn. Elle amena avec elle un musicien alors à ses débuts et encore obscur, le violoncelliste Jules Delsart, et le présenta au duc d'Aumale. Le prince, s'apercevant de la timidité de ce jeune homme qui ne parlait pas l'anglais, de son embarras dans ce salon où il ne connaissait personne, l'obligea à s'asseoir à. côté de lui, l'y retint durant toute la soirée, ne parlant que français aux personnes qui venaient le saluer, et se plut à l'entourer de soins. Après cette soirée, il resta cinq ans sans le revoir. Un soir, dans un salon de Paris, ils se retrouvèrent, et comme la maîtresse de maison allait présenter l'artiste, le prince la prévint, disant :

< Je connais bien M. Delsart. Nous avons passé une soirée ensemble à Londres, il y a des années. »

(1) Propos tenu par le général Saussier lors des tentatives faites en 4896 pour faire réintégrer le duc d'Aumale dans son grade et dont je parlerai plus loin. 11 ne semble pas que le général de Gai-

Ce fut au mois de janvier 1883 qu'éclata le complot qui visait les princes. Il se préparait depuis longtemps. Mais les conjurés n'avaient pas trouvé d'occasion propice pour agir. Elle leur fut spontanément ofiferte par un manifeste révolutionnaire que lança le prince Napoléon. Us s'empressèrent de la saisir, trouvant naturellement des complices parmi les députés qui cherchaient à renverser le cabinet que présidait M. Duclerc et dans lequel le général Billot détenait le portefeuille de la guerre.

Chs^rles Floquet fut le plus entreprenant de ces complices. Il ne souhaitait pas que les princes fussent expulsés de l'armée. Il ne tenait pas davantage à ce qu'on les exilât. Maiç il poursuivait avec passion le renversement des ministres. Pour les attaquer, il se fit une arme de ce qui tombait sous sa main. Le lendemain du jour où avait paru le manifeste du prince Napoléon, il déposa sur le bureau de la Chambre une proposition dont il demandait l'urgence. Elle avait pour objet d'interdire le territoire français aux membres des familles ayant régné sur la France et de les priver de tous leurs droits politiques. On croit rêver en .constatant avec quelle fureur la majorité se rua sur les princes d'Orléans, qui servaient loyalement leur pays, et réclama contre eux des mesures vexatoires sous prétexte de venger la majesté des lois républicaines, outragées par un membre de la famille Bonaparte.

Cette majorité accepta comme excellents et décisifs les arguments qu'on lui présentait. Le prince Napoléon avait

liffet pensât autrement. Après que le prince eût été mis en nonactivité, voulant le rendre heureux, il l'invita, avec l'autorisation du ministre de la guerre, à assister aux grandes manœuvres du camp de Châlons, que lui-même, cette année-là, devait diriger. Très reconnaissant de l'invitation, le duc d'Aumale s'y rendit. Je crois bien que ce fut la dernière fois qu'il eut l'occasion de monter à cheval en uniforme. A ces manœuvres, il rencontra le général Chanzy qu'il connaissait peu. Cette rencontre ne rapprocha pas ces deux grands soldats.

attaqué la République; donc les princes d'Orléans conspiraient. Ils conspiraient : le duc d'Aumale, en invitant à Chantilly les officiers des garnisons voisines; le duc de Chartres en abandonnant sa solde à l'ordinaire du régiment qu'il commandait. Le comte de Paris avait conspiré, lui aussi, lorsqu'il était aller visiter à Frohsdorf son cousin le comte de Chambord. Ces faits, relevés et commentés par la presse radicale, parurent suffisants pour justifier un retour aux mesures d'exception. Le cabinet Duclerc était résolu à ne pas ressusciter les lois d'exil. Il en considérait l'application comme un déshonneur pour la République. Le général Billot, qui, mieux que personne, appréciait la valeur militaire du duc d'Aumale, s'indignait à la pensée de lui retirer son emploi. Dans ce péril, les ministres crurent qu'ils le conjureraient en présentant une loi qui les autorisait à expulser du territoire français tout membre d'une famille princière dont la présence serait de nature à compromettre la sûreté de l'État. Ils voulaient bien avoir la faculté de prononcer l'expulsion, mais non y être obligés.

On discuta huit jours sur ces formules. Puis, le président du conseil, M. Duclerc, et le général Billot, devinant qu'ils allaient être battus, donnèrent leur démission. Ils furent remplacés , le premier par Jules Ferry, le second par le général Thibaudin, et le président Grévy s'étant déclaré prêt à couvrir de l'autorité de son nom l'iniquité qu'on allait commettre, on soumit à sa signature, le 23 janvier, un décret qui mettait en non-activité, par retrait d'emploi, le duc d'Aumale, général de division en disponibilité, le duc de Chartres, colonel de cavalerie, et le duc d'Alençon, capitaine d'artillerie.

Le duc d'Aumale fut profondément affecté de ce déni de justice qu'il avait le droit de considérer comme un

acte d'ingratitude. Cependant il ne protesta pas. On le maintenait sur les contrôles; il conservait le droit de porter l'uniforme. Si cruel que fût le coup qui Tavait frappé, c'était encore une consolation pour lui de faire toujours partie de l'armée. La crainte d'en être définitivement expulsé lui commandait de se résigner au silence. II s'y résigna. Il reprit sa vie, ses travaux historiques, de plus en plus décidé à demeurer en dehors des luttes de parti, que chaque jour rendait plus âpres et plus violentes.

C'est en vain que, dans les années qui vont suivre, les conservateurs chercheront à exploiter son légitime mécontentement, à constituer sur son nom une opposition militante et puissante; toujours il se dérobera. Il est sans ambition. Il ne veut être à la solde d'aucun parti. Quoique éloigné de la direction des affaires militaires, c'est d'elles seulement qu'il se préoccupe avec passion, comme s'il voulait se tenir toujours prêt à y reprendre un rôle. Cette attitude affecte ceux de ses amis qui se sont obstinés à voir en lui un ambitieux , un prétendant ou le lieutenant d'un prétendant. Il ne demande rien pour lui-même. Mais il ne sera le marchepied de personne, pas même de son neveu le comte de Paris, qui devient, au mois d'août 1884, par suite de la mort du comte de Chambord, le chef de la maison de France.

Le comte de Paris ne conçoit, du moins à en juger par les apparences, aucune rancune de la résolution si nette dont il est le confident (1). Mais peut-être autour de lui est-on moins indulgent pour son oncle. Il y a, parmi les conservateurs, des hommes éminents qui, sans préciser ce que pourrait faire le duc d'Aumale pour seconder leurs

(1) Le duc d'Aumale lui avait souvent exposé ses idées, conformes d'ailleurs à celles (jue le comte de Paris exprimait lui-même en i871. .

vues, ne lui pardonnent pas de ne pas prendre en main le drapeau de Topposition et de ne pas tenter de conquérir le pouvoir afin de le transmettre ensuite au roi.

La mort du comte de Chambord, qui vient de mettre à rimproviste au premier rang le comte de Paris, fait éclater du même coup le dissentiment latent qui existe entre lui et le duc d'Aumale, quant aux bases qu'il conviendrait de donner à la monarchie s'il devenait possible de la restaurer. Ce dissentiment se trahit à Vienne, à rheure où les princes d'Orléans s'y trouvent réunis pour assister aux obsèques de leur cousin.

En sa qualité de chef de la maison de France^ le comte de Paris est tenu de faire part, à toutes les cours et à toutes les familles souveraines, du décès de l'aîné des Bourbons. Par ses soins, tandis qu'il se rend à Frohsdorf avec son frère et ses oncles, afin de présenter ses condoléances à la comtesse de Chambord et de s'entendre avec elle au sujet des funérailles fixées au lendemain, à Vienne, sont préparés, au nombre de soixante-deux, les télégrammes de notification, qui doivent être expédiés le même jour, lorsqu'il les aura signés. Mais alors se pose une grave question. Les signera-t-il du nom de Louis- Philippe, dont il s'est toujours servi, qui est celui sous lequel a régné son grand-père et qui rappelle, par conséquent, la monarchie de Juillet? En adoptera-t-il, au contraire, un nouveau^ et en signant « Philippe, comte de Paris », marquera-t-il dès ce moment sa volonté, s'il doit monter sur le trône, de régner sous le nom de Philippe VII, et non sous celui de Louis-Philippe II? Il y a souvent pensé, et pour lui la question est résolue.

« Je deviens, par la mort du comte de Chambord, s'est-il dit, le représentant du principe monarchique et de la légitimité. J'en dois donc remplir tous les devoirs. Le

plus impérieux de tous, c'est de prendre rang dans la longue lignée des rois de France et de proclamer, par l'appellation sous laquelle je serai désigné, que je suis leur successeur légitime. Mon grand-père n'a pu en user ainsi, parce qu'il tenait ses pouvoirs d'une élection, et non de droits héréditaires. Mais le comte de Chambord étant mort, c'est être logique que de ne s'inspirer que de ces droits. »

Il signera donc : « Philippe, comte de Paris. »

En revenant de Frohsdorf, et au moment de signer, il dit ce qu'il a résolu. Le duc d'Aumale proteste. Sa thèse est contraire à ceUe de son neveu.

