‹ Le duc de Nemours; avec un portrait en heliogravureChapitre 25 sur 62 · Lettre de la reine. Paris, 17 novembre 1S · texte numérisé non relu

Lettre de la reine. Paris, 17 novembre 1S

situdes qui pouvaient se présenter, toutes choses aient tourné de la manière la plus heureuse pour ton avenir et pour le parti que nous pouvons en tirer pour toi. Tu me connais assez pour être sûr que jamais aucun sentiment de jalousie, ni d'envie, ne trouvera place dans mon cœur : mais je puis même t'assurer, la main sur la conscience, que je n'ai pas même eu un retour amer sur moi-même en songeant à ce heau fait d'armes. Je suis mille fois consolé d'être resté ici par la pensée que cette campagne te grandissait. Te grandir, c'est à mes yeux me grandir moi-même ; accroître tes titres à l'estime publique et à l'affection de l'armée, c'est accroître les ressources que je sais que je trouverai toujours en toi, et l'efficacité de l'appui que tu me donneras dans toutes les circonstances. Je t'assure même qu'il y a des moments où il me semble que j'éprouve plus de plaisir de ton succès que je ne pourrais l'éprouver du mien propre, persuadé d'ailleurs que toi et Joinville vous ne faites du butin que pour le mettre à l'ordinaire de la chambrée des cinq frères dont je suis le brigadier. Je n'ai senti un mouvement de regret quVn apprenant la mort de Damrémont, à qui il me semble parfois que j'ai, en quelque sorte, cédé un billet de logement pour l'autre monde. Je le regrette vivement, parce que c'était un esprit réglé, fort obéissant, ce qui devient plus important à mesure que l'on s'élève davantage, et qui avait du tact et la connaissance des hommes. Je crois, de plus, qu'il m'était personnellement attaché, et que sa mort a été une perte surtout pour moi. Je ne sais pas comment il aura conduit cette campagne ; mais je suis persuadé que sa mort t'aura fait de la peine. Je ne doute que tu n'aies été très content de Valée; et, pour ma part, une fois le malheur de Damrémont arrivé, je suis bien aise qu'il ait eu pour récompense de son dévouement La gloire de commander en chef l'armée peur l'assaut de la place. Je t'avouerai même confidentiellement que je

désire pour lui une grande et belle récompense, et que je songe même à le voir nommer maréchal. Sa conduite es! si honorable : aller faire son trente et unième siège sous les ordres d'un officier qui n'était que capitaine lorsqu'il était déjà lieutenant général ; quitter tout, à son âge, pour aller préparer la gloire d'un autre en cas de succès et ternir sa carrière en cas de revers : être savant comme Gribeauval ; savoir assiéger comme Vauban, et être modeste comme le maréchal de Boufflers devant Villars : c'est là, ce me semble, avec vingt-huit ans de grade de lieutenant général et l'organisation de toute l'artillerie française, de beaux et de réels titres à la dignité de maréchal de France. Mais ce qui me préoccupe le plus, mon cher ami, c'est le désir d'exploiter ces circonstances heureuses de la manière la plus profitable et la plus complète pour toi, et j'ai besoin que pour cela tu surmontes ta modestie habituelle, et que tu diriges par tes conseils et selon tes vues mes efforts et ma bien grande bonne volonté. Voilà d'abord ton grade de lieutenant général conquis à la pointe de l'épée : quoique prince, te voilà parvenu à l'échelon le plus élevé de la carrière militaire, à coups de campagnes, comme tout autre officier de l'armée. Lieutenant général à vingttrois ans, sur la brèche de Constantine, voilà une bonne base à ta situation en France. Maintenant, veux-tu prendre le gouvernement d'Alger pour essayer de gouverner la colonie pendant la paix et de te faire comme administrateur une aussi bonne position que celle que tu te seras, j'en suis sur d'avance, fait là-bas comme militaire? Écris-moi franchement et sans réserve ta pensée à cet égard...

