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Le duc d'Aumale et La Bibliothèque de Chantilly

E prince illustre qui vient d'être ravi à la France était doué des aptitudes les plus diverses. Vaillant soldat, administrateur consommé, écrivain éloquent, causeur charmant, c'était encore un collectionneur passionné. On nous permettra de ne pas insister ici sur les hautes qualités qui le recommandaient à l'admiration de ses contemporains et qui lui assureront celle de la postérité; nous ne voulons voir en lui que l'amateur de livres, le fondateur, ou si l'on veut, le restaurateur de la bibliothèque de Chantilly.

Né le 16 janvier 1822, Henri d'Orléans n'avait que huit ans et demi quand le dernier duc de Bourbon lui laissa la fortune, les archives et les manuscrits des

b LE DUC D AUMALE

Gondé (27 août 1830). Un temps assez long se passa avant que le jeune prince fût en état d'éludier les collections qui lui avaient été léguées ; mais ce temps fut consacré aux études les plus sérieuses. De brillants succès scolaires témoignèrent que le duc d'Aumale ne comptait pas uniquement sur sa naissance et sur ses grands biens pour faire figure dans le monde.

Doué d'une culture supérieure, Henri d'Orléans ne devait pas manquer de s'attacher aux livres ; mais, réduit à une modeste pension par un père économe et par des administrateurs rigides, il ne disposa pendant ses années de collège que de faibles ressources pour commencer la formation d'une bibliothèque. Les devoirs militaires l'absorbèrent bientôt tout entier ; ce n'est pas en Algérie qu'il pouvait être bibliophile. Il y recueillit cependant quelques volumes, mais c'étaient moins des monuments littéraires que des trophées : nous voulons parler des manuscrits qu'il trouva dans la tente d'Abdel-Kader, lors de la prise de la smala (16 mai 1843).

Après la révolution de 1848, le duc d'Aumale, obligé de poser son épée et de demander asile à l'Angleterre, se consacra tout entier à l'étude. Il s'occupa tout d'abord d'installer dans sa résidence nouvelle les trésors littéraires et historiques qu'il avait reçus des Condé. « J'oubliais un peu ces vieux livres en des temps plus heureux, dit-il, dans une notice que nous citerons plus loin (1) ; mais le loisir que Dieu m'a donné sans que je le lui demande m'a permis de faire avec eux une connaissance plus intime. » Les collections de Chantilly, confisquées au moment de la Révolution, puis restituées au duc de Bourbon une première fois en 1814, une seconde fois en 1815, étaient censées se composer uniquement de manuscrits et de pièces d'archives. Le catalogue des

(1) Soies sur deux petites bibliothèques françaises du XV' siècle, p. 4.

manuscrits enregistrait 781 ouvrages, formant environ 1260 volumes, la plupart reliés avec luxe (1). Les archives étaient également considérables. Quant aux livres imprimés, ils avaient été dispersés avant 1814, soit dans les séries de la Bibliothèque Impériale, soit dans les dépôts de province. La bibliothèque du palais de Compiègne, par exemple, en avait recueilli quelques-uns. C'est à peine si le duc d'Aumale put, en dehors des livres et des documents manuscrits, sauver quelques épaves de la bibliothèque des Condé. Nous ne pouvons guère citer qu'un superbe exemplaire des Postillae perpetiiae de Nicolas de Lire (Romae, Sweynheym et Pannartz, 1471-1472, 5 vol. in-fol.) et un exemplaire imprimé sur vélin du Liber VI. Decretaliiim Bonifacii papae VIII (Venetiis, Nie. Jenson, 1476, in-fol.) (2).

Dès que les archives et les manuscrits furent installés à Twickenham, le prince sentit qu'il était nécessaire d'y adjoindre une collection de livres imprimés; ce fut alors qu'il devint bibliophile. Ses premiers achats remontent au mois de mai 1850 ; ils furent faits par l'intermédiaire de M. Cuvillier-Fleury et du libraire J. Techener. Il ne s'agissait encore que d'ouvrages relatifs à l'histoire des Condé ; mais les progrès de la bibliothèque naissante furent rapides. La même année elle s'enrichit de plusieurs volumes importants vendus à Londres ou dans d'autres villes, par exemple de VHistoria scholastica de Pierre Le Mangeur (Augustae Vindelicorum, Gùnther Zainer, 1473, in-fol), adjugée dans une vente publique à Bruxelles. Cette acquisition marquait dès le début les goûts sérieux qui devaient distinguer le duc d'Aumale. 11 rêvait dès lors de constituer une collection dans laquelle

(1) L. Delisle, Cabinet des manuscrits, II, p. 10.