« Quand on a le bonheur, s'écrie-t-il, d'être le petit-fils du roi Louis-Philippe, on ne saurait renier son grand-père 1 Ce serait chose regrettable d'avoir l'air d'en rougir. »

Quoique mesurée et courtoise, la discussion s'anime. Les arguments se croisent, pressés et nombreux, entre l'oncle et le neveu, chacun entêté dans son opinion. Le duc d'Alençon intervient. Il voudrait que le comte de Paris signât Philippe tout court.

« Pourquoi pas roi de France et de Navarre? » réplique le duc d'Aumale.

Finalement, le comte de Paris clôt le débat en disant :

« Ne prenez pas en mauvaise part, mon oncle, qu'ayant écouté vos conseils, je ne les suive pas. »

L'oncle s'incline et se tait (l),non qu'il soit convaincu, mais parce qu'il n'est pas le maître, et que c'est au chef de famille seul qu'il appartient de prendre des responsabilités. Pour lui, ayant déjà désapprouvé la trop grande

(1) Récit du marquis de Beauvoir. Le marquis de Beauvoir a vécu, depuis l'enfance, dans la société des princes d'Orléans. Il assistait à la mort du comte de Paris et à celle du duc d'Aumale. Je lui dois de très précieux renseignements pour lesquels je ne saurais lui trop exprimer ma gratitude.

soumission du comte de Paris au comte de Chambord, il ne saurait approuver la manière dont le premier semble comprendre ses nouveaux devoirs. Il croit qu'il n'y a de réconciliation sincère et durable entre les partis que celle d'où personne ne sort humilié. Il eût voulu qu'en devenant le représentant de la légitimité, son neveu restât le représentant du régime de Juillet. C'eût été là la vraie fusion, et il semble, à lire le manifeste qu'en 1886, en s'embarquant au Tréport, lança le comte de Paris, il l'ait alors mieux compris.

Au surplus, nulle brouille de famille ne vient aggraver ce dissentiment sur les principes. Ni à ce moment ni plus tard, lorsque l'attitude du comte de Paris, au cours de la crise boulangiste, contristera le duc d'Aumale, il ne se permettra ni blâme direct, ni désaveu public, ni remontrances. Il s'abstiendra de donner son avis, que, du reste, on ne lui demande pas. Rien de ce qui se passe n'altérera les sentiments d'estime, de déférence et d'affection qu'il a conçus pour son neveu et qu'il lui gardera toujours.

A partir de la mort du comte de Chambord jusqu'à l'heure où devait se rouvrir, pour le duc d'Aumale, la route de l'exil, il n'y aurait rien à signaler, dans sa vie, qui mérite d'être retenu par son historien, n'était l'acte testamentaire par lequel, le 3 juin 1884, il légua à l'Institut de France le domaine de Chantilly. Son existence durant ces années qui s'écoulèrent pour lui sans incidents était alors aussi paisible, aussi uniforme qu'elle était mélancolique. On le rencontrait plus fréquemment dans le monde, au théâtre, aux académies dont il était membre (1). Mais c'est surtout au travail littéraire qu'il

(1) 11 était entré à l'Académie française le 30 décembre 1871 et à celle des beaux-arts le 14 février 1880. Il fut élu le 30 mars 1889 à celle des sciences morales et politiques, au retour du second exil<

demandait la consolation et Toubli. Il se consacrait davan^ tage à son Histoire des Condé^ interrompue par les obligations de sa carrière de soldat. Il s'y était remis avec activité. C'est en y travaillant qu'il conçut l'idée de disposer de Chantilly en faveur de la France.

S'il avait eu d'abord l'intention de léguer ce domaine au comte de Paris, il n'y persévéra pas longtemps, convaincu que c'était une trop lourde charge pour un héritier, à moins de lui laisser en même temps la totalité de sa fortune, ce qu'il avait résolu de ne pas faire, ne voulant ni consacrer un prétendant, ni frustrer d'une part d'héritage d'autres de ses parents qu'il aimait aussi. Sa décision prise en ce qui touchait Chantilly, il ne songea plus qu'à l'exécuter. Durant assez longtemps, il chercha sous quelle forme devait être faite la donation, et de quelles garanties il y avait lieu de l'entourer pour que les eflfets n'en fussent pas entravés. Puis, quand ces garanties eurent été trouvées et nettement définies, \\ écrivit de sa main son testament, et le déposa chez son notaire.

Ce testament allait demeurer là, ignoré, tenu secret, car le testateur n'en avait parlé à personne, sauf à ceux dont le concours lui était nécessaire pour donner à ses dispositions les sanctions légales. On ne connut que deux ans plus tard, au lendemain du jour où il avait été proscrit, cet acte de libéralité qui résultait tout à la fois de la plus noble, de la plus généreuse inspiration et d'un souci d'artiste. Il entendait, comme il l'a dit souvent depuis, conserver à la France le spécimen d'une grande maison du dix-neuvième siècle. Que de fois il l'a répété :

« Ne considérerions-nous pas comme une bonne fortune de posséder aujourd'hui la maison du connétable de Montmorency telle qu'elle existait en son temps? Ce qu'il n'a pas fait, j'ai voulu le faire. C'est à la fois un docu-

ment historique et un musée que je lègue à mon pays. » Peut-être aussi le désir de perpétuer son nom se mélait-il à la préoccupation qu'il manifestait, quoique ce soit là ce qui apparaît le moins dans les recommandations qu'il ne cessa de prodiguer jusqu'à la fin de sa vie, afin qu'il n'y eût aucun doute sur ce qu'il avait voulu et qu'aucun changement n'y fût apporté. Tel fut l'événement capital des années qui précédèrent son second exil. Il nous conduit, par une route douloureuse, à ceux de 1886, qui devaient assombrir la dernière partie de sa vie et dont les suites, même quand l'exil cessa, ne purent être entièrement réparées. Il en souffrait encore quand il descendit au tombeau.

A peine, lorsque ces événements sont encore si près de nous, est-il besoin de les rappeler. Ils se déroulèrent avec une rapidité vertigineuse. En quelques jours, la question des princes, qui semblait dormir, devint une sorte de champ clos sur lequel les partis se trouvèrent aux prises. Au mois de mars, il y avait eu une première alerte. Un député de la droite, le comte deLanjuinais, ayant jeté dans un débat relatif aux diamants de la couronne une interruption hostile à la République, il s'ensuivit une proposition d'expulsion des princes, présentée par quelques membres du parti républicain. « La modération de la République, disaient-ils, envers les princes des dynasties déchues, provoquant sans cesse de la part de leurs amis des espérances et des manifestations factieuses, le moment est venu de remettre en vigueur les lois d'exil antérieurement abrogées. » Vainement le président du conseil, M. de Freycinet, sollicita des auteurs de cette motion, dont il démontrait l'inopportunité, qu'ils la retirassent. Us restèrent sourds à ses prières, et le débat s'engagea dans la séance du 4 mars.

La Chambre avait à se prononcer sur deux propositions. Tune, celle dont nous venons de parler, l'autre qui en était en quelque sorte le correctif et qui, sans prononcer l'expulsion, donnait au gouvernement le droit de la prononcer. M. de Freycinet ne voulait d'aucune des deux. Mais il ne s'attacha qu'à combattre la première, convaincu que la seconde, repoussée à la fois par la droite et par les radicaux, qui la trouvaient trop modérée, ne réunirait pas une majorité. Cette tactique lui réussit à merveille. Après que MM. Antonin Lefebvre-Pontalis et Keller eurent avec une grande force combattu l'inique projet de loi soumis aux délibérations de la Chambre, il parvint, grâce à un discours très habile, à le faire écarter. Un ordre du jour de confiance dénoua ce débat (1).

Cette affaire semblait oubliée, lorsque, le 15 mai 1886, les portes de l'hôtel Galliera, résidence du comte de Paris, s'ouvrirent dans la soirée à une foule d'élite, en vue de la célébration des fiançailles de la princesse Amélie d'Orléans au duc de Bragance, héritier de la couronne de Portugal. La fête fut splendide. Elle excita les espérances royalistes, ou, tout au moins, elle donna à la manifestation de ces espérances, sous des plumes royalistes, un caractère agressif. Mais ce n'étaient là que des paroles, et, dans un pays où règne la liberté de la presse, il ne semble pas que les paroles puissent constituer pour l'État un danger propre à justifier des mesures de répression. Vingt fois on avait dirigé contre le régime républicain des attaques bien autrement ardentes sans que le gouvernement s'en fût ému. Il n'en prit pas moins ombrage,

(i) Je crois savoir qu'à l'issue de ce débat, un homme important du parti royaliste profita de l'occasion qui lui fut offerte de remercier, au nom des princes, M. de Freycinet, dont l'attitude avait été aussi correcte que politique.

cette fois. Sous la pression d'une majorité parlementaire passionnée et intolérante, il décida de sévir.

