‹ Le duc de Saint-Simon, son cabinet et l'historique de ses manuscrits d'après des documents authentiques et entièrement inéditsChapitre 88 sur 159 · POINTS D'INTERROGATION · texte numérisé non relu

POINTS D'INTERROGATION

La vérité^ le dernier mot, nous paraissent être ceux-ci , savoir : qu 'il y a eu pacte de famille et secret avec M. le duc de Choiseul, qui s'entendait merveilleusement à ces choses. On croit le rencontrer, le regarder, F entendre, le lire, soit qu'il ait eu à voir la Maréchale pour cela, soit qu'il ait eu à lui écrire.

Quel a été l'instigateur du pacte? Telle est encore la question. Fut-ce M. le duc de Choiseul, pour faire profiter le Dépôt des Affaires Étrangères d'une si riche acquisition, qui prit l'avance, et s'assura la complaisance de Madame la maréchale de Montmorency par des représentations où la dextérité n'avait d'égale que la grâce? Fut-ce la Maréchale, qui, instruite par quelques dernières recommandations écrites de l'Évêque de Metz à cet égard, s'adjoignit Madame de Valentinois pour proposer à M. le duc de Choiseul une cession tacite de tous les manuscrits ? Tel est le point demeuré obscur dans cette histoire. Ce qui est probable et vraisemblable, c'est que V Ordre du Roi du 21 décembre 1 760 , émané de la Secrétairerie d'État des Affaires Étrangères le 2 1 décembre 1 760,

PACTE PROBABLE. 2i5

contre-signe Ghoiseul^ exécuté par le S' Le Dran^ fut le résultat d'un pacte secret pour imposer trêve et silence aux syndics et procureurs des créanciers^ jugés^ paraît-il^ irrespectueux^ avec leurs prétentions de connaître des papiers et manuscrits qui ne les concernaient point.

Madame la Maréchale fut honorée d'un Bon signé Louis XV pour son propre portrait de huit pieds huit pouces de haut, dans un fort riche cadre ( i ) j et Madame de Valentinois reçut en présent une tabatière à cage 3 en laque rouge garnie de diamants, avec le portrait du Roi , de la valeur de sept mille neuf cent cinquantesept livres huit sols et neuf deniers, et ouvrage du sieur Jacqmin, joaillier de la couronne. Le portrait du Roi offert à la maréchale de Montmorency a eu aussi son histoire : quant à la tabatière pour

(i) Archives nationales, Maison du Roi; Direction des bâtiments du Roi : Affaires générales (O', 1298, page 88), à la date du 3o décembre 1761 : « Madame la maréchalle de Montmorency supplie M. le marquis de Marigny, par son mémoire, de vouloir bien faire dire aux peintres et sculpteurs qui doivent faire le cadre et le portrait du Roy qui lui est destiné, que la place oit elle doit le mettre a 8 pieds g pouces de haut, r>

2i6 BON POUR LE PORTRAIT DU ROI.

Madame de Valentinois^ nous la suivons jusque dans le testament de la donataire^ qui en fait , en ces termes, l'objet du premier article de ses legs particuliers :

« En reconnaissance des bontés que j*ay reçues de Madame depuis que j*ay l'honneur d'être à Elle, je la suplie de recevoir une tabatière garnie de diamants que le Roi m'a donnée, oti est le portrait de Sa Majesté (i). »

Sur ce point de cession^ qu'il convient décidément de regarder ici comme étant le fait d'une entente et d'un accord entre la Maréchale et le Ministre, contre les prétentions des créanciers, aucun doute ne sera permis, après lecture faite du

(i) Il s'agit ici de Madame la Comtesse de Provence. (Voyez chapitre ii, page i3, notre longue note relative à la Comtesse de Valentinois.) Son exécuteur testamentaire fut ce même M« Étienne-Edme Boudot, Avocat en Parlement, Conseiller du Conseil de Monsieur et au Bailliage royal de la Varenne-du-Louvre, grand Bailly, en Artois et Flandres, des comtés de Vignies et Wahagnies, Procureur au Châtelet de Paris , que nous avons vu paraître tant de fois aux vacations pour l'Inventaire du Duc de Saint- Simon, en qualité de chargé de procuration de M. Daguesseau de Fresnc. Parmi les legs laissés par Madame de Valentinois, je remarque celui de sa maison de Passy avec les meubles et glaces à M. de Stainville, celui d'un diamant d'une valeur de cent mille livres à M. de Thiard.

document suivant ^ que nous avons rencontré dans les cartons de la Maison du Roi, aux Archives nationales :

« Votre Majesté fit la grâce de promettre son portrait à Madame la maréchale de Montmorency à l'occasion de la cession des manuscrits de M. le duc de Saint-Simon.

La mort de cette dame, arrivée peu après, a fait que ce portrait ne luy a point été délivré. Cependant elle Ta substitué à Madame la comtesse de Saint-Simon et aux aînés de son nom.