(2) Le Liber VI. porte les armes d'Antoine de Chourses et de Catherine de Coëtivy, sa femme. Il a suivi le sort des manuscrits dont il sera parlé plus loin.

seraient réunis les produits les plus précieux des premiers typographes de tous les pays. Ce rêve devint bientôt une réalité par l'achat que le prince fit en bloc de la célèbre bibliothèque de M. Standish.

Franck Hall Standish, homme instruit et fervent bibliophile, avait quitté l'Angleterre à la suite d'une blessure damour-propre. Il s'était établi en France, et, quand il mourut, il légua ses différentes collections au roi Louis-Philippe. Après la mort du roi, ce legs donna lieu à divers arrangements de famille, et le duc d'Aumale se rendit acquéreur de la bibliothèque et de plusieurs tableaux (mars 1851). M. Standish avait eu toute sa vie la passion des bons et beaux livres, surtout celle des incunables et des livres imprimés sur vélin. Il avait fait de nombreux achats en France, en Espagne, en Italie ; il avait notamment acquis du comte Gaetano Melzi la portion la plus précieuse de son immense collection. Le lot dont le duc d'Aumale s'assura la propriété, contenait exactement 3504 volumes : il renfermait nombre de ces éditions princeps, de ces grands livres qui font aujourd'hui la gloire du cabinet de Chantilly. M. Standish, il est vrai, s'était parfois attaché plutôt à l'intérêt des ouvrages qu'à leur condition extérieure ; il avait notamment recueilli en Espagne quelques volumes délabrés qui, suivant l'expression, un peu forcée peut-être, du libraire Boone, semblaient avoir été ramassés par un crocheteur dans la rue (« seemed to hâve been picked up in the streets »); le prince réforma ces livres défectueux, croyant pouvoir les remplacer un jour. Il dut reconnaître par la suite que l'amateur anglais ne leur avait donné asile qu'à bon escient, et qu'il s'agissait d'ouvrages introuvables, qui, malgré leur pauvre apparence, n'eussent pas déparé les rayons du cabinet le mieux choisi.

La collection de M. Standish ne fut pas plus tôt classée et, nous venons de le dire, expurgée, que le duc d'Au-

maie s'occupa de compléter un fonds déjà si riche. Énumérer toutes les ventes dans lesquelles il fit des acquisitions, ce serait dresser une liste presque complète des collections dispersées aux enchères publiques depuis 1850. Nous citerons seulement les ventes Sebastiani et Lefèvre-Dellerange (1851), Edw. Vernon Utterson (1852), J.-J. De Bure (1858), A. -A. Renouard et Arm. Berlin (1854), Bearzi, Rutherford et Giraud (1855), Parison, Riva et Cailhava (1856), Salmon (1857), Borluut de Noortdonck (1856), Libri (1859), Gancia (1860). Bientôt une acquisition non moins importante que celle des livres de M. Standish vint accroître dans des proportions inespérées la bibliothèque de Twickenham.

M. Armand Cigongne, ancien agent de change à Paris, avait formé avec un goût exquis une collection presque exclusivement française. Il avait recueilli avec un soin et une persévérance admirables une merveilleuse série d'ouvrages en vers, de pièces dramatiques et de romans. Il y avait joint des volumes curieux dans tous les genres, des reliures précieuses, portant les armes de personnages illustres, des manuscrits qui étaient de vrais bijoux, etc. Non content de recueillir les reliques des amateurs anciens, M. Cigongne avait fait relier lui-même un nombre considérable de volumes, et nul bibliophile moderne n'avait montré autant de discernement dans le choix des exemplaires, autant de goût dans la décoration extérieure des livres. Les rivaux de M. Cigongne sourirent parfois de son extrême minutie, puis ils finirent par l'imiter. Ils en arrivèrent peu à peu à considérer que la conservation matérielle d'un volume pouvait en élever le prix tout autant que la rareté. M. Cigongne était impitoyable pour les livres trop rognés ou raccommodés, et les bibliophiles qui se formèrent vers 1850, tinrent à honneur de ne pas se montrer moins exigeants que lui.