« Évidemment M. le comte de Paris a voulu se faire expulser, disait M. de Freycinet. Sinon, il m'eût invité, en ma qualité de ministre des affaires étrangères, à une soirée à laquelle il avait convié le corps diplomatique. Je m'y fusse rendu pour rendre hommage au souverain d'une nation amie de la France, et ma présence eût enlevé à cette fête tout caractère agressif contre la République. »

C'était à la veille de la réunion des Chambres. Le 27 mai, comme elles venaient de reprendre leurs travaux, le ministère que présidait M. de Freycinet présentait un projet de loi analogue à celui qui avait été proposé en 1883, auquel on avait ensuite substitué la mise en disponibilité, par retrait d'emploi, des princes officiers. Ce projet autorisait le gouvernement à interdire le territoire de la République aux membres des familles ayant régné en France. En fait, et quelle que fût la latitude laissée aux ministres dans l'application de cette loi, ils ne comptaient en faire usage que contre les prétendants. Mais, quand on allume un incendie, peut-on se flatter d'en limiter les ravages? Prendre l'initiative de mesures coercitives et arbitraires, méconnaître les doctrines libérales, c'est préparer un terrain pour toutes les violences, pour toutes les persécutions.

La majorité fit écho aux propositions ministérielles en les aggravant. Allant bien au delà de ce qu'elles visaient, cette majorité votait, le 11 juin, une loi qui obligeait le gouvernement à expulser les chefs des anciennes familles régnantes, lui laissait la faculté d'expulser les autres membres de ces familles par un simple décret et, après avoir stipulé une sanction pénale, décidait, dans son article 4, qu'ils ne pourraient entrer dans les armées de

AVANT ET PENDANT LE SECOND EXIL. 34i

terre et de mer, ni exercer aucune fonction publique, ni aucun mandat électif.

En résumé, si le premier article ne rendait obligatoire Texpulsion qu'en ce qui touchait le comte de Paris et son fils aîné, le quatrième atteignait directement le duc d'Aumale, son frère le duc de Nemours, comme lui général de division, ses neveux les ducs de Chartres et d'Alen— çon. Puisque sous l'empire de ces dispositions, votées au mépris de toute équité, il leur eût été interdit d'entrer dans l'armée, on en tirait cette conclusion, d'ailleurs contraire au principe de la non-rétroactivité des lois, qu'ils ne pouvaient y rester, et l'on sait que c'est de cette conclusion fondée sur l'arbitraire que s'inspira le général Boulanger, ministre de la guerre, lorsque, par application de la nouvelle loi, sans avoir consulté ses collègues, il n'hésita pas à frapper le chef illustre sous les ordres duquel il avait servi et à qui il devait son avancement.

La Chambre des députés ayant prononcé, les victimes de son vote ne pouvaient plus avoir d'espérance que dans le Sénat, et le Sénat parut d'abord répugner aux lois d'exception. La commission qu'il nomma était en majorité hostile au projet, et le rapporteur proposait de le repousser. Mais le débat public révéla des dispositions moins clémentes, et M. de Freycinet demanda aux sénateurs de ne pas se mettre en contradiction avec les députés. Il eut gain de cause le 22 juin, et l'iniquité fut consommée (1).

Durant cette journée, le duc d'Aumale attendait chez lui le résultat de la délibération. Un ami qu'il avait prié de se rendre au palais du Luxembourg revint en toute

(i) C'est à dessein que je passe ici sous silence les délibérations tumultueuses et confuses qui, dans les deux Chambres, précédèrent le vote.

hâte dès qu'il connut le vote pour le lui communiquer. A la nouvelle de son malheur, le prince se redressa :

« Les fonctions, que m'importe 1 s'écria-t-il. Mais, mon épée, je la garde; c'est l'histoire qui me l'a donnée et qui la laissera intacte, car elle n'a jamais été tirée qu'au grand jour, face à l'ennemi. Nous ne sommes pas des oiseaux de nuit, nous I »

Et après un silence, il demanda :

« Et les généraux d'Afrique, ont-ils parlé, ont-ils voté, du moins? »

En réponse à sa question, le comte de Kératry lui présenta les résultats du scrutin avec les noms. Mais il ne voulut pas y regarder.

« Je le saurai toujours assez tôt », dit-il.

Accablé par le coup, il tomba assis devant son bureau, et des larmes silencieuses sillonnèrent ses joues.

Le lendemain, il faisait trêve à sa propre douleur. Avant de songer à lui-même, il se devait à son neveu. Le comte de Paris étant expulsé, il voulait être à ses côtés à rheure de son départ. Il arriva à Eu la veille du jour où le proscrit allait s'embarquer. Quoi qu'il eût pensé de cette trop retentissante fête du 15 mai, source et cause de cette nouvelle tourmente, le duc d'Aumale ne songeait ni à se plaindre, ni à récriminer. Il se rappelait unique-

(i) Récit du comte de Kératry. Au Sénat, votèrent pour la loi : les généraux Campenon, Farre, Faidherbe, Frébault, Grévj, Guillemaut et le colonel Meinadier. Votèrent contre : le maréchal Canrobert, les généraux d'Andigné, Brémond d'Ars, de Chabron, Espivent de la Villeboisnet, Dubois-Fresnay, Gresley, de Ladmirault, Pélissier, Robert, le colonel de Chadoy ; les amiraux Halta du Frénay, Jauréguiberry, de Montaignac, Véron. S'abstinrent de voter : les généraux Billot, Deffîs et Lecointe, ainsi que l'amiral Jaurès. Ne relevons à la Chambre des députés que les votes des deux futurs présidents de la République. M. Casimir-Périer s'abstint; M. Félix Faure vota contre la loi.

ment que son rang de prince le solidarisait avec ceux de son nom. Jusqu'au bout de cette si cruelle épreuve, il prouva qu'il comprenait son devoir et le remplit avec vaillance, faisant escorte au comte de Paris. Il revint à Chantilly, la mort dans le cœur, s'attendant à recevoir d'une minute à l'autre la notification du décret qui le rayait des cadres de l'armée, et, s'exaltant à l'avance, il se demandait sur quel ton, sous quelle forme il pourrait repondre à la décision dont il était menacé.

Il en eut officiellement connaissance le 11 juillet seulement, après avoir peut-être conçu l'espoir que le ministre de la guerre hésiterait à lui appliquer la loi du 22 juin, aux conséquences de laquelle il n'eût pas été impossible de le soustraire (1). Alors son indignation éclata, et sans s'attarder à prévoir les suites de l'éclat auquel il s'abandonnait, il écrivit au président Grévy la célèbre lettre du 11 juillet, qui eut, à l'heure où elle fut publiée, un si grand et si bruyant retentissement.

« Monsieur le Président. Il y a trois ans, sans prétexte, sans précédent, vous m'avez infligé la plus sévère des peines disciplinaires.

« J'ai gardé le silence.

« 11 ne me convenait pas de rompre un lien qui, s'il me retenait dans votre dépendance, me rattachait à l'armée française.

« Aujourd'hui, en me faisant rayer des contrôles, vous

(1) Il avait été défendu par d'éminentes personnalités du parti républicain, notamment par Mme Adam, qu'il connaissait depuis longtemps. Elle alla spontanément plaider sa cause auprès de Grévy. Mais, tel était le prestige de Boulanger, que dans le conseil, où il s'en fallait que tout le monde fût de son avis, personne n'osa protester contre l'application de la loi du 22 juin au duc d'Aumale.

me dégagez de cette contrainte ; mais vous touchez à la charte de l'armée.

« Sans tenir compte des titres conquis à la guerre ou garantis par la loi, vos ministres vont frapper, jusque dans le cadre de réserve des armées de terre et de mer, des hommes sans reproche, honorés par leurs services et par un dévouement légendaire à la patrie.

« Je laisse à mes conseils le soin de défendre par des arguments de droit une cause qui est celle de tous les officiers.

« Quant à moi, doyen de Tétat-major général, ayant rempli, en paix comme en guerre, les plus hautes fonctions qu'un soldat puisse exercer, il m'appartient de vous rappeler que les grades militaires sont au-dessus de votre atteinte, et je reste Le général Henri d'Orléans, duc d'Aumale. »

Cette lettre écrite, il l'envoya à l'Elysée dans la soirée, après en avoir fait préparer des copies pour les journaux. Puis, sans attendre une réponse que, sans doute, il pressentait déjà, il partit pour sa terre du Nouvion en Thiérache, dans le département de l'Aisne. Ce déplacement était périodique et décidé depuis plusieurs jours. C'est par hasard qu'il coïncidait avec la radiation. Il présentait du moins cet avantage, assez précieux dans la circonstance, de rapprocher le prince de la frontière belge, par laquelle il pourrait sortir de France, s'il était exilé.

