‹ Le duc de Saint-Simon, son cabinet et l'historique de ses manuscrits d'après des documents authentiques et entièrement inédits (volume 2)Chapitre 140 sur 156 · SS · texte numérisé non relu

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« Je suis fort frappé, après avoir fermé ma lettre, de voir entrer l'abbé du Bois. Cela ne change rien entre nous, Monsieur. Il aura mauvais succès s'il fait mine de toucher quelque chose de la question.

« Le Duc de S. Simon. »

La lettre suivante est de a dimanche au soir», sans indication d'autre date^ mais évidemment de la même année, peut-être de la même semaine, et écrite dans les mêmes circonstances.

i( Dimanche au soir.

« Je n'ay trouvé rien moins, Monsieur, que ce

que j'avois cru, mon audience ( i ) que je nay pas attendue un moment a esté mieux s*il se peut qu'à l'ordinaire. Elle a esté longue, moy montrant la vouloir abréger, et j'y ai receu des marques de confiance. Cela est inconcevable et inaliable avec ce que je vous ay mandé, mais la chose est telle. J'en ay profité et voicy la substance... J*ay représenté l'impossibilité des opérations méditées et du retour de la confiance , tant qu'on verra une cabale organisée, nombreuse, puissante, favorite, par M. de Cambray, dangereuse à Paris, par le lieutenant de police et son père , dangereuse dans les provinces, par les secrétaires d'Estat qui les ont touttes dans leurs départements; l'étranger en force contre parle seul ministre des estrangers, l'union intime de tout cela à la cabale de la vieille Cour et des bastards, la grossière dupjDerie de croire tenir le chancelier par le garde des sceaux... Tout cela au moins a esté écouté attentivement avec des interruptions de questions et de surprises qui m'ont bien laissé sentir qu'il ne m'escoutoit, ny en insensible ny comme un importun... Apres quoy je luy ai dit que j'avois trop d'amitié pour luy pour ne luy pas faire un reproche, et je luy ai dit le fait de M. de Cambray et ses menaces. Son embarras extrême a démenti sa négation et je luy ai veu un dépit sur le visage qui n'ayant en rien changé la douceur et l'air d'amitié de la con-

(i) Il s'agit de Taudience du Régent. Et quand Saint- Simon dit « // » ou « Luy », c'est du Régent qu'il parle.

a LE DUC DE SAINT-SIMON A *** ni 427

versation, n'a pu estre que contre Tarcheveque d'avoir parlé. Je ne me suis ny fâché ny n*ay receu sa négative..., et tout de suitte toujours en amitié, j'ay dit pis que mercredy et plus en détail dans lequel il est entré de questions et de courts propos (i) faisant à la chose sans rien laisser voir contre Tarcheveque, mais contestant ou convenant ou avouant simplement. J'ay voulu voir s'il me diroit quelque chose sur le petit conseil, et pour cela j'ay glissé qu'il n'en auroit jamais tant qu'il auroit vu M. de Cambray. Il n'a pas repondu un mot, et comme nous nous promenions dans sa petitte galerie, j'ay veu dans le miroir du bout qu'il rioit en baissant les yeux comme un homme qui se plaisoit à me laisser dire pour me surprendre... Content d'avoir vu sa mine et senti son silence , je n'ay fait que glisser là dessus... De là pour ne luy pas paroistre toujours acharné sur la mesme chose , je luy ay parlé de sa mauvaise conduite auprès du Roy et peu à peu sur la mauvaise éducation du Roy, sur la fréquence et le danger de son habitude de frapper, et je luy ai proposé de mander M. le Duc avec le Maréchal de Villeroy et M. de Fréjus pour leur en parler ensemble, ce qu'il n'a point rebutté, mais il y a moins pris qu'au reste, aussy estoit-ce à la fin de trois quarts d'heure d'une conversation qui ne devoit pas l'avoir diverti. Elle a esté de sa part lardée d'amitiés

(i) Cest-à-dire, « par des questions et par des courts propos ».

