SCÈNE II
LEDUC, MORISSEAU.
HORISSEAU , s'aounçant et s'annonçant comme te ferait un mlet. Monsieur Morisseau !
LE DUC
Hein!.. Qu'est-ce?., Vous, ici, monsieur?
MOKl^^E^VJ froidement.
Oui, monsieur le duc ; et comme il n'y a personne dans l'antichambre, j'ai pris le parti de m'annoncer moi-même. LE DUC. ai^ec haufeur.
Je vous trouve bien hardi,., bien téméraire!..
MORISSEAU, gaîmeni.
Vous êtes bien bon, monseigneur... il n'y a là ni hardiesse, ni témérité... La route est belle, les chemins sont sûrs... et quoique ce château soit situé sur les confins de la forêt, je pense que son séjour est sans danger. D'ailleurs, l'habitude de faire des testamens nous familiarise avec la mort, nous autres notaires apostoliques.
LE DUC
En vérité, monsieur, je suis souvent tenté de croire que vous oubliez à qui vous parlez. ( tl > ^V\uo '
310 RISSE AU, (10 ce une ironie bien marquée.
Dieu m'en garde !.. Je parle à un seigneur distingué de la cour du régent, qui, hier au soir, s'est moqué de moi le plus spirituellement du monde.
LE DUC
J'espère au moins que ce n'est pas de cette ridicule affaire que vous venez m'entretenir ?
Les enlèvemens ne sont pas du ressort du notariat. Pourtant, monseigneur, je ne puis m'empècher d'avouer que l'homme que vous avez si cruellement offensé hier a eu recours à moi. LE DUC, dédaigneusement.
A vous !
MÛRISSE AU
Quand on se noie, on s'accroche aux plus petites branches , et quelquefois il s'en trouve une qui vous sauve. J'ai un parent, dont on ne pouvait rien faire , il est valet de cliambre du régent.. J'ai donné à M. Raymond une lettre pour mon parent, afin que ce dernier lui procurât les moyens d'arriver jusqu'à son maître.
LE DUC
Vraiment!.. Et vous vous imaginez que le prince va perdre cinq minutes à écouter les jérémiades de ce bonhomme? MORISSEAU, froidement.
Je n'en fais aucun doute. Le régent est un homme de plaisir, mais c'est aussi un homme d 'h on n eur .jf i t est" bon , gëriér eïïxTJ I il aime le peuple, il accueille avec intérêt les plaintes qui lui sont \ |adi;essées,^il saitqùeTes princes ne sont grands que lorsqu'ils écoutent les petits.
LE DUC
Eh ! mon Dieu ! si toutes les filles qui se laissent enlever s'avisaient d'écrire au régent ! . .
MORISSEAU.
Les filles qui se laissent enlever n'ont besoin d'écrire à personne; il y a de leur part consentement formel, ou tacite... Elles ont mis leur vertu à renclière... le prix a été débattu, le marché conclu à l'avance... Nous avons de ces contrats-là dans l'étude de mon prédécesseur. [S animant.) Mais quand une fille honnête et sage est arrachée par la violence à ses parens, alors, monsieur le duc...
LE DUC , froidemcnî.
On s'arrange avec la famille
MORISSEAU.
Et quand la famille indignée repousse avec horreur les avances d'un séducteur puissant?
LE DUC
On la laisse crier.. Ses plaintes, ses gémissemens se perdent dans le tourbillon... Et puis, dans ces sortes d'événemens, le dernier fait bientôt oublier les autres.
MORISSEAU.
C'est possible.. iMais, monsieur le duc, depuis l'enlèvement de la fille deRaymond.. aucun scandale nouveau n'a encore fait oublier celui-là.
LE DUC
Scandale est charmant!.. Mon cher monsieur, ce mot scandale était bon à employer du temps de celui que vous avez appelé le grand roi , qui régnait en I rance sous le bon plaisir de la Maintenon. La morale, aloîs, était en honneur, elle avait ses grandes entrées à la cour... Aussi, à cette époque, il y avait des masques sur toutes les ligures. Mais depuis que Louis XIV est mort, nous avons un vice de moins, l'hypocrisie — Nous marchoiis à visage découvert ; nous ne cachons ni nos amours, ni nos maîtresses.. Et de quel droit le régent nous ferait-il un crime d'une passion dont il a tant de fois subi l'heureuse influence?.. Qu'est-ce, au bout du compte, que l'existence d'une famille obscure dont le nom n'a jamais frappé les oreilles du prince , comparée au dévoûment crune des premières tiges de la noblesse de France, dont les droits , l'illustration, les privilèges sont antérieurs à ceux de la maison régnante? Monsieur, le régent n'oubliera jamais les égards qu'il doit aux la Vaubalière. Nous datons de 764, et nous étions déjà de vieux gentilshommes, que le comte de Paris et d'Orléans n'avait point encore eu la pensée de fonder une troisième race de rois de France Que votre M. Raymond aille étourdir le régent
de ses criailleries paternelles.,, je ne m'y opposerai pas le moins du monde. J'aime sa fille, elle est en mon pouvoir... et nulle puissance ne la ravira à mon amour.
MORISSEAU.
Ma foi, au point oii en sont venues les choses , je préfère cette explication assez franche à des ménagemens dont la politesse déguiserait la fausseté... Quant à moi, placé entre les deux parties, ne refusant pas mon appui à Tun, mes conseils à l'autre, j'ai dit à Raymond : Plaignez-vous. jEh bien! je dirai àjM. le duc de la Vaubalière : L'action que vous avez commise n'est pas d'un gentilhomme. Tout homme noble est par sa position même engagé à se mieux comporter qu'un autre. Hâtezvous de réparer le mal que vous avez fait, ou craignez les résultats d'une vengeance teirible... monsieur le duc, cela peut aller loin.
