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LA FUSION (DE 1848 A

S'il y a deux textes de loi dont la comparaison soit saisissante, ce sont bien ceux des lois du 10 avril 1832 et du 26 mai 1848.

Le gouvernement de Juillet avait déclaré :

« Le territoire de la France et des colonies est interdit à perpétuité à Charles X, déchu de la royauté par la déclaration du 7 août 1830, à ses descendants, aux époux et épouses de leurs descendants. »

A son tour, la République de 1848 édictait :

« Le territoire de la France et de ses colonies, interdit à perpétuité à la" branche .aînée des Bourbons, par la loi du 10 avril 1832, est interdit également à Louis- Philippe et à sa famille. »

La seconde proscription, copie et châtiment de la première, avait fait peser, sur la branche cadette de la maison de France, la même disgrâce et la même injustice dont souffrait la branche aînée. Elle avait démontré que l'une et l'autre avaient de communs ennemis, et qu'il n'y avait de chances de restauration que par la réconciliation des princes et la < fusion » des partis.

La nomination du prince Louis-Napoléon à la présidence de la République, le 10 décembre 1848, avait achevé la leçon et proclamé l'urgence.

Un certain nombre d'hommes politiques se préoccu-

pèrent dès lors de préparer cette fusion, et l'on peut nommer entre autres, du côté des légitimistes, Berryer et le duc de Lévis ; du côté des orléanistes, Salvandy, Guizot, le comte Mole. Les obstacles étaient nombreux, et d'autant plus redoutables qu'ils étaient moins formés d'intérêts qu'on peut discuter, que de souvenirs irritants, de préjugés, d'amours-propres froissés, de nuances entre des esprits qui ne se comprenaient pas, et qui, pour des raisons souvent nobles, se croyaient le devoir de ne pas céder. On ne s'entendait pas sur un avenir qu'il s'agissait d'abord de rendre possible. Les comités et les journaux, selon l'usage, rendaient les discussions difficiles et les arrangements précaires, demandant des garanties, soufflant des défiances, retenant des générosités toutes prêtes, épiloguant sur les mots prononcés ou écrits, faisant de l'idéalisme quand il aurait fallu faire des sacrifices. Ils rendaient vaines, fréquemment, les bonnes volontés des négociateurs et des princes.

Nous avons dit que Marie-Amélie souhaitait très vivement l'union delà famille des Bourbons. Elle en donna de nombreuses preuves. Elle fit toutes les démarches compatibles avec sa dignité; elle approuva les initiatives prises par ses fils, poussa plus d'une fois à reprendre les négociations interrompues et n'hésita pas à désapprouver, très fermement, ceux de ses proches ou de ses amis qu'elle jugeait ne point être assez favorables à ce grand dessein et à cette œuvre de salut.

La duchesse d'Orléans, sur ce point, ne pensait pas comme la reine. Elle était soutenue par le parti orléaniste avancé ; elle croyait n'avoir pas le droit de disposer de l'avenir de ses fils. Elle croyait, de très bonne foi, les défendre en séparant leur cause d'avec celle du comte de Chambord, et ne s'apercevait pas qu'aux yeux d'un pays qui a expérimenté la République, les raisons de préférer la monarchie sont moins dans les institutions

qui peuvent en déterminer l'espèce, que dans le principe d'autorité qui peut rétablir l'ordre et refaire une tradition.

Quant aux fils de Louis-Philippe, ils étaient tous acquis à l'idée de la fusion. Chacun donnait son adhésion avec une nuance plus ou moins marquée d'entrain et d'espoir, mais tous comprenaient la nécessité de la politique d'union, et tous y collaborèrent. Le duc de Nemours, l'ainé à présent, s'y employa ardemment, et, dans cette voie, marcha toujours en tète de ses frères, à une certaine distance en avant, mais pas assez loin cependant, — et il le voulait ainsi, — pour qu'on pût prétendre qu'il marchait s anse ux.

Nous n'avons d'autre intention que d'indiquer ici quelle fut la part du duc de Nemours dans les négociations très longues qui amenèrent la réconciliation des deuxbranches de sa famille, de rappeler quelques faits ou documents connus, d'en citer d'autres qui ne le sont pas et de contribuer ainsi, peut-être, à faciliter l'histoire future de cet épisode de la politique contemporaine.

Le premier acte positif, manifestant une intention de rapprochement et d'oubli, est dû à l'initiative du comte de Chambord.

Louis-Philippe étant mort le 26 août 1850, le comte de Chambord fit exprimer ses condoléances à sa tante Marie- Amélie. Il eut du mérite à agir ainsi : il savait qu'en 1836 la cour des Tuileries n'avait pas pris le deuil pour la mort de Charles X; que, le 14 février 1831, l'église Saint-Germain-l'Auxerrois avait été fermée à l'occasion d'une messe dite pour l'anniversaire de la mort du duc de Bercy . Non seulement le comte de Chambord faisait exprimer à Marie-Amélie ses condoléances, mais par son ordre, à Wiesbaden, où il se trouvait, un service était célébré pour le repos de l'âme de Louis-Philippe, et un millier de légitimistes, réunis autour du prince, y assis-

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taient avec lui. La dauphine, qui n'avait pas quitté Frohsdorf, fit également célébrer un service funèbre.

