‹ Le Duchesse de la Vaubalière, drame en cinq actesChapitre 37 sur 46 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

JULIE, MORISSEAU.

( Au lever du rideau, ils sont assis. )

JULIE , ai^ec un soupir.

Eh ! mon Dieu ! oui , voilà huit mois que je suis duchesse... en voilà sept au moins que nous ne nous sommes vus.

MORISSEAU.

Oui, sept mois tout autant.

JULIE , tristement.

Vous devez me trouver bien changée?

MORISSEAU.

Moi!... non; madame la duchesse est comme autrefois : toujours charmante , pleine de jeunesse et de fraîcheur.

JULIE

Mon cher monsieur Morisseau , quand on souffre comme moi , on n'est ni jeune ni fraîche long-temps.

MORISSEAU.

Souffrir ! vous ! Dans les visites que j'ai rendues à votre père, ; dans celles que j'M reçues de îùfT'nÔm^^a^^^ souvent parlé : de vous , etvjamais il ne m^a fait entendre que vous fussiez malheureuse.

JULIE

Comment l'aurait-il su?... Je mettais tous mes soins à le lui

cacher vous comprenez... lui dire que je souffrais, c'eût

été l'accuser d'avoir fait mon malheur ! et je l'aimais , je le respectais trop pour lui donner ce chagrin-là... Aucune plainte de ma part n'est venue troubler la fin de sa carrière... et mon pauvre père est mort , tranquille.. . croyant laisser après lui sa fille heureuse.

Et vous ne l'êtes pas ?

La Duchesse de la p^aubalière. 5

JULIE

lien relise ! moi !

MORISSEAU.

Qui lésera donc ?... N'avez-vous pas tout ce qu'il faut pour l'être , un rang , de la fortune , de la considération ?

JLLIE.

Quand je consentis à épouser M. le duc, mon cœur n'était plus libre.

MORISSEAU.

Oui, oui, votre père m'a raconté tout cela... un jeune médecin... auquel moi-même j'ai de fortes raisons de m'intéresser, était reçu chez vous ses soins vous avaient touchée...

JULIE

J'en prévins M. de la Vaubahère. Je croyais , en m'expliquant aussi franchement, le détermmer à rompre notre mariage , mais les avantages qu'il devait tirer de cette union

l'emportèrent sur toute autre considération ses dettes se

trouvaient payées... le régent devait lui rendre sa faveur... c'était tout pour lui!.. Aussi, dans les premiers jours, il eut pour moi quelques-unes de ces attentions délicates dont on est prodigue avec la femme à laquelle on veut plaire... mais, n'ayant pu vaincre la résolution que j'avais prise, il cessa bientôt de se contraindre , et me montra à découvert toute la perversité de son ame... Ah! monsieur!... de l'indifférence il passa aux reproches. . . des reproches aux injures ! .... Il reprit ses anciennes habitudes... sa position est pire qu'avant notre mariage... et, comme un jour je hasardais, en tremblant, quelques observations sur les personnes qu'il recevait dans son hôtel — il me répondit qu'une seule personne y était déplacée...

MORISSEAU.

Il a osé vous dire cela !

JULIE

Que , sans elle , il serait sûr d'épouser M*"^ de Lubersac ,

qui n'a pas cessé d'être veuve.

MORISSEAU.

Et vous n'avez pas éclaté ?

JULIE

Mon père vivait... je supportai cet affront sans me plaindre.. J'en ai enduré bien d'autres !... Croiriez-vous qu'il m'a fallu recevoir chez moi , admettre à ma table les maîtresses de M. de la Vaubalière , qu'il me présentait sous des titres d'emprunt? Ah I si vous pouviez savoir tout ce dont il est capable ! . . . MORISSEAU , aoec iniérei.

Il fallait m'écrire... je serais accouru...

JULIE

Et le pouvais-je ?... il m'était défendu de recevoii* personne. Ses gens avaient ordre de lui remettre toutes les lettres que j'écrirais... et moi-même je ne pouvais rien leur demander qu'ds n'allassent savoir de M. le duc s'ils devaient m'obéir.. Une seule personne était admise auprès de moi... un vieil ecclésiastique... qui, témoin de mes souffrances de tous les jours, et sachant les causes de mon mariage, m'avait engagée à en demander la dissolution. Grâce à ses conseils .. j'ai écrit en cour de Rome ; le digne abbé Mirlin n'a promis de faire toutes les démarches nécessaires pour la réussite de cette demande. Mais voilà de cela deux mois... je n'ai aucune nouvelle de lui...

MOUISSEAU.

Un acte de cette nature exige des formalités qui entraînent avec elles de longs délais.