« Je voudrais aussi que, si un régiment s<>u^ tes ordres s'est particulièrement distingué à l'assaut, un lui donnât ton nom, et qu'on perpétuât ainsi le souvenir de ce fait d'armes. Pour Hadji. que je suis bien aise maintenant de -avoir arrivé après L'assaut, mais qui, j'espère, aura

d'autres occasions de voir le feu, il n'y a pas, je crois, de grade à lui donner avant la fin de sa campagne ; mais je pense qu'il est bien de lui envoyer la grand'croix. Le roi, je puis te le dire, fera sur tout cela tout ce qu'il croira t'ètre agréable, et il en sera de même pour les promotions et les croix que tu croiras juste de faire accorder. Fais-moi savoir tout cela, et j'emporterai le tout, je t'en réponds. Maintenant, fais bien attention à ta santé, car le moment le plus critique est toujours celui où l'on passe de l'excitation du combat à une vie moins agitée. Je n'ose te parler de tes compagnons, ni de tous les officiers que je connais, car il a dû y avoir des pertes cruelles. Adieu, je t'embrasse de tout mon cœur. Mille choses à Hadji. Je suis heureux, bien heureux de tes succès, car c'est pour la famille et pour notre cause que tu as travaillé. (< -p q n

« Cet assaut contre une ville si curieuse a dû être un spectacle unique, impossible à deviner. »

Malgré les fatigues, les privations ressenties, les fièvres, les menaces de choléra, et peut-être à cause de tout cela qu'il fallait oublier, on organisa des fêtes dans la ville arabe. La plus pittoresque — pour les Français d'alors qui venaient d'entrer en Afrique — fut donnée au palais du bey, qu'habitait le duc de Nemours. Un officier, l'un des invités, la décrivait dans une lettre du 19 octobre.

« ... Je t'écris encore, mais quel contraste! Je reviens du bal, oui vraiment, d'un bal en règle, et auquel je ne m'attendais pas. Après mon dîner, j'ai été au palais pour faire visite à nos deux jeunes princes ; nous étions réunis dans un des magnifiques appartements, lorsqu'un eunuque est venu dire que les dames du harem, voulant témoigner à M. le duc de Nemours leur reconnaissance de la protection qu'elles en recevaient, l'invitaient à assister à une

fête. Cette proposition inattendue fut acceptée avec joie, et nous voilà tous, à la lueur des flambeaux, traversant les galeries du palais pour franchir les portes sacrées du harem . On nous a conduits dans une cour carrée en marbre, avec deux galeries en arcades soutenues par un double étage d'élégantes colonnes. Tout était brillamment illuminé avec des cierges, et des sièges élevés nous avaient été préparés au rez-de-chaussée, au milieu d'un double rang de femmes accroupies, noires et blanches, à peu près sans voiles, fort parées, mais sans goût. A notre arrivée, on commence des chants bizarres accompagnés de tambour de basque et de claquements de mains. Au son de cette musique, qui marquait fortement la mesure, les danseuses noires se sont élancées deux à deux et ont successivement exécuté toutes les danses religieuses des contrées de l'Afrique. C'étaient des contorsions, des poses, des mouvements de jambes incroyables, qui avaient pour nous tous les charmes de la surprise. Après les négresses sont venues les blanches, peut-être un peu moins disgracieuses, mais aussi bien moins étonnantes, bien moins exaltées; car, pour les autres, elles s'animaient jusqu'au délire. Les gardiens du harem avaient pris leur parti de fort bonne grâce et se montraient très complaisants et nullement inquiets de la familiarité de ces dames envers nous, qui allait toujours croissant. Nous sommes à leurs yeux des êtres à part. Parmi ces cent cinquante femmes et plus. une seule m'a paru réellement jolie ; elle se nomme Aichée et a à peine dix-sept ans. Les autres sont seulement passables, et quelques-unes même fort laides. 11 y avait quelques jolis petits enfants ; mais tout cela, du reste, était horriblement mal ajusté1... »

1. Lettre publiée par le Journal des Débats. Cette Aïeha, d'origine grecque, fut épousée plus tard par un Français. Le harem dont elle faisait partie causa bientôt tant d'embarras au général en chef, que celui-ci finit par envoyer toutes les femmes chez le mufti, chargé de

Les lettres du duc de Nemours, qui se croisaient en route avec celles que nous venons de citer, sans avoir ce joli mouvement napolitain des lettres de la reine, ou cette sorte d'action impétueuse des lettres du duc d'Orléans, sont cordiales aussi, et précises, et d'une bravoure si simple, qu'il faut presque l'y chercher; mais on l'y trouve toujours. La colonne de secours, qui apportait à Constantine des ravitaillements nécessaires, avait pris à Bône le germe du choléra, et, à peine eut-elle paru devant la ville, que le terrible mal éclata parmi les troupes. Une des premières victimes, et des plus regrettées, fut le maréchal de camp, marquis de Caraman, emporté le 26 octobre1. Le danger était le même pour tous ; cependant le duc de Nemours, dans ses réponses à sa mère, prend bien soin de n'en parler que légèrement. Il écrit, le 21 octobre 1837 :

« Grande joie, hier, chère Majesté, en entrant chez moi ! Je trouve sur ma table une masse énorme de paquets, deux Ici très de vous, du 3 et du 4. une de Marie, une de

les rendre à leurs parents. Baudens assure que le mufti ne répondit guère à cette confiance naïve, et qu'il vendit plus d'une de ses pupilles, ayant eu soin, d'ailleurs, de mettre en sûreté leurs bijoux.