M. Cigongne mourut le 20 mai 1859. La réputation de sa bibliothèque était universelle quand Potier fut chargé d'en préparer la vente. Le savant libraire en dressa un catalogue dans lequel sont décrits 2910 articles. Les enchères devaient avoir lieu au printemps de 1861 ; mais, dans l'intervalle, M. Edouard Bocher, agissant au nom du duc d'Aumale, fut assez heureux pour conclure l'acquisition en bloc de la collection. Il suffit de jeter un coup d'œil sur le catalogue imprimé (1) pour juger des trésors qui allaient être réunis aux livres de M. Standish et à ceux que le prince avait achetés un à un.

Dès lors la bibliothèque de Twickenham put rivaliser avec les plus fameuses collections privées de l'Angleterre, avec celles de Lord Spencer, du comte de Sunderland et du duc de Hamilton. Aucune des collections formées par les bibliophiles du continent ne pouvait lui être comparée. Les amateurs anglais furent bientôt appelés à en admirer les articles les plus importants, en même temps qu'ils purent passer en revue les tableaux, les miniatures, les émaux, les dessins, les sculptures et tous les objets précieux que le prince avait réunis dans sa magnifique demeure (2).

En 1864, le duc d'Aumale fit vendre par les soins de J. Techener un certain nombre de doubles provenant du fonds Cigongne. Des ventes semblables, même quand elles paraissent justifiées par la qualification de « doubles », sont toujours dangereuses. Il se glissa dans celle de 1864 plus d'un volume que le prince regretta vivement depuis.

La bibliothèque de Twickenham ne devait plus désor-

(1) Catalogue des liures manuscrits et imprimés composant la bibliothèque de M. Armand Cigongne, membre de la Société des Bibliophiles; précédé d'une notice biographique par M. Leroux de Linctj. Paris, L. Potier, 1861. In-8.

(2) Visite du Fine Arts Club à Orléans Ilouse, Twickenham, le 21 mai 1862. (Imprimé par Whiltingham et Wilkins à Londres.) Pet. in-4 de 2 ff. el 83 pp.

mais recevoir que des achats isolés faits aux ventes Radziwill (1863), Chédeau (1865), Yemeniz (1867), J.-Ch, Brunet (1868), Pichon (1869), etc., ou traités à Tamiable avec les libraires ordinaires du prince : Boone et Quaritch à Londres, .1. Techener, L. Potier, Ch. Porquet, A. Claudin, les frères Tross à Paris.

Après les événements de 1870, quand le duc d'Aumale put rentrer en France, une de ses principales préoccupations fut de donner à sa bibliothèque un logement digne d'elle dans les nouveaux bâtiments de Chantilly. M. Daumet s'inspira heureusement de la disposition adoptée à Tvs'ickenham, et sut donner à cette partie du château les proportions grandioses d'un palais, en même temps que le confort d'une maison anglaise.

Les tableaux trouvèrent place dans de vastes galeries, et la Vierge cl Orléans, ce bijou exquis de Raphaël, reçut comme pendant les Trois Grâces, achetées à Thibaudeau pour la somme énorme de 625.000 francs.

Les travaux de Chantilly étaient complètement achevés quand le duc d'Aumale, victime des intrigues boulangistes, se vit interdire le territoire français, et dut reprendre le chemin de l'exil (octobre 1886). L'émotion de tous les hommes de cœur fut grande quand on connut la noble réponse faite par le prince à ceux qui ne savaient que proscrire. L'illustre exilé faisait don à l'Institut, c'est-à-dire à la France, du domaine de Chantilly et de toutes les collections qu'il y avait réunies. Ce grand acte ne lui rouvrit pas les portes du pays ; il dut installer sur la terre étrangère les trésors dont il avait aliéné la propriété, mais dont il s'était réservé la jouissance. Les tableaux furent partagés entre ses deux résidences de Bruxelles et de Londres ; les livres, les estampes, les objets précieux trouvèrent un asile dans une grande maison située à Londres dans les Ennismore Gardens : Moncorvo House. Le prince y recommença ses travaux,

fidèle à la devise qu'il avait depuis longtemps adoptée : « J'attendrai ».

