‹ Le duc JobChapitre 10 sur 76 · JEAN, VALETTE · texte numérisé non relu

JEAN, VALETTE

VALETTlî.

Oh! mon brave Jean... bonjour et rebonjour! Laisse-moi te regarder. A-t-il une paire de moustaches!

JEAN, souriant.

N'est-ce pas? Elles seront bientôt plus grandes que moi? —Mais comment te trouves-tu ici d'aussi bonne heure?

VALETTE

Je te savais de retour, et j'ai pris ce matin le premier convoi, pour te serrer la main plus tôt, et te voir un peu seul... avant déjeuner (plus bas), ayant bien des petites choses à te dire.

JEAN

Ah! très-bien... Qu'est-ce que c'est? parle vite.

VALETTE

Oh! tout à l'heure! Que je sache d'abord comment tu vas... car tu as été blessé jlà-bas?

ACTK I, SCr^NE Vil. 9

JEAN

A Ichériden, une niaiserie qui m'a retenu trois semaines à l'hôpital, et a été un prétexte à congé de convalescence.

VALKTTE.

Et on t'a nommé sergent, j'ai su cela!

JEAN, gaiement.

Oui, je croyais qu'on me nommerait général... mais c'est ajourné !

VALETTE

Sergent!... Pourquoi ne t'es-tu pas mis dans la cavalerie? Au moins, on a un cheval.

JEAN

On ranîrme,et puis je serais, à cette heure, maréchal... des logis! Pékin, va! tu ignores donc l'axiome : « In pedite robur ! » La vérité est que je m'étais engagé, moins par pensée d'avenir que pour me. distraire... et aller passer quelques mois en Kabylie : or, la campagne projetée étant une guerre de fantassins, je me suis fait incorporer dans le 54"^« pour y retrouver quelques amis.

VALETTE

A propos d'amis... tu as vu, je crois, à Tunis, ce pauvre Brémont? Je dis pauvre, avec un père quatre fois millionnaire!

JEAN

Edouard? oui... II a été bien mal!

VALETTE

Vraiment? Il va mieux ?

JEAN

Oui! mais toi , voyons! je ne te demande pas de tes nouvelles

(Le regardant. )

VALETTE

Oui... tu ne me trouves pas maigri, hein? ne m'en parle pas; c'est mon seul chagrin!

JEAN

Oh! il n'est pas lourd.

VALETTE

Eh! si! (bas, gaiement) cout cinquanto-scpt ! et encore n'est-ce qu'à force de valser, cet hiver, que j'ai perdu huit livres! Ah! heureux les maigres!

JEAK.

Bah!

VALETTf:.

Ça vieillit... J'ai l'air d'avoir diif. ans de plus que toil

JEAN

Gros fat 1

VALETTE

Heureusement que j'ai le caractère jeune... et que j'ai su aussi m'arrondir un peu sous d'autres rapports !

JEAN

Au fait, oui ; j'ai appris cela : tu es dans les ^flaires?

VALETTE

Jusqu'au cou.

JEAN

11 paraît que tu y as fait fortune.

VALETTE

Eh! eh! ça va bien! J'ai aujourd'hui trois cent mille francs à moi, et il y a un an, je n'avais rien !

JEAN

Peste ! Tu as gagné cela à la Bourse ?

Naturellement... — mais qui t'a appris?

JEAN

Mon oncle, qui me disait,hi?r, beaucoup de bien de toi!

VALETTE

Ah!

JEAN

Oui, oui, il semble faire grand cas de ton habilotc.

VALETTE

Il est très-indulgent, c'est vrai, très-bon pour moi... — et, mon Dieu! puisqu'il est question de ton oncle...

JEAN, Tivement.

Ah! pardon si je t'interromps; mais, à propos d'oncle, je ne te parle pas du tien !

ACTIi; I. SCENE VII. 41

VALET TK.

pg mien?

JEAN

C'est vrai; je ne t'ai pas revu depuis ma visite militaire à Cr6niieux...

VALETTE, un peu trouble.

A Crémieux ?

JEAN

Chez ton oncle, à toi... Ton oncle Solié !

Tu le connaissais?

JEAN

Non, mnis je le connais, depuis un an environ ; pardieu! depuis mon départ pour l'Afrique! Je voulais t'écrira de là-bas, mais, le lendemain de mon arrivée à Alger, notre bataillon se mettait en campagne.

VALETTE

Tu as vu mon oncle Solié à...

A Crémieux ! II ne te l'a pas écrit, non plus ?

VALETTE

Non, mais...

Ohl mon cher, quel homme charmant !

VALETTE, à part.

En voilà une chance !

JEAN

Que je te conte donc cela. ' u je prend sous i? bras. ) Imairine-toi que notre détachement, en garnison à Lyon, avait reçu ordre de s'acheminer par petites étap?s jusqu'à 31arseille, d'où nous devions nous embarquer pour l'Africjne. On nous avait, comme d'habitude, éparpillés sur les grandes routes pour gagner nos localités respectives; et, en ma qualité de caporal, j'avais à faire loger quatr3 hommes et ton serviteur très-humble dans un petit village du nom de Crémieux. J'en casai deux à une auberge de rouliers qui m'était désignée, et allai avec les deux autres sonner q la maison

n LE DUC JOB.

d'un M. Solié au'quol échénit, de par M. le Maipc, l'insigne honneur d'abriter mon galon. Une bonne grosse mère vint m'ouvrir.

VALETTE, à part.

Marianne.

