‹ Le Duchesse de la Vaubalière, drame en cinq actesChapitre 5 sur 46 · JULIE, RAYMOND · texte numérisé non relu

JULIE, RAYMOND

RAYMOND, entrant et appelant.

Julie... Julie! . elle ne m'entend pas... (// va à elle,) Eh bien ! ma fille, que fais-tu donc à cette croisée? JULIE, tris! e ment.

Je regarde mou bonheur qui s'en va.

Ton bonheur ?

JULIE

Ce pauvre Adrien, que vous avez forcé de partir, sans vous en douter.

RAYMOND

Tu crois ?

JULIE

N'avez-vous pas dit qu'un garçon qui voulait se marier devait se créer une position indépendante?

RAYMOND

Oui; et je le pense.

JULIE

Qu'on ne devait songer au mariage que lorsqu'on était, par sa fortune ou par ses talens, en état de nourrir sa femme et d'élever ses enfans ?

RAYMOND

C'est la vérité!

JULIE

Le pauvre garçon a pris cela pour lui.

RAYMOND

Et il a bien fait, car c'était pour lui que je le disais.

Pour Adrien !

RAYMOND

Pour Adrien... oui, mon enfant Ce jeune homme s'<cst

introduit chez nous...

JULIE

C'est-à-dire, c'est la Providence qui lui a ouvert les portes de la maison ; vous veniez de vous blesser , on partait pour aller à la ville chercher un chirurgien ; le hasard a voulu qu'on parlât devant lui de votre accident, il s'est offert , nous l'avons accepté ; il vous a guéri.

RAYMOND, gaîmeni.

Bien; mais je ne veux pas que ma fille paie la guérison de son père.

JULIE

Quelle idée î

RAYMOND

Ma blessure cicatrisée , ftl. Adrien a continué de venir à la ferme. Les visites... de l'ami ont succédé à celles du docteur... Et comment les refuser?... le docteur avait fait le généreux, il n'avait pas voulu de mon argent.

JULIE

Eh bien ! mon père , est-ce que ce désintéressement-là ne prouve pas en faveur d'Adrien ?

RAYMOND

Désintéressement... dis donc calcul... Une fois le médecin payé , il ne revenait plus, et ce n'était pas là le compte de l'amoureux. Nous autres vieux grisons, nous avons eu de ces idées-là dans notre jeunesse... et voilà pourquoi le passé nous aide à deviner le présent.

JULIE , ai>ec un sérieux comique.

Comment, mon père, vous avez été un mauvais sujet ?.. c'est beau !

RAYMOND

Je lui aurais signé son passeport, il y a long-temps... si je ne m'étais pas aperçu que chez lui le cœur était excellent, la tête raisonnable , le caractère faible , indécis ; mais au demeurant, je le crois incapable d'une mauvaise action.

JULIE

Oh ! vous avez bien raison !..

UAIMOIND , SOU n'uni.

N'est-ce pas?... oh ! les jeunes filles, dès qu*on les trouve jolies... on est le plus honnête homme du monde... {Aoec Intérêt,) kn surplus, Julie, je ne contrarierai jamais ton inclination. Quand un père force sa fille à épouser un homme qu'elle n'aime pas, il Texpose à de grands dangers, et devient responsable des suites inévitables d'un mauvais mariage.

JULIE

Ainsi... vous me promettez bien que je n'épouserai qu'un homme que j'aimerai, que j'aime déjà... vous le savez tout aussi bien que moi. .,^^

UAYiVIO]\D.

Oui, mais l'amour s'use bien vite en ménage , quand il est tout seul. {Açec ijonhornie,) Si j'étais riche , c'est avec plaisir que je verrais passer mon avoir aux mains de mes petits-enfans. A peine au bout de l'année pouvons-nous mettre en réserve quelques gros écus pour la grêle... ouïes rhumatismes., il faut donc que mon gendre, à qui je ne demande pas des monceaux d'or, assure au moins l'existence de ma fille.

Quand on s'aime bien...

RAYMOND

On meurt d'amour etde faim, ce qui n'est pas fort agréable. . . ou bien!.. Ecoute, tu es une bonne fille , pleme d'excellentes qualités, et voilà pourquoi je ne veux pas t'exposer à un combat où de plus fortes que toi ont succombé... la misère est si horrible à regarder en facel.... Que demandai-je ? suis-je donc si ridicule? Adrien était en train d'étudier la médecine... pourquoi n'a-t-il pas continué d»i lirfiliMi^iy^r ^ pourquoi demeurer constamment ici , où il n'avait que faire , quand ses études le rappelaient à Montpellier? (^ Julie veut F interrompre^,) Je sais bien ce que tu vas me dire pour l'excuser... le plaisir de te voir... de te faire sa cour. .. un peu de jalousie . . tout cela est bel et bon ; mais c'est du temps perdu... ce n'est pas ainsi qu'on remplit ses devoirs d'homme et qu'on se prépare à remplir ceux d'époux et de père... Enfin , il m'a compris, il est parti, c'est ce qu'il pouvait faire de nûeux. ( Souriant. ) Il t'a juré une fidélité éternelle... tu lui as promis un amour sans fin... Qu'il revienne avec un diplôme de médecin, et je me débarrasserai de toi en sa faveur.

JULIE

Oui, oui , il reviendra, et plus tôt que vous ne pensez.

UAYMOND.

» Voyons, dis-moi maintenant : as-tu trouvé le notaire à Paris?

JULIE

Oui , mou père , rue des Tournelles ; uiais imayuiez-vous que ce n'est pas ce que vous pensiez.

HAYMOND.

Comment ?

Vous m'aviez parle d'un vieillard.... c'est un j^^ui;^ homme.

Est-ce que M, Berlin aurait vendu sa charge et se serait donné un successeur?.. C'est possible, il y a plus d'un an que je n'ai mis le pied dans son étude.

JULIE

Ce monsieur ne ressemble en rien à nos hommes de loi.. . il rit, il chante en vous parlant; il n'est ni ridicule, ni pédant... il n'a pas du tout l'air notaire...

RAYMOND

Et mon projet de bail, qu'en a-t-ildit?

JULIE

Il )'a examiné avec assez d'attention ; puis, après avoir fait quelques marques avec son crayon, il l'a serré, et il m'a dit qu'il viendrait en causer avec vous dans la journée.

RAYMOND

Tu lui as annoncé que l'intendant du duc de la Vaubalière désirait que le bail fût signé aujourd'hui ?

JULIE

Certainement. Savez-vous , mon père, que c'est fort heureux que ce soit ce duc-là qui ait hérité de iVl'"^ de Montaigu. .. et surtout qu'il ait im intendant aussi aimable, aussi rond en affaires?.. Le premier jour qu'il est venu ici, il a consenti tout de suite au renouvellement de votre bail de la ferme d€ la Jolais, et quand vous lui avez parlé des pertes que vous ont fait éprouver, l'année dernière, les orages, les incendies... il a de lui-même supprimé la moitié d€S redevances. RAYMOND, souriant.

Oui... et tout cela en te regardant. . en te faisant des complimens...

Je suis si accoutumée à en entendre que je n'y prends plus garde.

RAYMOND

C'est dommage , car il me semble que ceux de notre intendant sont tournés avec une certaine élégance. .

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