428 a LE DUC DE SAINT-SIMON A **♦ »?

et de façons que je connois bien, qu'il prend quand il veut estre avec moy et qu'il est bien aise que je m'ouvre à luy. Voilà à peu près ce qu'il y a eu de plus important. J'en conclus que le pis de tout est de se rebutter, que puisqu'il me paroist sans méfiance de M. le Duc, qu'il faut que M. le Duc lui parle là-dessus et dans le sens du danger des opérations et de celuy de la reunion des cabales, et qu'il l'ebranle par la hardiesse, l'affectation et l'étude que M. le prince de Conti étale à chaque conseil, en quoy il est sifflé par la cabale et pressé par son union avec les bastards. Cela fera peur et consequemment de l'impression. Il faut que Law parle fortement, tesmoigne estre à bout par le discrédit et les obstacles que M. de Cambray luy cause au dedans et au dehors , que luy et M. Le Blanc épient touttes les occasions ou la police et touttes ses appartenances peuvent estre en faute pour s'en plaindre, et de mesme de ce qui arrive dans les provinces par rapport aux secrétaires d' Estât. Il faut que M. le Duc fasse sentir à S. A. R. ce que c'est que n'avoir à Rome que ce Laffiteau, valet de M. de Cambray, avec lequel on hasarde tout comme cette insulte des armes du Roy et l'affaire de Saint -Dié, que l'espérance du Cardinalat fera tout passer à M. de Cambray, au lieu que la seule présence d'un Ambassadeur retiendroit la cour de Rome, ce que M. de Cambray ne veut ny à Rome ny nulle part pour estre le maistre de toutte affaire et ne craindre pas que S. A R. y puisse que ce qui luy plaira. M. de la Force n'a pas assés d'accès pour y

a LE DUC DE SAINT-SIMON A ***»> 429

compter. Je viens d'instruire M. de Chaulnes pour demain et je feray en sorte d'encourager le Chancelier à porter des bottes. Les meilleures viendront des découvertes des conciliabules et d'intrigues. M. des Faures y seroit important acteur en se plaignant d'estre arresté dans ses opérations , mais je ne puis m'en ouvrir encore à luy, je le sonderoy par gens seurs et ses amis intimes. Voila la réponse, je croy, qu'on attendoit de moy. S'il me vient quelque expédient ou quelque idée nouvelle, je vous la communiqueray, cependant j'ay disposé un homme à tomber sur l'abbé du Bois en qui S. A. R. a confiance et contre lequel il ne peut estre en garde là dessus, là question est qu'il en puisse approcher bientost et en cadence...

« Le temps est si mauvais que malgré Testât de ce logis nous différons d'aller à Mcudon. Faittes usage de ma lettre et me la renvoyés après. Mandés moy aussy de vos nouvelles, Monsieur, dont je suis en peine avec toutte l'estime et l'amitié que vous mérités.

Au fond, — et c'est en quoi il faut rendre justice au duc de Saint-Simon, — il ne se faisait pas de bien grandes illusions, sinon sur la force des conseils qu'il donnait, du moins sur leur résultat. Le duc d'Orléans, devenu Régent, lui avait

43o a SAINT-SIMON A M, DE BERWICK ».

assurément gardé toute confiance^ puisque, dans ces mêmes temps, il lui avait offert les sceaux d'abord, puis le gouvernement de la personne du jeune Roi; mais cette confiance était passée à l'état platonique, c est-à-dire que s'il la lui maintenait, c'était sous cette réserve intérieure d'écouter cette voix sage, courageuse, sans en suivre fidèlement les avis. La vie politique a ses grands écueils pour les esprits les mieux doués et les plus sages, et il est ordinaire et naturel que les plus habiles y soient de plus grands seigneurs que les plus moralistes. Il n'y a point à douter que pour les idées du Régent sur les affaires extérieures et pour sa volonté de l'alliance anglaise, Dubois, avec tous ses écarts, était plus utile au Prince que Saint- Simon avec tous ses raisonnements. A quelques mois des mouvements et des tentatives dont les deux lettres précédentes sont la fidèle image, le duc de Saint-Simon terminait par cet aveu une lettre au maréchal de Berwick :

« A mon égard , croyez , Monsieur, que je vous dis vrai quand je vous assure que je serai celui de

L'AMBASSADE D'ESPAGNE. 43i

tous qui ferai le moins d'impression sur S. A. R., elle ne me craint en rien, et est trop accoutumée à moi. La facilité d'accès me donnera bien à la vérité plus qu'à un autre de lui bien expliquer mes raisons; mais encore une fois avec elle il taut une autre protection que la bonté et les éclaircissements... ))

On ne saurait être plus franc et plus vrai^ et mieux peindre une faveur, bonne pour Tamitié et les relations familières, mais inutile et usée pour Tintérêt et l'influence.

