‹ Le duc de Saint-Simon, son cabinet et l'historique de ses manuscritsChapitre 151 sur 164 · SA I\T-SIMO\ A M, DE BER WICK · texte numérisé non relu

SA I\T-SIMO\ A M, DE BER WICK

assurément gardé toute confiance, puisque, dans ces mêmes temps, il lui avait otfert les sceaux d'abord, puis le gouvernement de la personne du jeune Roi; mais cette confiance était passée à Tétat platonique, c est-à-dire que s'il la lui maintenait, c'était sous cette réserve intérieure d'écouter cette voLx sage, courageuse, sans en suivre fidèlement les avis. La vie politique a ses grands écueils pour les esprits les mieux doués et les plus sages, et il est ordinaire et naturel que les plus habiles y soient de plus grands seigneurs que les plus moralistes. Il n'y a point à douter que pour les idées du Régent sur les affaires extérieures et pour sa volonté de Talliance anglaise, Dubois, avec tous ses écarts, était plus utile au Prince que Saint- Simon avec tous ses raisonnements. A quelques mois des mouvements et des tentatives dont les deux lettres précédentes sont la lidèle image, le duc de Saint-Simon terminait par cet aveu une lettre au maréchal de Bcrwick :

(( A mon égard, croyez, Monsieur, que je vous dis vrai quand je vous assure que je serai celui de

L'AMBASSADE D'ESPAGNE. 43i

tous qui ferai le moins d'impression sur S. A. R., elle ne me craint en rien, et est trop accoutumée à moi. La facilité d'accès me donnera bien à la vérité plus qu'à un autre de lui bien expliquer mes raisons; mais encore une fois avec elle il faut une autre protection que la bonté et les éclaircissements... »

On ne saurait être plus franc et plus vrai^ et mieux peindre une faveur^ bonne pour Tamitié et les relations familières, mais inutile et usée pour Tintérêt et l'influence.

Cependant, Tannée suivante, le Régent marqua à son ancien conseiller une faveur autre que celle d'entendre avec complaisance ses grands sermons, et sous le ministère même de Tabbé devenu cardinal et presque maître des affaires, il lui offrit, dans l'occasion éclatante du mariage de France et d'Espagne, Tambassade extraordinaire auprès du Roi Catholique. Le duc de Saint-Simon Taccepta. Tout le récit triomphant qu'il en a fait dans ses Mémoires est trop connu pour prendre la peine d'y revenir. Disons seulement que nous connaissons une lettre fort curieuse, inédite aussi, qui se rapporte à cette am-

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bassade^ et qui montre quelle nature prodigieusement douée pour le travail du cabinet^ pour Faptitude à écrire^ était la sienne, puisqu'au milieu de tous ses soins diplomatiques, de tout le mouvement d'une ambassade de courte durée, dans Téclatet le nombre des cérémonies absorbantes , il se prend à écrire, entre autres lettres de caractère privé , celle dont nous reproduisons ici quelques fragments et qui n'a pas moins de onze pages de grand format, d'une écriture fine et condensée^ de près de trente lignes pleines à la page^ pour être chiffrée à l'adresse de M. le cardinal Gualterio, en Cour de Rome :

a Près Lerma, le 20 janvier 1722,

« Je dois rendre compte ù Vostre Eminence de mon long silence et luy en demander pardon , quoy que très involontaire, et l'asseurer en mcsmc temps que touttes ses lettres m'ont esté fidèlement rendues soit par ce banquier, soit par M. le nonce luy mesme, ainsyque les deux lettres dont le Rov d'Angleterre (i) m'a honoré.

(i) Cest-à-dire Jacques Stuart (roi d'Angleterre, en exil), le même qui a tant occupe nos affaires sous le nom de a Le Prétendant ».

