Î-A « GALERIE DE L'ANCIENNE COUR
attentif et réfléchi y on n'a pas perdu de vue une autre classe de lecteurs; c'est pour me conformer à leur légèreté que j ai pris le parti d'isoler chaque anecdote et de supprimer les transitions qui pouvoient donner à cet ouvrage un air d'importance et de gravité, et, par là même, effrayer les amateurs d'historiettes (i). »
Et comme s'il avait eu conscience du méfait qu'il accomplissait en parlant de la sorte d'un aussi grand écrite l'éditeur anonyme de la Galerie de V ancienne Cour, ajoute ce correctif remarquable, qui lui fait quelque honneur :
« Quoique, en général, ce soit par des faits qu'on a esquissé les deux siècles de Louis XIV et de Louis XV, on n'a pas toujours écarté ces traits apf>elés bons mots dans les autres recueils d'anecdotes, et qui, j'ose le dire, sont ordinairement dans celui-ci des saillies de génie, ou les élans d'une grande âme, ou l'explosion d'un sentiment profond et sublime. »
Nous n'hésitons pas à penser que l'édi-
(i) La Galerie de V ancienne Cour, etc. PréÊue, p. 16.
teur et des anecdotes publiées dans les « Pièces intéressantes »^ et des morceaux de la « Galerie de l'ancienne Cour » n'est autre que Soulavie^ un des plus osés^ habiles et singuliers compilateurs et mystificateurs tout ensemble qui aient jamais été; Soulavie^ esprit d'ailleurs plein de feu, d'entrain et de verve, d'art en fait de recherches et d'artifice en fait de découvertes, esprit très-curieux à connaître; Soulavie (i) enfin, qui, en 1788, publia pour la première fois le nom du duc de Saint-Simon à propos de Mémoires et mit au jour trois volumes ainsi déclarés : c( Mémoires de M. le duc de Saint-Simon, ou l'Observateur véridique sur le règne
(i) Jean-Louis Girai;d-Soulavie, ne à TArgentière, dans le \'ivarais, en 175-2. Ses études s'étaient d'abord portées vers les sciences et l'histoire naturelle. 11 vintà Parisen 1778. La Révolution le trouva partisan des idées nouvelles, et il prit rang dans la compagnie dite des Amis de la Constitution. Il commença à Taire bruit en annonçant dans le Moniteur du 7 lévrier 17M0 la publication prochaine d'une série d'ouvrages qu'il intitula: « Collection historique des Mémoires du rèf^nc de Louis X\'. « La première de ces publications fut ti les Mémoires du maréclial duc de Richelieu », qu'il arrangea ou plutôt composa avec les papiers que le Duc lui avait communiqués. I^ chose fit éclat en 1791. Ce qu'il a publié d'<ju\ rages de ce genre, de 1791 i\ itiio, est considérable. Il mourut en 181 3.
de Louis XIV et sur les premières époques des règnes suivants (i). »
L'avis de l'éditeur est celui-ci :
« L'auteur de cet ouvrage, homme de qualité, attaché à la cour de Louis XIV, avoit des mœurs austères, ainsi qu'une franchise peu commune, qui le rendoient très-sévère dans ses jugements. Son pinceau est toujours ferme, quelquefois brûlant, plus souvent incorrect. Nous ne donnons qu'un extrait de ses Mémoires, etc. »
Ce n'était encore qu'un informe extrait^ capricieusement disposé par Souiavie^ qui, l'année suivante, en 1789, donna aux trois volumes de VObservateur véridique un supplément de quatre autres avec ce titre incroyable : <c Supplément aux Mémoires de M. le duc de Saint-Simon , copié fidèlement sur le manuscrit original, ou l'Observateur véridique sur le règne de Louis XIV et sur les premières époques du règne suivant; pour servir de complément aux trois volumes déjà pu-
(i) Deux éditions de deux formats difTe'rents, l'un in-8» et Tautre in- 12, ont paru dans le même temps. Quelquefois le tome I*' ne porte pas la mention de « ou VObservateur véridique ».