A ce message du comte de Chambord, la reine fit répondre, le 7 septembre, par M, de Salvandy. La note rédigée par ce dernier était ainsi conçue :

« La reine m'a fait l'honneur de me charger de deux messages pour M>r le comte de Chambord.

« Le premier, en son nom et de sa part, consistant à exprimer qu'elle a été profondément touchée de ce que MBr le comte de Chambord lui a fait dire sur la perte qu'elle a faite en la personne du roi, plus profondément touchée qu'il ne lui est possible de le dire ; qu'elle n'en a pas été surprise ; que ces sentiments, en allant au plus profond de son cœur, sont conformes à tout ce qu'elle a toujours su de lui, et répondent à ceux qu'elle lui a toujours portés.

« L'autre, au nom et de la part de tous ses enfants et petits-enfants, pour dire qu'ils ont été bien profondément touchés comme elle-même, et qu'ils sont tous bien reconnaissants de l'hommage que Mer le comte de Chambord a bien voulu rendre à la mémoire du roi et que leur reconnaissance ne s'effacera point.

<( Salvandy. »

« La reine m'a dit , indépendamment des deux messages, que si le vœu de la France appelait M. le comte de Chambord, il pourrait compter qu'il trouverait ses cousins prêts à lui donner appui et tels qu'il pouvait les désirer. »

Cette curieuse note exprime très vivement le sentiment de la reine. Elle est plus réservée quand elle exprime ceux des princes. Dans ses deux premiers paragraphes, elle est un remerciement cordial, un acte de politesse; mais elle n'est pas plus; elle reste incomplète, elle ne répond pas aux intentions qu'on a eues, aux avances qu'on a faites. Le post-scriptnm seul y répond et va per-

mettre de continuer les négociations, mais il n'est qu'un post-scriptum, il n'engage plus au même titre ; il n'est pas un « message », mais une confidence, une impression maternelle, une parole plus importante que d'autres sans doute, mais non officielle. Le comte de Chambord trouverait « ses cousins tels qu'il pouvait les désirer, si le vœu de la France » l'appelait lui-même. Qu'entendait-on par là? Était-ce un élan des esprits? un mouvement d'opinion ? un plébiscite? Hélas ! que la paix est difficile à faire, avec des textes, entre personnes qui ne se voient plus depuis longtemps, qui craignent d'être dupes de leur propre mouvement, et qui n'ont pas toujours les mêmes définitions dans l'esprit en employant le mémo mot !

Il y a, de plus, les partis, qui aggravent les difficultés personnelles de leurs chefs. Au moment où la mort de Louis-Philippe donnait lieu à l'échange des communications que nous venons de rappeler, une circulaire, datée de Wiesbaden, 28 août 1850, et signée par M. de Barthélémy, secrétaire du comité royaliste de la rue Saint- Florentin, répudiait précisément toute idée de royauté élective ou d'appel au peuple, et nommait un comité directeur composé de MM. le duc de Lévis, le général de Saint-Priest, Berryer, le marquis de Pastoret et le duc des Cars. Il y était dit que le comte de Chambord se réservait la direction de la politique générale ; qu'il condamnait absolument le système de l'appel au peuple comme impliquant la négation du principe national de l'hérédité monarchique. Il n'était pas fait allusion à la possibilité de la fusion.

Les orléanistes intransigeants se déclarèrent mécontents.

Quelques légitimistes favorables à la fusion expliquèrent la circulaire. Ce fut l'objet, notamment, d'une note rédigée par le duc de Noailles, remise à M. Dunion, ancien ministre de Louis-Philippe, et expédiée par M. Dumon

au duc de Nemours, le 28 septembre 1850. On y devine que le duc de Nemours a pris une part spéciale à la rédaction de la réponse de Marie-Amélie au comte de Chambord; on y voit que le duc de Noailles juge maladroite et mal rédigée la circulaire de Wiesbaden, et qu'il est froissé de ne pas avoir été consulté.

Le duc de Noailles rétablit le sens véritable des opinions et des vues politiques du comte de Chambord.

