ARTES SCIENTIA VERITAS
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Eiï Vbjv 4A62P, un certain Jean Faust, qnv se disait citoyen de Mayence, vint à Paris. et obtint une audience' du/ roi' Louis XI, auquel il fit un présent rare. Ge présent était une superbe Bible in-folio que led^t Faust affirmait avoir copiée et écrite tout entière -de sa propre main; awo l'intention de l'offrir au roi très-dirétien. Louis ÏI accepta l'offre, prit le livre, le feuilleta et fut émerveillé de l'écriture de Faust. Comment cet homme avait-il pu tracer des lettres si nettes eti si uniformes? Avec quelle plume d'acier ou» de bronze avait-il formé ces majuscules monur-
i LE FAUST AN(ïl4AlS.
mentales î Où avait-il trouvé cette encfe rouge qui semblait mordre le vélin avec une ténacité si singulière? Le roi aurait bien voulu que l'étranger lui dît son secret. Mais Faust déclara qu'il n'y avait là aucun mystère, et qu'il était simplement un calligraphe plus patient que les autres. Il ajouta qu'il était un pauvre homme, obligé pour nourrir sa famille de recopier les vieux manuscritSy qu'il était parvenu, à force de veilles, à transcrire ainsi un certain nombre de Bibles, et qu'il serait bien heureux s'il pouvait obtenir l'autorisation de les mettre en vente à Paris. Le roi, charmé du cadeau, accorda la permission, sans songer aux conséquences, et Faust fit déposer chez plusieurs hbraires de la ville toutes les Bibles qu'il avait apportées d'Allemagne.
Ces Bibles eurent uji véritable succès et il s'en fit un grand débit ; mais ce qu'il y avait de plus curieux, c'est qu'à mesure qu'elles se vendaient, elles se multipliaient, A peine une Bible avait-
PBi
elle disparu de la devanture d'une boutique qu'il en paraissait à l'instant même une nouvelle, toute fraîchement écrile. Il fallait vraiment que le copiste eût une activité surhumaine pour pouvoir reproduire si vite ces gros in-folios. L'affaire marchait à merveille, je devrais dire à miracle; mais Faust avait compté sans les moines de Paris, ces bons moines qui depuis des siècles avaient le privilège de la vente des manuscrits. Ceux-ci devinrent bientôt jaloux de ce concur-
rent formidable qui était venu d'on ne sait-où, et qui, à lui seul, travaillait en un jour plus qu'un couvent en une année. Sur leurs plaintes, l'Université* ordonna une enquête : toutes les Bibles suspectes furent saisies. Mais quelle fut la stupéfaction des clercs, quelle fut leur indignation quand ils s'aperçurent que, sauf les initiales, qui étaient peintes de couleurs diverses sur chaque exemplaire, toutes ces Bibles étaient absolument pareilles ! C'était à n'en pas croire
a6 le Eid}&fT kNGtUklS.
me&^^em..tJàntonU à toutes les pages -Gorreqpondaates ide ces «èaormes io-rfolios ^ ia £orme de .QhdC|uâ lettse ètait.Ia même ! X.a place de chaque JMt était la.mêmel la coupe de chaque ligue céXaitia mêmel Si, par hasard, il y avait quelque «part uue faute d'onthographe faite ,par le .copiste, cette &ute se .trou^vait répétée mxr ^àus.les exemplaires ! Ou eutend d'ici .les clameurs «de la moiuerle. Plus de doute, itous ces mauusGrits avaleut été cqpiés iavec uue plume îuf^usde;! <Ges lettres rouges avaient été tracéjes axec du .saugl Pour avoir osé reproduire la parole iie Dtieu avec une pareille eucre,;le 00- |)Σte avait ividemmeut fait un pacte avec le iUableJ Ce Jean Faust ^tait un sorcier !
^aqui&zième siècle, il n'en fallait tpas davantage jpour qu'un homme fut hrùlé vifi Un procès criminel iut intenté à Faust ; tous les libraires qui ^avaient vendu de ces Bibles lurent e^pri- 4»auaés^et mis à la question; iFaust fut arrêté^
accasé, ^gè *et dûmeat conéatmié' comme magtoi^u. 'Déjà lies fagots étaient préparés, la torche était allumée, et la foule s'attroapait sur la place de ^Giève cour assfgter à rexécation, lorsqu'on apprît que le cadhot où avait été eïrfef mé le eôJxABVtaé m&it été trouvé tide. Le^sorcier était pani^enu à s'évader. ^Coflara^ït ? c-e^t ^e que la ehroaiqae^'a jamais pu expliquer . ^CW;e évasion ftait-kdle tàue à qudqtie ruse éa i|]frrsonnier 'érti à l'éirteifveirtion d*«n haut personnage? *ôn ne sait pttts, foais ïes moines affirrafèp€«*t qu'elle était âne à la ^otectîcAi ^ Niable .
Qaoi qu'A esQ soit, Faust, une fois échappé dé pQi'îs^, ïcrtft n^avoir jrius qu'une irfhose à faire, c'était de is'en retourner a?u p^lus vite à Mayence, sa ivitte natale. Mais ses tribuMions n'étaient pas fini^. C^était ^Mayence qu'était le lafeoratoire^de Faw«t,iceïte officine suspecte où avaient été &teiquées testes tes #DUV€fUes Bibles. Fs^st y ^mpl(^t une dizaine »d'ouvriers auxquels il
avait fait jurer de ne jamais révéler le secret de son art, et qui étaient probablement afiiliés, comme lui, à la grande confrérie de l'enfer. Or, à Mayence, comme à Paris, il y avait des moines. Ces moines, que la nouvelle invention ruinait, ameutèrent le peuple, et, le 27 octobre 4462, la maison de Faust fut prise d'assaut, son laboratoire fut pillé ; tout fut brisé, les cornues, les alambics, les appareils à fondre les métaux, et ces presses magiques qui écrivaient toutes seules, et ces cadres cabalistiques où, profanation suprême, les lettres de l'alphabet étaient gravées à rebours! Les ouvriers de Faust se sauvèrent, quittèrent Mayence, se dispersèrent dans tous les pays, en France, * en Italie, en Espagne, en Pologne, et répandirent partout l'invention dont Faust et son beau-père Schœffer leur avaient confié les merveilleuses recettes.
Tous ces revers n'ébranlèrent pas la ténacité du sorcier. Comme c'était le clergé qui le per-
sécutait, Faust se vengea du clergé. Jusqu'alors il n'avait livré à la circulation que des livres orthodoxes, des Donats, des Spéculum, des psautiers à images, un Catholicon en 1460, une Bible en 1462. Cette fois, il fit écrire par ses démons un livre païen, le traité de Cicero, intitulé : De Officin. Ce volume, de petit format in-folio^ et composé de quatre-vingt-sept feuillets à longues lignes, se terminait par cette inscription mystérieuse en grosses lettres rouges :
PRiESENS Marci Tulli Ciceronis clarissimum
OPUS JOHANNES FAUST MaGUNTINUS CIVIS, NON ATRA- MENTO, PLUMALI CANNA NEQUE iEREA, SED ARTE QUA- DAM PERPULCHRA PeTRI MANU PUERI MÈl FELICITER EFFECI.
FiNITUM ANNO MCCCCLXV.