bliés, avec des notes historiques et critiques (i). » Mais si encore il n'y eût eu que le titre qui^ dans cette affaire, eût été incroyable! Soulavie, en effet, déclare :
(( Au reste, nous ne craignons pas de le répéter, ce Supplément, copié fidèlement sur le Manuscrit original, et bien plus considérable que les trois volumes déjà publiés, complète en entier les Mémoires de M. le duc de Saint-Simon, et il en fait nécessairement la suite la plus intéressante, la plus instructive. »
Pour se rendre un compte exact de Ténormité d'une déclaration ainsi rendue publique, il faut comparer l'édition des Mémoires telle que nous l'avons aujourd'hui avec celle donnée en 1788, augmentée du supplément de 1789. Le résultat de cette comparaison dépasse, en fait d'invraisemblance littéraire, toutes les limites du possible. Soulavie, du reste, s'est fort tranquillement rendu justice par la curieuse préface que , deux ans
(1) Quatre volumes in-tS^.ic A Londres, et se trouve à Paris, chez Buisson, 1789. » Le dernier tome de ce Supplément contient une table générale des matières.
plus tard encore, en 1 79 1 , il a mise en tête d'une édition nouvelle des Mémoires , édition à laquelle , cette fois sans plus de souci ni de gêne, il donne ce titre : « Œuvres complètes de Louis de Saint-Simon, Duc et Pair de France, chevalier des Ordres du Roi et de la Toison d'or, etc. Pour servir à Vhistoire des Cours de Louis XI V, de la Régence et de Louis X V, avec des notes, des explications et des ad-ditions à lajtn de chaque volume, extraites des Correspondances et des Portefeuilles de l'auteur et de plusieurs Princes et Seigneurs ses contemporains ( i ) » . La préface vaudrait la peine d'être reproduite ici dans son entier; mais son développement y met obstacle. C'est le récit des difficultés rencontrées pour mettre au jour les Mémoires de Saint-Simon, ce avant que la liberté de penser et d'écrire ait fait quelques progrès en France » (ce sont les expressions de Soulavie). En voici le début :
(i) Edition en treize volumes in-8» : « A Strasbourg, chez J. G. Treuttel , libraire ; et se trouve à Paris, chez Onfroy , libraire, rue Saint- Victor, n» ii. 1791. »
« Le récit naïf de tout ce que le Ministère de France a fait avant la révolution de 1789 pour saisir et arrêter (selon ses admirables expressions) les Œuvres du Duc de Saint-Simon, est le plus beau privilège et l'approbation la plus éclatante dont les éditeurs puissent se flatter. »
Suit alors le cf récit naïf » ^ qui n'est pas moins admirable par la vivacité de Passurance avec laquelle Soulavie affirme que son édition nouvelle contient les Œuvres complètes y que par la singularité des erreurs contenues dans V Avertissement qui accompagne la Préface. Cette fois^ ce sont treize volumes in-octavo^ dont on peut dire, pour les juger, que ce sont des pages du duc de Saint-Simon accommodées à la mode de Soulavie. Il y produit des divisions qui auraient sans doute permis au véritable auteur de s étonner extrêmement que des libertés aussi impudentes fussent prises, de propos délibérera Tégard de cette œuvre que, dans une solitude profonde, dans la retraite qui le charmait, pour donner cours au feu de ses pensées , à r éclat de ses souvenirs, il avait écrite tout d'une haleine. Les Mémoires de
Saint-Simon sont ainsi répartis par Soulavie dans les treize volumes : i* Mémoires d'État et militaires du règne de Louis XIV, six volumes; 2* Mémoires secrets de la Régence, deux volumes; 3* Histoire des Hommes illustres des règnes de Louis XIV et Louis XV jusqu'à la mort de V auteur, quatre volumes (c'est une sorte de répertoire alphabétique); 4* Mémoires pour servir à l'histoire du Droit public en France, un volume. Mais voici qui est plus étrange : nous voulons parler de l'Avertissement mis en regard de la Préface :
(( Au Dépôt des Aflaires Étrangères sont onze volumes in-folio de Mémoires, Manuscrits ou Imprimés, que le Duc de Saint-Simon avait rassemblés et réunis péle-méle, et sur lesquels il devait composer les Mémoires de son temps. Les sept volumes in-octavo sont l'extrait, même infidèle^ des huit volumes in-quarto qu'avait extraits l'Abbé de Voisenon, et qui étaient un extrait des onze déposés aux Affaires Étrangères , lesquels sont, non les Mémoires originaux, mais les matériaux de ces Mémoires, que nous offrons aujourd'hui au public (i). »
(i) Voyez le tome I«de Tédition de 1791 (treize volumes in.8*).