Dans les régions gouvernementales, comme dans Paris et par toute la France, lorsque la protestation du prince s'y répandit, l'effet en fut considérable. Les députés qui avaient voté la loi du 22 juin étaient exaspérés par la parole si fière et si hautaine du duc d'Aumale. Dans les couloirs de la Chambre, on n'entendait que récrimina-

lions et menaces. On y attendait avec une impatience fiévreuse les résolutions du gouvernement.

a II est armé, disait-on. Il doit prononcer sur-le-champ l'expulsion. »

C'était un ordre, et il fut entendu. Les ministres, réunis à l'Elysée dans la matinée du 13 juillet, y décidèrent à l'unanimité que le prince serait invité à passer lafrontière. Le directeur de la sûreté, M. Isaïe Levaillant, fut chargé d'aller au Nouvion lui notifier ce nouveau décret (1).

Au moment où il partait pour accomplir sa mission, le gouvernement était interpellé au Sénat par M. Chesnelong, à la Chambre des députés par M. Keller. Aux applaudissements de la majorité, il répondit qu'en appliquant la loi, il avait usé du droit le plus incontestable. Au Palais-Bourbon, c'est le général Boulanger qui porta la parole. Le duc de Bisaccia l'interrompit pour lui rappeler qu'il devait son grade à la protection du duc d'Aumale. Avec l'aplomb d'un homme que rien ne déconcerte et qui ne recule pas devant le mensonge, Boulanger protesta.

« J'ai été nommé général, dit-il, lorsque le général Wolff commandait le 7* corps et que le général Farre était ministre de la guerre. Je ne vois donc pas en quoi le duc d'Aumale a été pour quelque chose dans ma nomination. »

C'est à la séance du 13 juillet que ces paroles furent prononcées. Parmi ceux qui les entendirent, quelquesuns savaient qu'elles étaient mensongères. Mais ils ne

(1) Ce décret ne figure pas à l'Officiel. En revanche, on peut y lire qu'à la date du 46 juillet, le conseil des ministres a décidé à l'unanimité de demander au président de la République la plaque de grand officier de la Légion d'honneur pour le général Boulanger. La décision qui frappait le duc d'Aumale fut déférée au Conseil d'État. Ce fut profondément regrettable, car c'est cet arrêt du Conseil d'État qui empêcha plus tard la réintégration du nom du duc d*Aumale sur les contrôles.

pouvaient encore en faire la preuve. Ils durent ce jour-là laisser passer ce démenti sans le relever.

Pendant ce temps, le duc d'Aumale, arrivé au Nouvion, attendait les suites de sa lettre. Par ses ordres, les grilles avaient été fermées, et la porte devait être refusée à tout visiteur inconnu (1). Dans la matinée du 14, de très bonne heure, arriva le duc de Chartres accompagné du marquis de Beauvoir, de MM. Limbourg et Joubert et du colonel Mottet. Il se jeta dans les bras du duc d'Aumale :

« Vous êtes expulsé, mon oncle.

— J'ai fait mon devoir », répondit ce dernier.

M. Isaïe Levaillant avait passé la nuit à Saint-Quentin. Il en partit par le chemin de fer de grand matin, accompagné du sous-préfet, d'un commissaire général et d'un brigadier de gendarmerie. A la gare qui dessert le Nouvion, une voiture les attendait. A huit heures, sous une pluie torrentielle, ils arrivèrent au château. Le cocher demanda la porte aux gardes.

a Nous n'attendons personne et nous n'ouvrirons pas», répliquèrent ceux-ci.

M. Levaillant et son acolyte mirent pied à terre et vinrent à la grille.

« Vous avez des papiers? » lui demanda-t-on.

Il donna sa carte, et tandis qu'il attendait sous la pluie, on alla prévenir le duc d'Aumale. Par ses ordres, M. Limbourg vint recevoir M. Levaillant, qui put alors signifier le décret d'expulsion dont il était porteur. Le duc d'Aumale fit répondre qu'il partirait le lendemain, dès le matin, en voiture, pour gagner, au delà de la fron-

(i) J'emprunte ces détails, après en avoir vérifié Fexactitude, au très attachant récit que publia dans le Soleil mon confrère M. J. Cardane, attaché aujourd'hui à la rédaction du Figaro. Il s'était rendu au Nouvion et fut témoin de ces événements.

tière, la station de Momignier, sur la ligne de Bruxelles.

a Si le prince a besoin de quelque délai, dit le directeur de la sûreté, il peut le prendre. »

Mais cette bonne grâce hypocrite ne pouvait rien changer aux dispositions que le proscrit avait arrêtées. Tout fut aussitôt disposé en vue de son départ. Au cours de cette triste journée, fête nationale et veille de la fête de saint Henri, son patron, il eut la visite de deux de ses voisins, le comte Caffarelli, qui fut depuis député de l'Aisne, propriétaire du château deLeschelle, situé proche le Nouvion, et le comte Hermann de Mérode, fils du comte Werner de Mérode, ancien membre à l'Assemblée nationale, qui habitait le château de Trélon, non loin de la frontière. A la nouvelle du décret d'expulsion, ils étaient accourus pour se mettre à la disposition du prince. Le comte Hermann de Mérode, dont le père était alors en Franche-Comté, fit remarquer au duc d'Aumale que la commune de Momignier, où il devait prendre le train de Belgique, n'offrait aucune ressource comme auberge, et lui demanda la permission de lui faire préparer à déjeuner chez un médecin du pays, le docteur Baivier. De son côté, le comte Caffarelli offrait une voiture et des chevaux. Touché de ces témoignages d'attention, le prince les accepta.

Il fit le même jour une promenade dans la superbe forêt de Nouvion, qui s'étend sur sept mille hectares. Arrivé devant deux chênes antiques baptisés du nom de François et Henri de Guise, il s'arrêta, et leur parlant comme à des amis, il leur dit :

« Nous nous reverrons. »

Le lendemain, 15 juillet, il partit le matin. Il avait expressément interdit toute manifestation et défendu à ses gardes de le suivre. Mais, tant qu'il fut dans la forêt,

il put les apercevoir courant d'arbre en arbre et se cachant derrière les vieux troncs pour le voir passer et le regarder une dernière fois. A dix heures il descendait de voiture, avec le duc de Chartres, sur le territoire belge. Au seuil de la demeure du docteur Baivier, il trouva le comte et la comtesse Hermann de Mérode, celle-ci née de La Rochefoucauld, petite-fille du duc d'Estissac, ancien aide de camp du roi Louis-Philippe, et du comte Paul de Ségur, un fidèle ami de la maison d'Orléans. Ainsi, en mettant le pied dans l'exil, il trouvait des Français. Ce lui fut, en ces heures si cruelles, une grande douceur. Pendant le repas, il se montra profondément ému de quitter la France. Mais c'est surtout son expulsion de l'armée qui rendait plus vive sa douleur (1). II quitta Momignier quelques heures plus tard, se rendant à Bruxelles par Chimay. Dans la soirée, il touchait au terme de sa route.

« Il me semble que je rentre dans ma cage », dit-il, tristement.

Cependant, à Paris, l'émotion causée par son départ ne s'apaisait pas. Dès le 15, la discussion s'engageait au Sénat sur les mesures dont il avait été l'objet. Là encore, on vit Boulanger prendre position dans le débat. Comme il arguait que le gouvernement n'avait pu tolérer « une lettre aussi insolente », un membre de la droite sénatoriale, M. de Lareinty, lui cria :

(1) Récit du comte Hermann de Mérode. Les membres de cette illustre maison ont toujours témoigné la plus ardente gratitude pour la famille d'Orléans, en souvenir de ce que fit le roi Louis- Philippe pour assurer l'indépendance de la Belgique. Quant au duc d'Aumale, il n'oublia pas ce que les Mérode avaient été pour lui en juillet 1886. En 1893, au retour d'un séjour à Spa auprès de la reine des Belges et d'une visite au champ de bataille de Seneffe, il voulut leur porter ses remerciements et passa deux jours au château de Trélon.

« Vous insultez un absent; c'est une lâcheté I » Un duel s'ensuivit, qui, naturellement, ne contribua pas à apaiser les esprits. L'Académie française, de son côté, n'oublia pas que le duc d'Aumale lui appartenait. A sa réunion du 15 juillet, le directeur en exercice, Victor Duruy, se fit l'interprète des sentiments de la compagnie en exprimant ses regrets « pour l'absence forcée d'un de ses membres les plus éminents » ; et, par un vote unanime, l'Académie chargea son directeur « de transmettre ces regrets ».

