Le Fils de Porthos, 2 voL Tresse, éditeur
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soleil, le matia à l'Orient, le soir à l'Occident, — avait un aspect l)ien sévère aux yeux d'un souverain vaillant comme Mars, mais pratique avant tout.
Que d'attraits ne présenterait pas, au contraire, une habitation de plain-pied sur la colline qui commande la Seine et à l'aise dans les vastes cours oij circuleraient librement chevaux et carrosses !
Quel agrément dans un entourage de fleurs, d'arbustes, de ruisseaux et de cascades qui s'inclinerait en pente douce jusqu'à la rivière î
Gomme on respirerait k l'aise au milieu de cet immense horizon !
Les tours de Notre-Dame, vibrantes encore des tocsins de la Ligue, n'y apparaîtraient que juste comme il convient, au dernier plan d'un beau panorama, dans un lointain brumeux.
Ainsi avait pensé le Béarnais.
Ainsi avait-il été fait selon sa volonté.
La construction du Château-Neuf avait été confiée à l'architecte Marchand.
Celui-ci en avait placé l'entrée principale en face de celle du Vieux-Château.
Une pelouse de quatre cents mètres séparait les deux édifices.
Toutefois, la façade dite royale du premier dominait la Seine du haut de la colline du Pecq.
Elle se composait d'un corps de bâtiment de fort grand air, avec trois cours et quatre pavillons en saillie, — deux vers son milieu et deux à ses extrémités, — le tout relié par des galeries en arcades.
Les deux pavillons des extrémités sont restés debout. L'un d*eux, bien connu, a conservé le nom de pavillon « Henri IV» . L'autre a été défiguré par une restauration récente.
Ce véritable palais reposait sur une terrasse monumentale, — percée de baies cintrées et garnie de balustrades sculptées, que l'on quittait, par deux rampes en fer-à-cheval, pour
se perdre, par d'autres étages, dans les jardins échelonnés jusqu'au fleuve.
C'est au milieu de ces splendeurs, célébrées par les contemporains a l'égal de la huitième merveille du monde, que Louis XIII, la jeune reine Anne d'Autriche, la reine-mèro Marie de Médicis, Monsieur frère du roi et la cour séjournaient depuis deux mois environ à l'époque où vient de commencer la dernière partie de cette histoire.
Richelieu y était arrivé avec eux.
Puis, soudain, prétextant de sa mauvaise santé, — voile éternel qui lui servait à cacher tant de choses, — il s'était confiné dans son « pied-à-terre » de Rueii, d'oii il continuait néanmoins à diriger les affaires du royaume.
Cette absence du terrible ministre ne contribuait pas peu à donner un certain air dejoyeuseté aux hôtes du Château- Neuf et à leurs commensaux.
Pénétrons dans celle résidence, toute peuplée d'enchantements, quelques jours après les scènes que vous avez vues ' se dérouler à l'auberge du Tourne-Bride.
Franchissons le seuil du portail, orné de douze colonnes d'ordre toscan, qui donnait accès dans la cour d'honneur, et que surmontaient les armes de France et de Navarre, avec la devise : Deo protegit iinus.
Descendons l'escalier oii « estoient gravées, écrit Du Chesne, les images d'Hercule et d'un l\on, » et arrivons dans ces jardins, rivaux de ceux de Babylone et d'Armide, où l'on avait exploité sur une vaste échelle le moyen, inventé par le président Claude de Maçonnis, d'élever les eaux au-dessus de leur source, et où, sous la force motrice de celles-ci, tout un olympe d'automates s'agitait dans une disposition savante de verdure, de parterres, de grottes et de bassins.
Sous les quinconces de marronniers et dans les allées de mûriers blancs, plantés par le Béarnais pour nourrir les vers à soie dont il se plaisait à faire lui-même l'éducation, les courtisans se promenaient par groupes, se saluaient, se tendaient la main ou se toisaient avec hauteur selon les dif-
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férents partis — de la reine, de Monsieur ou du cardinalduc — auxquels ils appartenaient.
Foule brillante, qui déployait tous les raffinements de la mode dans ce cadre d'une magnificence d'opéra où tout étincelait, — broderies, galons, croix du Saint-Esprit, aiguillettes, ferrets, armes, bijoux, — moins encore que le soleil de cet après-midi d^été, que le feu des regards, que les propos vifs et que les rires spirituels et éclatants.
Louis XIII n'avait pas encore paru.
Il était sans doute occupé à l'un de ses métiers.
Ce prince n'avait guère, en effet, qu'un seul plaisir réel : la chasse.
Mais, comme il ne pouvait chasser tous les jours, ni toute la journée, il lui fallait bien faire autre chose.