Cependant, Tannée suivante, le Régent marqua à son ancien conseiller une faveur autre que celle d'entendre avec complaisance ses grands sermons, et sous le ministère même de Tabbé devenu cardinal et presque maître des affaires, il lui offrit, dans Toccasion éclatante du mariage de France et d'Espagne, l'ambassade extraordinaire auprès du Roi Catholique. Le duc de Saint-Simon l'accepta. Tout le récit triomphant qu'il en a fait dans ses Mémoires est trop connu pour prendre la peine d'y revenir. Disons seulement que nous connaissons une lettre fort curieuse , inédite aussi, qui se rapporte à cette am-

432 a LETTRE DE SAINT-SIMON

bassade^ et qui montre quelle nature prodigieusement douée pour le travail du cabinet, pour l'aptitude à écrire, était la sienne, puisqu' au milieu de tous ses soins diplomatiques, de tout le mouvement d'une ambassade de courte durée, dans l'éclat et le nombre des cérémonies absorbantes, il se prend à écrire, entre autres lettres de caractère privé , celle dont nous reproduisons ici quelques fragments et qui n'a pas moins de onze pages de grand format, d'une écriture fine et condensée, de près de trente lignes pleines à la page, pour être chiffrée à l'adresse de M. le cardinal Gualterio, en Cour de Rome:

« Près Lerma, le 20 janvier 1722.

« Je dois rendre compte à Vostre Éminence de mon long silence et luy en demander pardon, quoy que très involontaire, et Tasseurer en mesme temps que touttes ses lettres m'ont esté fidèlement rendues soit par ce banquier, soit par M. le nonce luy mesme, ainsyque les deux lettres dont le Roy d'Angleterre (i) m'a honoré.

(i) C*est-à-dire Jacques Smart (roi d'Angleterre, en exil), le même qui a tant occupé nos afiaires sous le nom de a Le Prétendant ».

AU CARDINAL GUALTERIO», 433

(c J'ay fait le voyage avec des fatigues et une précipitation extresme, et quatre courriers que je receus du Roy d'Espagne depuis Bayonne poui me presser d'arriver, dont le dernier fut à Burgos, m'obligèrent à aller de cette ville jusqu'à Madrid jour et nuit et faute de mieux d'achever la course en poste à cheval. J'arrivay à minuit et j'eus dès le lendemain matin le marquis de Grimaldo chés moy, qui est comme l'unique ministre , et l'honneur de saluer Leurs Majestés Catholiques, dont je fus receu avec les plus grands témoignages de bonté dont jusqu'à cette heure elles n'ont cessé de me combler en tout de la manière la plus marquée, ainsy que toutte leur cour, dont les plus grands et les plus distingués ont bien voulu s'empresser les premiers chés moy en l'honneur de mon employ et m'ont marqué touttes sortes de bontés personnelles. En sept jours de temps ce n'a esté que fonctions tellement entassées les unes sur les autres que je n'ay eu que les nuits pour escrire à la Cour, sans un instant pour aucune autre lettre, au bout desquels la passion de la chasse fit partir Leurs Majestés Catholiques pour Lerma ou elles esperoient en trouver beaucoup ainsy que sur leur routte. Je restay encore cinq jours après elles à Madrid ou les visittes actives et passives ne me laisserentpas plus de loisir avec lesquels je fus passer deux jours à voir l'Escurial, et de là icy comptant me trouver le lendemain à Lerma, qui n'en est qu'à un très petit quart de lieue, à la descente du carrosse du Roy et de la Reyne d'Espagne , et accompagner deux jours après Tlnfeinte

