‹ Le duc d'Enghien, 1772-1804Chapitre 44 sur 69 · PRIEZ POUR ELLE · texte numérisé non relu

PRIEZ POUR ELLE

et VOUS souvenir du sang précieux de Jésus-Christ répandu pour tous les hommes, et avoir égard h la manière cruelle dont on a versé le sien. L'infortuné pour qui je réclame votre clémence, la gloire et le malheur, telle a été sa carrière. Mais ce que nous appelons la gloire, est-elle un titre à vos yeux? Cependant, Seigneur, elle n'est pas non plus un démérite, quand elle a pour base l'honneur, toujours inséparable du dévouement à quelques devoirs. Vous les savez, Seigneur, ceux qu'il a si bien remplis ; mais pour ceux auxquels il a pu manquer, que le malheur dont enfin il a été la victime en soit la réparation, en soit la seule expiation. Encore une fois, Seigneur, faites miséricorde à son âme pour laquelle je vous offre mes vœux les plus ardents. Écoutez-les, ainsi que tous ceux qu'on vous offre et qu'on vous offrira. Miséricorde, mon. Dieu , miséricorde '!...»

Cette prière s'était échappée des lèvres de Sœur Marie- Joseph, au moment où l'abbé Edgeworth de Firmont, le consolateur de cette noble famille de Bourbon, éprouvée par tant de souffrances, était venu lui annoncer l'exécution de Vincennes.

La mort de sa sœur fut une perte immense pour le duc de Bourbon. Elle le laissait en proie aux intrigues d'une femme, capable de tout. On sait quelle fut la catastrophe qui mit fin aux jours du prince le 27 août 1830 ^. Dans les machinations qui finirent par amener la mort du duc de Bourbon, on retrouve encore la main de M. de Talleyrand. Ainsi, pour cet homme, ce n'était pas assez du fils; illui fallait encore le père. Ce fossoyeur politique obéissait à sa destinée qui l'avait chargé de préparer des destructions et de conduire alertement le deuil des familles comme le deuil des dynasties.

' Histoire des trois derniers princes de la Maison de Coudé, t. I*"".

* Dans une proclamation du duc de Bourbon, adressée aux habitants de Saint- Leu et trouvée dans sa propre cheminée parmi d'autres papiers qu'il y avait jetés pêle-mêle la veille de sa mort, on lisait ce post-scriptiim : « Je demande à être enterré à Vincennes, près de mon malheureux Kls. » (Souvenirs du feu duc de^ Broglie.)

FIN DE LA MAISON DE CONDE. v 479

Telle était la fin de la maison de Condé. Le père, ainsi que 'le fils, mourait de mort violente; seul, le grand-père s'était paisiblement éteint. C'en était fait de cette race superbe qui avait jeté tant d'éclat sur la France. Elle s'en allait, mais laissant derrière elle un profond sentiment de pitié et de respect. Cette pitié et ce respect, nous les avons ressentis surtout pour le prince qui a fait l'objet de cette étude.

Destiné, selon toute apparence, à une vie longue et glorieuse, il a été immolé tout à coup dans sa trente-deuxième année. Par sa mort intrépide, il a grandi, s'il est possible, le nom qu'il portait. Si la race des Condé a perdu en lui l'espoir de se perpétuer, elle a salué du moins avec une légitime fierté, le 21 mars 1804:, le dernier rejeton qui, jusqu'à l'heure suprême, défendait si noblement son honneur et sa dignité.