L'événement, cependant, allait avoir d'autres suites. En lisant, dès son arrivée à Bruxelles, le compte rendu de cette séance du 13 juillet où Boulanger avait effrontément nié lui devoir sa nomination, le duc d'Aumale s'était rappelé les lettres qu'il avait reçues, en d'autres temps, de son subordonné. Dans l'indignation qu'excitaient en lui tant d'ingratitude et l'outrage fait à la vérité , il donna l'ordre de les rechercher, — ordre tardif, car si le prince eût été plus tôt en possession de ces précieux documents, il eût suffi de les présenter au ministre de la guerre pour le rendre moins arrogant, plus souple , et pour l'obliger à obtenir de ses collègues, ce qui n'eût pas été difficile, alors que le duc d'Aumale ne figurait plus qu'au cadre de réserve, que la loi du 22 juin ne lui fût pas appliquée. Durant trois jours , on les chercha sans les retrouver. Enfin, le capitaine Georges Berthaut les découvrit à Chantilly, parmi les volumineux papiers que le prince avait rapportés de Besançon en 1879. On ne songeait pas alors à les publier. C'est uniquement pour sa satisfaction personnelle qu'il avait voulu s'assurer qu'elles existaient. Défense fut même faite par lui d'en délivrer des copies à qui que ce fût. Mais il ne songea pas à défendre d'en donner lecture aux habitués de sa maison. L'un d'eux en

eut ainsi connaissance. Il était lié avec un ministre hostile au général Boulanger et qui, considérant sa présence dans le cabinet comme un péril, cherchait à l'en faire sortir. Averti par le familier du duc d'Aumale de l'existence des lettres, il le chargea de lui en procurer la copie. Cette copie ayant été refusée, celui-ci reconstitua le texte de mémoire ou, du moins, crut l'avoir reconstitué. Il le remit au ministre, qui le fit publier à Bruxelles, certain de porter au général Boulanger un coup dont il ne se relèverait pas.

Le général Boulanger n'eut aucune peine à discerner les inexactitudes dont étaient pleines ses prétendues lettres (1). Convaincu que les originaux avaient été détruits, il ne mit que plus d'audace et d'entrain à proclamer qu'il n'avait jamais écrit au duc d'Aumale que des lettres de service ni sollicité sa protection. C'était pousser trop loin le défaut de mémoire. Irrités par cette persistance dans le mensonge, les représentants du prince à Paris relevèrent le défi. Une des lettres fut communiquée au Figaro^ et, comme le général Boulanger osait en nier encore l'authenticité, on lui en servit le lendemain le fac-similé photographique, ainsi que les autres pièces de cette édifiante correspondance (2).

En des temps normaux , un homme capable de renier

(i) Il m'a été impossible de découvrir quel était le ministre par les soins duquel elles avaient été communiquées au journal belge. Le général Boulanger l'ignora toujours. Un peu plus tard, ayant rencontré au Cercle militaire le capitaine Berthaut, il l'interrogea en lui avouant son ignorance. Quant au familier du duc d'Aumale dont il est ici question, c'était M. Joubert, le banquier, mort depuis, et qui, présenté récemment au prince, se prodiguait beaucoup pour lui.

(2) Ces photographies avaient été faites par le duc de Chartres. Nous devons ajouter que le duc d'Aumale n'approuva pas la publicité donnée aux lettres de Boulanger, et regretta qu'on ne l'eût pas d'abord consulté.

ainsi sa signature eût été pour toujours disqualifié et perdu. Mais, tel était alors le prestige du personnage, que sa renommée ne souffrit pas de sa conduite en ces circonstances. Il allait continuer à parcourir jusqu'au bout la route si brillante qui s'ouvrait devant lui. C'est l'avenir qui devait venger le duc d'Aumale. Des deux principaux auteurs de son infortune, l'un, le président Grévy, sortit de l'Elysée, accablé sous la réprobation publique; l'autre, le général Boulanger, périt en des conditions lamentables. Tandis que se déroulaient les incidents soulevés par son expulsion, le duc d'Aumale prenait tristement ses dispositions en vue de la vie nouvelle à laquelle on le condamnait en récompense de ses services. Ce second exil lui apparaissait plus cruel encore que le premier. Il ne possédait plus la jeunesse ni les illusions qui aident à supporter l'infortune. Vieilli, désabusé, demeuré seul sur les décombres de son foyer, il ne conservait plus qu'un faible espoir d'être un jour rappelé dans sa patrie. D'ingénieux dévouements se prodiguaient encore autour de lui. Il en avait accepté un petit nombre qui lui étaient chers. Il en avait refusé d'autres qui n'eussent pu s'exerrcer qu'au prix de sacrifices qu'il ne voulait imposer à personne. Il n'avait en perspective que cette solitude si douloureuse aux cœurs meurtris.

Il faut constater à son honneur qu'en cette détresse de son âme, il ne conçut aucune pensée de colère ou de vengeance. Après avoir légué Chantilly à la France, il eût été bien excusable de révoquer sa donation. Il n'y songea même pas. Loin d'y songer, il choisit pour la rendre publique l'heure où il était si cruellement frappé. Déjà, au Nouvion, dans la journée du 14 juillet, il avait ajouté à son testament un codicille confirmatif de ses précédentes dispositions. Puis, après avoir touché barre à

Bruxelles et procédé à l'installation de ses collections dans une maison louée à cet effet, il partit pour l'Angleterre. C'est de Woodnorton (1) que, le 29 août, il chargeait MM. Edouard et Charles Bocher et Denormandîe de communiquer au président de l'Institut la lettre suivante, qu'il leur avait écrite à l'effet de faire connaître sa volonté :

« Messieurs et chers amis, Désirant assurer la destination que, d'accord avec mes héritiers, je réserve au château et domaine de Chantilly, je veux accomplir dès aujourd'hui une résolution qui pourrait être, après ma mort, entravée par des difficultés de détail, faciles à aplanir de mon vivant.

« En conséquence, j'ai invité M. Fontana, notaire à Paris, à ouvrir le pli qui renferme mon testament olographe en date du 3 juin 1884, et je l'ai chargé de vous remettre une copie authentique des paragraphes de ce testament qui concernent le domaine de Chantilly, ainsi que la copie des codicilles ajoutés depuis et qui se rattachent au même objet.

« Je fais appel à votre amitié, à vos lumières, et je demande votre concours pour que les dispositions contenues dans ces actes puissent recevoir actuellement leur exécution, sous réserve de l'usufruit que j'entends conserver, non pas seulement pour jouir, le cas échéant, de l'usage de l'habitation, mais pour terminer certaines parties encore inachevées de l'œuvre que j'ai entreprise, réduire les frais d'administration, enfin dans l'intérêt des communes et des indigents du voisinage.

« Je vous donne, à cet effet, les pouvoirs les plus

(i) Près d'Oxford; simple rendez-vous de chasse qu'il possédait déjà lors du premier exil et où il se plaisait.

étendus, même celui de modifier les dispositions accèssoires qui ne vous paraîtraient pas conciliables avec l'objet principal que j'ai en vue.

« Je vous prie de vous faire assister par M. Limbour«-, avocat, qui a ma confiance et qui est au courant de mes intentions. »

A cette lettre était joint le paragraphe du testament de 1884 qui concernait Chantilly. Telle fut la réponse du duc d'Aumale à ses proscripteurs'.

A peu de temps de là, il est définitivement établi en Angleterre, comme autrefois. N'étant plus possesseur de la maison de Twickenham, où il vécut si longtemps, il s'est créé une demeure au cœur de Londres : Moncorvo- House, près d'Hyde-Park. Il en fait sa résidence accoutumée. C'est là qu'il reçoit, avec l'élite du monde britannique, les Français qui viennent le voir, lui parler de la patrie, de l'armée. Quand il s'éloigne de Londres, c'est afin d'aller à Bruxelles, où il se sent plus près de la France, ou pour s'ensevelir à Woodnorton. A Woodnorton, dans la paix des champs, il trouve plus qu'ailleurs l'apaisement salutaire et puise la sérénité, la résignation, le courage, au contact des lointains souvenirs qu'il y peut évoquer.

C'est là qu un soir il rouvre le manuscrit du cinquième volume de l'Histoire des Co7idé, que la tourmente qu'il vient de subir avait interrompu au moment où il allait aborder le récit des fautes de son héros et qu'il veut maintenant achever. Pour les juger, ces fautes si grandes, il n'a qu'à consulter sa propre vie, qu'à écouter sa conscience et sa raison. Elles lui dictent la plus éloquente page sur le devoir dans les temps troublés, page qui nous révèle l'état de son âme en ces heures douloureuses et qu'à ce titre il faut citer tout entière.

« Je continue ce livre comme je Tai commencé, aux mêmes lieux, dans la disgrâce et sous le poids d'un exil que je crois immérité. Et me voici arrivé au moment critique : il me faut montrer le coupable dans le héros. Avant de poursuivre ce récit, je m'expliquerai sur cette faute que rien ne peut effacer. Les coups qui me frappent ne troublent pas la sérénité de mon jugement, et je tiens à conserver, vis-à-vis de ceux qui prendront la peine de me lire, la liberté d'appréciation que je retrouve au fond de mon cœur. Ce point acquis, je pourrai traverser cette époque douloureuse, louer le capitaine, admirer l'énergie déployée dans une mauvaise cause, sans craindre que les éloges adressés à l'homme de guerre incomparable ne ressemblent à une défense du prince coupable, à une apologie que ma conscience repousse.