LE DUC, poliment et froidement.
Si c'est là tout ce que vous avez à me dire?
MORISSEAU.
Pour le moment ...
LE DUC , le saluant comme pour prendre congé de lui. Enchanté , monsieur Morisseau , d'avoir eu le plaisir de vous recevoir.
MORISSEAU.
Pardon , monsieur le duc, avant de prendre congé de vous, j'ai là un petit acte auquel il manque quelque chose.
LE DUC
Qu'est-ce ?
Le bail de la ferme la Jolais, que votre intendant m'a dicté hier, et qu'il s'est chargé de faire ratifier par votre seigneurie.
LE DUC
N'est-ce que cela ?. . Vous aviez ma parole.
MORISSEAU.
C'est pour cela, monseigneur, que je suis venu réclamer votre signature. Les receveurs n'enregistrent pas les paroles, et un bail n'a de valeur que quand il a passé sous la grift'e de messieurs les receveurs.
LE DUC, signant.
Il ne fallait pas vous déranger pour cela. MORISSEAU
Aussi ne me suis-je pas dérangé. Ce château est sur la route de celui de M""® la marquise de Lubersac , dont je suis le notaire.
LE DUC, se leiuint.
Vous êtes le notaire de la marquise de Lubersac?
MOttISSEAU.
Excellente cliente... jeuue, riche, jolie... et ne cliicanant jamais sur les frais, [Sduant.) J'ai bien Tlionneur ..
LE DUC
Un moment ! ,
MURISSE AU.
Je suis attendu au château. La famille doit s*y reunir ce matin.., famille que j'estime infiniment et qui me rapporte beaucoup... Tous les mois, nous avons des actes à faire pour elle : testamens , inventaires, procès, transactions, ventes.. .à
^ que sais-je I C'est une famille qui ferait' à elle seule la fortune'
•tl^une étude de province.
JLE DUC.
En effet, M"^* de Lubersac est d'une richesse!..
MORISSEAU.
C'est une femme de dix-huit millions... et quelques fractions que je néglige... Tous nos grands seigneurs, veufs ou garçons, tirent à bout portant sur cette fortune-là... M"™« la' niarquise a déjà eu la satisfaction d'en refuser plusieurs,! cela a éclairci les rangs; mais ceux qui restent en ont ressenti- . redoubler leur courage. Parmi les soupirans un peu plus '^ faveur, on cite le vicomte de Caylus, que la duchesse de Berry appuie de son crédit, un certain duc. dont le régent protège les prétentions.
LE DUC
C'est moi, monsieur.
MORISSEAU.
Je m'en doutais, monseigneur, aux renseignemens qu'on m'a demandés. (Saluant,) J'ai bien l'honneur. ...
LE DUC
Vous êtes bien pressé !
MORISSEAU.
Les notaires ont besoin d'être exacts : le client qui les attend
peut s'impatienter changer d'intention.... c'est un acte
perdu pour l'étude.
LE DUC
Et ces renseignemens qu'on désire ?
Je les apporte.
LE DUC
Et peut-on savoir?..
MORISSEAU.
On m'a demandé l'état de la fortune de monsieur le duc , ^t j'ai pris sur moi le bordereau de ses hypothèques.
LE DUC
Monsieur Morisseau, vous êtes un honnête homme ..
MÛRISSE AU
Je le crois, monseigneur.
LE DUC
Vous avez de la probité.
MORISSEAU.
Vertu fort agréable dans les gens qui font nos affaires.
LE DUC
Mais cette probité-là ne vous ferme pas les yeux sur vos intérêts?
MORISSEAU.
Du tout, monseigneur , elle serait plutôt dans le cas de me les ouvrir.
LE DUC
Ecoutez-moi donc. Depuis long-temps il est question d une alliance entre la famille Lubersac et la mienne. Le régent désire marier nos deux noms.
MORISSEAU.
Il est possible que cela ait été son désir d'hier... mais ce n'est peut-être pas son opinion d'aujourd'hui.
LE DUC
Détrompez- vous. Les lamentations de votre protégé n'y feront rien. J'adore Julie... et j'épouserai la marquise. Le mariage et l'amour n'ont rien de commun.. J'offre au fermier Raymond ma protection , et deux cent mille francs comptant à prendre sur le plus clair des biens de ma femme...
MORISSEAU.
Monsieur le duc veut-il que j'en parle à madame la marquise?
LE DUC
Ce que je veux, monsieur, c'est un silence complet.
MORISSEAU.
Sur les qualités de monseigneur?
LE DUC. ; ».,>^
Sur tout ce qui s'est passé à la ferme de la Jolais.fNon queV je redoute le liioins du monde le récit d'une aventure pareille! à cent autres , qui ne serait pour la marquise qu'un souvenir! des mille et une folies dont ce pauvre Lubersac a semé sa car~i rière conjugale. . . . mais , î entendez - vous bien , monsieur Morisseau.... soyez muet, il y a vingt mille livres pour vous... et deux cent mille livres pour la famille de Raymond. MORISSEAU, s' inclina ni.
Monseigneur... je promets de vous garder le secret suf
ce que votre seigneurie a la bonté de me proposer.
(Il salue et sort.)