Et qui donc est le plus à plaindre? N'est-ce pas celui qui a prononcé lui-même le jour de l'exécution un jugement qui restera : « Voilà un crime, et qui ne mène à rien ! » Ce serait une erreur de croire que la violence et l'arbitraire sont assurés de l'impunité. Voyez plutôt ici. Le principal auteur de l'attentat arrive à le déplorer et h en rejeter la responsabilité sur ses agents. Les uns et les autres sont déjà tourmentés par les remords. Presque tous se lamentent; presque tous maudissent cette exécution fatale; la plupart jettent le même cri : « Nous sommes bien malheureux ! » Un seul a affecté d'être impassible, essayant de braver le jugement de ses contemporains et celui de l'avenir. Mais sa mémoire n'échappera pas à un arrêt implacable. Les remords, qui, tôt ou tard, ont assailli les auteurs et les complices de ce crime, constituent donc une grave leçon pour ceux qui croient possible de braver la justice et ses principes sacrés. Rien n'excuse la violation de la loi et du droit. La passion des hommes peut momentanément balbutier des excuses : l'histoire impartiale remet chaque chose en sa place. Elle distribue l'éloge à la victime, le blâme au meurtrier, et ses arrêts deviennent des lois.

Cependant, objectent les courtisans de la force, il s'est passé un fait singulier. S'il est vrai que la mort du duc d'Enghien ait

jeté la stupeur dans Paris et dans les départements, cette stupeur n'a guère duré. La France n'a pas protesté. Au contraire, elle a acclamé le premier Consul devenu empereur; elle a suivi sa fortune pendant dix années. Les intérêts ne se sont pas émus. Cette mort ne leur a pas nui. Ni l'industrie, ni le commerce, ni les finances, ni les affaires n'ont subi de préjudice. On peut même affirmer que cette violence contre un Bourbon n'a point déplu au peuple. FA\e frappait un prince, et par là même elle montrait que c'en était fait des supériorités choquantes du rang et de la naissance.

Nous répondrons à cette théorie énervante que si la conscience publique a sommeillé pendant dix années, elle s'est réveillée à la longue de sa torpeur. Elle a enfin compris la portée de l'attentat de Vincennes ; elle a dit avec son auteur que c'était un crime. Elle l'a dit plusieurs années après, mais elle l'a dit. Et cela n'a rien qui surprenne, car si notre pays approuvait définitivement toutes les violences, la France ne serait plus cette nation dont on a vanté avec justesse l'équité et la droiture. S'il en était autrement, il faudrait reconnaître qu'il y a des crimes nécessaires ; il faudrait les absoudre, parce qu'ils ont réussi. Un attentat contre un homme est un attentat contre la société. Nous sommes tous solidaires et nous devons comprendre que la morale des individus est aussi la morale des peuples ; c'est elle qui doit gouverner la pohtique. Sans elle, une nation n'est qu'un troupeau. Et c'est au nom de cette morale qu'il faut regretter éternellement le meurtre du 21 mars 1804;.

Mais cette indifférence, dont on parle, ne fut qu'apparente, car, lorsque se révélèrent les détails delà mortdu duc d'Enghien, ils éveillèrent les plus vives sympathies, ils firent couler de nombreuses larmes. Le premier Consul s'étonna lui-même de l'émotion que cet événement avait répandue dans Paris. Elle n'a pas entièrement disparu; malgré quatre-vingt-quatre ans écoulés, il suffit de prononcer le nom du duc d'Enghien pour toucher le cœur des plus indifférents. Ce procès monstrueux, cette disparition soudaine ont servi à perpétuer la mémoire du prince et h lui assurer de profonds et sincères regrets.

Le dufc d'Enghien devait recevoir le plus doux Qt le plus précieux de tous les hommages. Trois femmes ont vcnllé sur sa lïiémoire, lui formant une garde d'honneur devant la postérité*: Sœur Marie-Joseph, en offrant dans le cloître et la pénitence ses prières à Dieu; la princesse Charlotte, en portant noblement dans le monde le deuil sévère de son époux ; la duche^sç''de Bourbon, en consacrant sa vie au soin des malades dans son , hôtel de la rue de Varennes, hôtel dont l'entrée présentait aux regards cgs deux mots, qui disent à eux seuls tant de choses?

Hospice d'Enghien.

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