Quel était cet art magnifique, auperpulchra^ auquel il avait eu recours, Jean Faust se garda bien de le dire : il fit deux cent cinquante co-
40 LE JVAiUST ,iLSi.GlJùîS.
pieswde rûuvcsygejproÊtoe et reidat seerëtement à Paris, accoo^^aé d^une femme et d'un eofant. Heureusement pour lui, il j connaissait un nig^stra&.t/anU des belles lettres , messire Lonis de la Yernade, auquel il offrit un de ses exemplaires [a] , et,, ^âce sans .doute à cette haute protection, ilj>ut vendre sous le manteau un eertain nombre <te : J)e Qfficus. Mais cette propagande sacrilège ne |)Ouvait rester loi^temps iny>unie : une peste, une JborrJble peste ne tarda pas à se déclarer à Paris même ; quarante mille personnes y périrent, et, au milieu de cette épouvantable catastrophe, Faust disparut avec la femme et l'enfant qu'il avait amenés, sans que depuis on ait jamais entendu parler de lui. Cela se passait en 1466.
Le clergé, toujours logique, ne manqua pas
\a) Cet exemplaire, où le fait de la donation est mis en nc^i-seilrowe ftujoord'bui à la bibliothèque de Genève.
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de si^ialer dans ceMe disparition rsubîte «n diâtiment du cîal. La vie et la mort ^ 'ddcteur Fa»st étaient im ^xem^ qui ne devait /pas êtr^e |>erâu pmskt le ^eare huma&a ; M fallait que cette puâitîoa ppovidentieUe semt de leçim à tous ^emx -qui^ comme le soroiop allemaaKi, sefêk^t tentés de renoxîceir à Diem ^pour se livi^ à la ppati^e nies ^iences oecultes. Ce fat d^s cette paisée édiliaEte que les ^moines allemairds éorivireet les diverses bi^rapkies de Baust, et, eaitre anitres, la iégeodeipe Palma Cayet airadiéle dans notre langij»e à la fin du x\i^ siède. Cidtie légende , qui fit un immense effet en Fnaace et en Anglet^re, contient des révélations trop ci»rieuses /pour que lïoaè ne l'analysions pas. S'il faut en croire son biègitapbe 5ca^tfjoliq»e> FaRSst^étâânefilsd'^npayssmdte Weymar. Unde ses «oiicies, riche èoor^ôis qui demeuirait à Wittiemberg, n'ayant pas d'enfiant, l'avaiit adopté, uourriyt et envoyé à, l'écplepouDéludier la théo-
ii LE FAUST ANGLAIS.
logie. Reçu docteur, Faust avait « entendu que, » dans Cracovie, au royaume de Pologne, il y » avait une grande école de magie fort renom- » mée, où se trouvaient telles gens qui s'amu- » saient aux paroles chaldéennes, persanes, ara- » biques et grecques, aux figures, caractères, » tonjurations et enchantements, et semblables » termes, que Ton peut jiommer d'exorcismes » et sorcelleries, et les autres pièces ainsi dé- » nommées par exprès les arts dardaniens, les » nigromances, les charmes, les sorcelleries, la » divination, Fincantation, et tels livres, paroles » et termes que l'on pourrait dire. Cela fut très- » agréable à Faust, et y spécula et étudia jour » et nuit ; en sorte qu'il ne voulut plus être ap- » pelé théologien. Ainsi fut homme mondain et » s'appela docteur de médecine, fut astrologue » et mathématicien. Et en un instant il devint » droguiste ; il guérit premièrement plusieurs » peuples avec des drogues , avec des herbes,
» des racines, des eaux, des potions, des rey> ceptes et des clystères 1 Et puis, sans raison, » il se mit à être beau diseur, comme étant bien » versé dans l'écriture divine. Mais, comme dit » bien la règle de Notre Seigneur Jésus-Christ : » Celui qui sait la volonté de son maître et ne la » fait p^, celui-là sera battu au double.
» Item : Nul ne peut servir deux maîtres.
» Item : Tu ne tenteras pas le Seigneur ton » Dieu. »
N'oublions pas de dire que Faust avait pour serviteur un garçon appelé Christpfle Wagner, qu'il avait ramassé mendiant dans la rue et qu'il appelait son fils. Ce garçon-là allait où il voulait, bien qu'il allât boitant et de travers.
Mais il ne sufifisait pas à Faust d'être homme mondain, docteur de médecine, astrologue, mathématicien et beau diseur; il fallut encore qu'il reniât son Dieu : il mit son âme à plaisir par-dessus la barrière et s'en vint dans une forêt épaisse
U LE iFoim$nr AN^iAis.
et i^beeurequi est skixée près de Wilteo^ng, et s'âi^éJie h. iorètàe MaugeaUi. '^ £ii cette £^t, )► vers de «ôir,, aa nne croisée éd quatre che- » «aimk, ril .fit ^av^c un bâton un «cercte rond, et » devx asibres cpii entraient dedans le grs^d )^tceiude. M tcûnjura ainsi le diaMe entre neuf <et » dix lieures ; ^et lors înanifestement le diaWe se » relâcha «or te pomt. » Le diaWe a^[>arut d'd[)ord sous la foiwe â'vm griffon, pais sous la forme d'un dragon puant le soufre et soufflafit, puis sotts la foitne d'une étoile , puis sous la toffme dHine poutre de feu, puis sous la forme de MX ^globes de feu, enfin sous la forme d'ua Biûine gris. iQoanâ te diable eut revêtu cette dernière uppaa^ence^ Faust lui diemanda quel étaôt son oioin^ le 'diable répo&dil qu'il s'appelait l^dûstc^héiès. Smr <}uoi Faust, étrangement niMiBliè, ipésolul; tde doniier sêa ime iftu 'diiaMe :, AMéai^c K)dai*^i tmèillet, écrât^t ;sigiié de Bm^mfsag, amcteni^ ^duquel il TenongaiitjÂ
ii t«ttt œqmisatpou^la^ie du iMaitpe K^^ste^ » à ia ^Dûâitimi que ttépbislopbélës , "vabt du jpfdnee .mfernal £01 Omefit, maintieudraM., «g(m- . vernapsât, «oeoràuiraH ledit £aiLSt pendant ^Ingt- 4|ttâtre ana, ^ iui .^OGib^aat lioutes ies choses Déaeasaifiesàâ&n âme, à &a chair, à sob sang et à.^a aaBté. ^ I^ndant i^'il rédigeait ^e ^kUlet, le 4oot^r ^ i^t eu sa main un écrit ocairine d'an sang de.moKtcen ces osiûts ^tins : Oàvmo fngel qui est àdii^e :0 bomm^ âûs^'ien delà, ^t Saisie bim. » Mais Fjmsi ne tiMt n^ compte de raveptissetmefit! Il -tira ^c^e ^oèligafeion à sôu dtabfe et kiifdit : Toi, tiens k l)Fevet. Mépbistophélès pnt le iffemt et \^€»alia:t lencore que Faust lttitœâttane'0(D;>ie. €e que le mâthôiireuis^ Eaust dépêcha*
^Cependant quelles sont les félicites que le diable procura au docteor pendamt les rm^ fMbPe:anoées de délices .^u^il lui ^vait promises ^écdiange (Ae son ame? Ecoutous à te sujet la
légende. Un jour, Faust a^u monde à dîner et son cuisinier est en retard. Grand embarras.
Heureusement il se donnait chez un voisin un excellent repas de noces. Méphistophélès ne fait ni une ni deux, il entjre chez le voisin (un riche ^ et honnête bourgeois), souffle toutes les chandelles avec un grand vent, puis, quand Tobscurité est complète, fait main basse sur les provisions, empoigne ici un rôti, là une poule, là une oie, plus loin de grands poissons, et rapporte à son maître « un service de vivres tout apprêtés. » Mais ce n'est pas tout de manger, il faut boire, et le vin manque. En un clin d'œil, Méphistophélès part pour Florence, défonce les caves de Fougres et revient avec force bouteilles. Veut-on du dessert? Méphistophélès est un bon diable : il fait pousser sur la table une vigne chargée de fruits. Faust invite ses convivei^à en détacher chacun une grappe ; ceux-ci essaient en vain, car la tige est si dure qu'elle résiste
aixx couteaux. Alors faust sort un instant : sur
quoi tous les convives se lèvent et font mine de
se couper le nez les uns aux autres. Cela suffit.