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(( J'ay fait le voyage avec des fatigues et une précipitation extresme , et quatre courriers que je receus du Roy d'Espagne depuis Bayonne poui me presser d'arriver, dont le dernier fut à Burgos, m'obligèrent à aller de cette ville jusqu'à Madrid jour et nuit et faute de mieux d'achever la course en poste à cheval. J*arrivay à minuit et j'eus dès le lendemain matin le marquis de Grimaldo chés moy, qui est comme Tunique ministre, et l'honneur de saluerLeurs Majestés Catholiques, dont je fus receu avec les plus grands témoignages de bonté dont jusqu'à cette heure elles n'ont cessé de me combler en tout de la manière la plus marquée, ainsy que toutte leur cour, dont les plus grands et les plus distingués ont bien voulu s'empresser les premiers chés moy en l'honneur de mon employ et m'ont marqué touttes sortes de bontés personnelles. En sept jours de temps ce n'a esté que fonctions tellement entassées les unes sur les autres que je n'ay eu que les nuits pour escrirc à la Cour, sans un instant pour aucune autre lettre, au bout desquels la passion de la chasse fit partir Leurs Majestés Catholiques pour Lcrma ou elles esperoient en trouver beaucoup ainsy que sur leur routte. Je restay encore cinq jours après elles à Madrid ou les visittes actives et passives ne me laissèrent pas plus de loisir avec lesquels je fus passer deux jours à voir l'Escurial, et de là icy comptant me trouver le lendemain à Lerma, qui n'en est qu'à un très petit quart de lieue, à la descente du carrosse du Roy et de la Reyne d'Espagne , et accompagner deux jours après l'Infiinte

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à sa première entrée , quoyque je fusse arrivé îcy épuisé de touttes ces fatigues au delà de tout ce que je puis exprimer et plus encore d'inquiétude de mon fils aisné que j 'a vois laissé assés malade à Burgos... Je ne tardai pas à payer touttes ces peines de corps et d'esprit; dès la première nuit de mon arrivée, je me trouvay fort mal, et le lendemain la fièvre m'obligea d'envoyer faire mes excuses à Lerma. Aussy tost le Roy d'Espagne me fit la grâce de m'envoyer M. Higgins, son premier médecin. Je fus très mal les trois premiers Mais jours... les soins, la capacité et l'assiduité de M. Higgins prévinrent tous les accidents et m'ont remis avec promptitude et un bonheur extrême. C'est un des premiers hommes de l'Europe pour son art et son expérience, duquel d'ailleurs on ne peut dire trop de bien pour son esprit très orné et très agréable, sa pieté, sa bonté et sa modestie. Il est infiniment attaché au Roy d'Angleterre et fort ami du duc d'Ormond, comme vous le verres dans ce que j'ay l'honneur d'escrire à ce prince et que je joins icy... De tout cela joint à l'accablement de tout ce qui s'est accumulé dans ma secretairerie pendant ma maladie, et qu'il m'a fallu vuider, Vostre Eminence voit quelle a esté mon impossibilité de lui escrire et d'avoir l'honneur de repondre au roy d'Angleterre auquel je la supplie de le vouloir bien représenter ainsy que mon attention juste et respectueuse pour la Reyne et le prince de Galles... Nous allons maintenant estrc dans un tourbillon de nopces et de ces accompagnemens dans la précipitation du départ

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pour Madrid, aussy grande qu'elle a esté pour venir en ce lieu. J'y suivray Leurs Ma jestés Catholiques par respect et par reconnoissance , mes fonctions estant remplies et ayant mes lettres de recreance et carte blanche pour partir d'icy mesme ]X)ur France , le lendemain du mariage , ou demeurer autant que je voudray. Je compte de passer le mois prochain à Madrid et d'en partir les derniers jours de mars ]X)ur Paris et d'estre un mois sur cette routte...

