‹ Le duc de Saint-Simon, son cabinet et l'historique de ses manuscrits d'après des documents authentiques et entièrement inédits (volume 2)Chapitre 111 sur 156 · INCROYABLES ALLÉGATIONS DE SOULAVIE · texte numérisé non relu

INCROYABLES ALLÉGATIONS DE SOULAVIE

Il ne se peut rien dire de plus fort ! Et bien mal appris serait celui qui se rencontrerait pour nous dire :

Mon frère, doucement il âiut boire la chose.

C'est d'une imposture si grande^ que Tesprit en demeure comme révolté; cependant son assurance est telle ^ le détail par le menu si vraisemblable^ que Ton pourrait s'avouer persuadé, et dire avec Molière :

Je ne sais s'il m'impose, Mais il parle sur la chose Comme s'il avait raison.

Les Mémoires, en eflFet, tels que les avait écrits Saint-Simon, formaient onze Portefeuilles qui étaient aux Affaires Étrangères. L'abbé de Voisenon les avait extraits. Cela était vrai. Mais que dire et que penser du reste? Mais le mensonge et la confusion, combien grands n'étaientils pas ! A y regarder de près, il s'est passé là tout un mystère fort singulier, dont nous croyons avoir soulevé le voile en estimant

que Soulavie a eu en sa possession les différents papiers de Tabbé de Voisenon^ dont Madame de Turpin dit qu'ils n'ont pas été trouvés après sa mort^ et qu'on ignore entre les mains de qui ses manuscrits sont tombés (i). Notez qu'elle ne parle ici que des manuscrits historiques ^ et non des madrigaux^ petits contes ou comédies. On a su depuis que Chevalier^ secrétaire de l'abbé^ qui avait eu large main à la copie ^ en avait gardé bon nombre. En effets l'édition donnée par Soulavie des Mémoires de Saint-Simon en treize volumes, comportait des appendices qui, entre autres documents, avaient manifestement été tirés des Portefeuilles contenant les pièces pour faire suite ou plutôt compagnie au manuscrit original des Mémoires y et dont Saint-Simon parle fréquemment dans le cours de son immense récit. Ainsi : « Mémoires du comte de Bonneval et de ses disgrâces en France. » Ainsi : « Pièces relatives au C{ar Pierre et à son fils, remises au duc

(i) Voyez « Œuvres complètes de M, l'abbé de Voise- NON », Paris, 1781. Cinq volumes in-8^

de Saint-Simon en 1720. » Ainsi : « Observations sur la constitution politique du royaume d'Aragon en Espagne »^ et d'autres encore j tels que « Mémoire sur les Princes légitimés » ; « Mémoire pour servir d'instruction à M. le duc de Saint-Simon, allant en Espagne ambassadeur extraordinaire. » OFj qui avait eu communication de ces Portefeuilles de pièces et autres écrits de tout genre du duc de Saint Simon ^ en dehors des manuscrits des Mémoires? Un seul^ et ce fut Tabbé de Voisenon^ qui avait copié, extrait, emprunté, selon son bon plaisir et sa commodité. Duclos et Marmontel n'avaient point connu les pièces, ni les lettres, ni les écrits divers, nulle autre chose enfin que les Mémoires proprement dits. Soulavie, même à la date de 1791 , qxii est celle de la dernière édition qu'il a produite, n'avait point encore eu accès au Dépôt des Affaires Étrangères à Versailles, comme il Ta eu depuis, en compagnie de Veminac, après avoir été mêlé à l'affaire des Papiers du Roi, sur un ordre de Garât, Ministre de la Justice, faisant par intérim les fonctions de Ministre de Tinté-

rieur le 1 7 février 1 793 . Et si , à la faveur de cet ordre^ qui lui permettait de prendre une si grande volée dans ce dépôt considérable et préservé de toute atteinte révolutionnaire ^ même en 1793 s si alors^ — ainsi qu'on peut le penser^ — il a connu en vérité et en réalité les manuscrits originaux des Mémoires, les onze précieux Portefeuilles^ de près de trois mille pages de l'écriture la plus compacte qui se puisse rencontrer, quelle alarme n'a pas dû avoir ou sa conscience ou son esprit, en contemplant Ténormité de son peu de scrupule à regard du grand moraliste et de l'âpre historien ! Il semblerait qu'il en ait eu conscience, car depuis, il n'a plus parlé publiquement des Œuvres complètes (!) du duc de Saint-Simon, que cependant, en 1 79 1 ^ il avait annoncées et mises au jour avec un fracas si grand et des déclarations si risquées.