Enfin desjours meilleurs permirent au duc d'Aumalede rentrer à Chantilly (mars 1889). Certains royalistes intransigeants, qui en parlaient à leur aise, eussent voulu qu'il refusât de profiter du décret qui réparait une mesure inique ; mais il leur donna une leçon de patriotisme en montrant qu'il était par dessus tout attaché à son pays. Non-seulement il reprit possession de Chantilly, mais il enrichit avec un zèle nouveau les collections dont le sort était désormais fixé. Plusieurs importants tableaux complétèrent les galeries : les Cuirassiers de Meissonier, acquis à la vente Secrétan, Esther devant Assuérus, de Filippino Lippi, acquis à la vente Leclanché, et quelques autres. La série des portraits s'augmenta de plus de deux cents crayons du XVP siècle achetés à Lord Ronald Gower. La bibliothèque fut encore plus favorisée ; le prince y fit entrer un certain nombre de manuscrits très précieux : le Psautier d'Ingeburge, femme de Philippe- Auguste, le Bréviaire de Jeanne d'Évreux, plusieurs beaux volumes provenant de la collection Hamilton et par dessus tout les miniatures de Jean Fouquet (octobre 1891). Les imprimés ne furent pas non plus oubliés. Quelques grandes ventes, celles du baron A. Seillière, du comte de Fresnes, de M. H. Detailleur, du comte de Lignerolles, de M, Maglione, lui fournirent des occasions dont il profita largement. Il acquit aussi de plusieurs libraires des articles de haute curiosité. Lorsque M. Morgand eut acheté en bloc la bibliothèque d'un amateur dont le nom est resté une énigme, il revendit au duc d'Aumale, au prix de 70.000 francs, un lot comprenant seulement dix articles : un petit livre d'heures écrit par Jarry et relié aux armes de Louise-Adélaïde d'Orléans, abbesse de Chelles; Les Essais de Montaigne, 1588, in-4, bel exemplaire en vieille reliure; le Régi-

miento de los principes, f échos por don frey Gil de Roma (Sevilla, Meynardo Ungul, 1494, in-foL), magnifique volume relié pour Grolier; V Oraison funèbre de Bossuet, par le P. Delarue, exemplaire du roi Jacques III; les Œuvres de Pindare (Pindari Olympia. Pythia, Nemea ; Venetiis, Aldus et Andréas Asolanus, 1513, in-8), revêtues d'une surperbe reliure exécutée pour le roi Henri II (1); Les Lunettes des Princes, de Jehan Meschinot, 1539, in-16, exemplaire relié pour Charles-Quint; les Œuvres de Ronsard (Paris, Buon, 1587, 10 tom. en 3 vol. in-12), recouvertes d'une de ces délicieuses reliures à la marguerite que l'on croit avoir été exécutées pour Marguerite de 'Valois (2); Les Œuvres de Corneille, 1682, 4 vol. in-12, en ancienne reliure doublée; L. Cœlii Rhodigini Lectiones antiquœ, 1516, in-fol., exemplaire de Grolier, recouvert d'une reliure moderne; les Libri de Asse de Budé, exemplaire du roi François I^r. Une autre fois le même libraire céda au prince, pour un grand prix, un lot de pièces gothiques dont quelques-unes étaient absolument inconnues (3).

Le duc d'Aumale manifestait souvent dans ces dernières années le désir de s'abstenir désormais de tout achat et de consacrer les forces qui lui restaient, non plus à augmenter, mais à classer et à décrire ses collections. Malgré ces assurances, il se laissait toujours tenter par'un livre qu'il ne possédait pas. Il acquit encore quelques

(1) Voy. la reproduction de cette reliure dans le Bulletin de la librairie Morgand, novembre 1889, n° 17713.

(2) Bulletin de la librairie Morgand, novembre 1889, n" 17757. — La bibliothèque de Chantilly possédait déjà plusieurs volumes à la même reliure, notamment Les Œuvres françaises de Joachim Du Bellay (Rouen, Raph. Du Petit Val, 1597, in-12) et Les premières Œuvres de Pli. Des Portes (Paris, Mamert Pâtisson, IGOO, in-8). Voy. Cat. Cigongne, n- 848 et 871.

(3) Nous avons nous-mème publié la description de ces pièces et de quelques autres volumes acquis en même temps. Voy. Catalogue du Cabinet des livres de Cliantilhj. Spécimen rédige par M. Emile Picot. Paris, D. Morgand, 1890, in-8 de 48 pp.

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volumes à la vente de M. H. Bordes (15 février 1897), notamment un bel exemplaire de V Instruction du roij en l'exercice de monter à cheval, par Ant. de Pluvinel (Paris, Michel Nivelle, 1625, in-fol.).