Les couteaux sont parfaitement repassés, et
chacun des invités peut couper aisément une
grappe de ce raisin merveilleux.
Une autre fois, Faust a une fantaisie bien naturelle : il désire visiter son futur pays, l'enfer. Kien de plus simple. Vers minuit, un démon appelé Belzébub se présente, ayant sur le dos une selle d'ossements. Faust monte dessus.
Belzébub prend le galop et emporte son cavalier « dans un air où celui-ci s'endort, tout ainsi que quand qaelqu'un se met en l'eau chaude dedans un bain. » Quand il est dans cet assoupissement délicieux, Belzébub s'arrête sûr une haute montagne, au-dessus d'une grande île, où la foudre éclate avec un si grand tintamarre que Faust s'éveille. Cependant, pour ne pas décourager son visiteur, le diable soufiQe un petit
n LE^^irrr angla'is.
¥6Rt qui de ra&aî€hitat le récrée, et ^n mône teiAps il fait Jouer certains instruments d^it rbanmonie est £)rt plaisante. Attiré par ce concert, Fsmt n'hésite pas à pénétrer plus avant, et in^vite r^imable Bdzébub à continuer sa route. Celui-ci, en coursier obéissant/repartit entisaîae mon Faust de surprise en âurj)ritee. Le docteur rencontre tout d'abord un gros cerfvolaat a^c «de ^grosses cornes qiTi yeut reffonditer 4ans Tabîme ; «puis, arrivé au foiid d'«ine catvcriie, il voit autour dé lui des verminiers^et aidres bêtes j)uan4es ; puis viennent des ocics ^ joutent toontre >des couleuvres ; enfin, saudessus d'dàne toufi, {paraît un gros taureau volant i^i court .turieuK contre Faust et le ras^veffse ^rudement à bas de soU'^iége. JDésarQonirë, le iflodtettr tombe encore plus bas dass iPabime avec *àe grandes blessures et un grand cri ; iil oroi tque c^en est Ëaiit de lui-même, mais il m'^eirt pas <au :b0Ut. Après avoir subi d'attaque d'cm
wieiBL, laatiUériBBé magot qui ment ie toormen- Jter^ îil ^dfigiriiigole -eaoore , itraverse successive- 499fiBt«« unlHHmillaBd si 4p^î^9 «qu'il ne voit rien en iotoit, » puis « auie :nuëe 4énébpeuse et puaate, » ?puis « \mê ieau gjposse et tempêtueufie^ où dôux ilcagons veulent le submerger, » pais « uae ^gnosse vapBur de dhaline ardeate^ » et touche .alors Je fond « de l'abîme qui était fort creux et toasâ pdiotu ipar le iledans^âes mâhers. >» Là, il.se4ieat coaiDaDe s^iétait ^mort, mais, se sentaBt encore ^i^aat^ il se décide à tmuvrir 4es yeux; iil ne voit ^rien, -n'entend Fiea. .TouteMs^, au bout de quelques minutes, il difitii^gue ane lueur; il se Iraîne vers cette lueur et parvient .ainsi à un immense feu où rôtissent « plusieurs bourgeoie^, quelques empei^trs, iroia, princeS; seigneurs, Bt des ^ens d'armes tout i^iharnadiës à tmilUers* » C'était le feu de j'eslfiar. « Autour 4u feu, il y >«va£t une ^nande ^ohaudière ipleine d'eau, dont quelques-
uns buvaient, les autres se rafraîchissaient et baignaient ; les autres» sortant de la chaudière, s'en couraient au feu pour s'échauflTer. Le docteur Faust entra dans le feu, en voulut tirer une âme damnée, et, comme il pensait la tenir par la main, elle s'évanouit de lui tout à coup en arrière. Mais il ne pouvait alors demeurer là longtemps à cause de la chaleur ; . et, comme il regardait çà et là, voici que vint le dragon ou bien Belzébub, avec sa selle dessus, et s'assit dessus et le passa ainsi en haut. »
Les diables; en gens bien élevés, ne pouvaient manquer de rendre à Faust la visite que celui-ci leur avait faite. Faust eut donc l'insigne honneur de recevoir chez lui les sept princes de l'enfer , et la légende nous décrit minutieusement le costume des augustes visiteurs. Belzébub, que nous connaissons déjà, était cette fois habillé en bœuf, avec deux oreilles effroyables et des cheveux peints de toutes couleurs,
as:z^smimÊmm
. INTRODUCTION. i\
mais il avait toujours sa queue de dragon. Lucifer était en homme, il était chevelu et picoté, de la couleur des glands de chêne rouge. Astaroth était en serpent ; il avait la queue colorée « comme des briques changeantes, deux petits pieds fort courts, tout jaunes, le ventre un peu blanc et jaunâtre, le cou tout de châtain roux, et une pointe en façon de piques et traits, comme le hérisson , qui avançaient dp la longueur des doigts. » Satan était en âne, avait les cornes des pieds longues d'une aune, et portait la queue du chat. Annabry était en chien noir et blanc, avec les oreilles longues de quatre aunes. Dythican était en perdrix, il avait seulement tout le cou vert et moucheté. Drac était en flamme bleue avec une queue rougeâtre.
Enfin Bélial, qui est le plus important de tous, était en éléphant; il avait l'épine du dos noire, les oreilles pendantes, les yeux tout remplis de feu, de grandes dents blanches comme neige et
9St LE. Ffkifmf* MnéZMiS.
uii€rtroai^Ibiigue!â0*trm«uiiB8i BeussAResseai bonâiérefit: d»: ïmxr pnésence: te peète nfèa» dee
GepencU^t cette e^stence: de joie et (feTanitè ne ])euir (fairei^ toujours. Le'taBnnefa^sqiinni^te: Les ^ingt'^^quatne diméœ sont, éocmléei^^ Pattst n'af plus qufunîjour à vivpe. Alors^leofocteorr y» troui^^^ dos bad^ia^ et des étudiant»^, ses^ an>^ ciens amii?; il les céimit dans un smipep splen^ f dide au village de BoHilique^ situé à une demi^
lieue de: Wittemberg; et, à la fin du* repas il leur annûnce:qu?il a une faveur, à leur demander. Gettû! faveuPr' c'est de vouloir bien mettre* son coips- en> terre sainte le lendemain matins Les étudiants se récrient vîveqjeirt à cette idée ftmè* bro; si malsonnante après un bon^ souper. Mais Fau&t leur explique la rigoureuse convention^ quMl a faite avec Méphistophélës, lesr tèrmes^ du> billet qu'il a^ passé à Tordre du» diable, à vingt— quatre ans de date^ et il ajoute que le démon»
qui lui» est duei.Le6iéta(tiaiits^n^[)ro<diBasrb vim^ maBt k Fau^ cte net p^ le» ^mrs prévtinuft à
ceti usurier-là^ par le mo;an>âa bona.thé^iogieiMk Mai»> mmntmmb,M(&&tim^iViT(L Easstta^dé^ geBsé, lesr vinglt-quatre aiiiiées>der foUa j^oaesst qjia le diabte lui a; prôtéffî^^. et il faut! que le diaible lui-même soit remboursé; Le dooteium'a dona p}us (0i?à tenir soa âme toute prête- gour Fédiéance*
Bourtaut les étudiants sont de bons camarrades : ils feront enterrer leur pauwe ami avee aoin<; jusqjuie-Ià, ils s'offrent bravement à.attenrdre dans une autre chambre que le diable se soifi présenté. Faust accepte cette offre généreuse^, leur dit adiea et s'enferme seul. Entre minuitet une heure du matin, survient un grand venbquif ébranle la maison de tous côtés :JLes étudiants* fie croient perdus, sautenthors de leur&lits^^et