434 a LETTRE DE SAINT-SIMON

à sa première entrée , quoyque je fusse arrivé icy épuisé de touttes ces fatigues au delà de tout ce que je puis exprimer et plus encore d'inquiétude de mon fils aisné que j'avois laissé assés malade à Burgos... Je ne tardai pas à payer touttes ces peines de corps et d'esprit; dès la première nuit de mon arrivée, je me trouvay fort mal, et le lendemain la fièvre m'obligea d'envoyer faire mes excuses à Lerma. Aussy tost le Roy d'Espagne me fit la grâce de m'envoyer M. Higgins, son premier médecin. Je fus très mal les trois premiers Mais jours... les soins, la capacité et l'assiduité de M. Higgins prévinrent tous les accidents et m'ont remis avec promptitude et un bonheur extrême. C'est un des premiers hommes de l'Europe pour son art et son expérience , duquel d'ailleurs on ne peut dire trop de bien pour son esprit très orné et très agréable, sa pieté, sa bonté et sa modestie. Il est infiniment attaché au Roy d'Angleterre et fort ami du duc d'Ormond, comme vous le verres dans ce que j'ay l'honneur d'escrire à ce prince et que je joins icy... De tout cela joint à l'accablement de tout ce qui s'est accumulé dans ma secretairerie pendant ma maladie, et qu'il m'a fallu vuider, Vostre Eminence voit quelle a esté mon impossibilité de lui escrire et d'avoir l'honneur de repondre au roy d'Angleterre auquel je la supplie de le vouloir bien représenter ainsy que mon attention juste et respectueuse pour la Reyne et le prince de Galles... Nous allons maintenant estre dans un tourbillon de nopces et de ces accompagnemens dans la précipitation du départ

AU CARDINAL GUALTERIOy>. 435

pour Madrid, aussy grande qu'elle a esté pour venir en ce lieu. J'y suivray Leurs Majestés Catholiques par respect et par reconnoissance , mes fonctions estant remplies et ayant mes lettres de recreance et carte blanche pour partir d'icy mesme pour France , le lendemain du mariage , ou demeurer autant que je voudray. Je compte de passer le mois prochain à Madrid et d'en partir les derniers jours de mars pour Paris et d'estre un mois sur cette routte...

« Je suis pénétré des bontés et de la confiance qu'il plaist au roy d'Angleterre de me faire l'honneur de me tesmoigner par celuy de ses deux lettres et de la plus ardente passion d'y repondre par les plus vrais services. Vostre Eminence verra par ce que j'ay l'honneur de luy repondre, l'embarras ou je suis là dessus, et pour la manière et pour le fonds infiniment plus grand que je n'ose le marquer a S. M. B. Si M. Dillon, qui luy a rendu compte , à ce qu'elle me marque , de la dernière conversation que j'ay eue avec luy en partant de Paris , l'a osé faire avec exactitude, et que ce compte ait esté communiqué à Vostre Eminence, Sa Majesté Britannique et Vostre Eminence auront veu la précision de mes ordres sur ce qui la regarde et combien je m'exposerays en les oultrepassant. Je ne laisseray pas de le faire par l'expédient qu'elle verra dans ma lettre au roy d'Angleterre pour entretenir M. le duc d'Ormond, du résultat de quoy je rendray compte à Vostre Eminence et à Sa Majesté Britannique s'il est nécessaire. Mais de faire aucune démarche, je