Quant aux travaux de classement et de catalogue, le prince en était préoccupé depuis longtemps. A son dernier retour en France il avait organisé, indépendamment du cabinet réservé aux livres précieux, une vaste bibliothèque consacrée aux livres de recherche et aux ouvrages modernes. Cette bibliothèque, dont tous les volumes ont été soigneusement reliés ou cartonnés, comprend un certain nombre de livres rares et précieux, qui n'ont pu trouver place dans le cabinet proprement dit, mais qui sont dignes d'y figurer.

Les archives, classées par M. Jules Flammermont, puis par M. Gustave Maçon, ont été mises en un ordre excellent, grâce aux soins de deux relieurs qui font depuis plusieurs années partie du personnel du château. Elles se divisent en trois parties. Le Cabinet des lettres comprend les correspondances de Gordes, des Montmorency, des Condé, de la reine de Pologne, de Vendôme, etc., soit 630 volumes de lettres et documents. Le trésor des chartes compte 1060 cartons de chartes et papiers relatifs à l'administration des maisons et domaines appartenant aux princes de Condé. Le Cabinet des registres (comptes, aveux, terriers, censiers, etc.) se compose de plus de 2000 registres.

Le duc d'Aumale s'était réservé à lui-même la rédaction du catalogue des manuscrits. Quantité de points de détail avaient pu être élucidés par son actif et intelligent secrétaire, j\L Maçon ; mais il ne voulait laisser à personne le soin de mettre en œuvre les matériaux assemblés. Une longue préface, qui contient une histoire complète de la collection, est prête à être imprimée ; la plupart des notices sont complètes et demandent à peine quelques

retouches. Nous savons qu'un des codicilles de l'illustre écrivain fixe une somme plus que suffisante pour la publication de ce catalogue.

Nous ne voudrions pas encourir le reproche de nous approprier l'ouvrage du prince en empruntant quoi que ce soit à la préface sortie de sa plume ; nous devons dire pourtant quelques mots des manuscrits de Chantilly. Nous le ferons en nous inspirant seulement des notices précédemment consacrées par le duc d'Aumale à sa collection (1), et en y ajoutant quelques renseignements personnels.

L'ancien fonds de Chantilly avait été constitué par Anne de Montmorency, baron de Montmorency en 1531, maréchal de France en 1522, connétable le 10 février 1538. Anne, qui n'était pas un savant, mais qui s'érigeait en protecteur des lettres et des arts, avait formé une bibliothèque particulièrement riche en manuscrits (2). Avant son élévation à la dignité de connétable, il avait acquis divers volumes provenant de Jean Du Mas, seigneur de L'Isle, chevalier, conseiller et chambellan du roi, écuyer d'écurie, puis grand-maître enquêteur et général réformateur des Eaux et Forêts de France, etc., mort le 13 juillet 1493 (3). Jean Du Mas, ardent bibliophile, s'était emparé, l'on ne sait comment, de plusieurs beaux manuscrits ayant appartenu à Jacques d'Armagnac, duc de Nemours, comte de La Marche, décapité en 1477. Tous les biens du prince coupable

(1) \otes sur deux petites Bibliothèques françaises du XV' siècle (signées à la fin : H. dOrléans). S. l. n. ri. (Londres, 1856), pet. in-4 de If. et 64 pp.— Extr. des Miscellanies ofthe Philobiblon Society, t. I, ii.

(2) Voy. André Du Chesne, Histoire de la Maison de Montmorency, I, p. 421.

(3) On possède une médaille de Jean Du Mas gravée en 1494 par Niccolô di Forzore Spinelli.

devaient revenir au roi, et plus de soixante manuscrits provenant de la confiscation se retrouvent effectivement aujourd'hui à la Bibliothèque Nationale (1) ; mais un certain nombre de volumes furent dispersés et tombèrent entre les mains du seigneur de L'Isle ou d'autres grands officiers (2). En 1856, le duc d'Aumale donnait la liste suivante des livres de Jean Du Mas :

1045 et 1045 bis. Bible française. 2 vol. in-fol. sur vélin à 2 col., avec 88 miniatures (XIVc siècle). — De la bibliothèque du duc de Nemours.

495. Le Songe du Vergier, par Philippe de Maizières. In-fol. sur vélin avec une miniature (XVe siècle).

575. Le Livre d'Ethiques d'Aristote, traduit par Nicole Oresme. — Le Livre des Yconomiques d'Aristote, traduit par Laurent de Premierfaict. Gr. in-fol. sur vélin à 2 col., avec 11 miniatures (XVe siècle).