24 LE FilUST ilNGLAIS.
« se consolent l'un l'autre, se disant qu'ils ne sortent point delà chambre, » Alors ils entendent des sifflements horribles et des hurlements épouvantables, « comme si la maison était pleine de serpents, de couleuvres et aufres bêtes vilaines et sales, » et au milieu de ces hurlements, les cris : A l'aide l au meurtre ! que pousse Faust « avec bien de la peine et à demi-voix. » Puis le calme se rétablit et tout rentre dans le silence. Au point du jour, les étudiants entrent intrépidement dans la chambre du docteur ; ils voient son sang répandu partout. Sa cervelle, ses yeux et quelques dents sont attachés à la muraille ; son corps qu'ils ne retrouvent que hors de la chambre est horriblement mutilé ; sa tête est écrasée, ses os sont bri$és. Les étudiants réunissent pieusement ces restes, les ensevelissent, et s'en retournent à Wittemberg où ils racontent la triste fin de leur compagnon • « Ainsi finit l'histoire de Faust qui est pour
»Jnstruîre tout bon chrétien, principalement » ceux qui sont d'une tête et d'un sens capri- » cieux et superbe, fou et téméraire, à craindre » Dieu et à fuir tous les enchantements et tous » les cliarmes du diable. »
Dans la courte analyse que je viens de faire de la légende allemande, le lecteur a pu remarquer qu'il n'est pas question de cet art magnifique, qui dèsTorigine valut à Faust sa réputation de sorcier. Et pourtant Tidentité entre le Faust de l'histoire et le Faust de la légende n'est pas douteuse. Ce Jean Faust que la biographie catholique nous montre faisant un pacte avec le diable et descendant aux enfers, est bien le même Jean Faust qui partage avec Guttemberg la gloire d'avoir inventé l'imprimerie; le même Jean Faust qui vint à Paris en U62, pour offrir à Louis XI un des premiers exemplaires imprimés de la Bible, et qui, à cause de son invention même, fut accusé de sorcellerie et faillit être
26*^ LE Vk^m^' Mmfûjan.
brôlé vïf. Ee plus anorenîhîstorieif qub aitpaa^lé^ detelégende, Conrafd Dtitiîeax; dit expnesiéfïïent q£[f ëllè^jfbt écfiite à^Fiffôtfgatlbnidfe» lamnesik qui la découverte de: Fatist avait enlevé'^ pour toUr-jours les fonctions lucrativesde copistes^ KMo;— ger, Fauteur sdlemand: d-un; Kvne" intitulé : lès Aventwte&de Famt et sa^ deseente aux enffinj. émet là même opinion. Enfin, ce qulme paraît décisif,, il. existe d'autres légendes- alienIand6S^ qui complètent celle que Palma Cayet a. traduite et qui constatent, que Faust s'était donné! au diable pour réparer sa fortune^, ruinée par leaessais ;de7son inventiom
Relisons donc là biographiai dof Bsuist, et voyons siile fait dont il s'agit n'est pas caché sous quelque symbole* La légende, , d'accord ici: avec rbistoire, raconte fonnellemBntqiJue Faust ne mourut pas seul; une fismmei et ua enfant qu'ilf avait eu de cette femme' périnent en; même temps que lui* « Semblablement au^môme jefur;
iBélène eaebaixtée ^a^crsimifits id'enchantaiieat oieiftHrent plus^trouYés ;depûis, mais s-évanéuirent avec lui. » Laifemmetqui véeut^et qui mouàmt a¥ee faust, ^ -appelait iHéièDe. Jl n'y a rien lia diexitRaordinaire., dira le lecteur js^epUguei beancoap âe ifismoifô s!appellent Hélène. C'est ici qu£ le lectem* ffî trompe :: l'Hâène enchantée .ettséduâe ipar JPaust n'est pas !ime Jb§lëne vulgaiire.JÉcQùlez plutôt :
il}n}Qur, — c'^ait un «dimanche, — ^ des étu- » diants vinrent sans être invités à lamaison du ^ docteur :£auste pour souper avec lul,'et appor- » tètent avec eux des viandes et du via, car c'é- » taieotgens de d^ense volontaire. Comme donc » le vin eut commencé à monter, il y eut piro- ^ pos k itaMe ^ Ha ib^uté des &mme$, et l'un î» iM)ma»3n(!^ de dire ;à J'autre qu'il ne voulait ^:point vûirtdeJbeUe femo^, sinon la belle Hé- ^iène de Grè(%, parce que, sa beauté avait été » caus&de:Ia«ruiQ0 tilale.de Ja iviUe de Trjoiè, di-
» sant qu'elle devait être très-belle parce qu'elle » avait été tant de fois dérobée, et que pour elle » s'était faite une telle élévation.
» Le docteur Fauste répondit : Puisque vous » avez tant de désir de voir la belle personne de » la reine Hélène, femme de Ménélaus et fille de » Tyndare et de Léda, sœur de Castor et de Pol- » lux, qui a été la plus belle femme de la Grèce, » je veux vous la faire venir ^Ue-même, que vous » voyiez personnellement son esprit en sa forme » et stature comme elle a été en vie.
» Sur cela le docteur défendit à ses compa- » gnons que personne ne dît mot et qu'ils ne se » levassent point de la table pour s'émouvoir à » la caresser, et sortit hors du poêle.
» Ainsi, comme il entrait dedans, la reine Hé- » lène suivait après lui à pied, si admirablement » belle que les étudiants ne savaient pas s'ils » étaient eux-mêmes ou non, tant ils étaient » troublés et transportés en eux-mêmes.
» Ladite Hélène apparut en une robe de pour- » pre noire précieuse, ses cheveux lui traînaient » jusques en bas, si excellemment beaux qu'ils » semblaient être fin or, et si bas qu'ils venaient
» jusques au-dessous des jarrets, au gros de la » jambe; avec de beaux yeux noirs, un regard » amoureux, et une petite tète bien façonnée, >> ses lèvres rouges comme des cerises, avec june » petite bouche, un beau long cou blanc comme » un cygne , ses joues vermeilles comme une » rose, un visage très-beau et lissé, et son cor- » sage longuet, droit et proportionné. Enfin, il » n'eût pas été possible de trouver en elle une » seule imperfection. Elle se fit ainsi voir par » toute la salle du poêle, avec une façon toute » mignarde et poupine, tellement que les étu- » diants furent enflammés en son amour, et si » ce n'est qu'il savaient que ce fût un esprit, » il leur fût facilement venu un tel embrase- » ment pour la toucher. Ainsi Hélène s'en
M . LE RliJST .iiNGLAIS.
