V SCÈNE IX. ^ MORISSEAU, RAYMOND
RAYMOND
Voilà un brave garçon! c'est rond, c'est franc!...
MORISSEAU , // pari.
Pauvre homme! (Haut.) J^lonsieur Raymond, vous avez une fille... fort jolie?
RAYMOND
Oui, ça n v^t pas trop déplaisant pour une jeunesse de village... avec ça que ça a été élevée par une tante qui est religieuse !
MORISSEAU.
A son âge... elle doit être recherchée... RAYMOND, gaimcnf.
Ah! voilà le bout de l'oreille qui perce... vous flairez un contrat de mariage?
MORISSEAU.
Pourquoi pas?
Ces notaires, jour et nuit, ça ne songe qu'à leur intérêt... Je suis sûr que vous rêvez testament?
MORISSEAU, giime/it.
Quelquefois.
RAYMOND
Mais pour marier Julie , il y a une petite difficulté. .. le futur est absent.
MORISSEAU.
Tant pis !
RAYMOND
Oui, tant pis, n'est-ce pas?., vous étiez tout porté pour le contrat... mais vous ne le manquerez pas, foi de Georges!.. ' et d'ici à un an.
MORISSEVU.
Un an !... Mais d'ici là, avec une figure , une taille comme la sienne , votre fille ne peut manquer d'être en butte à des séductions de toute espèce.
RAYMOND , avec fierté.
Doucement... c'est coquet... mais c'est fier... c'est sage surtout.
MORISSEAU.
Eh ! n)on Dieu ! elles le sont toutes, sages., en conunençant.
RAYMOND
Les enjoleux perdraient leurs pas et leurs démarches auprès La Duchesse de la T^aubaiière, i
d'elle... Julie a fait un choix... que j'approuve... ma fille aime un honnête jeune homme.
MORISSEAU, gaîment.
Elle a un amour dans le cœur, tant mieux ! c'est une garnison qui défend la place. Mais souvent, ça ne fait pas peur aux assiégeàns.
RAYMOND , filrement.
Monsieur le notaire... je réponds de ma fille!
MORISSEIU.
Et moi aussi ; je suis persuadé qu'elle aura le bonheur d'échapper aux pièges qui lui seront tendus... quand elle les verra. Mais nos grands seigneurs ne font pas toujours au beau sexe une guerre ouverte et franche . et puis quand ils ne peu-^ vent triompher par la ruse , ils appellent à leur aide la force.? N'ont-ils pas toujours à leurs ordres une foule de valets qui seraient honteux de paraître moins corrompus que leurs maîtres? un fcssaim d'amis, de compagnons de débauche, glorieux d'être de moitié dans une mauvaise action , se faisant un jeu de la chute d'une pauvre fille, et comptant pour rien la douleur de la victime et le désespoir de ses pal^ens? JVIonsieur Raymond , croyez-moi , puisque votre fille a une tante religieuse, en voyez-la passer quelque temps au couvent.
RAYMOND
Au couvent !
MORISSEAIJ.
Et nel'en faites sortir. . . que la veille du jour où vous m'enverrez chercher pour dresser son contrat de mariage.
RAYMOND
Merci du conseil.
MORISSEAU.
Vous ferez bien de le suivre.
C'est une autre affaire.
MORISSEAU.
Dans votre intérêt.
RAYMOND , wec une profonde sensibilité.
Mais songez donc que ma Julie est mon seul bonheur sur la terre!... Pauvre enfant!... sur laquelle j'ai réuni toutes mes affections, toutes mes espérances!... Vous n'êtes pas marié... vous n'êtes pas père.... alors vous ne pouvez pas comprendre tout ce qu'il y a de bonheur et de joie dans la présence d'une enfant, de charme dans les soins délicats dont elle entoure votre existence.^... tout ce qu'il y aurait de douleur dans une séparation !... ^Eh ! mon Dieu! éloignés l'un de l'autre, nous n'existerions plus ., nous végéterions tous les deux
dans une inquiétude continuelle. Car , si je ne peux pas vivre sans elle, elle aussi ne peut pas vivre sans son père !... {Reprenant son caractère de bonhomie. ) Qui diable viendrait déterrer une pauvre jeune fdle dans une ferme isolée comme la nôtre?... Il faut à vos grands seigneurs de grandes et belles dames, à robes de soie, de velours, à bijoux d'or et de diamans, qu'on prend, qu'on trompe , qu'on quitte, et qui ne s'en fâchent pas , parce que , dans ce commerce d'amour et de galanterie , le mensonge et la perfidie forment la mise de fonds des deux côtés.
MORISSEAU, as^ec force.
Eh bien ! il faut parler clairement : le danger que je vous signale existe.
RAYMOND
Que voulez-vous dire ?
MORISSEAU.
Un grand seigneur a vu votre fille... il en est amoureux.
Après?
MORISSEAU.
Il est riche et puissant , capable d'employer les moyens les plus criminels pour en venir à ses fins... l'or, les séductions, la violence.
RAYMOND , a^ec force.
Qu'il ne s'en avise pas !
MORISSEAU.
Que feriez-vous ?. ..
RAYMOND, exalté.
J'aurais sa vie !
MORISSEAU.
Et votre fille compromise... déshonorée peut-être... deviendrait orpheline?... Il vaut mieux prévenir un crime que d'avoir à le venger... Eloignez votre enfant !.. .
RAYMOND
Mais il n'y a donc pas de justice , pas de lois en France.... pour nous protéger, nous autres, pauvre peuple?
MORISSEAU.
Quand le prince lui-même donne l'exemple de l'inconduite.
RAYMOND
Oui , quand le chef ne vaut pas grand'chose , les autres ne valent rien. Merci de votre confidence... J'en profiterai.
(On entend briser des carreaux; tous deux s'arrêtent étonnes.)
Du bruit !
RAYMOND
Dans la chambre de ma fille ! ( On entend crier : Au secours ! au secours!) Ah ! courons! courons!... la porte est fermée!... (// oa chercher un fusil pour renfoncer ; il frappe aoec la crosst.,. La porte s'ouvre ^ le duc paraît. ) Lambert !
LE DUC
Point d'éclat!
RAYMOIVD, qui s'est reculé ^ le couche enjoué. Misérable !
MORISSEAU , baissant le canon.
Que faites-vous ?... C'est le duc de la Vaubalière.
(Le duc ouvre son habit et montre son cordon rouge; le fusil tombe des mains de RàymOnd. Tableau. )