315-317. Le Livre du vaillant chevalier Tristan. 3 vol. gr. infol. sur vélin à 2 col. — Ce manuscrit, exécuté par Gilles Gassien, de Poitiers, est orné de nombreuses miniatures que nous savons avoir été peintes par Evrard d'Espinques, artiste originaire de Cologne, qui se fixa tout jeune à Paris, puis passa au service du duc de Nemours, s'établit à Aliun, dans la Marche, et y mourut fort âgé entre 1494 et 1500 (3).

(1) Voy. L. Delisle, Cabinet des Manuscrits, I, pp. 86-91.

(2) Un beau manuscrit exécuté pour le duc de Nemours et contenant 80 miniatures. Le Livre et la neuve Histoire du bon roy Alixandre, a été acquis par le duc d'Aumale avec la collection Cigongne. (Cat. Cigongne, n" 1848.)

(3) Après M. Pierre de Cessac, qui avait consacré une notice à Evrard dans les Mémoires de la Société des Sciences de la Creuse (t. VI, 1887, p. 60), M. l'abbé Leclerc et M. Louis Guibert ont eu la bonne fortune de découvrir et de publier divers documents relatifs à l'artiste : son compte de dépenses et d'honoraires s'étendant du 1" août 1479 au 1" novembre 1480, son testament (1494) et le contrat de mariage de son fils (1500). Étudiant le premier de ces documents, notre confrère M. Eugène Mûntz a identifié deux manuscrits exécutés par Evrard pour Jean Du Mas : un Propriétaire des choses en un vol. (Biblioth. Nat., fr. 9140) et le Tristan en trois volumes de Chantilly. Voy. Louis Guibert. Ce qu'on sait de l'enlumineur Evrard d'Espinques, extr. des Mém. de la Société des sciences de la Creuse, 1895, et Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres ( Séance du 22 février 1895.)

404. Roman de Tristan. Gr. in-fol. sur vélin ù 2 col., avec 154 miniatures (XV« siècle).

664. Le Roman de la Rose. Pet. in-fol. sur vélin à 2 col. avec de nombreuses miniatures (XIV"^ siècle).

455. Histoire générale depuis la creacion du monde jusques au temps de feu de bonne mémoire Charles Vie de ce nom. (Premier volume de la Fleur des Histoires de Jean Mansel). In-fol. sur vélin à 2 col., avec de nombreuses miniatures (XVû siècle).

602. Bocace des nobles malheureux. Seconde traduction de Laurens de Premierfaict. In-fol. sur vélin à longues lignes (XVe siècle).— Ce volume, exécuté par Jacob TenEyken en 1465, porte la signature du duc de Nemours. Il contient dix miniatures que M. Paul Durrieu attribue à Jacques de Besançon (2).

311. Les Décades de Tite-Live, traduites en français par Pierre Berçuire ; le Livre de la première guerre punique traduit de Léonard d'Arezzo. Gr. in-fol. sur vélin à 2 col., (XVe siècle). — De la Bibliothèque du duc de Nemours.

Plusieurs autres volumes, dont la provenance n'est pas absolument certaine, pourraient sans doute grossir la liste des manuscrits de Jean Du Mas acquis par Anne de Montmorency (1). Sur tous ceux que nous venons de citer le nouveau propriétaire inscrivit sa devise : In mandatis tiiis siipersperavi (2).

Pour former le cabinet dans lequel entrèrent les livres de Jehan Du Mas, Montmorency acheta des manuscrits de plusieurs côtés. Il fit lui-même exécuter plusieurs ouvrages : Valère Maxime, traduit par Nicolas de Mailly ; le Prince de Machiavel, traduit par Jacques de Vinti-

(1) Jacques de Besançon et son œuvre, 1892, p. 76.

(2) Anne n'avait pas acquis tous les manuscrits de Jean Du Mas. M. Delisle cite comme lui ayant appartenu les n" 2608 et 6448 du fonds français de la Bibliothèque Nationale (Le Cabinet des Manuscrits, II, p. 382). Ajoutons Le Propriétaire déjà cité (n° 9140).

(3) Un manuscrit contenant une ode adressée au connétable en 1547, par un poète appelé Vauldray, porte la devise : A mandatis tuis supersperuvi. (Cat. Didot, 1880, n" 29.)

mille ; les Chroniques de Guillaume Crétin et de René Macé, etc. Quelques volumes paraissent lui avoir été offerts, par exemple des poèmes de Salel et de Mellin de Saint-Gelais, un recueil de vers de Marot, etc.