« Toute tyrannie est haïssable. L'homme de bien aie devoir de protester à tout risque contre l'acte tyrannique qui, dans sa personne, atteint le public; de résister, de lutter même, si, au péril de sa vie, il peut mettre un terme à l'oppression de tous. Il n'a pas le droit de troubler sa patrie, de la déchirer, d'y porter la guerre pour venger une offense personnelle.

« La limite est facile à tracer, mais souvent les nuages la voilent; au milieu des tempêtes, Tœil cherche vainement à se retrouver. Jusqu'où va le devoir? S'arrêter, est-ce faiblesse ou vertu? Passer outre, est-ce crime ou courage? Nous verrons l'âme de Condé agitée de ce doute poignant; puis, le héros succombe, séduit parles sophismes des ambitieux subalternes, dominé par la grandeur de ses passions. Il n'a pas attendu l'heure du repentir; il s'est condamné lui-même avant le jour du suprême entraînement. Pour atténuer cette faute, hautement et fièrement confessée, dira-t-on, avec certaine

AVANT ET PENDANT LE SECOND EXIL. 3b5

école, que l'idée de la patrie, si vivante dans l'antiquité, s'est tout récemment révélée aux sociétés modernes? Les grands coupables que l'histoire a jugés n'accepteraient pas l'absolution dédaigneuse que leur offrent les auteurs d'une théorie sans fondement : le prévôt Marcel avait conscience de son crime, lorsqu'il ouvrait aux Anglais les portes de Paris, et le connétable de Bourbon, conduisant les lansquenets de Charles-Quint, avait été averti par la voix intérieure avant d'être appelé au tribunal de Dieu par Bayard mourant. Non, quoi qu'on dise, la France n'est pas née d'hier et ce n'est pas d'hier que nos pères ont commencé à l'aimer et à la servir; lisez la harangue ded'Aubray dansla Satire Ménippée, ou V Histoire universelle de d'Aubigné. Etlorsque, auxheures obscures, les regards inquiets cherchent un phare dans l'ombre, que les courages s'égarent et que les caractères s'effacent, écoutons les voix désolées qui, après cent ans de guerre, oubliaient Bourgogne et Armagnac pour se rallier au cri de : Vive la France I »

Pour écrire ces lignes toutes vibrantes de patriotisme et de loyauté, une plume, quelque habile qu'elle fût, n'aurait pas suffi. Il y fallait aussi une âme, une âme ardente, généreuse et fière. Pour trouver de tels accents, il a suffi au duc d'Aumale de s'inspirer de la sienne.

A peine quelques semaines s'étaient-elles écoulées depuis le départ du duc d'Aumale, que déjà son exil pesait comme un remords sur la conscience du gouvernement républicain. Les ministres qui l'avaient décrété étaient unamines à proclamer qu'en écrivant au président Grévy une lettre hautaine, inspirée par la colère, le prince s'était fait lui-même l'artisan de son malheur. Mais plusieurs d'entre eux ne pouvaient se défendre de penser que le général Boulanger, en le rayant sans nécessité des cadres

3oG LE DUC D'AUMALE,

de l'armée, avait en quelque sorte légitimé cette protestation. Après l'avoir châtiée avec une implacable rigueur, ils regrettaient de s'être vus contraints de jeter hors de France ce vaillant soldat toujours esclave de la discipline, ce grand patriote toujours aveuglément soumis aux volontés de la patrie, qui ne s'était révolté que lorsqu'on lui avait appliqué une loi contre laquelle aurait dû le protéger son glorieux passé, et que la patrie, en ses instincts de générosité et de justice, n'eût pas ratifiée.

M. de Freycinet, en particulier, éprouvait avec une certaine vivacité cet honorable regret. Président du conseil durant les débats à la suite desquels l'expulsion des prétendants avait été prononcée, sa conduite et ses paroles s'étaient alors inspirées du désir de tirer le duc d'Aumaie de ce péril. Au début de la crise, quand la Chambre exigeait l'expulsion de tous les princes, non seulement les chefs des familles ayant régné sur la France, mais les autres membres de ces familles, y compris les vieillards, les femmes, les enfants, c'est M. de Freycinet qui l'avait conduite à limiter ses violences, à ne les exercer que sur les prétendants et leurs fils aînés, les princes Jérôme et Victor-Napoléon, le comte de Paris et le duc d'Orléans. Il croyait y avoir réussi lorsque, par un acte inique et provocateur, le général Boulanger avait arraché au duc d'Aumale le cri d'indignation dont le gouvernement s'était offensé.

Mais, l'offense vengée, la compassion que devait naturellement exciter une telle infortune reprenait son empire. Quelques-uns des ministres commençaient à se demander si le châtiment devrait se continuer au delà de quelques mois. Ils entrevoyaient, dans un avenir prochain, la possibilité de faire grâce. Le dessein de M. de Freycinet était de soumettre à ses collègues une proposition dans ce

sens, aux approches de l'année suivante. Or, c'est justement à cette époque, dans les premiers jours de décembre, que le cabinet qu'il présidait était renversé.

Il n'existe aucun motif de croire que les intentions du cabinet Goblet, qui lui succéda, fussent sensiblement différentes des siennes. Mais, outre que ce cabinet n'avait peut-être pas, au même degré, le souci de réparer l'injustice, les difficultés qu'à son avènement il rencontra sur son chemin l'eurent vite absorbé. La question du duc d'Aumale fut reléguée au second plan. Elle y resta sous le ministère Rouvier, qui reçut le pouvoir à la fin de mai 1887, et sous le premier ministère Tirard, formé au mois de décembre, après la chute de Grévy et à l'avènement de Carnot. Ce ne fut qu'en avril 1888, avec le cabinet Floquet, que la situation parut susceptible de se modifier.

C'est à l'instigation de M. Floquet que, en 1883, le duc d'Aumale avait été mis en non-activité par retrait d'emploi. Peut-être, de ce chef, le président du conseil considérait-il qu'il devait au prince une réparation. D'autre part, M. de Freycinet était entré dans le cabinet comme ministre de la guerre. On pouvait espérer qu'il tiendrait à honneur de reprendre un projet auquel il songeait déjà deux ans avant, et d'user de son influence pour le faire aboutir. Il est en tout cas certain, la justice commande de le reconnaître, que, dès ce moment, les intentions des gouvernants étaient bienveillantes. Néanmoins , une démarche officielle faite dans la seconde quinzaine de juin 1888 auprès du président du conseil des ministres par la commission administrative centrale de l'Institut de France resta sans effet. Il y fut répondu que « les circonstances actuelles » ne permettaient pas d'y répondre ainsi que le gouvernement l'eût voulu.

Cependant, les représentants du prince ne se découra-

geaient pas. Ils multipliaient leurs démarches, jaloux d'obtenir et de hâter son retour, allant plaider sa cause tantôt auprès de M. de F reycinet, tantôt auprès de M. Floquet. « La campagne boulangiste battait son plein, a écrit l'un d'eux. Floquet, mon ancien camarade de Saint-Louis, était alors ministre de Tintérieur. Je lui savais l'âme haute, une fois livré à lui-même. Mon cahier de souvenirs sous le bras, je frappai à la porte de son cabinet... Quand je le quittai, j'emportai la promesse formelle qu'il allait préparer le décret d'abrogation de la mesure d'exil. A ma sortie de la place Beauveau, je rencontrai précisément M. Auguste Laugel, à qui je fis part de la promesse reçue (1). »

Malgré tout, cependant, l'heure n'était pas venue où elle devait se réaliser. M. Floquet, ayant engagé sa parole, voulait la tenir. Le décret qui la ratifiait devait paraître le 26 janvier. Il fut ajourné au 28. Or, le 27, le général Boulanger était élu député à Paris. On sait quelle crise grave s'ouvrit à la suite de cet événement, et dès le même soir. Jusqu'au mois de mars, il ne fut plus question de la rentrée du duc d'Aumale. Mais l'Institut ne cessait pas de le réclamer sous toutes les formes. Un de ses membres, M. Bardoux, consacrant au duc d'Aumale un article où il vantait le grand seigneur, l'écrivain, le soldat, demandait « s'il ne se trouverait pas sous la République, qu'il voulait grande et forte, un ministre patriote pour ouvrir la porte à ce Français sans tache, sans peur et sans reproche ». A la fin de janvier, l'Académie des sciences morales et politiques s'inspirait des mêmes sentiments en décidant d'offrir au duc d'Aumale le fauteuil que venait de rendre vacant la mort de M. Rosseuw Saint-

(i) Récit du comte de Kératry.

