‹ Le duc Job, comédie en quatre actes et en proseChapitre 41 sur 103 · ACTE II, SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE VIII

contredanses? Assurément non, je ne l'aime pas... encore; mais, si je l'épouse, je l'aimerai peut-être... puisque j'ai vu ce phénomène inexplicable se produire à l'égard d'Anna, de Louise et d'Estelle... fort peu éprises avant la noce, je te le jure! Estelle surtout... qui pleurait le matin, et me disait, on parlant pour la mairie : « Je crois que je répondrai non ! » J'étais anxieuse sur mon banc... Enfin, le oui est sorti!., mais à l'église, ça a été un déluge de larmes... son voile en était tout trempé !... — Eh bien! au sortir de la messe, son mari (qui n'était vraiment pas mal) l'emmena à Fontainebleau, où ils restèrent huit jours... et, à son retour, je la trouvai enchantée de son voyage... je veux dire de son mari.

JEAN

Ne te reprends pas, va!

EMMA

Si, si !... de son mari !... Elle était tendre !... Il faut croire que Fontainebleau... c'est charmant?... la forêt surtout... elles en reviennent toutes ravies!... Je voudrais bien la voir.

JEAN, à part.

Comme cela, moi aussi!

EMMA

Mais tu comprends que je n'ai pas été assez sotte pour attribuer à une forêt la gloire d'un tel miracle. J'en ai conclu seulement que l'amour pouvait venir vite ; mais je sens bien là qu'il ne doit pas s'en aller de même... et alors, une erreur!... Jean, songe donc... si plus tard on s'aperçoit... Ah! Dieu! rien qu'à cette pensée je me sens toute troublée!... et c'est toi qui en es cause...

Moi?

EMMA

Oui I Je t'ai souvent observé : tu as une manière de regarder les gens qui est, pour moi, un signe auquel je ne me suis jamais trompée!... C'est au point... cela va t'étonner... que je ne voudrais pas me marier sans t'avoir vu regarder mon mari en face... toi... ou mon oncle de Rieux... ou ton ami Edouard Brémont... Voilà un homme qui aussi m'inspire confiance... et qui t'aime bien 1... (il a raison ! ) Je trouve que vcv«" ous ressemblez un peu. . .

oS LE DUC JOB.

pas au pli\siqiic'... Oli! ça, non... il esl mieux que toi!...— Mais où en étais-je? Tout ça me tourne la tôte... Ah!... à M. Valette!... Eh bien, j'ai remarqué aujourd'hui chez toi un certain air gôné visà-vis de lui.

J Ç A N , avec hauteur.

Gêné, moi?...

E M M A , réfléchie.

C'est peut-être, en effet, plutôt lui, vis-à-vis de toi. Mais, de ton côté aussi, oui, dans ton regard, il y a une expression que je ne puis analyser, et qu'à sa place j'aimerais mieux ne pas y voir...

JEAN

Du tout!...

EMMA

Si!... — Tu ne sais pas dissimuler... je suis là-dessus plus forte que toi, moi qui suis franche au fond !... Eh bien, sois franc aussi, voyons; tu as quelque chose contre lui?.,.

Du tout!...

EMMA

Si!... — Je ne dis pas quelque chose de personnel, mais enfin, une idée, un fait, un secret qui t'a impressionné à son égard d'une manière fâcheuse...

JEAN

Non !. . .

EMMA

Si, te dis-je!... — Eh bien! que ce soit peu ou beaucoup, si cela touche à certains sentiments tendres, élevés... essentiels enfin!... Dis-le moi !

JEAN

Mais, mon Dieu !...

EMMA

Vois-tu, Jean... on ne me connaît pas!... (virement.) Certainement que je ne me marierai pas à un homme sans fortune, oh! ça... jamais!.. Pourquoi t'éloignes-tu?

JEAN

Pour rien !

EMMA

Mon père en a... mon frère va en avoir beaucoup; Louise, dont

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je le [»arUiis loul à l'iieui'e... lîlslelle aussi... eii[in. toiislesnôlres... toutes mes relations sont riclies... et, pour m'établir sans un train de maison convenable, je ne le ferais pas... Oh ! j'ai à cet égard, je l'avoue, des idées très-arrôlées,.. tu as beau refroncer le sourcil...

Moi?...

E M M A , pénétrée .

Mais, je te le dis aussi, Jean... s'il me fallait, par une déplorable erreur des miens, épouser un homme de cœur médiocre, sur qui pussent tomber certains regards, comme j'en vois souvent entre vous, courtoisement hautains... mêlés de demi-sourires énigmatiques... oh! Dieu!... fût-il vingt fois beau , spirituel, millionnaire... j'aimerais mieux l'avoir pris laid, bote et pauvre !

.1 E A N , à part, arec tendresse.

.Te savais bien !

EMMA, ûnement.

IMais j'ai mieux à faire qu'opter entre ces deux extrêmes... c'est d'y regarder de près, pour éviter l'erreur !... Oh ! je suis une femme de tête, va!... Eh bien, y suis-je exposée avec M. Valette?... C'est là ce qu'il m'importe de savoir, ce que toi seul dois me dire... toi qui le connais mieux que personne, toi enfin en qui j'ai, pour ces grandes questions, plus de confiance qu'en aucun autre!... C'est vrai, je te plaisante, je le taquine quelquefois; mais je sais bien, va, que mon vrai, mon seul ami... c'est toi !... LaissC'moi donc ta main !...

JEAN, très-ému, à part.

Elle me brise!...

EMMA, souriant.

C'est iiion idée que mon futur mari doive d'abord te convenir!

JEAN, à part.

Elle est heureuse, son idée!...

EMMA

Ainsi donc, Jean, tu me comprends?... Réponds vite!... (Après un silence.) Tu ne vcux pas répondre?... A ton aise! Je prends alors ton silence pour un avis,... et je refuse.'

JEAN

Emma I... mais non... je n'ai rien à dire, je te jure!...

EMMA, le regardant bien.

Tu mens!...

JEAN

Oh! tu me tortures!...

EMMA

Mais c'est donc sérieux?...

JEAN, très -troublé .

Hein?... sérieux... quoi?...

EMMA

Ce que lu me caches... — Comme tu me regardes?...

JEAN, triste.

Ce n'est pas toi que je regarde... c'est cette boucle de cheveux!...

EMMA

Cette boucle... (a part.) Sa voix tremble...

JEAN

Je me souviens qu'il y a trois mois, en Afrique, le 20 juin, à quatre heures du matin, au pied d'Ichoriden ; on venait de sonner la charge... nous montions à l'assaut, et, au plus fort de la mêlée, au milieu du silllement des balles, des nuages de poussière et de poudre... je l'ai vue, comme je la vois I ! !

JE AN , la quittant.

Non !... je suis fou !... — Oh ! sapristi ! je n'ai pas pu me retenir!...

VALETTE, paraissant au fond.

Ah! Jean!...

JEAN

Valette!...

L M .M A , à part .

Je ne sais où j'en suis! !...

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