‹ Le duc JobChapitre 65 sur 76 · SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII

JEAN, LE MARQUIS

LE MARQUIS, joyeux , redescendant la scène.

Ah! ce pauvre Jean!... quand je dis pauvre... tudieu I Monseigneur! — Comment vais-je lui apprendre?...

ff9 LE DUC JOB.

JEAN, entrant.

Je vous annonce, naon oncle, que le colonel vient de me notifier mon remplacement.

LE MARQUIS, à part.

Cher enfant! il a l'air soucieux... et il est loin de se douter...

JEAN

A ce propos, et puisque me voilà bourgeois, la vie, je crois, n'est pas chère dans vos parages?

LE MARQUIS

Aux environs de Chartres?... Oh! non...

JEAN, souriant tristemen* .

Le petit... jouet d'enfant dont je vous parlais hier, rose avec des persiennes vertes, juste en face de chez vous... Qu'est-ce que ça peut se louer par an ?

Huit ou neuf cents francs, à peine!...

JEAN

Que cela ? Ah! mais ça rentrerait assez dans mes moyens.

LE MARQUIS

Dans tes moyens?... (a part.) Nabab!... (uaut.) Pourquoi me fais-tu cette question?

JEAN

Parce que si vous ne redoutiez pas trop mon voisinage, je serais très-disDOsé à me l'adjuger.

LE MARQUIS, à part.

Tiens! (naut, i-obseryant. ) Eh bien... et tes projets, tes rèves?... 11 n'est pas grand, ton jouet... (souriant.) Je sais bien qu'un jeune couple, ça se serre... mais enfin, il n'y a pas là d'écurie... même pour un cheval.

JEAN

Puisque vous vous êtes chargé de le tuer...

LE MARQUIS

Diablel.-.Commetu y vas! Encore faut-il me laisser le temps...

JEAN, sérieux, s'approchant de lui et lui prenant la main.

J'avais précisément à vous prier de ne pas en perdre à ce jeu...

ACTH IV, SCÈNH VIII. 119

LE MARQUIS

Que vcux-tu dire?...

Mon Dieul... le voici : J'avais songé, ce matin, à m'approprier quelques objets chers à Edouard, surtout dans la crainte que la négligence trop probable de son père ne les laissât passer aux mains des marchands et dos juifs.

LE MARQUIS, à part, touché.

Cette coïncidence!

JEAN

No trouvant pas dnns ma chambre de quoi écrire au chancelier de Tunis, je descendis à la bibliothèque, et j'y étais depuis unedemiiieure, quand j'entendis M. David entrer avec Emma dans le petit salon voisin et lui demander si elle avait réfléchi au projet de mariage dont il l'avait entretenue, Tavant-veille ?

LE MARQUIS, à part.

Aïe! aïe!

JEAN

La porte était restée eutr'ouverte, masquée seulement par une légère tenture, et si j'avais été aussi vertueux que quelques amis veulent bien me le reprocher, je n'avais, je l'avoue, qu'à bouger pour leur signaler ma présence... mais je n'en eus pas le courage: Je ne tardai pas à en être puni. Son père parla d'abord de Valette, de ses gros bénéfices; bientôt, Emma hasarda timidement mon nom : je rends à mon oncle David cette justice que son langage fut parfait ; il finit même par ces mots que je n'oublierai de ma vie : « Maintenant, Emma, que je t'ai parlé en conscience, vois, décide... « je te laisse libre!... » Il se fit un silence... qui me parut bien long!... puis, elle répondit d'une voix indécise : «Merci, mon père... je verrai!... »

LE MARQUIS, à part.

Diable!...

JEAN

Je verrai! Quand mon cœur battait à briser ma poitrine... et quand, à ces mots : « Je te laisse libre, » je me figurais qu'elle allait tout de suite... — brute, va! ( MouTement du marquis.) Oh! elle ne m'aime pas, voilà tout... je le savais, je vous l'avais dit... Ce n'est

pas sa faute !.. N'en parlons plus!... Il est donc inutile que vous cherchiez à tuer son dernier cheval!... Elle en aura deux, quatre, qui la traîneront au bois, dans un bel éq lipag", oîi elle sera charmante! et, sérieusement, je vous serai obligé, mon oncle, de ne

pas aller plu^ loin dans celte voie, [jean, après li*» arolr serré U main, t* s'asseoir près du guëriuon, k gauche.)

LE MARQUIS, à part, après un silence.