Hilaire et chargeait l'un de ses membres, M. Lefebvre- Pontalis, d'aller lui soumettre ce projet à Bruxelles. « Le gouvernement, raconte M. Georges Picot, fut informé qu'il aurait à approuver avant peu l'élection d'un proscrit. »

Presque au même moment, M. Jules Claretie, élu à l'Académie française en remplacement de M. Cuvillier- Fleury, commentait dans son discours de réception qu'il préparait alors ces paroles de son prédécesseur : « Mon cher élève ne me conduira pas au tombeau. » Après les avoir rappelées, il écrivait ce qui suit : « L'élève n'est pas là non plus pour entendre parler une dernière fois de l'académicien qui, directeur de l'Académie, eut la joie et l'honneur de le recevoir parmi vous, et après avoir remercié ceux qui sont ici, je veux et je dois envoyer aa nom du mort un respectueux souvenir de regret à l'absent. » Cette phrase écrite, M. Jules Claretie la faisait parvenir à M. Carnot en lui disant qu'il serait heureux d'y substituer une phrase nouvelle où il constaterait le retour de l'exilé, voulu et décrété par le petit-fils de l'exilé de Magdebourg. Cette satisfaction ne lui fut pas donnée. Il n'eut à exprimer que des regrets (1).

Mais les manifestations de l'Institut allaient porter leurs fruits. Le ministère Floquet renversé, M. de Freycinet demeuré détenteur du portefeuille delà guerre dans

(1) A quelque temps de là, lorsque, suivant lusage, M. Jules Claretie, reçu à l'Académie, alla présenter son discours à Carnet, accompagné de MM. Camille Doucet, Ch. de Mazade et Renan, le duc d'Aumale était de retour. Renan remercia le président d'avoir rendu à l'Institut un illustre confrère.

« L'Institut n'y voit que le confrère lettré, dit-il, et la mesure a été bien prise par l'opinion publique.

— J'ai été très heureux de faire ce que j'avais voulu faire, répondit Camot. Il fallait n'avoir l'air de subir d'autre pression que celle de l'affection. > Et frappant sur l'exemplaire du discours de M. Jules Claretie qui venait de lui être remis, il ajouta : « Et ceci n'y a pas été étranger, t

S6d . tE t)ÛC D'ÀUlSfÀ'L'É.

le cabinet Tirard, entretenait ses collègues delà rësolution prise par le cabinet précédent, en suggérant que les circonstances qui avaient empêché d'y donner suite n'existaient peut-être plus. M. Tirard, dont l'esprit était chevaleresque, s'y montra favorable en principe. Quelques jours plus tard, s'étant mis d'accord avec M. Carnot et M. Constans, il introduisit officiellement au conseil des ministres une proposition tendant à rappeler le prince proscrit. Elle fut discutée et adoptée à l'unanimité le jeudi 7 mars. Le surlendemain, le ministre de l'intérieur, M. Constans, présentait le décret à la signature de M. Carnot. Déjà depuis quarante-huit heures, grâce à une amicale sollicitude (1), le duc d'Aumale était averti, de telle sorte qu'il pût procéder aussitôt aux préparatifs de sa rentrée.

Il n'y a pas lieu de s'attarder à décrire les émotions soulevées alors en son cœur. De même qu'il avait été plus cruellement atteint par son second exil que parle premier, de même il éprouvait encore plus de joie en revenant dans sa patrie en 1889 que lorsque, dix-huit ans plus tôt, il en avait franchi les portes, après une absence de près d'un quart de siècle. Cette fois, nulle pensée d'ambition, nulle crainte des difficultés qui, en d'autres temps, étaient nées pour lui de la rivalité des partis, ne se mêlaient à son bonheur et n'en voilaient l'éclat. Désintéressé de ces luttes, ne songeant plus à jouer un rôle, n'aspirant qu'au repos, il bornait ses désirs à une existence paisible, au milieu de ses amis, partagée entre Paris, Chantilly et le Zucco, à la reprise d'habitudes dont

(1) A l'issue du conseil du jeudi, la duchesse Decazes douairière, mise au courant de la décision prise, écrivit au prince, à Bruxelles, et lui fit porter sa lettre par un homme de confiance. Il reçut ensuite un avis de M. Georges Picot, à qui M. Spuller, alors ministre des affaires étrangères, avait appris la nouvelle à l'issue d'une réunion de la commission des archives diplomatiques.

AVANT ET PENDANT LE SECOND EXIL. 36i

la privation lui était devenue intolérable. Ces biens si précieux, la fin de son exil allait les lui rendre, alors qu'avec le pessimisme auquel, quand les épreuves se succèdent, nous dispose la vieillesse, il n'espérait plus les recouvrer.

Dans la matinée du 11 mars, il quittait allègrement Bruxelles. A six heures, il débarquait à Creil, d'où une voiture venue à sa rencontre le transportait à Chantilly. Descendu chez son frère, le prince de Joinville, il y dîna. A l'issue du repas, et comme il sortait pour se rendre au château, il trouva la population de Chantilly accourue à la nouvelle de son arrivée. Elle le salua de ses acclamations, et lui fit escorte jusqu'à la porte de sa demeure, où il rentra « exultant d'une joie débordante (1) ».

Le lendemain, un peu avant midi, il se présentait au palais de l'Elysée, demandant à être reçu par M. Carnot. Introduit d'abord dans le cabinet du général Brugère, il était en proie à un si grand trouble qu'il prit le chef de la maison militaire du président pour celui-ci. S'apercevant bien vite de son erreur :

« Ah! mon cher général, s'écria-t-il, je ne vous reconnaissais pas. »

Puis, entrant chez M. Carnot, il lui dit :

« Monsieur le président, en touchant le sol de la patrie, mon premier soin est de vous exprimer les sentiments que m'inspire l'acte que votre gouvernement vient d'accomplir, dans des conditions également honorables pour celui qui en est Fauteur et celui qui en est l'objet, honorable surtout pour la France. C'est votre premier souci, je le sais; c'est aussi le mien; c'est là ce qui touche mon cœur; c'est ce dont je tenais à vous remercier.

(1) Récit d'un témoin.

Très ému aussi, M. Carnot lui prit les mains, et les étreignant affectueusement :

« Je me félicite de votre retour, répondit-il. J'aurais pu vous rappeler un peu plus tôt. Mais je tenais à ce que vous revinssiez sans conditions. Nous ne pouvions agir autrement envers un homme tel que vous (1). »

Après cette courtoise et familière entrevue, le président, en se séparant du prince, au seuil de son cabinet, le salua d'un joyeux : « Au revoir, Monseigneur. » Dans le salon des ofjBciers de service, le général Brugère, à qui le prince exprimait son contentement, lui présenta ceux qui s'y trouvaient réunis, et en particulier le colonel Lichtenstein, une vieille connaissance qui, cédant à un mouvement de cœur, l'embrassa. Il fut ramené jusqu'au perron par le général Brugère, et comme celui-ci l'appelait « mon général », et non « monseigneur », le prince reprit :

« Que vous me faites plaisir ! C'est le titre que j'aime le mieux, et voilà si longtemps qu'on ne me l'avait donné I »

Et une fois encore, il répéta que l'acte qui le faisait rentrer dans sa patrie était honorable pour la France, pour le président, pour lui-même. Il exprimait ainsi le sentiment public, qui, dès que la nouvelle du rappel s'était répandue, avait unanimement approuvé la décision gouvernementale, — sentiment dont M. Carnot se faisait l'écho en se félicitant d'avoir pu signer ce qu'il regardait a comme un acte de justice envers le patriote qu'était le duc d'Aumale » .

Le même jour, l'Académie française tenant exceptionnellement séance, le prince se rendit à trois heures au

(1) Notes communiquées à Tauteup.

palais Mazarin. Dans la cour, au bas de Tescalier, M. Mézières l'attendait, se jeta dans ses bras et, après cette étreinte, le conduisit à la salle des séances. Tous les académiciens se levèrent. Quand les applaudissements qui avaient salué l'entrée du duc d'Aumale eurent cessé, Jules Simon, qui présidait, lui tint ce discours :

« Vous avez demandé, Monseigneur, qu'il n'y eût rien de changé à l'ordre du jour. Mais songez que c'est la première fois que vous venez parmi nous depuis le magnifique don que vous nous avez fait. Nous ne pouvons, en vérité, nous dispenser de vous exprimer notre gratitude et la joie que nous fait éprouver votre retour. Quoique nous n'ayons jamais cessé de le désirer et de montrer par tous les moyens en notre pouvoir à quel point nous le désirions, il nous semblait à nous-mêmes que cette place vide au milieu de nous nous accusait d'ingratitude. Vous étiez. Monseigneur, le dernier Français que dussent . atteindre les lois d'exil, vous qui avez si noblement et si correctement obéi aux lois du pays dans les circonstances les plus difficiles. Voilà, grâce à une décision qui honore le gouvernement, la famille littéraire au complet. En regardant autour de vous. Monseigneur, vous ne trouverez rien de changé, malgré quelques figures nouvelles. C'est toujours le même respect pour votre personne et, s'il est permis de le dire au plus humble de vos confrères, la même chaleureuse amitié, accrue encore par les trois ans d'exil que nous venons de souffrir. »

Devant ce témoignage éloquent de la sympathie de ses collègues de l'Académie, le duc d'Aumale avait senti les larmes venir à ses yeux. Il dut en quelque sorte se faire violence pour trouver en soi la force de répondre :

« C'est avec une émotion bien grande que je reprends mon ancienne place. Mais je constate avec une réelle

peine que je ne retrouve plus^ assis à côté de moi, mon vieux maître Cuvillier-Fleury. »

C'est tout ce qu'il put dire. L'émoi paralysait sa parole. Dans la soirée, la Société des Amis des livres, dont il était président, se réunissait dans un banquet pour lui souhaiter la bienvenue. Il y alla, achevant de reprendre ainsi possession de son Paris. Lorsque, vers onze heures, il rentrait à Chantilly après cette émouvante journée, une autre suprise l'attendait. Les habitants de cette petite ville, désireux, eux aussi, de lui faire fête et de célébrer son retour, avaient spontanément pavoisé et illuminé leurs maisons (1).

