LIBRAIRIE PLON
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INTRODUCTION
Sans tenir la première place dans les événements qui ont marqué les temps où il a vécu, le duc d’Aumale en a occupé une considérable. Il la devait non seulement à sa naissance, mais encore à cette impression, qu’il donna sans cesse à ceux qui rapprochaient, que s’il lui eût été permis d’exercer quelque influence sur ces événements, peut-être en eût-il changé le cours et les eût-il fait aboutir à d’heureuses issues. Parfois, quand on l’écoutait, il semblait dater d’un autre âge et appartenir à ces époques où les âmes françaises apparaissent plus hautes, plus fières, plus ardentes que de nos jours. Cependant tel que nous l’avons connu, avec son vibrant patriotisme, son libéralisme de pensée et d’action, l’universalité de ses connaissances, sa vivacité intellectuelle, sa bravoure militaire, ses goûts de grand seigneur et d’artiste, il était certes le plus moderne des pr inces, — une sorte de trait d’ union entre le présent et le passé.
Comme pour grandir sa physionomie et la rendre digne de
figurer au premier rang dans l’histoire, le destin mit sur sa
route, en une suite d’événements privés ou publics, tout ce
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(jw contribue à créer les légendes : Ici gloire précoce, les deuils cruels, l’exil amer, les rigueurs imméritées , celles du sort et celles des hommes. Il porta en chrétien, en prince, en Fran¬
çais, le faisceau de ses trop rares joies et le fardeau de ses trop nombreuses tribulations. Une fois rentré dans son pays, il parlait sans amertume de ceux qui, par deux fois, l’avaient
proscrit, comme si, en touchant le sol natal, il s’était trouvé subitement consolé, guéri, et avait pardonné aux proscripteurs. A la fin de sa vie surtout, tout en lui témoignait, de cette généreuse clémence, et, de même aussi, ses paroles, ses actes trahissaient l’immense joie qu’il ressentait à vivre dans sa patrie et à fouler de ses pieds « la poussière de France ».
Cependant, comme s’il n’eût pas épuisé Joutes les douleurs du prince, du patriote, du fis, de l’époux, du père , du soldat, la destinée lut en réservait une autre dont, heureusement . ti n eut pas le temps de souffrir : celle d’expirer loin de cette patrie bien-aimée à laquelle, dès qu’il put sentir et comprendre, il avait donné tout son esprit et tout son cœur.
Ainsi tout a contribue, — ses origines, sa valeur personnelle, les circonstances cle sa vie, — à lui créer un piédestal , d où, vivant, il ne descendit jamais une fois qu’il y fut hissé et où, mort, il semblera de plus en plus grandi. On a pu déjà prévoir ces choses au moment de son trépas, dans les regrets et dans les hommages prodigués autour de son cercueil. L'his¬
toire leur donnera plus de précision, un relief plus accusé. Peu d’hommes, depuis cinquante ans, ont été autant que le duc d A umalc, un « personnage historique » .
Li piem ici souveni r que j’ai gardé de lui remonte à l’époque desa rentrée en France, en 1871. Depuis, je le revis sou-
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vent, et j’ai toujours vécu parmi quelques-uns de ses amis les plus intimes et les plus chers. Historien, familiarisé par des ctudes antérieures avec les grands épisodes où figurèrent ses parents, ridée devait naturellement m'être suggérée d'écrire un livre en guise d'hommage à sa ; mémoire. Ce livre , mes souvenirs personnels et la bienveillance des amis du prince m ont permis de l'entreprendre. J'adresse ici à tous ceux qui ni apportèrent leur concours le témoignage de ma vive et sincère gratitude.
Je n'ai pas la prétention d'avoir écrit sur le duc d’Aumale l'œuvre définitive à laquelle a droit sa mémoire, ni par conséquent d’avoir élevé le monument qu’elle mérite et qui perpétuera son souvenir. Comment aurais-je pu nourrir pareille ambition quand le dépouillement des volumineux papiers qu'il a laissés n’est pas achevé, et lorsque des années sans cloute s’écouleront avant que, ces précieux documents étant mis au jour, son histoire puisse s'éclairer de leur lumière? Moins prétentieuse a été ma tentative. Au lendemain de la mort du prince, lorsque tant de témoins de ses actions vivent encore et peuvent confirmer ou rectifier mes récits, je n’ai voulu , en le suivant dans sa longue carrière, qu’en fixer les principaux traits avant que le temps les effaçât.
Tel qu’est ce travail, quelque incomplet qu’il soit, je me rends ce témoignage que, dans son exécution, mon cœur n’a pas eu une moindre part que mon esprit . Entraîné par une admiration à laquelle venaient, à chaque pas, se mêler des regrets nés du spectacle de tant de dons rares et merveilleux inutilisés trop tôt et perdus pour la patrie, j’ai mis à écrire ce livre une ardeur passionnée, dévoré du souci de ne m’in-
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spirer que de la vérité, de l'exprimer telle qu'elle nr apparaissait et de ne rien négliger pour la découvrir au milieu de dires parfois confus et souvent contradictoires. Durant six mois, il m a pris tout entier, ce livre; il a été mon tourment et ma joie.
En le présentant au public sans me dissimuler ce qui y manque, j ose déclarer que quiconque sera plus tard en état d entreprendre l’œuvre définitive dont je parlais plus haut, et le tentera, devra nécessairement ouvrir la mienne et se documenter peu ou prou dans ces pages sincères où, pour la première fois, est présentée dans son cadre, de son commencement à sa fin, dans un ensemble imposant de pièces historiques et tout au moins avec ses grandes étapes, sinon dans tous ses détails, la vie du duc d’Aumale. Sans doute, pourra-t-on la fane mieux connaître. Meus je ne pense pas qu on parvienne à modifier sensiblement l'opinion que les lecteurs auront pu s’en faire d’après mes récits. Fort de cette conviction dont il m’a suffi de me sentir animé pour être payé de mes efforts et de ma peine, j’espère qu’on ne me contestera pas, à défaut d autres mérites, celui d’avoir tracé et jalonné la roule par laquelle le duc d A umale entrera dans I histoire.
15 décembre 1897.
LE DUC D’AUMALE