JULIE, aocc découragement.

Oui , l'acte arrivera quand je n'en aurai plus besoin. . . quand je serai morte...

Vous !. . . mourir ! à votre âge ! "*" |

JULIE , d'un ton déchirant. ^

Oh ! oui, n'est-ce pas que c'est cruel de mourir à mon âge ,

- "•- r---T- mr^"^

à vingt ans ?

* ]\îôRiss;ÈA:tr:^

Allons, allons, point de ces vilaines pensées-là... Est-ce qu'à vingt ans on songe à la mort?...

JULIE

Oh ! moi , j'y pense toujours,.. Non , monsieur Morisseau , non , je n'ai pas long-temps à vivre..,, je sens que mes forces s'épuisent... que mon courage s'en va... Chaque jour une nouvelle souffrance, un nouveau chagrin portent le découragement dans mon ame.

MORISSEAU.

Mais ces faiblesses-là sont indignes de vous, madame la duchesse. . . quand on ^s^^eile et belle comme vous l'êtes.

Oui, les apparences semblent donner un démenti à mes paroles... mais j'ai là un souvenir qui me tue î

MORISSEAU.

Chassez-moi ce souvenir-là bien vite.

JULIE

Ah ! si je pouvais l'emporter dans la tombe I . . . Écoutez , monsieur Morisseau , M. le duc est absent, o

MORISSEAr.

Je m'en doutais bien.

JULIE

Il a sollicité et obtenu du régent une mission auprès du roi d'Espagne .. Il est parti il y a trois jours... Il ne doit revenir que dans deux mois.

MORISSEAU.

Voilà déjà deux mois de bonheur, c'est un à-compte sur ce que le ciel vous doit.

JULIE

Savcz-vous ce qu'il m'a dit en partant ?

MORISSEAU.

Je le devine ; qu'il espérait vous retrouver à son retour plus belle encore , si c'est possible ?

JULIE

Il m'a pris la main , et fixant ses regards sur mon visage pâle et triste... Vous êtes malade, Julie, plus malade que vous ne pensez... Je serais au désespoir de vous perdre pendant mon absence... Il y avait dans son regard quelque chose d'effrayant , sa voix avait un accent prophétique qui m'a serré le cœur... Mes jambes tremblaient sous moi , j'étais prèle à me trouver mal!... Un peu de fierté m'a protégée!,.. Ah ! il me connaît bien , lui : il sait que la mort rompra bientôt cette chaîne qui nous pèse à tous les deux. MORISSEAU , se lexfani et aoec gaîté.

Ah ça! est-ce que ce serait par hasard pour faire votre testament que vous m'auriez appelé... Je vous déclare que je m'y refuserais, ainsi qu'à tout ce qui pourrait entretenir chez vous ces folles idées de tristesse.

JULIE

Non... rassurez- vous... je l'ai fait... MORISSEAU.

Ilein ! quoi ?

Mon testament..

JULIE

MORISSEAU.

Vous avez fait?...

JULIE , souriant ai>ec tristesse.

Le gi^and mal!... écrire son testament, cela ne fait pas mourir...

MORISSEAU.

Non, sans doute... car j'ai dans mon étude dix testamens de gens qui se portent à merveille.,.

JULIE , lui remettant un paquet cacheté en noir. Voici l'acte qui contient mes dernières volontés; je le dépose entre vos mains , monsieur Morisseau. MORISSEAU, le prenant. Comme notaire je suis obligé de le recevoir... mais j'espère le garder long-temps avant d'en faire usage.

JULIE

J'ai disposé de ce que le roi a daigné me donner...

MORISSEAU.

' C'est votre dot, vous en avez le droit.

JULIE

En faveur... de la personne dont mon père vous a parlé..... Adrien est orphelin.

MORISSEAU.

Tout-à-fait orphelin.

JULIE, se leoant. ,

Ah! j'avais rêvé une existence si heureuse avec luiî.i. ""Notre amour était connu de mon père... il avait pris naissance^ sous ses yeux !... Adrien est si bon , si honnête... son ame est sii belle!., et je l'aimais !... Ah I je l'aime encore... son souvenir] me poursuit jusque dans mes rêves; il ne me quitte pas uqJ^ instant !..| Quand je compare l'horrible position où je suis enchaînée à l'avenir qui m'attendait... la grossièreté calculée du duc à la délicatesse d'Adrien ; la bassesse des affections de celui dont on m'a imposé le nom , à la noblesse des sentimens de l'homme qui m^avait consacré sa vie... mon cœur se gonfle... les larmes me gagnent I... Ah ! je suis bien malheureuse !

MORISSEAU.