me perdrois inutilement pour la cause , et si le roy d^Espagne m'ordonnoit quelque chose là dessus, l'exécution en seroit bien délicate; ce qui m*a surpris au dernier point , c'est que Leurs Majestés Catholiques et les plus instruitsde leur cour m*ont sceu jacobite longtems avant mon arrivée , et comme tous leurs cœurs sont tournés de ce costé, je nedoubte pas qu'ils ne s'ouvrent plus volontiers à moy que à aucun autre ministre de France s'ils trouvent quelque chose à proposer. Pour le fonds, l'autorité sans bornes de M. le cardinal du Bois, surtout en affaires estrangeres , son goût, son attachement, son interest pécuniaire peut-estre, ses préjugés, les voyes dont il s'est servi pour entrer en quelque chose, puis pour cheminer à pas de géant, les traittés peu ordinaires tout récents qui en ont esté les fruits et qui sont son ouvrage favori , tout cela le lie tellement à Londres, qu'il ne faut pas avoir la moindre notion de luy pour l'en détacher. Et à l'égard de Son Altesse Royale , je diray d'icy à Votre Eminence, ce que je n'oserois luy mander de France dans la crainte de l'ouverture des lettres et ce que je ne luy ay jamais dit, c'est que ce qui le rend aussi hanovrien que son ministre, c'est que ce ministre, pour qui, au commencements base de la fortune estoit la liaison de Londres avec son ministre, a eu l'art de luy inculquer profondément que leurs droits et leurs interests estoient communs et partant nécessités d'estre intimement unis et de l'asseurer et protéger réciproquement. En vain ai-je représentée M. le duc d'Orléans

AU CARDINAL GUALTERlOn, 437

que le vray roy d'Angleterre n'a jamais renoncé à la succession de cette couronne par la possession actuelle d'un autre trosne comme le roy d'Espagne, et qu'il ne peut y avoir de parité, ny Son Altesse Royale en reconnoistre du roy Georges à luy, le cas avenant en France, sans se faire un tort extresme et se traitter luy mesme d'usurpateur, rien n'a pu luy oster de la teste cet interest si pressant que celuy de son ministre y avoit enfoncé si avant et par lequel il a cheminé si loin , tellement que voila un double empeschement aux affaires du roy d'Angleterre que nos derniers traittés avec Georges achèvent de rendre impossibles maintenant. Tout attaché qu'est le chancelier Tobie du Burgk à son Roy légitime, son bon sens l'en fait convenir encore qu'il ne sache pas le fond de notre Cour à cet égard, de sorte que je ne voy qu'une union bien cimentée des deux couronnes, qui puisse opérer en faveur du roy d'Angleterre, comme j'ay l'honneur de le luy mander, et c'est se tromper volontairement qu'espérer mieux et plus tost. Je ne laisseray pas d'écouter et d'entendre de toutte mon application M. le duc d'Ormond et de me portera un service qui m'est si cher autant que devoir et prudence me le pourront permettre. Je conjure Vostre Erainence d'en vouloir repondre pour moy à S. M. B., mais de garder pour elle seule cette fatale parité avec George si avant imprimée dans l'esprit du Régent. Vostre Eminence m'a fait beaucoup de grâce de garder les lettres de la main du roy d' Angleterre pour moy et de me les envoyer en chiffre. Il n'y a point à en user autrement à cause de la seureté. »

438 LETTRES DU « PRÉTENDANTi^.

Ces curieuses révélations de la vie politique augmentent ici d'intérêt avec la bienveillante communication qui nous est faite des deux principales lettres de la main de ce Roi sans trône et aspirant à le recouvrer en se ménageant le bon vouloir du Régent. Ces deux lettres, de la main du Prétendant au duc de Saint- Simon, et dont celui-ci n'a jamais connu les originaux, — le cardinal Gualterio lui en ayant envoyé à Madrid les seules copies en chiffre, — existent, en efifet, dans les collections manuscrites du British Muséum ( i ) . L'une est du 14 et l'autre du 20 octobre de l'année 1721. Il n'est pas indifférent de voir comment celui qui signait encore dans l'exil du trône « Jacques Roi », écrivait au duc de Saint-Simon, l'appelant « mon cousin » , en vertu de cette prérogative qui , dans les anciennes coutumes monarchiques, rendait un Duc et Pair cousin du Roi :

(i) J*ai dû rindication de ces documents et Tenvoi de la copie de ces pièces au très-obligeant M. E. Thompson, du département des Manuscrits au British Muséum. Je le prie d'agréer ici Tcxpression de ma très-vive gratitude.

« LE PRÉTENDANT A SAINT-SIMON y), 439

«D'Albano, ce 14001. 1721.

