‹ Le duc de Saint-Simon, son cabinet et l'historique de ses manuscrits d'après des documents authentiques et entièrement inédits (volume 2)Chapitre 91 sur 156 · LIVRAISON DU PORTRAIT DU ROI · texte numérisé non relu

LIVRAISON DU PORTRAIT DU ROI

comte de Saint-Simon fit prendre à Versailles, le lo janvier 1769, le portrait qui lui revenait de droit, après avoir reçu du marquis de Marigny, directeur des Bâtiments, la lettre suivante :

(c J'ay l'honneur, Monsieur, de vous informer que le portrait du Roy que Sa Majesté avoit accordé à Madame la maréchale de Montmorency, et après sa mort à Madame la comtesse de Saint- Simon, est en état d'être livré. Si vous voulez bien charger quelqu'un de le retirer du Cabinet des tableaux de la Couronne à Versailles, il lui sera remis par le Garde de ce Cabinet , auquel je viens de donner des ordres à cet effet. J'ai l'honneur d'être très-parfaitement, Monsieur..., etc. (i).

9 janvier 1769. »

Telle est, en sa teneur et vérité, l'histoire de la cession et celle de la prise de possession des Manuscrits et œuvres personnelles du duc de Saint-Simon : tel est en quelque sorte le procès-verbal de leur

(1) A M. le comte de Saint-Simon, Minute de lettres de M. de Marigny. Archives nationales, Maison du Roi, BâtimentSy 0> 1119.

PERSPECTIVE DU CHAPITRE SUIVANT. 2a 3

sortie du Dépôt de M* Delaleu^ notaire au Châtelet de Paris. Essayons maintenant de les suivre et de les accompagner à leur entrée, en Tan de grâce mil sept cent soixante, dans le Dépôt du Louvre, c'est-à-dire celui des Archives de la Secrétairerie d'Etat des Affaires Etrangères. Faisons connaître l'installation qui leur fut donnée , par quelles mains intéressantes ils ont passé, à quels regards curieux ils furent soumis, puis nous dirons comment les Mémoires seuls apparurent dans le monde, et quelles nombreuses et singulières étapes ils eurent à parcourir avant d'être reproduits dans leur admirable intégrité .

la gloire, du moins le bonheur de présider à l'installation belle et luxueuse, à Versailles, du nouveau Dépôt des Affaires Étrangères, pour laquelle il avait obtenu le consentement et le patronage du Roi, à peu près dans le même temps que le maréchal de Belle-Isle avait songé à rétablissement du nouvel Hôtel et des bureaux de la guerre. M. le duc de Choiseul fit pensionner M . Le Dran, et lui retira le Dépôt quelques mois seulement avant le temps où l'ingénieur Berthier, architecte des nouveaux bureaux des Affaires Étrangères à Versailles, les déclara prêts à recevoir les papiers et minutes de cette Secrétairerie d'Etat, jusqu'alors conservés à Paris, dans le donjon du Louvre:

cela en 1763. A tous égards, le choix de l'abbé de Voisenon pour être commis à l'étude des précieux papiers du duc de Saint-Simon, serait inexplicable s'il n'avait tenu à des menues raisons, telles que bons rapports de Cour , relations personnelles dans un monde agréable, faveurs particulières sentant une galante influence (i).