11 a le cœur fier 1 Lui dire maintenant qu'il est plus riche qu'elle, il ne voudra jamais s:» croire aimé!... il doutera toujours!... Moi f;ui m'imaginais que ce brave Lebrun, avec ses millions, arrivait Jà, h point nommé, comm^ dans les comédies! Vraiment, oui: ils gâtoniiont t'Uit, à cette heure, — pourtant je suis sûr, qu'au fond,

Kmma... — Ah! [W e>t allé rers Jean, qu'il toU assis au guéridon, la tCte arrondie »ur sa main, et le Moniteur oayert devant lai.) Y H-t-ll du nOUVCaU danS le

Moniteur?

JEAN

Hein?... Non... je ne vois pas...

LE MARQUIS, qui s'est approché davantage.

Tu ne vois pas... je crois bien! Il est à l'envers!...

JEAN

Ah!... Tiens, c'est vrai!... (nie retourne.)

LE MARQUIS, après avoir souri à part.

Voyons, Jean... Ne crains-tu pas de t'exagérerun peu les choses?

JEAN

Moi ? Nullement...

Je comprends ton mécompte! Le cœur va vite en besogne; et, sur un vague indice, le tien se croyait plus près du but; moimême, après tes conlidences, je l'avais espéré; mais, que veux-tu, mon enfant, il ne faut pas se faire illusion ; tu ne lui as pas inspiré un amour... foudroyant, c'est clair.

JEAN

Foudroyant !

LE MARQUIS

Mais, que diable!... Tu ne tiens pas, j'imagine, à trouver en elle l'exaltation que sa beauté, sa grâce et le charme de toute sa personne ont pu faire naître en toi ?

ACÏK IV, SCflNE VIII. 121

JEAN, brui^quement.

Je n'en serais pas au désespoir!

LE M A ROUI s, souriant.

Oh! alors... mon giirçon, coiffe-loi en boucles... et mets des fleurs dans tes cheveux...

JEAN, se lovant.

Ah! c'est bien, mon oncle! Moquez-vous de moi, maintenant!

LE MARQUIS, le sortant gaioœect contre lui.

Eh non ! moi , jf^ raffolerais de toi, si j'étais à sa place !

JEAN

Bon! bon!... Allez!...

Mais qu'y faire?... L'amour vient de deux manières : par les yeux ou par le cœur!.. Pour faire naître le premier, dame!... il faut... un physique...

JEAN

C'est bon...

LE MARQUIS

Tu mas compris... — Mais ce n'est pas le meilleur, val

JEAN

Heu!...

LE MARQUIS

Non! non!... Et l'autre... celui qui part de là... ( mettant u maia •ur son cœur) ct qui est bicu réellement à ton adresse...

JEAN

Oui!...

LE MARQUIS

Celui-ci est autrement précieux!... mais va piano...

JEAN

Ah! oui!...

LE MARQUIS

Et son : « Je verrai ! » est déjà un progrès 1...

JEAN

Merci l

Oui, oui, un progrès !... Et d'abord, entre nous, pour ce qui est de ton rival , je le proclame distancé.

JEAN

Qui vous l'a dit?

LE MARQUIS

Elle!... et d'un air, et d'un ton à ne pas m'en faire douter.

JEAN

C'est heureux!

LE MARQUIS

C'est heureux. ..Tu es admirable! c'est déjà un résultat. Faismoi donc le plaisir d'aller à Picpus, ou aux Oiseaux, ou dans tout autre couvent de jeune filles; et produis-leur le parti Valette?... Tu verras s'il est goûté... et comme ces demoiselles t'auront en deux temps analysé et apprécié le sujet : bon diable, bonne figure, bonne santé, gagnant gros comme lui!... C'est le mari représentant diamants, dentelles, opéra, équipage, c'està-dire le mari rêvé! le mari... à quatre roues, comme elles disent!... Et Emma hésite! «Elle verra! » Avec lui, un train de maison de 50, 60.000 fr'ancs; avec toi, un petit budget de 19, et « elle verra!'»... et cela, pour cette belle paire de moustaches que tu tortures... quand tu devrais peut-être la caresser... car, c'est vrai, les hommes sont ingrats, fats, inconséquents!

JEAN

Inconséquents?... Par exemple!

LE MARQUIS

Eh quoi! n'étais-tu pas, hier, disposé à lui donner, en quelque sorte, raison?

JEAN

Moi!...

A tout prix ne voulais-tu pas t'enrichir?...

Oui , hier ! . . . Certes ! . . . quand je croyais. . . Et le ciel m'est témoin que j'aurais donné tout ce que j'ai..

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