LE CONSEILLER SOUS LA RÉGENCE
même, étant encore à Londres et veillant de loin au salut de sa faveur pour s'en ménager l'éclat à son retour, faisait grand cas encore, à cette époque, de l'importance du familier. Le 22 juin 17 18, il écrivait à M. de Chavigny, son confident et son messager à la Cour :
« Si vous voyés M. le duc de Saint-Simon, je vous prie de lui dire que dans cette occasion il devroit être un peu plus assidu auprès de Son Altesse Royale, que je l'en conjure, et que s'il a quelque doute, j'auray l'honneur de lui envoyer les éclaircissements qu'il souhaitera. »
Il y aurait des chapitres à écrire sur le rôle de ces personnages, un jour unis, un autre jour en froid, puis en querelle ouverte, puis réunis encore. Mais c'est Taffaire d'un historien des choses de la Régence. Les pièces que nous avons à produire sont d'une date à laquelle appartient la brouille du duc de Saint-Simon et de Tabbé Dubois, devenu rarchevêque de Cambrai et à la veille du cardinalat ( i ) .
(i) Saint-Simon ne se lassait pas de conseiller, et je pense que ce fut par l'excès même des conseils qu'il finit
Ce sont trois lettres de Tannée 1720^ et toutes trois relatives aux affaires qui rendirent le mois de juin de cette année si rempli pour le duc d'Orléans et si préoccupant pour le conseiller de Régence. A qui sont-elles adressées? Nous Tignorons. Avec qui Saint-Simon entrait-il dans des détails aussi particuliers et aussi importants pour le temps? Nous n'avons pu le découvrir. Fut-ce à M. de Valincour (i).
par user son influence auprès du RicENT. Son Altesse Royale se plut toujours à le voir , mais elle se fatigua de récouter, et les entretiens politiques de Fun et de Tautre tournèrent, peut-on dire, à n'être plus que choses platoniques, se formulant souvent, de la part du conseiller, par des écrits toujours sous forme de questions à traiter, du genre de ces deux Mémoires, par exemple, publiés en 1834 dans la Revue Rétrospective , tome II , page 44: « Deux Mémoires remis au Régent pour le détourner de faire des Ducs ». La Revue les donne comme tirés du Ministère des Affaires Etrangères. On y retrouve le philosophe, même à propos des Ducs, et il y parle a de l'humeur des hommes plus propres à être attachés par l'espérance que par la reconnaissance, et à se remercier eux-mêmes, leurs qualités, leur industrie, de ce qu'ils ont obtenu, qu'à en savoir gré à qui leur a donné, duquel souvent ils ne considèrent les présents que comme des choses dues à eux ou aux exemples des grâces (>areilles ».
(i) « Valincour , homme du monde, écrivain amateur, esprit délicat », a dit Sainte-Beuve. 11 fut de l'Académie. Saint-Simon a fait de lui un portrait sous les plus belles couleurs, u Un répertoire d'anecdotes de Cour.., solidement vertueux et modeste, toujours dans sa place et jamais gâté par les confiances les plus importantes et les plus flatteuses... M Voici une lettre de M. de Valincour au duc de
secrétaire général de la marine, attaché à M. le comte de Toulouse, et avec qui il paraît avoir eu de grands échanges de lettres au sujet des intérêts de son maître? Fut-ce à un personnage qui était à M. le duc de Bourbon? On le pourrait croire, d'après quelques détails, sans toutefois être à même de rien affirmer. On retrouve dans ces lettres comme le canevas, comme le précis des Mémoires; ce sont les faits à l'heure même où ils se passent; mais pour
Saint-Simon lorsque le Régent rétablit le grand Daguesseau dans la charge de Chancelier de France :
a Saint 'Cloud, 9 juin 1720.