Pauvre cher prince, si digne d'une heureuse destinée, la vie maintenant allait recommencer pour lui telle qu'il l'avait rêvée durant les heures douloureuses de l'exil, toujours assombrie cependant par les catastrophes et les deuils qui en avaient marqué les étapes, et surtout par son impuissance à se consoler de n'avoir plus le droit de revêtir son uniforme. La peine que de ce chef il ressentait toujours se trahissait si souvent, lui pesait d'un poids si lourd, qu'à l'heure même où son rappel était décidé, ses amis avaient sollicité du gouvernement sa réintégration dans les cadres de l'armée.

Sur ce point encore^ le gouvernement n'eût demandé qu'à lui donner satisfaction. Quand une fois a sonné,

(i) Pour compléter ce récit, il convient d'ajouter qu'à peine rentré en France, le duc d'Aumale voulut faire don au comte de Paris de cette demeure de Moncorvo-House, où il avait vécu durant l'exil. Le comte de Paris refusa, et c'est sur son refus que la maison fut vendue. Elle venait de l'être quand le duc d'Orléans, alors détenu à Clairvaux, écrivit à son grand-oncle pour lui demander de permettre qu'à la fin de sa détention il s'installât, pour quelque temps, à Moncorvo-House. Le duc d'Aumale se rendit à Clairvaux afin d'exprimer à son petit-neveu le regret qu'il éprouvait de ne pouvoir plus déférer à son désir.

pour les innocents victimes de l'iniquité des hommes, rheure de la justice réparatrice, cette justice ne se marchande pas. Elle se plaît à aller jusqu'au bout dans la voie qu'elle suit. Par malheur, elle rencontrait ici un obstacle, et Ton put voir alors quelle faute avaient commise, en 1886, les conseillers du prince, en l'engageant à recourir au Conseil d'Etat pour faire annuler la décision qui le rayait des contrôles. Ce tribunal s'étant prononcé contre sa prétention, il y avait chose jugée. C'est cet arrêt qui liait, dès ce moment, les mains au gouvernement, comme il devait les lui lier encore lorsque, en 1895, fut faite auprès de lui une nouvelle tentative dans le même but (1).

Maintenu hors de l'armée, le prince ne s'en considérera pas moins toujours comme attaché à elle par un lien indissoluble. A quiconque voudra le suivre en cette der-

(1) Disons maintenant, pour n y plus revenir, que ces démarches n'eurent pas plus de succès en 1895 qu'en 1889. C'est contre ce funeste arrêt du Conseil d'État, qu'il eût été d'autant plus facile de ne pais provoquer qu'il était en quelque sorte prévu d'avance, que vinrent se briser toutes les bonnes volontés.

Tout le monde, dans le cabinet Méline, aurait voulu que le prince fût réinscrit à son rang sur V Annuaire militaire. Le général Billot, ministre de la guerre, eût volontiers défendu la mesure devant la Chambre. On lui attribuait ce propos :

€ J'ai déjà donné ma démission pour les princes; je la donnerais au besoin une seconde fois. »

M. Mézières, principal auteur des démarches, pensait que ce péril n'était pas à redouter. Les plus illustres généraux de l'armée accueillaient avec faveur l'idée de la réinscription du prince sur V Annuaire, C'est alors que le général Saussier disait :

(L Le duc d'Aumale est des nôtres; il est même le premier de nous. » 11 ajoutait : « J'ai toujours considéré que le vainqueur d'Abd-el-Kader mérite bien qu'on lui rende le grade qu'il a illustré et qu'un malentendu seul a pu lui enlever. »

Le président de la République, M. Félix Faure, qui avait voté en 1886 contre les lois d'exil, et qui entretenait avec le duc d'Aumale les relations les plus cordiales, n'était pas moins bien disposé; Mais, devant un arrêt du Çousçil d'État, ou ne pouvait rien.

HÎère période de sa vie, qui commence à sa rentrée en France, il sera aisé de comprendre qu'il ne s'est pas résigné à ne plus être soldat. Parle-t-il du drapeau, c'est d'un accent vibrant, respectueux, qui ranime dans les cœurs l'amour de la patrie. Parle-t-il aux généraux qui ont servi sous ses ordres, à ses compagnons d'armes, « à ses chers camarades » des troupes qu'il a commandées, on croirait, à l'entendre, qu'il les commande encore, et peut-être, en ces instants, lui-même le croit-il. Son œil s'est allumé, sa voix a pris un ton plus ferme, sa phrase a revêtu une forme plus énergique, et même dans ses allures, dans son geste, dans la manière dont le soir, après dîner, entre intimes, il allume sa pipe, il y a une imitation involontaire et naturelle du « troupier ». La vie des camps a mis sur lui une empreinte qui ne s'effacera jamais. Écoutez-le, en ces heures où il offre, à son insu, cet émouvant spectacle. Quelle éloquence quand il met l'entretien sur l'armée I Que d'avis précieux, de bons conseils ! Combien fructueuses les leçons que son expérience lui permet de donner à ceux qui fréquentent son admirable école I On l'a dépouillé de son grade ; mais il a gardé son épée; avec son épée, la mémoire, et il y puise ses enseignements.

Ce que de tout temps il y avait eu de remarquable en lui, c'est que, bien que mettant au-dessus de tout les choses militaires, il n'était indifférent à aucune des manifestations de la vie intellectuelle de la France : historien, en écrivant l'épopée des Condé ; homme de lettres, en prenant part aux travaux de l'Académie; archéologue, en se mêlant avec activité aux recherches qui avaient pour but de déterminer l'emplacement d'Alésia; altiste, en restaurant Chantilly, en enrichissant inces-» samment ses collections d'art. Ce fut encore à des occu-

pations analogues qu'il s'adonna aussitôt après son retour.

Ses distractions mêmes s'inspiraient des impérieux besoins de son esprit, non moins actif que son corps. Possédé de l'amour des lettres, — les lettres sous toutes leurs formes, — il lisait avec soin les œuvres nouvelles, assistait aux premières représentations, où il était sûr de rencontrer ces personnalités qui sont comme l'expressions de l'intelligence et du cerveau de la France. Non content de se trouver partout où elles se réunissent, il se plaisait à les recevoir à Chantilly. Tout ce qui compte dans la société artiste et littéraire de ce temps a connu, à de rares exceptions près, son hospitalité si libérale et si pleine de charme. La verve et la bonne grâce qu'il déployait là et qu'il prodiguait naturellement, sans effort, il les portait avec lui, partout où il allait, à l'Institut, à la Société des Amis des livres, au dîner Bixio (1), chez les amis qu'il lui était doux de fréquenter, qu'il venait voir ou dont il acceptait les invitations. A tous il laissait cette impression que Renan résumait ainsi :

« Nous autres, nous parlons; mais lui, il cause. » Et il ajoutait, rendant hommage à l'érudition dont le prince faisait preuve dans les débats académiques : « C'est presque le seul membre de l'Académie qui ait l'intelligence de ce qui est la vie d'une langue et d'un peuple. En l'absence de Gaston Paris, c'est le seul qui ait une discipline scientifique applicable à des travaux comme le Dictionnaire. »

(1) Dîner mensuel fondé par Bixio, voici longtemps, et qui réunit au moment de sa fondation des hommes tels que Mérimée, Alexandre Dumas fils, Delacroix, Trousseau et tant d'autres. Admis plus tard à en faire partie, le duc d'Aumale y rencontrait Victorien Sardou, Ludovic Halévy, Albert Sorel, Bardoux, le général de Galliffet, Détaille, Massenet, Glaretie, de Vogué, etc.

Il faut encore mentionner la tolérance que de plus en plus révélaient ses actes et son langage. Il n'avait plus de ressentiment contre ceux par qui il avait soufifert. Toutes ses paroles respiraient le pardon, l'oubli, la clémence. Le bonheur d'avoir revu sa patrie, l'espoir d'y mourir lui eussent paru suffisants pour le dédommager de tous ses maux si le droit de revêtir son uniforme lui eût été rendu. . Nous en avons assez dit pour marquer la physionomie générale de son existence durant ses dernières années. Pour en compléter le tableau, il ne nous reste plus qu'à y ajouter le récit des divers incidents qui vinrent en atténuer la monotonie et l'uniformité, au fur et à mesure que s'écoula le temps qui le séparait de sa fin.

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