Dans cet intervalle du temps écoulé entre la publication par Soulavie de V Observateur véridique ou Mémoires de Saint-Simon, en 1788, et celle du Supplément en quatre volumes, avait paru

un livre intitulé « Louis XI Vj sa Cour et le Régent »^ dû au tranquille, modeste et laborieux Anquetil, fidèle et bon serviteur des études historiques, honorables et paisibles (i). Curieux de sources' nou-

(i) Anquetil (Louis-Pierre), chanoine régulier de la Congrégation de France , prieur curé de Château-Regnard, puis curé de la Villette,à Paris; correspondant de TAcadémie royale des Inscriptions et Belles-Lettres, élu de la seconde classe de Tlnstitut, puis de l'Académie française, naquit à Paris, le 21 janvier 1723. Je crois qu'on ne pourrait dire autre chose de lui sinon qu'il a passé toute sa vie dans rétude de l'histoire. Il fut un temps où son « Histoire de France » était la plus répandue et la plus populaire de toutes , sous le titre de « Histoire de France depuis les Gaulois jusqu'à la fin de la monarchie ». Paris, i8o5, 14 vol. in- 12. Anquetil est un des historiens de la fin du dix-huitième siècle qui a le mieux compris tout ce qu'il y avait à tirer des documents diplomatiques originaux pour servir à l'histoire. Il a en quelque sorte inauguré l'ère des recherches en ce genre, et fut très-heureusement secondé dès ses débuts par des grands seigneurs intelligents, qui lui ouvrirent ou firent ouvrir des portefeuilles précieux. Ses « Mémoires du marécltal de Villarsyy, publiés en 1784, en 4 volumes in- 12, et dédiés au maréchal de Castries, ministre secrétaire d'État ayant le département de la Marine, ont été rédigés d'après les papiers aussi considérables qu'intéressants que le maréchal de Castries et le marquis de Vogué , frère de Tévéque de Dijon , qui les tenait par héritage d'un Vogué marié à une sœur du maréchal de Villars , avait mis à sa disposition. Il avait ainsi reçu pour ce seul ouvrage 142 cahiers de Mémoires, 2x3 feuilles volantes in-folio, et 14 volumes de lettres originales.

Dans le recueil des Mémoires de l'Institut, on trouve aussi divers menus travaux d'Anquetil qui dénotent bien les constantes tendances de son esprit investigateur; ainsi :

velies^ lecteur assidu d'ouvrages oubliés qui peuvent néanmoins être pleins de qualités et de bon conseil , il s'était mis en quête d'utiles instruments pour ce nouveau travail^ qui était une suite naturelle à « V Esprit de la Ligue », paru en 1767 (i), et à (c V Intrigue du Cabinet y>, paru en 1780. Il avait pris l'usage de résumer en tête de ses publications des a Observations » sur les écrits qu'il avait consultés. C'était comme une façon courtoise de présenter à son public les auteurs qui lui avaient rendu service. Le premier article que nous rencontrons est relatif aux Mémoires de Saint-Simon, « manuscrit en sept volumes in-4% contenant 2 1 02 pages» . En voici le principal extrait :

!• Coup d'oeil sur les anciennes relations extérieures de la France ;

!• État de l'Europe avant la paix de Westphalie en 1 648 ;

3* Mémoire sur l'État de l'histoire de France, oii l'on expose les moyens qui ont été employés à ceux qui restent pour la conduire à sa perfection,

(1) L'Esprit de la Ligue, ou histoire politique des troubles de la France pendant les seizième et dix-septième siècles. La première édition est anonyme (1767) et a paru en trois volumes.

(1) L'Intrigue du Cabinet, sous Henri IV et Louis XIII, terminée par la Fronde. lÀ première édition (1780) est en 4 volumes in- 12.

28o ANQUETIL CITE LES « MÉMOIRES ».

« Ce n'est cependant qu'un abrégé ; l'original, beaucoup plus volumineux, est dans le Dépôt des Affaires Étrangères. M. de Choiseul chargea M. F Abbé de Voisenon de le réduire, et, comme c'étoit un homme de goût, on peut présumer qu'il n'a rien omis de ce qui s'y pouvoit trouver de curieux et d'intéressant : ainsi, on s'est cru dispensé de recourir à l'original, qui n'aurait rien appris de plus important. L'éloignement et des occupations qui exigent résidence ont empêché de profiter de l'ofifre obligeante qui a été faite de communiquer ce Manuscrit, mais sans le déplacer.

« M. rÉvéquedeSenlis,dontonnesauroittrop louer le zèle pour les sciences et la complaisance pour ceux qui les cultivent, a bien voulu faire copier l'exemplaire dont on s'est servi, et tirer, tant de sa bibliothèque que de celle de ses amis, les livres dont on a eu besoin

(c Les Mémoires de Saint-Simon commencent à devenir communs. On en a tiré et on en tire journellement des copies. Il pourroit arriver que quelque libraire, voyant cet empressement, les fît imprimer. On en a même déjà donné des morceaux dans des recueils dont ces fragments font le principal mérite. C'est donc le moment de faire paraître un ouvrage oti on trouvera tout ce que ces Mémoires renferment de curieux et d'intéressant (i) »

(i) Voyez Fouvrage cI'Anquetil, « Louis XIV , sa Cour et le Régent », Paris, Janet et Cotelle, édition de 1789,

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