C'est ainsi qu'il avait successivement tressé des filets, des corbeilles, fondu des canons, sculpté des arbalètes, fabriqué des châssis, forgé des arquebuses, et que, de jardinier s'improvisant cuisinier, il avait eu, pendant quelque temps, la passion de larder, se servant pour cela de lardoires en vermeil que lui apportait son écuyer George.
Pour le moment, il s'amusait à « composer de la fausse monnoye )> avec M. d'Angoulême, petit-fils de Charles IX, lequel M. d'Angoulême lui disait, à propos de leurs travaux communs :
— Sire, nous devrions nous associer ensemble; je vous empêcherais de vous ruiner en vous montrant comment on remplace l'or et l'argent par du cuivre et par de l'étain, et vous, vous m'empêcheriez d'être pendu.
A défaut du roi, l'on avait la reine.
Celle-ci était assise sur une chaise rustique au milieu de la pelouse qui s'arrondissait au bas de ses appartements.
Auprès d'elle, sur des pliants, étaient placées madame de Chevreuse, sa grande amie ; madame dô Lannoy, grande maîtresse de sa maison ; madame de Motteville, sa première
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dame; dona Estefana, sa camériste espagnole ; la duchesse de Guéménée et mademoiselle de Montbazon.
Mesdemoiselles de Guise, de Rohan et de Vendôme se tenaient debout derrière.
Autour de ce bouquet de jolies femmes papillonnait tout un essaim de seigneurs empressés et bruyants, parmi lesquels vous auriez retrouvé la plupart des Aversionnaire$^ie l'hôlellerie du Tourne-Bride — Bassompierre et Chalais en tête :
Le premier, de conspirateur redevenu vert-galant et affectant à l'endroit des dames les effusions d'une galanterie quelque peu surannée ;
Le second, étalant les splendeurs de son costume de satin blanc, relevé de nœuds ponceau, de son feutre à plume incarnadine, de ses gants à la frangipane et de son écharpe de toile d'argent.
Anne d'Autriche était alors une femme accomplie pour l'œil d'un amant, une souveraine parfaite pour l'œil d'un sujet :
Grande, bien prise dans sa taille, possédant la main la plus délicate et la plus noble qui eût jamais fait un geste impérieux, des yeux auxquels leur couleur verdâtre donnait une transparence infinie, une bouche petite et vermeille, avec cette lèvre inférieure des princesses d'Autriche, un peu avancée et légèrement fendue enferme de cerise...
Ses vêtements noirs rehaussaient encore l'ivoire de ses bras, découverts jusqu'au coude, et qui sortaient ronds, fermes et purs, du bouillonnement de dentelles de ses larges manches à l'espagnole.
De grosses perles pendaient à ses oreilles et une grappe d'autres, plus grande, se balançait sur sa poitrine et se rattachait à sa ceinture.
Quant à Marie de Rohan, —fille d'Hercule de Rohan, duc de Montbazon et de Madeleine de Lenoncour, veuve à vingt ans de Charles d'Albert, connétable de Luynes et épouse en secondes noces de Charles-Claude de Lorraine, duc de
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Ghevreuse, dernier fils du Balafré, — au dire de ses contemporains, elle avait un corps d'une souplesse et d'une harmonie sans pareilles.
Rien d'agréable comme l'ovale de son visage.
Peut-être l'expression en eût-elle paru un peu libre et hardie, si elle n'eût été merveilleusement tempérée par la douceur des contours, ainsi que par la finesse et la clarté du teint.
Le charme particulier de sa physionomie, c'étaient la vivacité, la gaieté, Tentrain; c'était l'esprit qui, non seulement se faisait jour par des regards pleins de feu, mais qui animait aussi sa voix, son geste, jusqu'à ses moindres mouvements, et répandait sur toute sa personne une séduction irrésistible.
Madame de Ghevreuse était devenue promptement la favorite de la reine, par la part qu'elle semblait prendre aux chagrins de celle-ci, « chagrins qu'elle tâchait de dissiper par tous les divertissements qu'elle lui proposait, lai communiquant son humeur galante et enjouée pour faire servir les choses les plus sérieuses et de la plus grande conséquence de matière à leur gaieté et à leur plaisanterie : a giovine cuor tutto è ghioco *. »
Pour l'instant, cependant, la belle humeur proverbiale de la jeune femme avait l'air de lui faire défaut.
La duchesse était distraite.
Anne d'Autriche pareillement.
On avait beau passer en revue autour d'elles toutes les nouvelles du jour :
La dernière aventure de Marion de Lorme, pour qui la Ferté-Sénectère venait de se battre avec Rouville, beau-frère de Bussy-Rabutin...
Le dernier caprice — c'était elle qui avait inventé le mot — de mademoiselle Anne de Lenclos, que Ton n'appelait pas encore familièrement Ninon...