>fatoucna.a¥ecie docteur Fauste Jbojrs de Té-
» Afin jQue l'esprit donnât du contentement au k» docteur jFauste :ayec sa .misérable chair, il se ^ présenta à lui lenviron à la minuit, comme.s'il ^ s'était éveillé, la jfigure de la belle flélène de » Grèce, toute telle que ci-devant il l'avait re- » .présentée devant les étudiants, ^t se mit en son ;».fiein, étant une stature toute jpareiUe d'alors, j^^a^ecun visage amoureux. et charmant. .Comme j> le docteur Fauste vit cela, il se rendit.son prif» Stonnler de cœur , tellement qu'il eut amitié » îpour elle.et la tint pour sa femme de joie, qui *.Iui gs^aa tellement l'amour, qu'il n'eût pu «devoir sa vuiB hors d'elle, et enfin elle devint j^^eosse delui,ieneiifanta un fils dontile docteur » Fauste jse r^ouit fort, et l'appela Juste Fauâte. »iHais comme il vint à la fin de sa vie, cet €«1- > Jants'^mgloutit tout^le même quesa m^e. ^
ikdfioyuRdlDle symbole! Hél^e., c^^ uM^nKâîl-
lûUBe ^réâtu^ ;<pii wmàit TAi^e^ jsJouaô de la Afeoe sljàsnâ leisovtrme a îfaîtllUîaHte, Hélène apparaii6ant^out^à.coop4ans cette salle gothique deyaiitfdes 'étudiants éblouis, c'est la beauté antique se ré;vélant aux générations^ Tavenir I fi^e^magie auquel Ëaust^a recouiB pôosir évoquer flélène, c'est «céUe qui «e .pratique à Mayence, à Francfort età ♦Steasbourg^^c'est celle qui touLl rheure va ressusciter iHoui ère, JEschyte, Platon, 3Eanite et iDante, — c'est i'Imprinaerie ! Le talismaïUide jB^ust ££t une presse ! Les .caractères cal^disiiques dont il se.setit, ce^sontles vingt-quatee «lettres âe r.alphabet, tombées une à une de la pland^ jsc^ylograpbîqitô dans la ;casfiie du composÂteur^ et devenues onobites I
Mai&iCâla ne suffit jpas. Il ne suffit pas que Je ^nieidu mayeniâ^ èt^oque Ja beauté atntique;^ il £Btttl qu'il is'onisfie .à elle et qu'il la légende. Il:Qe Boffitcpas K|iie Eaust évn^e flélène, H i&ut qu'il s'uQÎfise à efie i€it iqu!il ^ ^ende oière .
L'enfant qui nait de cette union, la légende rappelle Juste Faust; mais plus tard Gœthe lui restituera son vrai nom ; il l'appellera Euphorion, et il incarnera en lui la civilisation moderne.
Ainsi, le symbole est complet. La civilisation moderne naît de ce rapprochement fécond que l'imprimerie opère entre le génie du moyen âge et la beauté antique. Euphorion doit naître du mariage de Faust et d'Hélène.
La légende prend Faust à l'histoire et le transfigure. Désormais, Faust n'est plus le compositeur qui lève la lettre dans un atelier, il n'est plus l'ouvrier aux mains noircies, à la blouse tachée, qui fait épeler par un alphabet de plomb tous les chefs-d'œuvre de la pensée humaine. Il est le magicien superbe qui évoque nélëne et qui souffle aux héros leur maîtresse. Par une splendide métamorphose, l'inventeur de l'imprimerie est devenu un enchanteur tout puissaitt qui, à l'aide de ses démons familiers, a conquis
le pays classique et, après la victoire, a choisi pour son Ht la plus belle. Le rival obscur de Guttemberg est devenu le rival éclatant de Paris. Faust est un Don Juan sublime qui aime la beauté suprême et qui, ne la trouvant pas autour de lui, l'aperçoit enfin dans Tantiquité, au milieu de sa cour de demi-dieux, s'élance vers elle*^, Tenlève et la ramène éperdu du fond des siècles.
Quel drame étonnant dans ce symbole créé par l'imagination catholique I Marlowe, ce poète de l'Angleterre calviniste dont nous allons révéler l'œuvre entière au public français, Marlowe comprit-il l'admirable sujet que fournissait à la scène la légende allemande? On 'ne peut s'empêcher de le croire en lisant les vers que son Faust adresse à Hélène dès qu'il l'aperçoit :
« Est-ce là le visage qui lança mille navires et » brûla les tours immenses d'Ilion?
M LE EAUST ÀNaLÂIS.
:»> Douée iflùélàne, reads-mpi immortel avec un j^ihaiaen... Ses lèvres; aspirant mon âmel Voyez » c^omme elle y .vole I
» Viens, Hélène, viens, rends^moi mon âmel
»vC!est ici que je veux vivre, car le ciel est sur » ces fièvres, et tout ce qui n'est pas Hélène est >]» poussière.
^;Je>ve.ux être Paris et, .pour l'amour de toi, » au lieu de Troie, ce sera Wittemberg qui sera ^ saccagée.
,» Et je veux me îbatti^ avec le faible Ménélas, >jst porter tes couleurs aux plumes de mon :» .casque.
> tOui, je blesserai Achille au talon, et puis je j»;Cevi6ndrai à Hélène pour un baiser.
» Cttil tu es plus bdle que la soirée vêtue de » la beauté de ses.milliers d'étoiles 1
» Tu es plus brillante que Jupiter, quand il \» s^pparut en flamme à' la malheureuse Sémélé ! » plus adorable que le. monarque de la mer dans
» les Bras- azurés de la capricieuse* Aréthusel^ » Btt nulte autre que toi w sera ma* bîèfl«* )^ aimée ! »
Geïtes, ili est difficile dJexprimeren'^ ver^ipta»: chavmant&lapassioti de Baust potti^Ia^eauté^âliK tique; L'erreur de Màrlowe ne^ Ait donc pas dei méconnaître cette passion, ce fut de^là* traiter^ trop légèrement Cette passion ne devait pas êtt^e^ seulement un. incident, mais le sujet même des» pièce; II ne' fallait pas se borner à» énoncer ot? quelques vers Famour de Faust pour Hélène; il* fallait mettre cet amour en action ; il fallait nous ^ montt'cr le germanique Faust, substitué effectif' vement au troyenPâris> enlevant sous les yeux^ du spectateur la fille de Léda, l'emmenant dan»^ sa forteresse gothique et y soutenant contre le»- Grecs coalisés uuv autre siège de Troie. II fallait nous le montrer combattant sur la scène avec le faible Ménélas. Il fallait nous le faire voirTom-
36 LE FAyST ANGLAIS.
pant une lance avec Achille, et nous donner les émotions toutes nouvelles de ce tournoi prodigieux entre le chevalier et le héros.
Certes, s'il y avait un drame unique, c'était celui-là. Traité parle génie, ce drame pouvait réunir sur le terrain neutre de la magie l'antiquité et le moyen âge, lie catholicisme et le paga- ' nisme ; il pouvait grouper sur la même scène, dans une 50rte de sabbat encyclopédique, les créations de la féerie et les créations de la mytliologie : il pouvait évoquer des profondeurs intimes de la nature où la fable, les cache, les génies elles dieux, les fées et les sirènes, les lutins et les naïades, les sorcières et les furies, et faire danser dans le même rayon de lune Méphistophélès avec Erichto. Il pouvait animer dans son immense synthèse toutes les religions des hommes, viviiier du même souffle le panthéisme catholique et le panthéisme païen, et faire tenir dans le même décor l'Enfer et FHadès.
Voilà le drame que là légende allemande indîquait.au poète. Mais si Marlowe n'a pas créé ce dramci ne lui en faisons pas un reproche. Ce n'est pas sa faute, c'est celle de son temps. Le moment n'était pas venu où ce sujet sublime qui planait dans le ciel pur de l'art, devait descendre du possible dans le réel .
