ACTE PREMIER
LA DUCHESSE
r Quoi?... Vous avez l'audace de sup-
poser?...
LE DOCTEUR
Que vous pourriez m'aimer ?. . . Pourquoi pas ! Où serait pour vous la honte ? Où serait pour moi le mérite ? Est-ce la dignité de l'objet qui fait le sentiment? Et puis, ne m'avez-vous pas avoué, ici, tantôt, que, si cette catastrophe vous frappait, vous la cacheriez à tous, même à celui qui aurait le droit de ne pas l'ignorer ?
LA DUCHESSE
Surtout à celui-là !
LE DOCTEUR
Qui me dit qu'à l'instant vous ne commettez pas ce mensonge ?
Eh bien, croyez-le, je mens et je meurs d'amour pour vous !
LE DOCTEUR
Hélas ! non, je ne le crois pas. Et d'ailleurs, je ne vous demande pas de m'aimer.
LA DUCHESSE
Que me demandez-vous donc ?
LE DOCTEUR
De vous laisser aimer...
LA DUCHESSE
Pour commencer?
LE DOCTEUR
Avec tout le dévouement, l'admiration et le respect qui me jettent à vos pieds,.
LA DUCHESSE
Il n'est plus temps. Vous m'avez causé trop de peine et de mal.
LE DOCTEUR
En quoi ?
LA DUCHESSE
En me faisant perdre mon seul ami. Je ne vous le pardonnerai jamais.
LE DOCTEUR
Mais il n'est pas perdu... Rien n'est
changé!...
LA DUCHESSE
Tout est changé. Vous et moi ne sommes plus les mêmes. Et voilà donc le secret de vos sollicitudes I Nos longs entretiens... nos confidences, toute cette belle intimité morale et philosophique...
c'était pour en arriver. . . pour en descendre là !... Vous faisiez semblant, exprès, de ne courtiser que mon intelligence...
vous visiez à la tête... et c'était pour toucher le cœur.
LE DOCTEUR
Quand même !... Où est l'offense?...
LA DUCHESSE
Vous m'avez jouée ! Vous avez profité de mon isolement et de ma détresse pour essayer de me capter. Vous m'avez donné de vous, sciemment, une fausse image, une apparence loyale et désintéressée qui n'était que calcul, fourberie... j'ai cessé de vous estimer et nous ne pouvons même plus nous tendre la main. Voilà le résultat!
LE DOCTEUR
Fallait-il donc, pour garder, votre estime, persévérer à mentir ? Vous ne le pensez pas. Si je n'étais pas honnête et loyal, savez-vous ce que j'aurais fait?
J'aurais continué de me taire pour bien vous engourdir dans la sécurité, et alors, usant de mon droit de chasseur patient et rusé, j'aurais guetté, comme font tous les hommes de désir et de proie, qu'une occasion propice et presque sûre s'offrît à