« Vous ave\ bien la mine, Monseipieur, d'avoir fait quelque tour de vostre métier dans ce qui vient d'arriver à M. le Chancelier comme dans le payement qui lui fust fait il y a quelque temps. Je say bien que vous nave:; garde de vous en vanter, mais si je pouvais estre à Paris jen i*errois bien la vëriie dans vos yeux malgré vous. Quoy qu'il en soit il DU' semble que cet événement devroit rapprocher et réunir pour jamais deux personnes qui se conviennent si fort lune à lautre par leur vertu, leurs manières de p'cnser et leurs seul inuns pour le bien de ri'^stat. Je souhaitte que cela soit deja fait, mais s'il restoit quelque chose à faire je me tiendrais bien Jieureux dy pouvoir contribuer.
u Je suis avcj le plus profond respect que je tfo/.ç ,
u Monseigneur,
u \'otre très humble et très obéissant serviteur,
u De Valincoir. »
« LE DUC DE SAINT-SIMON A *- ni 423
bien comprendre ces lettres par le menu et Tensembie, ainsi isolées de beaucoup d'autres qui les ont précédées ou suivies, il faudrait, sous forme de notes, des éclaircissements qui, par leur nombre, risqueraient d'ôter rintérêt même au document.
Nous citerons ceux des passages de ces lettres qui nous ont paru le mieux caractériser la façon épistolaire du duc de Saint-Simon, en matières assez graves et secrètes :
a i5 juin 1720.
u II faudroit, Monsieur, une conversation avec vous , pour vous mettre au tait de ce que je sçay sur l'abbé du Bois et le garde des sceaux, mais au moins vous aurez pu rendre compte, jeudy, de ce que je vous dis ce jour-là de mes deux dernières audiences. M. le Régent me dit nettement que le garde des sceaux ne viendroit plus au conseil, que S. A. R. et le garde des sceaux luy-mesme scavoient bien que les Ducs ne lui cederoient pas, ce neantmoins , je declaray à S. A. R., que quoy que je comptasse sur ce qu'elle me disoit, elle pouvoir compter que si le garde des sceaux se présentoir, eut-il mesme les sceaux, le chancelier présent, nous le précéderions, ou nous sortirions du conseil. Je ne croy donc pas qu'il y vienne, mais comme on ne peut compter sur rien, il ne seroit pas mal à propos que M. le Duc en touchast un mot à M. le Régent demain matin, as-
ses légèrement pour ne le pas embarrasser sans plus de fondement, mais neantmoins de manière à le faire expliquer, et si, contre toute attente, il se trouvoit quelque chose de vray , appuyer alors fortement contre et me le faire savoir à temps , de préparer avant le conseil MM. les Ducs à me suivre dans le discours fort et succinct que je ferois comme l'ancien, et à me suivre encore en sortant du conseil, ce qui empescheroit bien nos Maréchaux Ducs de la cabale, qui n'oseroient ne nous pas suivre et qui ne s'attendroient pas à cette aventure. Mais encore une fois autant qu'on peut croire quelque chose, je crois que le garde des sceaux ne sera plus du conseil, surtout avec un mot de M. le Duc demain matin, qui asseurera tout.
«J'ay vu l'abbé du Bois perdu l'autre semaine, et je l'ay sceu encore perdu au commencement de cellc-cy. Vous sçavés la force et le peu de succès de mon audience de mercredy. Jay sceu depuis qu'ils ont infatué M. le Régent de faire peur à M. le Chancelier de M. le Garde des Sceaux pour tenir l'un en bride et l'autre comme en reserve, et ce pauvre Prince ù qui les fourbes imposent a cru cclle-cy excellente pour tenir ces deux hommes dans la volte... Je n'ay Jamais mieux vu de mes yeux à quel point l'ancienne Cour est maintenant lice au Garde des Sceaux et à l'abbé du Bois et eux consequemment aux bastards qui est l'angle qui les unit , et je sçay sur cela des choses dont je feray usage demain, selon la mine que S. A. R. me fera après ce qui se passa mercredy
« LE DUC DE SAINT-SIMON A *** 9'i 425
et que je Ten verray susceptible, sinon, ce qui sera différé ne sera pas perdu. Le point des points est d'oster Tabbé du Bois : avec luy périt le Garde des Sceaux, avec luy touttes les escabellesdes bastards et de la caballe de la vieille Cour sont entièrement dérangées s'il est renvoyé, comme aussy il ne faut compter sur rien si cet homme demeure. On peut compter que le fort et le doux y seront employés de ma part sous touttes sortes de faces, mais qui peut repondre de quoy que ce soit... Je vis hier longtemps M. le chevalier. Je n'ay pas le temp>s de vous en dire davantage...