Lorsque Marlowe vivait, c'est-à-dire à lafm du xvi^ siècle, les idées générales n'existaient pas ; l'humanité s'ignorait encore ; elle ne connaissait ni ses origines, ni ses luttes, ni sa vie passée, elle n'avait pas fait sur elle-même cette grande étude historique que je serais tenté d'appeler son examen de conscience ; elle n'avait pas retrouvé à travers les formules en apparence contradictoires de ses civilisations diverses l'unité de sa pensée ; elle n'avait pas constitué son identité ni bien établi son moi. Elle datait sa naissance inlellectuelle, non pas comme aujourd'hui des religions primitives de l'Asie, ni des philosophies
grecques, maïs du christianisme ; non d*Homère ni de Platon, mais de TÉvangile. 01e vivait depuis quinze siècles, penchée sur.un seul livre qu'elle appelait le livre, la Bible, et elle jetait l'anathème à tout ce qui s'écartait du texte sacré. Josué avait arrêté le soleil dans sa marche; donc 'û fallait jeter Galilée en prison. L*Exode avait dit: Tu ne souffrirsKS point de sorciers parmi toi. Donc il fallait brûleries sorciers. L'humanité ne s'approchait qu'avec une curiosité inquiète des ehefsd*œuvre de l'antiquité nouvellement découverts par la Renaissance : d'avance, elle les regardait comme profanes. Elle n'étudiait la nature qu'en tremblant et avec la crainte d'y découvrir une hérésie. Les prêtres, catholiques et protestants, lui disaient : si tu doutes, tu es damnée. Et, chose douloureuse à dire, l'humanité avait peur de sa raison I
Marlowe ne pouvait donc pas voir dans Faust le personnage que nous connaissons aujourdlnd.
le metteur en œuvre de rimprimerie , Tamant heureux de la beauté païenne, le dompteur de la matière, le révélateur d'un monde nouveau. Ou, du moins, s'il vit ce personnage, ce fiit avec une telle appréhension qu'il referma bien vite la porte entre-bâillée du mystérieux symbole. Ce qu'il vit surtout dans Faust, c'est l'hérétique qui abandonne le dogme pour la science, c'est le curieux fils d'Eve qui cherche les secrets défendus , c'est le voluptueux trop pressé qui fait avec le serpent un marché de dupe et qui lui vend pour des plaisirs frelatés les félicités éternelles. Lui, le maître ès-arts de l'Université de Cambridge, il conclut son drame comme le moine allemand avait conclu la légende, par la damnation I
« Faust n'est plus, s'écrie Marlowe en termi- » nant; regardez son infernjde chute, et puisse » sa destinée diabolique engager le sage à n'a- » voir que de l'étonnement pour les choses dé- » fendues dont l'étude approfondie entraîne les
» esprits aventureux à des pratiques interdites » par la puissance céleste. »
Ainsi, Marlowe confirme, au nom du protestantisme, le jugement que la légende avait prononcé contre Faust au nom du cathplicisme.
Faust, condamné en première instance par le papisme, est damné en appel par le calvinisme. Pour les deux religions, il n'y a que la foi qui sauve. Les martyrs et les.bourreaux de la Saint- Barthélémy jettent en chœur le même cri : anathème au doute! anathème à la science! ana-
thème aux œuvres !
Qu'importe que Faust soit bon, généreux, patriote, ainsi que nous le montre Marlowe ! qu'importe qu'ilr fasse exprès le voyage de Rome pour arracher un prêtre au bûcher du Samt-OflSee!
qu'importe qu'il veuille délivrer sa terre natale de l'étranger qui l'envahit! Faust a douté de Dieu-: son crime est là :
« Combien je m'enivre de cette idée I s'est écrié
» Faust. Forcer les esprits à me chercher ce qui » me plaît 1 à me résoudre toutes les choses am- » biguës 1 à accomplir toutes les entreprises déses- » pérées que je voudrai I Sur mon ordre^ ils vo- » leront dans l'Inde pour me chercher For, ils » pilleront l'océanpourm'avoir la perle d'Orient; » ils fouilleront tous les coins du nouveau monde » pour m'en rapporter les fruits exquis et les » délicatesses princières. Je leur ferai me lire^la » philosophie inconnue, je leur ferai faire une » muraille de cuivre autour de toute l'Allemagne, » et, autour de la belle Wittemberg, une ceinture » du Rhin rapide ! Je leur ferai remplir les écoles » publiques de talents grâce auxquels les étu- » diants seront splendidement vêtus. Je lèverai y> des soldats avec l'argent qu'ils m'apporteront, » et je chasserai de notre terre le prince de y> Parme ! »
Donc, Faust a voulu étudier, connaître, résoudreles choses ambiguës, lire les philosophîes
inconnues^ demander à la nature le secret du bien-^tre et à la science le mot de la grande énigme» et il est damné pour cela, et un supplice éternel le punit, lui aussi, d'avoir voulu dérober le feu du ciel.
Telle est la pensée morale du drame de Marlowe. Eh bien ! qui le croirait, malgré cette conclusion si implacable à force d'être orthodoxe, les contemporains de Marlowe le trouvèrent encore trop indulgent ; ils lui reprochèrent d'avoir rendu Faust intéressant, et d'avoir, dans la scène finale, attiré sur le damné la pitié du spectateur. La mauvaise foi s'en mêla, et les puritains, adversaires acharnés* du théâtre naissant, déclarèrent l'auteur complice de son héros ; par une tactique odieuse, renouvelée depuis contre plus d'Un écrivain, ils rendirent Marlowe personnellement responsable des hardiesses philosophiques de Faust ; ils l'accusèrent d'avoir endossé le billet souscrit par Faust à l'ordre du diable et
de s'être écrié par la bouche du maudit : « Le mot damnation ne me terrifie pas, car je mets l'enfier dans l'Elysée ; mon ombre sera avec les sages antiques. »
Un ancien camarade de Mario we qui, comme lui, avait été acteur et auteur dramatique, mais qui, depuis, avait par dévotion renoncé publiquement au théâtre, Robert Greene appuya de son témoignage les accusations des puritains, en adjurant hypocritement Fauteur de Faust de renoncer à V athéisme, dans une brochure [a] où, par parenthèse, il flétrissait comme plagiaire le jeune William Shakespeare. On comprend toute la portée que devait avoir un tel témoignage, dans la bouche d'un homme qui avait été l'ami et le confident de Marlowe. Quel argument pour les ennemis du théâtre gue de pouvoir attaquer
(a) Veir le pamphlet intitulé : Groat's Worth of Wit, par Robert Greene, 1592.
comme hérétique son plus illustre représentant, ce Kid Marlowe qui avait traduit avec tant d'éclat ces poèmes profanes, Héro et Léandre et la Pharsale de Lucain, cet écrivain précoce qui à vingt-cinq ans avait fait jouer cinq pièces, Tamerlan, Edouard II, le Massacre de Paris, le Juif de Malte et Faust, et qui avait trouvé cette forme si populaire où la prose alterne avec la poésie et où la tragédie se mêle à la comédie!
Ainsi dénoncé par son ancien ami Robert Greene, Marlowe fut poursuivi avec fureur par les puritains. Un de ceux-ci, le Révérend Thomas Beard, n'hésita même pas à se charger la
conscience d'un mensonge en affirmant, dans un livre ayant pour titre : « Théâtre des Jugements de Dieu, » que l'auteur de Faust avait écrit contre la Bible un ouvrage qui n'a jamais existé I Un autre, nommé Bame, prépara un
long réquisitoire où il exposait les « opinions
damnables » de Marlowe, dans le but de lui in-
tenter un procès criminel. Et peut-être aurionsnous assisté au spectacle inouï d'un auteur dramàtique brûlé vif pour les faits et gestes d'un de ses personnages, si une catastrophe imprévue n'avait suspendu les poursuites. ^
Cette catastrophe eut lieu le 15 juin 1593, et voici dans quelles circonstances : Christophe Marlowe, comme Shakespeare, comme Molière et comme tant d'autres, aimait une femme qui le trompait. Il fiûit par concevoir des soupçons sur elle, épia ses démarches et la surprit enfin dans un mauvais lieu aux bras d'un valet nommé Francis Archer. Éperdu de rage, il se jette sur le drôle, le poignard à la main; le valet, agile et robuste, saisit la main armée de Marlov^e, et, la retournant contre lui-même, lui enfonce violemment la lame dans l'œil. Le malheureux poète tombe expirant. On va vite chercher un chirurgien ; mais, quand il arrive, il est trop tard : la pointe a pénétré jusqu'au cerveau; Mario we est
mort! Cette scèae horrible, plus tragique quo les drames mêmes du poète, se passait dans uae ville de province, à Deptford. Aujourd'hui encore, on peut lire, dans cette ville, sur les registres mortuaires de l'église Saint-Nicolas cette inscription courte et sinistre : Christophe Mar-
LOWE, TUÉ PAR FRANCIS ArCHER, LE 46 JUIN 1 693,
L'auteur de Faust, né au mois de février < 563, avait à peine trente ans 1
Le poëte, mort, ne trouva même pas grâce de* vant ses ennemis. Ceux-ci lui firent son épitapfae (tons une chanson qu'on peut juger par te couplet final :
His lust was lawless as his life,
And brought about his death ; Por in a deadly mortâl strife,
Striting to stop the breatk Of one who was hU rival foe^
With his own dagger slain ; He groanM, and word^pûikô îierer moe,
Pierc'd throagh the ojna and bnùa.