Le dépôt formé par le connétable fut sans doute accru par ses successeurs. Il suivit le sort du château de Chantilly, que le roi se réserva en 1632, lors de la confiscation prononcée contre le dernier Montmorency. En 1643, la reine régente rendit Chantilly à la princesse de Condé, Charlotte-Marguerite de Montmorency, sœur du maréchal décapité à Toulouse. Une nouvelle confiscation fut prononcée contre le grand Condé à la suite des événements de la Fronde et de la prise d'armes de 1651 ; mais la restitution de Chantilly à Condé fut une des clauses de la paix des Pyrénées (1659). Le vainqueur de Rocroy, remis en possession de ses biens, mais condamné à l'inaction, se plut à embellir sa résidence, à planter de somptueux jardins, à réunir des œuvres d'art et des livres. Il faut lire le tableau que le duc d'Aumale a tracé de main de maître de l'oisiveté forcée et pourtant féconde de son héros (1). Bien des traits de cette peinture s'appliquent au prince-historien aussi bien qu'au grand Condé lui-même. « Chaque jour voit la belle collection de manuscrits dont l'origine remontait aux Montmorency s'enrichir d'acquisitions nouvelles, et, dans le grand dépôt des archives, à côté d'inappréciables documents originaux, on rassemble des copies de pièces curieuses, de procès, d'interrogatoires, de causes célèbres, dont les originaux ont peut-être disparu dans les incendies, les bouleversements. Citons le procès du maréchal de Raiz, l'original de Barbe-Bleue, dit-on, quoique les crimes de ce scélérat fussent bien différents de ceux qu'on reproche au polygame légendaire ; le procès- verbal

( 1 ) Histoire des princes de Condé pendant les X VI' et XVII' siècles, VII. p. 698.

de l'interrogatoire et question de La Molle et Coconat qui a fourni quelques scènes à un dramaturge illustre, etc. ».

Le duc d'Aumale nous donne encore des renseignements précis sur une des collections de manuscrits possédées par les Condé, celle d'Antoine de Chourses (1).

Antoine de Chourses-Malicorne, chef d'une des plus anciennes familles du Maine, conseiller et chambellan du roi Louis XI, paraît avoir été un bibliophile distingué. Il acheta ou fit exécuter un certain nombre de manuscrits sur lesquels il fit peindre ses armes et celles de Catherine de Coëtivy, sa femme : parti : au 1^' d'or à cinq burelles de gueules (qui est de Chourses); au 2^ coupé, au chef fascé d'or et de sable (qui est de Coëtivy); à la pointe d'azur chargée de trois fleurs de lis d'or, au bâton péri de gueules en barre et au bâton péri d'argent en bande (qui est de Marguerite bâtarde de Valois, fille naturelle de Charles VII et mère de Catherine de Coëtivy). Antoine de Chourses mourut vers 1485; ses manuscrits paraissent être restés en la possession de sa veuve, laquelle vivait encore en 1493. On ignore entre quelles mains ils passèrent ensuite; il est probable qu'ils devinrent dans le cours du XVI^ siècle la propriété du cardinal de Vendôme, et qu'ils furent recueillis, à la mort du prélat, par son neveu et héritier Henri II, prince de Condé, père du grand Condé. Le fait certain c'est que la collection ne fut pas dispersée, et qu'elle passa presque entière au nouveau propriétaire (2). Voici la liste des volumes qui se retrouvent à Chantilly :

994. Historia scholastica, de Pierre Le Mangeur. In-4 sur vélin (fin du XIII^ siècle).

(1) Notes sur deux petites bibliothèques françaises du XVI' siècle, pp. 6-5L

(2) M. L. Delisle n'a constaté à la Bibliothèque Nationale que la présence de deux manuscrits ayant appartenu à Antoine de Chourses et à sa femme : un volume du XIV' siècle du fonds latin (ancien 3239 A) et une Légende dorée, traduite par Jean de Vignay (fr. 244 et 243).

723-724. Essai d'une traduction française de la Bible. 2 vol. pet. in-fol. sur vélin, à 2 col. (XIV<^ siècle).

453 et 488. Bible française, traduction de Guyard des Moulins. 2 vol. in-fol. sur vélin à 2 col. (XV" siècle).

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