« Je VOUS fais mes compliments de bien bon cœur sur l'honorable et agréable employ dont vous venés d'estre revêtu ; vous allez mettre la dernière main à ce qui doit servir plus que jamais une union que touts les honnêtes gens doiuent souhaitter de voir durer à jamais. Vous jugerés aisément combien cet euenement m'a causé de joye, elle est sincère , mais je vous avoue quelle n'est pas entièrement desinterréssée, non plus que la satisfaction que je ressens de vostre mission. Je suis si persuadé de la sincérité de vostre amitié, que je ne doute nullement que vous laissiés échapper les occasions de me la témoigner, et je rend trop de justice à vostre pénétration et à vos lumières pour vous proposer rien en particulier à cette égard. Mais j'espère que des conjunctures pourront naistre , qui vous faciliteront les moyens de me servir essentiellement. Vous devés connoistre mieux que moy les dispositions de vostre Cour, elle ne paroit plus si éloignée qu'autrefois de mes interests, et Talliance quelle vient de faire est une preuve manifeste quelle a changé de système. Celle ou vous allés est certainement toute portée en ma faveur, de cœur et d'inclination, mais elle ne scauroit faire de certaines démarches sans s'estre auparavant assurée d'un appuy certain en cas de besoin. Vous y trouvères le duc d'Ormonde qui y est beaucoup considéré et son attachement singulier à moy , sa probité reconnue et son

mérite personnelle vous doiuent repondre pour luy qu'il n'abusera jamais d'aucune confiance que vous luy fairés et vous pouvés certainement vous y fier en toute sûreté.

« Je souhaite que vous trou vies dans ce voyage tout les agreements que vous pouués désirer et que vous ayés des occasions pour montrer auec éclat vostre zèle pour les deux couronnes. Il me paroit qu'il ne manque plus qu'une seule chose pour rendre leur union asseurée et durable, et c'est à quoy je suis bien seurque vous trauaillerés de bon cœur si vous y trouvés jour, car l'Angleterre gouvernée par des Allemands en sera toujours jalouse, mais estant une fois soumise à moy, elle y trouvera la gloire et la seurté.

« Soyés, je vous prie , persuadé que l'estendue de ma confiance et de mon amitié pour vous , repond à la haute et juste estime que je conserve pour vostre personne et à l'envie que vous avés bien voulu témoigner, de contribuera Tavancement de mes interests, et que la gratitude dont je suis pénétré à vostre égard n'aura jamais de fin.

(( Jacques R. »

A mon cousin le duc de Saint-Simon.

Un Roi qui n'a plus son trône et qui le veut recouvrer ne pouvait mieux parier.

C'est une lettre d'une politesse exquise

fort honorable pour la main royale qui Ta écrite. Mais elle n'est pas un document historique dans le sens propre du mot, comme est la lettre qui suit. Dans celle-ci, la politique du Prince y est exposée : c'est comme une profession de foi, une déclaration de principes et un appel de secours où ne manquent ni le talent de persuasion, ni la dignité, ni le bon sens.

« D*Albano, ce 20 octo. 172 1.

« Par la dernière poste de France, M. de Dillon m'a informé de ce qui s'etoit passé entre vous et luy, et je ferays tort aux sentiments que j'ay à vostre égard si je differays de vous témoigner jusqu'à quel point j'en suis pénétré de reconnoissance; mon estime pour votre mérite ne sçauroit augmenter, mais votre conduite envers moy demande que je agisse avec vous avec franchise et confiance, et c'est ce que je feray dans cette lettre, bien persuadé que vous êtes aussi porté à en faire le meilleur usage qu'incapable d'en abuser.