« Il est nécessaire, dit-il, que M*r le duc de Nemours, aussi bien que la reine et les princes, reçoivent quelques explications au sujet de la circulaire qui vient de paraître,... pour qu'ils ne se méprennent pas sur son véritable sens, non plus que sur les opinions et les vues politiques de M. le comte de Chambord. »

Sur ce premier point, celui de l'appel au peuple, que certains légitimistes appelaient droit national, le duc de Noailles rapporte que M. le comte de Chambord a cru devoir, à Wiesbaden, répudier hautement ces doctrines. « Il a dit... que, quant à lui, il ne pouvait admettre la théorie qui soumettait à un vote, par le système de l'appel au peuple, le droit dont il est le représentant, et consentir à changer ainsi sa royauté héréditaire en royauté élective ; qu'il n'entendait pas pour cela nier à la nation la possession qu'elle a d'elle-même et qu'elle aura toujours, quels que soient les théories et les sophismes, et que, par conséquent, il attend que la France, éclairée par tant d'expériences, reconnaisse (pie la meilleure condition de gouvernement pour elle est celle qui est fondée sur le principe de l'hérédité traditionnelle; mais que, quant à la manière dont la nation exprimera ses sentiments à cet égard, cela doit être abandonné aux circonstances; (pi il y a beaucoup de manières par lesquelles une nation peut exprimer son désir, son vœu, son assentiment ; que lui-même entend se conduire selon les circonstances, et qu'il n'a aucun parti pris d'avance, mais qu'il ne faut pas

approuver un système a priori, qui, par ses sophismes, détruit le principe de la royauté légitime, qu'il doit garder intact, comme un moyen qui peut sauver la France un jour. »

Sur le second point, la nomination du comité directeur, la note ajoute qu'il ne faut pas voirl à « l'indication, par le choix de cinq noms, de l'opinion exclusive où M. le comte de Chambord veut prendre aujourd'hui ses directions, ou placer un jour sa confiance, s'il remontait sur le trône ».

Elle se termine par ces mots : « Tout ce qu'on a appris de la justesse d'esprit et de la bonne direction d'idées de M. le comte de Chambord ne laisse pas douter qu'ils (les princes) trouveraient en lui, sur le gouvernement et l'appréciation de l'état du pays, des vues parfaitement conformes aux leurs, et qu'il est, tout autant qu'eux, un prince de son temps. »

Malgré les efforts tentés, et répétés, des meilleurs esprits, la fusion désirée, si opportune, redevient un rêve lointain. En vain Berrver prononce à l'Assemblée nationale, le 16 juin 1851, un discours de conciliation auquel le comte de Chambord répond, et dont il le félicite, par sa lettre datée de Venise le 23 janvier. Il disait :

« Fonder un gouvernement régulier et stable, sur la base de l'hérédité monarchique et sous la garde des libertés publiques, tel serait l'unique objet de mon ambition. J'ose espérer qu'avec l'aide de tous les membres de ma famille, de tous les citoyens, je ne manquerai ni de courage, ni de persévérance pour accomplir cette restauration royale. » En vain Hyde de Neuville presse la duchesse d'Orléans, dans une lettre du 29 mars, de se rapprocher du chef de la maison de Bourbon. Elle refuse, le 5 mai. Tout est discuté dans les journaux, les souvenirs d'hier sont réveillés, et même ceux d'avant-hier, d'avant la Révolution de 1789.

Le duc de Nemours a un mot très juste, dans une lettre

h un ami, pour peindre cet état des esprits ; il parle de la « confusion des mouvements politiques ». C'est une eau tourbillonnante et troublée, où la goutte d'eau qu'on jette toute pure ne fait qu'ajouter à la masse et disparait. Il écrit à l'un de ses amis les plus chers, dont la femme était une ardente légitimiste, Raoul de Montmorency :

, « Claretnont, 8 mars IS.'jI.

Mon cher Raoul,

« Nous partons ce soir, mes frères et moi, pour l'Irlande... Nous sommes, Joinville et moi, politiquement bien aises de nous éloigner momentanément, afin de n'avoir ni visites, ni correspondances sur les sujets politiques, résolus que nous sommes, par suite des derniers incidents, li nous tenir dans une complète abstention, afin que nos noms ou nos paroles ne puissent être mêlés à la confusion des mouvements politiques actuels, dénaturés, interprétés, exploités par les uns, par les autres, dans le sens que chacun désire... »

Mais la pensée du duc de Nemours est déjà bien arrêtée : si la fusion n'est pas encore possible, il est désirable, il est nécessaire qu'elle le devienne.

En mai 1851, la reine étant à Bruxelles, le duc et la duchesse de Nemours à Claremont, le duc de Nemours écrit à sa mère en date du 12 juin : « J'ai reçu pour vous ici l'ouvrage de M. Sauzet, intitulé la Chambre des députés et la Révolution de février. Dans cet ouvrage, il parle à merveille du roi et de toute la famille; ce que j'ai lu du récit des événements est exact et très bien écrit. Il paraît néanmoins que l'ouvrage a excité de vives impressions de mécontentement à Sandown1, à cause d'une conclusion quelque peu fusionniste qui le termine. On ne m'en a toutefois pas parlé. »

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