JEAN

Elle m'introduisit près du maître; et, pendant que mon amphitryon... de parla loi, examinait mes lettres de créance, je vis en face de moi, khi cheminée, une miniature qui le ressemblait beaucoup. J'allai droit à elle ; ton oncle vit le mouvement: — Eh bien, dites donc, caporal, fil-il en arrêtant sa lecture, ne vous gênez pas, hein ? J'ai encore Ik-bas des portraits de dames, si vous êtes amateur? — Pardon, Monsieur, lui dis-je; je croyais reconnaître un de mes camarades de collège... — Oui s'appelle?... — Henri Va- IcLte. — Vous connaissez mon neveu?— Vous êtes son oncle? — il y a apparence! — (Le faitestqa9 mon motétaitnaïf! ) — Puis, regardant le billet de logement : « Le caporal de Rieux... » J'ai connu autrefois un marquis de Rieux... — C'est mon oncle! — Vous êtes son ne\eu? — J'avais grande envie de lui riposter : il y a apparence ; mais il ne m'en laissa pas le temps! — « Ah ! vous connaissez mon neveu? » — puis, allant et venant: Marianne! tu mettras deux couverts!... (Il me néj^lige!)... et le> deux perdreaux, pour rôti! nous ferons demain une friture au curé, c'est plus orthodoxe! — puis, il me demanda bien vite de tes nouvelles. Je lui répondis qu'à un nr.uis de date, tu allais à merveille :« Bravo! me dit-il! Moi, il y a plus d'un an que je ne l'ai vu... mais c'est jeune, et je ne lui en veux pas : je n'aurai à lui laisser après moi que cette bicoque... et -il est ambitieux! Aussi, je me résigne à l'aimer de loin... vous 'voyez... son portrait est là qui me regarde avec ses yeux bleus, ceux de sa mère que j'aimais tant! »— Je n'en finirais pas de te répéter tout ce qu'il me dit, durant cette demi-journée, de toi, de ta famille! Depuis, tu as eu de ses nouvelles? Comment va-t-il?

VALETTE

Mon ami, je l'ai perdu...

JEAN

Ah! mon Dieu!... Et quand cela, donc?

Il y a dix mois. ^ ^ .. "

ACTK I, s(:i<:Nn vu. 43

Aliî mon cher Henri, combien je regrelle d'avoir aussi brusquement réveillé ce souvenir 1... Pauvre homme!... je l'assure que celte nouvelle me chagrine !

VALETTE

Bon Rieux !

JEAN

Il me semble que je le connaissais depuis des siècles. C'est vrai, il y a dans la vie dos heures qui paraissent plus longues que les autres, tant elles laissent d'impression derrière elles, et tant on y retrouve de choses quand la pensée vous y reporte! Ce pauvre ■M. Solié! Ah ! tu as dû bien le regretter 1

VALETTE, toujours préoccupé.

Oui... oui... Oh! certes, c'était un excellent homme... (a part.) Comment empêcher ?...

JEAN

Il y a dix mois? Quelques semaines seulement après ma visite! Mais c'est bizarre. J'ai vu à Bône notre ami Barrai, le consul, trois ou quatre mois plus tard ; il venait de Paris ; nous avons parlé de toi... et il n'avait pas l'air de savoir...

VALETTE

Il ne le connaissait pas.

JEAN

Soit; mais il me disait, je m'en souviens, toutes les difficultés de ta vie avec ta modique place, sans un sou de patrimoine!... Or, tu devais, à cette époque, être en possession du petit avoir de ton oncle... — Est-ce qu'il ne te l'aurait pas laissé?

VALETTE

Si fait 1

JEAN

Et Barrai l'ignorait? Tu le lui avais donc cache?

VALETTE, après un long silence.

Eh bien... oui!!!

JEAN

Hein ! Par quelle raison ?

44 Llî DUC JOB.

VALETTE

Mon Dieu ! mon ami, par des raisons très-sérieuses, que tu comprendras, j'espère... ou plutôt, que tu ne comprendras peut-être pas, avec ta nature si en dehors des choses pratiques I

JEAN

Enfin, voyons, parle.

VALETTE

Eh bien, donc... oui ; ce pauvre brave homme d'oncle est mort, me laissant, comme tu dis fort bien, son petit avoir : il y avait près de deux ans que je ne l'avais vu : je m'en accuse; mais il n'y a pas de chemin de fer, parla. C'est très-incommode. Autrefois, j'avais un de mes amis, un Russe, qui m'invitait à passer les vacances dans ses terres, à une douzaine de lieues de Crémieux, et j'y faisais alors une petite fugue dans l'intervalle; mais mon Russe est parti; les terres, les chasses ont été vendues, affermées, que saisje? Je n'avais donc plus d'occasions... — Mon Dieu! je l'aimais toujours bien... mon oncle!

Oui... (a part.) Mon oncle !

VALETTE

Mais, dame! qu'il p3nsât peut-être à moi un peu plus que je ïTe pensais à lui, cela s'explique: les vieillards vivent dans une chambre d'où ils ne bougent guère; ils ont autour d'eux trois ou quatre portraits qui sont là, cloués à la muraille et les regardant toute la journée... d'où ils concluent que ces trois ou quatre miniatures ne voient et n'aiment qu'eux! Or, ça se trouve souvent être une fille, qui va tous les soirs au bal... un fils, riche, lancé, ayant des chevaux qui courent... et des maîtresses qui le font courir; ou un neveu, comme moi, qui n'a rien et qui cherche partout, devant, derrière, à gauche, à droite... s'il ne verra pas tomber sa pomme de Newton ! Tout cela ne permet pas aux cœurs de battre à l'unisson... C'est triste, mais c'çst la vie; et tu vois d'ici dans quelles dispositions de regrets... respectueux me trouva la lettre par laquelle le petit notaire des environs m'apprenait ce' événement... (se reprenant) ce malheur!

JEAN

Ne te reprends pas, va... nous sommes seuls.

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