III I l —Ml^PBa ip
« Sa débauche était eÊfrénée comme sa vie et » causa sa mort ; car, dans une rixe mortelle, il » essaya d'ôter le soufltte à un homme qui était » son rival, et fut tué avec sa propre dague; il » râla, et ne dit plus mot, ayant l'œil et la cer- » vdle transpercés. »
Cette atroce complainte peut donner une idée de l'acharnement des adversaires de Marlowe* 'Sa fin si douloureuse fut présentée par les prédicateurs puritains comme une expiation trop douce encore de cet athéisme qu'il avait professé dans ses œuvres.
Pour être juste dans nos critiques sur ce poète incompris et méconnu, jugeons donc son Famt non au point de vue absolu du sujet, mais au point de vue relatif de l'époque où il vécut- Songeons d'abord que Marlowe écrivait dans un temps oîi le théâtre était à peine né , où les grands trafiques s'appelaient Jodelle en France et Gascoigne en Angleterre i Prenons sa pièce.
non comme œuvre moderne, mais comme une œuvre de transition entre les mystères du moyen âge et le drame de Shakespeare, entre les farces de Coventry et Hamlet, Alors nous ne serons plus choqués des défauts de cette pièce, du manque d'unité, du décousu de Faction, du comique un peu vieilli de certaines situations, mais nous rendrons justice aux qualités réelles de l'œuvre. Nous admirerons la scène du pacte, si terrible par son prosaïsme même, et cette autre scène magnifique où la splendeur du ciel étoile force Faust épouvanté à reconnaître l'existence de ce Dieu qu'il a renié. Nous admirerons les vers ravissants qui saluent l'apparition d'Hélène et ce monologue resté célèbre, où Faust, attendant l'approche de Satan, nous montre ses tortures intérieures, et nous peint avec un si éloquent désespoir la dernière heure d'un damné.
Rappelons-nous, en outre, quel était le fanatisme des contemporains de Marlov^e , quelle
était la haine de ses ennemis, et nous reconnaîtrons que ce n'est pas le talent qui a manqué à Marlowe, mais le public. En supposant que Marlowe eût compris parfaitement l'idée que représente Faust, c'est-à-dire l'amour du moyen âge pour l'antiquité, il eût certainement reculé devant les développements de cette idée ; l'intolérance universelle ne lui eût pas permis d'animer ce sujet profane ; toute l'Angleterre protestante aurait dénoncé comme une monstrueuse hérésie cette union de Faust et d'Hélène, réconciliant dans un baiser adultère le inonde chrétien et le monde païen. Et peut-être, s'il avait entrepris cette réconciliation sacrilège, la loi aurait-elle forcé l'imprudent comédien à aller jouer le dernier acte de sa pièce sur la plate-forme d'un bûcher.
•Ce qui était impossible à Marlowe, Gœthe a pu le faire, lui! Pourquoi? C'est que Gœthe a vécu dans un temps où la victoire intellectuelle
était remportée, où les dogmes étaient en déroute, oiila peasée était libre. C'est que Gœthâ est venu après les encyclopédistes, après Bacon, après Locke , après Condillac , après Voltaire , après Diderot, après Spinosa I Alors la terreur rdigieuse était passée; la raison, rassurée par Descartes, avait cessé de trembler devant la foi. La nature était étudiée par Thomme au grand jour. Les connaissances humaines avaient quitté leur antique pseudonyme et pris leur vrai nom : ralchimie avait jeté le masque et s'appelait la chimie; l'astrologie avait jeté le masque et s'appelait l'astronomie; l'hérésie avait jeté le masque et s'appdait la philosophie; la magie avait dépouillé soa mystérieux costume au mqyen âge et 8'£4»|ieiait la science. Alors l'antiquité avait été examinée, explorée, fouillée dans tous se& chefe-d'œuvre et dans tous ses monuments.
L'Olympe était devenu classique. Les statues dtôdieux reavecsées par la foi avaient été rde-
vées par Fart. Apollon avait retrouvé son piédes-' tal au Belvédère, et Vénus ressuscitée avait dans chaque musée un temple.
Alors l'histoire avait découvert la filiatioli secrète des civilisations, et consacré par les £aits cette union de l'antiquité et du moyen âge que la légende avait symbolisée dans les amours de Faust et d'Hélène.
Que l'on compare les existences si diverses de Maiiowe et de Gœthe, et l'on s'expliquera plus facilement la différence profonde de leurs deux œuvres. Pour avoir voulu attirer sur Faust la pitié du spectateur, Marlowe, malgré la rigueur trop orthodoxe de sa conclusion, est accusé d'hérésie, renié par ses camarades, excommunié par le clergé : il serait jugé, condamné et brûlé peut-être, si le couteau de Francis Archer ne le sauvait du bûcher. Sa mort est regardée comme un châtiment cdeste, et la postérité, phis crudle encore que les contemporains du poUt^
le condamne à la peine infamante de Toubli.
Voyez, au contraire, la destinée de Gœthe!
Goethe, auteur à vingt-trois ans de la première partie de Faust, devient ministre d'un grand-duc de Saxe ; il a sous sa direction souveraine l'Institut, les bibliothèques, les musées, les théâtres. U ne gouverne pas Weymar, il y règne. II y a sa cour de princes et de grands écrivains. Il admet à son baise-main toute la jeune Allemagne. Il peut à son gré disgracier Novalis et protéger Schiller. Lui, aussi, il est empereur et peu s'en faut qu'il ne fasse chasser par sa muse l'imprudent vainqueur d'Iéna qui a osé envahir ses domaines. Lui aussi, il est César, et il peut, sans être taxé d'usurpation, faire à son ami Falk cette question : « Combien de temps vais-je encore garder sur mon dos mon antique pourpre impériale ? »
Souverain absolu de sa pensée et de son public, Gœthe pouvait tout oser ; il n'avait pas de
restriction à faire, pas de ménagements à garder. Il pouvait donc développer sans crainte l'idée que Marlowe avait dû se bornera indiquer. Aussi dès que Gœthe eut compris cette idée qu'il avait complètement méconnue dans la première partie de son œuvre, dès qu'il eut compris le symbole prodigieux présenté par l'union de Faust et d'Hélène, il n'hésita pas à faire de cette idée* et de ce symbole le sujet d'un drame nouveau. Il écrivit la seconde partie de Faust. Dans cette seconde partie, Faust n'est plus le Don Juan vulgaire que nous avons connu, lé séducteur de Marguerite et l'aissassin dé Valentin. Jl a repris l'individualité sublime que lui avait donnée la légende ; il est retourné à ses amours véritables, il est redevenu l'amant d'Hélène. Lui, le génie du moyen âge, il a reconquis enfin son homérique beauté et, grâce à ce légitime adultère, il enfante Euphorion, le génie moderne.