Oui... je conçois vos regrets... mais le désespoir n'est pas de votre âge... qui sait ce que le teînps et la providence peuvent apporter de changement à votre position? Cette absence du duc peut durer plus long-temps qu'il ne l'imagine. On pourrait en profiter pour renouveler votre demande à la cour de Rome... donnez-moi l'adresse de votre abbé Mirlin.

Rue du Bac , aux Missions-Etrangères.

MORISSEAU.

Je le verrai... je lui parlerai , nous nous entendrons.

JULIE

Oh! désormais, c'est bien inutile...

MORISSEAU.

Comment! est-ce que vous refuseriez le concours du notaire ?. .

JULIE

Moi!... non certainement... vous êtes maintenant mon seul

appui... Je n'ai plus d'autre ami que vous... Aussi serez- vous mon exécuteur testamentaire.

MÛRISSE AU

Fi donc !... Je serai mieux que cela, je l'espère. JULIE , se levant.

Et pour vous prouver, mon cher monsieur Morisseau , combien j attache de prix à votre amitié... Cette pièce est écartée, personne n'y vient ordinairement. Approchez. ( Elle tire un rideau qui cache la parle à droite, ) Autrefois cette porte était condamnée... Depuis le départ de M. le duc, je Faifaitrouvrir... elle donne sur un petit escalier quidescend au jardin. Le jardina lui-même une porte bâtarde dans la rue Saint-Dominique.

MORISSEAU.

Quartier bien isolé. . .

JULIE

Voici lesdeux clefs... vous en ferez usage toutes les fois que vous aurez un moment à perdre... à me donner... jamais assez souvent au gré de mes désirs.

MORISSEAU.

Né craignez-vous pas que ce mystère .f*. ..

JULIE

A l'exception d'une jeune fille qui me témoigne quelqu'intérèt ( celle qui est allée vous prévenir ) , tous mes autres domestiques sont autant d'espions placés autour de moi pour/ suivre'iîTes]ïas 7 contrôler mes démareb^e^^'-eC^endre compte à M. le duc de mes paroles, de mes actions... Je désire que vos visites soient ignorées de mes gens ; car si leur maître en était instruit, peut-être voudrait-il encore me priver de cette dernière consolation.

MORISSEAU.

Je comprends maintenant.

JULIE

Vous n'abandonnerez pas une pauvre femme. . . qui ne vous sera pas long- temps à charge.

MORISSEAU.

Vous abandonner ! moi ! oh! je viendrai chaque jour verser sur ce cœur malade un peu de ce baume qu'on appelle es-pérance.

JULIE

Ah !... Morisseau... il n'y en a plus pour moi !...

( Elle rentre par la deuxième porte du côte gauche. )

Jéncôfe7 il veiseraïT"3es larmes de sang... d'avoir forcé sa fille i à un pareil sacrifice |prrmoT(fiïrTFcTo^ htii^rfîp nniir pTlp^^npfr rpsnppt Tioiir son bonheur, nie refu-

SCÈIVE !!•

MORISSEAU, seul.

Oh! oui... elle est changée!... terriblement changée ! Donnez donc vos filles à des grands seigneurs, pour qu'ils les fassent mourir de chagrin. .| Ali! si le pauvre père Raymond vivait |

àMi fie pour elle , par respect pour son bonheur, me refusais à troubler la sécurité de M. le duc... Allons... allops , il n'y a plus à reculer... agissons... avec prudence... mais agissons promptement... Ecrivons à Montpellier , sachons si cet Adrien mérite tous les éloges qu'on lui donne... et si les rapports que je reçois lui sont favorables... Eh bien ! alors nous mettrons les fers au feu; mais avant tout, occupons-nous de cette pauvre duchesse... Voyons son abbé Mirlin... Soulevons en sa faveur toutes les puissances ecclésiastiques du monde.. Eh! morbleu, j'irai à Rome, s'il le faut; ce sera pour moi une occasion de voirie pape etie^elysée... Hein... du bruit ! Ah! ce sont les domestiques de la duchesse qui ayant peut-être aperçu de la lumière dans cette pièce isolée , cherchent à savoir ce qui s'y dit... ce qui s'y fait... Ils en seront pour leurs frais d'espionnage. ( // soitffle la chandelle, ) Reti- I V^^ rons-nous.

(Il va à la porte désignée par Julie , disparaît et 'ferme. La première porte à droite s'ouvre ; un laquais entre dans Tappartement avec une lanterne sourde ; il la retourne pour e'clairer les personnes qui viennent après lui. Adrien est amené' dans l'appartement par six hommes. Il a un mouchoir sur la bouche. L'homme qui tient Ja lanterne allume les bougies.)

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