1. La mort du marquis de Caraman fut annoncée au ministre de la Guerre par cette lettre du général comte Valée, en date du 26 octobre :

< Monsieur le Ministre,

« L'armée de Constautine vient encore de faire une perte cruelle M. le maréchal de camp, marquis de Caraman, a succombé aujourd'hui, en quelques heures, à la suite d'une attaque de choléra. Cet officier général, qui m'avait remplacé dans le commandement de l'artillerie depuis la mort de M. le lieutenant général, comte de Damrémont, laisse de profonds regrets parmi tous ceux qui l'ont connu.

« Le roi et la France perdent en lui un officier distingué par ses connaissances, son zèle et son dévouement éprouvés; l'artillerie, un de ses chefs destinés à diriger ses progrès dans l'avenir; et sa mort, monsieur le ministre, me prive personnellement d'un ami dont le concours m'aurait été utile pour terminer la pénible mission que le roi m'a confiée.

« Agréez, etc..

« Le lieutenant général, commandant l'expédition de Conslantine.

« Comte Valéf. »

Chartres, une de Clémentine. Remerciez-les tous, je vous prie, de ma part. Nous apprenons par là la dissolution de la Chambre des députés et une promotion de pairs. Je m'attendais depuis longtemps à la première mesure et je désire qu'on en soit satisfait. Malgré quelques noms bien pauvres, il me semble que cette promotion de pairs est encore plutôt mieux que d'autres... Placé si loin de vous, tellement séparé de tout rapport européen, je suis heureux quand je peux me reporter un moment par la pensée à quelque séance du Club*, à quelque fonction avec vous, ou a quelque station autour de l'âtre. Et puis, je suis bien touché de voir qu'au milieu de tous vos divertissements on pense un peu à moi, et qu'on s'aperçoit que je n'y suis pas... Veuillez remercier le roi, de ma part, de la promotion de Jacquinot à la pairie ; j'y suis très sensible. Veuillez également rappeler au roi, dans le cas où il n'y aurait encore rien de fait à cet égard, l'urgence qu'il y a de pourvoir au moins d'une manière provisoire au gouvernement général de l'Algérie... L'envoi immédiat d'un lieutenant général me parait de la plus impérieuse nécessité. Nos santés sont bonnes. Avec les incertitudes sur les négociations ici,... le choléra dont je ne sais pas de nouvelles exactes et les quarantaines qui peuvent s'ensuivre, il m'est encore impossible de prévoir le moment où je pourrai vous revoir et vous embrasser. Veuillez, en attendant, offrir mes tendres hommages au roi, à ma tante, à toute la famille. Adieu, chère maman, je vous embrasse de tout cœur.

« Louis d'Orléans. »

« Joinvillea été enchanté d'une lettre du 4, que Chartres m'a écrite à son sujet. J'espère qu'on lui pardonnera à

1. Les princes avaient donné le nom de « Club » à la réunion intime et quotidienne, autour de la reine, de tous ses enfants présents à Paris.

Paris sa course ici. Il était bien naturel, dans sa position, qu'il fît cette tentative. »

« Constantine, 29 octobre 1837.

« Nous partons ce matin, chère Majesté. C'est enfin heureux, pour nous et pour l'armée, de sortir de l'inaction physique où elle se trouvait après de grandes fatigues, et ce n'est pas. sans une certaine satisfaction aussi que je nous vois marcher vers le retour, quelque indirect que soit le chemin. Nous nous portons tous bien. Joinville et Hernoux' ont été un peu souffrants ces jours-ci. Joinville va bien; Hernoux va mieux. Nous laissons une grande quantité de vivres à la garnison. Uncheik du désert, nommé Farhate, nous est arrivé comme auxiliaire avec sept cents cavaliers. Les autorités municipales installées par nous paraissent dans les meilleures dispositions et assurent qu'on ne manquera de rien. Les travaux de défense sont dès à présent suffisants pour que la garnison ne puisse rien craindre.