« 11 me paroit que le grand obstacte à présent qui empêche la France et l'Espagne d'entrer ouvertement dans mes intérêts , est leur nouvelle et étroite alliance avec l'Angleterre, qu'ils craignent d'irriter , ne voulant plus s'exposer à une nouvelle guerre, et il n'est pas à douter que le cardinal du Bois, outre les raisons particulières qu'il peut

avoir pour soutenir cette alliance , ne soit fortement prévenu en sa faveur par des raisons politiques, soit bonnes soit mauvaises , de sorte qu'il n'est pas possible d'esperér qu aucune des deux couronnes puisse rien entreprendre pour moy, à moins qu'elles ne soyent convaincues que l'interest de leurs Etats demande plutôt qu'elles s'attachent à moy qu'à l'Electeur d'Hannover, et à moins que le cardinal du Bois revienne de ces anciens préjugés, ou qu'il trouve son conte à changer de conduite , on doit certainement faire peu de fond sur les paroles et les compliments de sa part. Il est donc principallement question de trouver les moyens de faire changer de sentiments et de système au Régent et au Cardinal, et je ne croyray pas que cela fut du tout impossible si quelques personnes de poids et de considération s'unissoient à représenter au Régent le véritable interest de la Nation, le peu de fond qu'il doit faire sur une alliance avec l'Electeur d'Hannover, et de quel appuy et conséquence la mienne luy seroit si j'etois remis sur le throne de mes ancestres; comme vous êtes, je suis sure, pleinement convaincu de ces vérités et des raisons qui les appuyent, je ne vous fatiguerés pas en les déduisant icy en détail , mais je reviens à dire que si elles etoient représentées au Régent avec toute la force , toute la clarté et toute la franchise convenable, il ne me paroit pas qu'il y peut résister, et quand il verroit que plusieurs personnes qu'il estime et qui aiment véritablement leur patrie, luy tiennent le même langage, il ouvrira certai-

nement les yeux, et son ministre, quand même il ne seroit pas convaincu, n'oseroit plus soutenir des maximes si fortement opposées par d'autres plus aimés et respectés que luy. Voici mes idées generalles. Pour venir aux détails qui vous regardent, tout ce que j*aurois à vous proposer ce seroit de prendre les occasions les plus à propos pour insinuer au Régent et au Cardinal vos sentiments sur le véritable interest de la Nation par rapport à l'Electeur ou à moy, mais sans jamais montrer trop d'attachement personnel pour moy, et si pendant votre séjour à Madrid vous pouviés faire entrer le Père d'Aubanton dans vos sentiments, luy faisant envisager mon rétablissement comme nécessaire pour maintenir l'union présente entre la France et l'Espagne, ce seroit à mon avis d'une très-bonne conséquence. Le ducd'Ormonde luy a parlé quelques fois sur mon chapitre , mais ce qui viendra d'un ministre françois feroit tout une autre impression, ce Duc vous informera de ce qu'il doit proposer au roy d'Espagne en ma faveur, et ce que vous pourries dire au confesseur facilitera beaucoup l'accord de ce que l'on doit demander au Roy, et si il fait tant que d'y consentir et d'écrire ou d'envoyer par votre canal quelques propositions en ma faveur au Régent, je commenceroi a espérer beaucoup pour l'avancement de mes intérêts. Vous voulés bien les avoir tant à cœur que je n'ay pu me dispenser de vous écrire aussi longuement et naïvement mes sentiments sur ces chefs; c'est à vous à en faire l'usage que vous croirés le plus convenable, je ne prescris

rien , mais me contentant de vous exposer le tout, je suis pleinement persuadé que vous en tirerés tout le bon et laisserés le mauvais, car mon eloignement et mon ignorance sur bien des matières de la politique présente peuvent faire que je me trompe en bien des choses, je ne crains pas de Tetre dans la haute idée que j*ay conçue de vous, ny dans la confiance entière que j*ay en votre amitié, à laquelle je reponds avec toute la sincérité de mon cœur.

« Jacques R. »

A mon cousin le duc de Saint-Simon,

Le duc de Saint-Simon^ ainsi qu'il l'avait annoncé à son correspondant le cardinal Gualterio^ quitta la Cour d'Espagne au mois de mars 1722. Malgré le vivace et long récit qu'il a fait de son ambassade, dans les Mémoires, toute sa correspondance, depuis la première lettre qu'il adressa de Couhé, terre de M. de Vérac, où il s'était arrêté, se rendant de Paris à Madrid, en octobre 1721, jusqu'à la dernière, mérite sans doute d'être publiée. Autre chose sont les lettres écrites au jour le jour^ et les pages de Mémoires rédigées vingt ans après. L'attrait des unes

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