Monsieur le prince de Tingry, chargé de l'exécution des volontés de Madame la maréchale de Montmorency, réclame cette grâce en faveur de Madame la comtesse de Saint-Simon.

Votre Majesté veut-elle bien me donner ses ordres à ce sujet (i)? »

Et le Roi a accordé la demande par un Bon qu'il a mis de sa main, le 12 mars 1766, c'est-à-dire six ans après que le portrait avait été offert à Madame la Maréchale.

Elle n'avait, en effet, pu jouir de la grâce que le Roi lui avait faite. La com-

(i) Archives nationales, Maison du Roi, Cartons et Registres de la Direction des bâtiments, O*, i3oo, page 86.

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mande du portrait n'avait été donnée à M. Jeaurat^ garde des tableaux de la Couronne^ par le Directeur général des bâtiments^ qu'au mois de décembre 1761 (i), et ce fut à peu jours de là que la Maréchale de Montmorency mourut ^ à Paris 3 en son hôtel de la rue Saint-Dominique^ le 4 janvier 1762. Elle avait transmis le don du Roi^ qu'il lui était bien permis de considérer comme une dette 3 à une comtesse Blanche-Elisabeth de Rouvroy de Saint-Simon, sa nièce^ et femme de M. le grand Bailli de Senlis. La lenteur administrative, qui était déjà chose

(i) Le marquis de Marigny a M. Jeaurat. « Vous aurés agréable, Monsieur, de faire faire un portrait du Roy pour Madame la maréchalle de Montmorency, et d'en ordonner en même tems le cadre. M, le comte de Choiseul, ministre des Affaires Étrangères , payera et le portrait du Roy et le cadre. Observés que la place où Madame la maréchale veut faire mettre ce portrait a 8 pieds g pouces de haut. Usés de toute la diligence dont vous êtes capable pour l'exécution de cet ordre. Je suis..,, etc. » Archives nationales, idem. Nous avons rencontré diverses lettres, éparses dans la Correspondance générale de la Direction des bâtiments, qui ont été écrites à l'occasion du Bon du Roi pour son portrait en feiveur de la maréchale de Montmorency, et ensuite en iaveur de la comtesse de Saint-Simon. Ainsi, lettre du comte de Saint-Simon, datée de Saint-Simon par Ham, au marquis de Marigny, du i3 août 1762; réponse du marquis, du 24 septembre idem; lettre de madame de Saint-Simon au marquis, du 2 3 mai 1764; ordre du marquis à M. Jeaurat-, du 12 juin 1763 (O* 1298, I265, i3oo).

toute trouvée à cette époque ^ ne fit d'ailleurs point de façons et ne prit nulle gêne^ car le présent de Sa Majesté ^ promis en l'année 1760^ comme s'il devait être remis sur l'heure, ne fut en réalité prêt à être délivré que neuf ans après la date du premier Bon du Roi !

Le document le plus important et le plus précis que nous rencontrons à ce sujet est une lettre du comte de Saint-Simon, datée de Saint-Simon par Ham, le 1 3 août 1762, au marquis de Marigny, directeur général des bâtiments. Le lecteur y remarquera l'intervention gracieuse de Madame de Pompadour ( i ) :

« Je me suis présenté plusieurs fois cet hiver chés vous, Monsieur, pour vous prier de voulloir bien donner vos ordres au sujet du Portrait du Roy en grand par Vanloo, que Sa Majesté a eu la bonté d'accorder pendant le dernier Salon à feue Madame la maréchale de Montmorency. Vous ignorés peut-être, Monsieur ^ que cette Dame

(i) Cette intervention est curieuse à signaler, et le lecteur attentif comprendra l'importance relative qu'elle peut avoir pour Tune des pages du chapitre suivant, où revient le nom de Madame de Pompadour à propos de la communication des Onze Portefeuilles des a Mémoires^» du duc d« Saint-Simon.

avoit obtenu du Roy que cette faveur singulière passerait à Madame de Saint-Simon, sa nièce, dans le cas où elle ne vivrait pas assés longtems pour en jouir elle-même. Cette grâce, dont Madame de Saint-Simon et moi sommes infiniment flattés et jaloux, a été annoncée à la feue Maréchale par une lettre de Madame votre sceur (Madame de Pompadour), qui dans toutes les occasions lui a donné des preuves d'une véritable amitié (i). »

Malgré la cession des manuscrits^ et malgré tous ces beaux dires^ nous voyons par des documents incontestables , beaucoup trop nombreux et trop longs pour être rapportés ici, que différentes personnes, honorées de la même grâce, en connurent les effets bien avant la maison de Saint- Simon. Il est vrai que depuis 1764 Madame de Pompadour n'était plus là pour rappeler à son frère qu'elle avait engagé sa bienveillante parole. Il ne fut pas jusqu'à M. l'Apothicaire de Sa Majesté, le sieur Habert , qui ne fût servi auparavant, et de même quelques Tribunaux Souverains, et

(i) Archives natiOxNales, Papiers Marigny, Bâtiments : Correspondance générale (O', 1 2 5 3- 1 2 72).

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