« Louis d'Orléans. »

Le duc d'Orléans, homme d'initiative, rapide et ardent à soutenir ses projets, avait eu, dès le lendemain de la prise de Constantine, l'idée de faire créer une médaille d'Afrique. La demande portée par lui au conseil des ministres échoua, et cet échec inspira au prince royal cette jolie lettre qu'il adresse au duc de Nemours :

« Trianon, 27 octobre 1837.

« La médaille d'Afrique a échoué devant l'argumentation de Barthe, qui ne veut pas d'autre distinction que la Légion d'honneur et qui porte la croix de Juillet. Cela a

i. L'amiral Hernoux.

amené une discussion extrêmement aigre entre lui et moi, mais où je n'ai pas pu lui faire comprendre que, s'il tenait à porter le souvenir de sa conduite en Juillet, d'autres pouvaient être désireux de porter sur leurs poitrines un signe qui marquât qu'ils ont porté les armes sur les champs de bataille d'Afrique, où il y a bien autant de danger qu'à la réunion de:-' journalistes, au National, le 29 juillet. Le reste du conseil, et Bernard en tête, ont lâché pied, et je me suis trouvé seul avec Mole et Montalivet. Ergo, nous avons eu le dessous. »

Le duc de Nemours quittait en effet Constantine, avec la dernière colonne de l'armée, après avoir assisté, la veille, à une cérémonie dans laquelle les principaux chefs arabes de la région prêtèrent serment de fidélité au roi. Deux autres colonnes étaient parties le 20 et le 26. Il commandait l' arrière-garde au retour, comme, à l'aller, il avait commandé l'avant-garde, et il laissait dans la ville une garnison de deux mille cinq cents hommes.

A la sortie de Constantine par Bab-el-Djedid, le caïd Hammouda vint présenter aux princes une lettre écrite au nom des notables et des chefs, et adressée au roi. Puis la colonne se mit en route au milieu des acclamations.

Pendant la marche du premier jour, le choléra frappa soixante soldats; le lendemain, vingt-cinq; le surlendemain, dix.

(c On voyait à chaque instant, dit le prince de Joinville, les soldats jeter leurs armes et se tordre dans d'affreuses convulsions. Mon frère, qui commandait l'arrière-garde, n'était occupé qu'à faire ramasser ces malheureux et à les faire attacher sur des cacolets. On les versait ensuite dans les voitures du convoi, déjà encombrées, où ils mouraient comme des mouches, et, sitôt morts, les occupants de chaque voiture réunissaient leurs efforts pour les jeter par-dessus bord. Chaque matin, au départ du convoi, c'était une ligne de cadavres qui marquait

la place occupée pendant la nuit par les voitures. » Le duc de Nemours, « admirable de sollicitude compatissante et d'activé fermeté1 », aidait lui-même à relever les malheureux qui tombaient au milieu des rangs. Et le prince de Joinville n'oublie qu'une chose, c'est de dire que lui-même l'imitait. Cette charité des princes empêchait la peur d'affoler les esprits.

Heureusement les Arabes n'inquiétaient plus nos colonnes. Le retour à la côte s'opéra à travers un pays déjà pacifié, et sans qu'on eût à tirer un seul coup de fusil. L'armée fut dissoute, le lendemain de l'arrivée à Nechmeya, et le duc de Nemours, quittant son commandement, adressa à la brigade qu'il avait commandée l'ordre du jour suivant :

« Nechmeya, 2 novembre 1837.

« Au moment de quitter la première brigade, le maréchal de camp éprouve le besoin d'exprimer aux troupes qui la composent combien il a été satisfait de leur conduite pendant la campagne. Vous aviez l'honneur de la France et de l'armée à soutenir; par votre patience dans les fatigues et les privations, par votre courage dans les combats, vous avez eu la gloire d'ajouter un beau fait d'armes à ceux qu'elle comptait déjà.

« Quant à moi, je suis heureux et fier de m'être trouvé à votre tête dans une aussi belle campagne. Je ressens un vif regret d'être obligé de vous quitter aussitôt, mais je garderai toujours le souvenir des troupes qui ont composé la première brigade ; puissent-elles aussi se rappeler leur maréchal de camp.

Le maréchal de camp commandant la première brigade de l'armer,

« Louis d'Orléans. »

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