«Je suis pénétré des bontés et de la confiance qu'il plaist au roy d'Angleterre de me faire l'honneur de me tesmoigner par celuy de ses deux lettres et de la plus ardente passion d'y repondre par les plus vrais services. Vostre Eminence verra par ce que j'ay l'honneur de luy repondre, l'embarras ou je suis là dessus, et pour la manière et pour le fonds infiniment plus grand que je n'ose le marquer a S. M. B. Si M. Dillon, qui luy a rendu compte , à ce qu'elle me marque , de la dernière conversation que j'ay eue avec luy en partant de Paris , l'a osé faire avec exactitude, et que ce compte ait esté communiqué à Vostre Eminence, Sa Majesté Britannique et Vostre Eminence auront veu la précision de mes ordres sur ce qui la regarde et combien je m'exposerays en les oultrepassant. Je ne laisseray pas de le faire par l'expédient qu'elle verra dans ma lettre au roy d'Angleterre pour entretenir M. le duc d'Ormond, du résultat de quoy je rendray compte à Vostre Eminence et à Sa Majesté Britannique s'il est nécessaire. Mais de faire aucune démarche, je

me perdrais inutilement pour la cause , et si le roy d'Espagne m'ordonnoit quelque chose là dessus, l'exécution en serait bien délicate; ce qui m'a surpris au dernier point, c'est que Leurs Majestés Catholiques et les plus instruitsde leur cour m'ont sceu jacobite longtems avant mon arrivée , et comme tous leurs cœurs sont tournés de ce costé, je nedoubte pas qu'ils ne s'ouvrent plus volontiers à moy que à aucun autre ministre de France s'ils trouvent quelque chose à proposer. Pour le fonds, l'autorité sans bornes de M. le cardinal du Bois, surtout en afiaires estrangeres , son goût, son attachement, son interest pécuniaire peut-estre, ses préjugés, les voyes dont il s'est servi pour entrer en quelque chose, puis pour cheminer à pas de géant, les traittés peu ordinaires tout récents qui en ont esté les fruits et qui sont son ouvrage favori , tout cela le lie tellement à Londres, qu'il ne faut pas avoir la moindre notion de luy pour Ten détacher. Et à l'égard de Son Altesse Royale, je diray d'icy à Votre Eminencc, ce que je n'oserais luy mander de France dans la crainte de l'ouverture des lettres et ce que je ne luy ay jamais dit, c'est que ce qui le rend aussi hanovrien que son ministre , c'est que ce ministre, pour qui, au commencement la base de la fortune estoit la liaison de Londres avec son ministre, a eu l'art de luy inculquer profondement que leurs droits et leurs interests estoient communs et partant nécessités d'estre intimement unis et de l'asseurer et protéger réciproquement. En vain ai-je représenté à M. le duc d'Orléans

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que le vray roy d'Angleterre n'a jamais renoncé à la succession de cette couronne par la possession actuelle d'un autre trosne comme le roy d'Espagne, et qu'il ne peut y avoir de parité, ny Son Altesse Royale en reconnoistre du roy Georges à luy, le cas avenant en France, sans se faire un tort extresme et se traitter luy mesme d'usurpateur, rien n'a pu luy oster de la teste cet interest si pressant que celuy de son ministre y avoit enfoncé si avant et par lequel il a cheminé si loin, tellement que voila un double empeschement aux affaires du roy d'Angleterre que nos derniers traittés avec Georges achèvent de rendre impossibles maintenant. Tout attaché qu'est le chancelier Tobie du Burgk à son Roy légitime, son bon sens l'en fait convenir encore qu'il ne sache pas le fond de notre Cour à cet égard, de sorte que je ne voy qu'une union bien cimentée des deux couronnes, qui puisse opérer en faveur du roy d'Angleterre, comme j'ay l'honneur de le luy mander, et c'est se tromper volontairement qu'espérer mieux et plus tost. Je ne laisseray pas d'écouter et d'entendre de toutte mon application M. le duc d'Ormond et de me portera un service qui m'est si cher autant que devoir et prudence me le pourront permettre. Je conjure Vostre Eminenced'en vouloir repondre pour moy à S. M. B., mais de garder pour elle seule cette fatale parité avec George si avant imprimée dans l'esprit du Régent. Vostre Eminence m'a fait beaucoup de grâce de garder les lettres de la main du roy d' Angleterre pour moy et de me les envoyer en chiffre. Il n'y a point à en user autrement à cause de la scureté. »

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