Mais parce que Gœthe sut développer magni-
iiquement ce sujet, est-ce à dire pour c^ qu'il Tait créé? Parce qu'il fut Tauteur du drame défmitif, est-il pour cela Fauteur de Fidée primitive? Le public, toujours ébloui par le succès, a reporté à Gœthe tout Thonneur de rinveation : il a Toului dans son enthousiasme aveugle, que Goethe fût véritablement le père de cette Hélène et de ce Faust dont il n'est que le glorieux parrain ; et la critique, également fascinée, a encouragé sur ce point, sinon partagé, l'erreur du public. Et ce qu'il y a de plus curieux, c'est que Grœthe, avec cette faculté qu'a le génie de s'absoii>er en lui-même, finit par être dupe de l'illusion générale. A force de s'assimiler son sujet par la contemplation, il finit par se figurer qu'il l'avait créé. Aussi, après avoir jeté le plan de k seconde partie de Faust, écrivait-il à Schiller avec un enthousiasme . vraiment paternel , le 1 2 septembre 1 800 : « J'ai mené à bien cette se- » maine, les situations dont je vous ai parlé, et
» mon Hélène est véritablement venue au Jour. » Maintenant le beau m'attire teUement vers le » cercle de mon héroïne que c'est une affliction » pour moi d'avoir à la convertir en une sorte de » conte bleu, y^ Et vingt ans plus tard, ayant repris le travail abandonné, il disait à Zelter : « Je » dois te confier que j'ai repris, pour ce qui re- » gardé le plan poétique et non les développe- » ments, les travaux préliminaires d'une œuvre » importante sur laquelle, depuis la mort de » Schiller, je n'avais pas jeté les yeux et qui, sans » le coup de collier d'aujourd'hui^ serait de- » meuréû in limbo patrum. Le caractère de » cette œuvre est d'empiéter sur les domaines » de la nouvelle littérature, et cependant jfe défie yyqui que ce soit au monde d*en avoir la moinyy dre idée. » Enfin quand l'œuvre eut paru, il écrivait encore au même Zelter : « Je sais main- » tenant comment on a salué Hélène à Edim- » bour^,à Paris, à Moscou. L'Écossais cherche
» à pénétrer l'œuvre, le Français à la compren- » dre, le Russe à se l'approprier. » [Gœthe^ par M. Blaze, p. 42 et 43.)
Que Gœthe me permette de lui répondre à la place de Zelter, et de lui faire respectueusement observer qu'il se montre ici un peu trop inquiet. Celle qu'il introduit dans le monde comme son Hélène, y avait déjà été présentée par d'autres. . Déjà l'auteur de la légende allemande nous l'avait ,'montrée dans les bras de Faust, et Marlowe dans de beaux vers nous avait expliqué le sens de cette union mystique.
Quand il écrivait à son ami, Gœthe ignoraitil ces vers où le scénario de son troisième acte semble indiqué dans ses principaux détails, l'enlèvement d'Hélène, la substitution de Faust â Paris et son combat avec Ménélas? Gœthe ignorait-il l'œuvre de Marlowe? Grave question qu'il est difficile de résoudre. Ce qui est certain, c'est qu'on pourrait aisément, malgré des différences
radicales, découvrir plus d'une analogie entre le .Faust de Marlowe et le FamtA^ Gœthe/Dans la première scène, par exemple, quand le Faust de Marlowe, assis dans son laboratoire, se résout, après avoir passé en revue toutes les scènes humaines, à pratiquer la magie, ne parle-t-il pa3 comme le Faust de Gœthe? Quand, plus loin, le Faust de Marlowe évoque devant l'empereur d'Allemagne les fantômes muets d'Alexandre et de sa maîtresse, ne ressemble-t-il pas beaucoup au Faust de Gœthe évoquant devant l'empereur d'Allemagne les fantômes muets dé Paris et de sa maîtresse ? Le Faust de Marlowe et le Faust de Gœthe ne sont-ils pas tous deux de zélés gibelins? et ne deviennent-ils pas tous deux, pour prix de leurs services, ministres de leur empereur? A Dieu ne plaise que nous contestions l'originalité de Gœthe dans son admirable drame. Ce que nous voulons, c'est que cette originalité, toute puissante qu'elle est, n'empiète pas sur
celle des autres. Or, Toriginalîté du grand poète de Weymar n'est pas là où la critique Ta mise complaisamment jusqu'ici ; elle n'est pas dans la création des figures principales de l'œuvre, mais dans l'inveation des figures secondaires. Ce n'est pas lui qui a créé Hélène, pas plus que Faust, pas plus que Méphistophélès, pas plus que Wagner; mais c'est lui qui a créé Euphorion, Homunculus, l'étudiant: L'originalité de Gœthe n'est pas dans la découverte de l'idée, elle est dans le développement de l'idée, dans le changemetit des rapports entre les personnages, dans la composition des scènes. Ce qui est à lui et bien à lui, par exemple, c'est ce Walpurgis païen où Faust assiste au sabbat de l'antiquité, après aroîr assisté au sabbat du moyen âge, où Méphistophélès, ce diable de la légende, se fourvoie parmi tous les démons de la mythologie, eii ce grotesque du romantisme passe en revue tous les grotesques classiques, les £abires,l€S Bao-
tyles, les Imbes, les Arimaspes, les Griffons et les Lamîes. La légende, en conjurant Hélène, tf avait évoqué du passé que la beauté suprême ; Gœthc, en conjurant Phorkias, évoque la laideur idéale.
Ce qui est à Gœlhe encore, c'est le dénouement de son drame.
La légende catholique termine la vie de Faust par la damnation .
Le drame protestant de Marlowe l'achève par la damnation aussi.
Le drame panthéiste de Gœthe la finit par le pardon.
Conclusion sublime, mais qui n'était possible qu'au dix-neuvième siècle ! Ce pacte que Faust a * conclu avec le démon, Gœthe le déchire ; ce billet passé à Tordre de l'usurier diabolique, fl le dé^ , clare nul et non avenu, en vertu d'une justice ^supérieure dont la philosophie lui dicte l'arrêt. Et quant à l'âme du damné, cette âme que To^-
thodoxie religieuse tenait enfermée dans l'enfer, fiœthe la délivre, la purifie et la fait porter par les anges au sommet du paradis !
Telle est, en résumé, la part d'invention qui revient à Gœthe dans son drame, part immense qui sufiSt à sa gloire. Mais, rappelons-nous-le bien, Faust n'appartient pas à un poète, il appartient à tous les poètes ; il n'appartient pas à un peuple, mais à tous les peuples ; il n'appartient pas à im art, mais à tous les arts. Il est à l'allemand Widmann qui le représente descendant aux enfers; il est à l'anglais Marlowe qui le montre souffletant le pape ; il est au hollandais Rembrandt qui le peint; vêtu d'une houppelande brune, debout devant sa table couverte d'alambics et de cornues, et regardant, les poings crispés, une figure cabalistique tracée sur le mur. —Personnage à la fois réel et fantastique, Faust n'est pas un homme, c'est un type. Il est le génie du moyen âge, éclairé, dans le clair obscur
i^ji^^iaffu ■
du quinzième siècle, par la dernière lueur du crépuscule antique et par la première lueur de l'aurore moderne. — Pour l'histoire, il est l'on-
vrier qui construit la gigantesque presse de Mayence; pour la légende, il est l'alchimiste qui cherche la pierre philosophale, l'enchanteur qui évoque la beauté païenne, le sorcier qui se fait servir par des démons. Faust est le grand iilsurgé du doute contre la foi, du livre, contre la cathédrale, de la science contre le dogme. 11 est le grand hérétique, le grand excommunié, le grand désespéré. Faiist est au Dieu catholique ce que le Titan est à Jupiter. Il n'appartient pas plus à Gœthe que Prométhée à Eschyle.
François-Victor Hugo.
FAUST