‹ Le FaiseurChapitre 32 sur 147 · ACTE I, SCÈNE X · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE X

les romans sont devenus des sermons sociaux î) Votre Adolphe connaît-il ta position de fortune? lui as-tu peint votre belle vie au quatrième étage, avec un parc sur la fenêtre et des cerises à manger le soir, comme faisait Jean-Jacques avec une fille d'auberge?

JULIE

Mon père, je suis incapable d'avoir commis la moindre indiscrétion qui pût vous compromettre.

MERCADET

Il nous croit riches?

JULIE

Il ne m'a jamais parlé d'argent.

mercadet (à part à sa femme).

Bien, j'y suis. (A Julie.) Julie, vous allez lui écrire, à l'instant, de venir me parler.

JULIE

Ah! mon père!... (Elle V embrasse.)

MERCADET

Aujourd'hui môme, un jeune homme élégant, ayant une grande existence , un beau nom, vient dîner ici. Ce jeune homme a des intentions et vous re-

Gï LE FAISEUR.

cherche. Voilà mon prétendu. Vous ne serez pas Madame Minard, vous serez Madame de la Brivt'j au lieu d'aller au quatrième étage, dans un faubourg, vous habiterez une belle maison dans la Chaussée-d'Antin. Vous avez des talents, de l'instruction, vous pourrez jouer un rôle brillantàParis. Si vous n'êtes pas la femme d'un ministre, vous serez peut-être la femme d'un pair de France. Je suis fâché, ma fille, de n'avoir pas mieux à vous offrir...

JULii:.

Ne raillez pas mon amour, mon père, et permettez-moi d'accepter le bonheur et la pauvreté plutôt que le malheur et la richesse.

MADAME MERCADET

Julie, votre père et moi nous sommes comptables de votre avenir envers vous-même, et nous ne voulons point un jour être accusés justement par vous, car l'expérience des parents doit être la leçon des enfants. INous faisons, en ce moment, une rude épreuve des choses de la vie. Va. ma fille , marie-toi richement.

MERCADET

Dans ce cas-là, l'union fait la force! la maxime des écus de lu République,

AC.TI-; I. S .ÊIUE X. G*

MADAME MERCADET

S'il n'y a pas de bonheur possible dans la misère, H n'y a pas de malheur que la fortune n'adoucisse.

julii:.

Et c'est vous, ma mère, qui me dites ces tristes paroles! Mon père, je vais vous parler votre langage amev et positif. Ne vous ai-je pas entendu parler de gens riches, oisifs et par conséquent sans force contre le malheur, ruinés par leurs vices ou leur laisser-aller, plongeant leur famille dans une misère irréparable? N'aurait -il pas mieux valu marier alors la pauyre fille à un homme sans fortune, mais capable d'en gagner une? Monsieur de la Brive peut, je le saiSj être riche, spirituel et plein de talents, mais vous étiez tout cela, vous avez perdu votre fortune et vous avez pris en ma mère une fille riche et belle, tandis que moi...

MERCADET

Ma fille, vous pourrez juger M. de la Brive comme je jugerai M. Minard. Mais vous n'aurez pas le choix*. M. Minard renoncera lui-même à vous.

JULIE

Oh ! jamais, mon père, il vous gagnera le cœur..,

Ce LE FAISEUR.

MADAME MERCADET

Mon ami, si elle était aimée...

MERCADET

Elle est trompée.

JULIE

Je demanderais à l'être toujours ainsi.

MADAME MERCADET

On sonne ! et nous n'avons personne pour aller ouvrir la porte!

Eh bienl laissez sonner.

MADAME MERCADET

Je m'imagine toujours que Godeau peut revenir.

MERCADET

Godeau!... Mais sachez qu'avec ses principes de faire fortune quibuscumque viis... (allons! je leur parle latin), Godeau ne peut être que pendu à la grande vergue d'une frégate. Après huit ans sans nouvelles, vous espérez encore Godeau! Vous me faites l'effet de ces soldats qui attendent toujours Napoléon.

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