(1) L*Abbk de Voisenon (Claude- Henry de Fusée),

On a dit ^ en effet, que cette besogne donnée à M. l'Abbé était pour le service

Prieur deMaupas, né le 8 juillet 1708, à Voisenon, près de Melun. On le peut dire précoce, puisqu'il écrivit à Voltaire n'ayant encore que onze ans. Il eut pour marraine la fameuse madame Doublet. C'est expliquer comment il fut tôt présenté aux gens de lettres et aux beaux esprits. Il entra dans les Ordres à la suite d'un duel, ayant blessé son adversaire et en ayant conçu quelque chagrin. Il fut essentiellement un bel et agréable esprit. Ce serait faire redite que de raconter toutes ses originalités. Sa société était celle à la mode entre 1740 et 1770. Il fut de l'Académie, succédant à Crébillon père. Il fut fort protégé partout et particulièrement chez madame de Pompadour. En 1 771, et avec la bonne grâce de M. le Duc d'Aiguillon , il eut qualité et fonctions à Paris de Ministre du Prince-Evéque de Spire, et, à ce titre, il eut son petit rang parmi les Ministres étrangers. 11 mourut le 22 novembre 1775, en sa terre de Voisenon. A cette époque, il avait appartement à Paris en l'hôtel de Turpin, rue de Bondy, et petite maison à Belleville, qu'il avait pris en suite de bail à Favart. Il est vrai de dire qu'il en avait beaucoup aimé la femme, cette comédienne si célèbre, dont il ht faire le mausolée en marbre par le sculpteur Cassi ni. Son héritier fut son frère, Louis-Victor de Fusée, Chevalier et Comte de Voisenon, Maréchal des camps et armées du Roi. L'Abbé avait la plume heureuse, &cile , élégante. Il y aurait à faire un choix agréable dans ses lettres. En voici une qui est tirée du Cabinet de M. Feuillet de Conches; en la lisant, on peut juger du tour épistolaire de son auteur :

« Belleville , ce i3 juin 1 77 1 .

a // m'est impossible , mon illustre Abbé, de vous faire des remerciemens proportionnés au plaisir que m'a procuré une lecture très-attentive de votre ouvrage; il respire l'honnêteté, il fait aimer la vertu , élève l'dmc et peint l'homme tel que vous l'êtes et tel que je voudrois être. C'est la destinée des Grillons d'être des modèles dans tous les genres, et c'est la mienne de les admirer et de leur estre inviolablement attaché, mon illustre Abbé, tant que j'existerai.

u C. DE Voisenon. »

236 i;abbe de voisenon.

de madame de Pompadour. Ce dire n'aurait rien d'invraisemblable, car TAbbé était d'humeur à avoir bon pied chez la Marquise j et le Ministre savait merveilleusement condescendre aux désirs de la Dame, tant que sa politique et ses vues particulières n'avaient point lieu d'en être contrariées. Un tel désir, d'ailleurs, était propre à faire honneur à l'esprit de madame de Pompadour. En belles-lettres, en pièces d'État, elle était de son naturel très-curieuse : elle les recherchait et les choyait à l'égal des chinoiseries délicieuses, des porcelaines rares, des objets de collection : les inventaires qui, à son décès, furent faits de ses maisons et résidences, en sont les bons garants. Il n'est donc pas surprenant qu'en cette rencontre, M. le duc de Choiseul se soit prêté volontiers à satisfaire la curiosité de la favorite (i),et qu'il ait accepté et accueilli l'agréable abbé pour en être le ministre.

(i) II est pour nous indubitable que Madame de Pompadour a dû être mêlée à toute cette afiaire des Manuscrits de Saint-Simon, du moins en ce qui concerne V Ordre du Roi pour le notaire Delaleu et la cession des papiers aux Affaires étrangères par la maréchale de Montmorency. Le menu

Toutefois^ et à distance, rien de plus singulier et de plus piquant que le soin de ce travail, qui exigeait, sur toutes choses, un âpre tempérament d'historien, ait été confié à Claude -Henri de Fusée, abbé de Voisenon, dont l'esprit jusqu'alors avait été plutôt porté vers les petits contes et les faciles comédies. Il était Tauteur des Folies Roulantes et des Regrets des petites rues ( conte ) , de la Coquette fixée, des Mariages assortis, de X Hôtel garni (comédies). Il avait eu part au « Recueil de ces Messieurs y>, publié en 1745; il avait donné au Cabinet des Fées le conte licencieux de ZulmisetZulmaïde;en{a\t d'histoire , il avait écrit celle de la Félicité. A l'époque dont nous parlons , il venait de faire les paroles de l'opéra de l'Amour et Psyché (musique de Mondonville), celles âHHylas et Z élis, pastorale. Néanmoins, il est certain qu'à cette époque aussi M. l'Abbé cherchait à donner dans le grave, à prendre le grand air de l'histoire.

document que nous avons cité à la fin du chapitre précédent {Lettre du comte de Saint-Simon au marquis de Marigny) nous la fait rencontrer personnellement.

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