CABINET D'ÉTUDE
Faust. On frappe : entrez ! Qui vient encore me tourmenter? Méphistophélès. C'est moi.
Faust. En Ire !
MÉPnisiopiiÉLÈs. Tu dois le dire trois fois.
F Ai; ST. Entre donc !
Méphistophélès. Je 't'aime ainsi; nous nous entendrons, je Tespère; car, pour cliasscr tes caprices fantasques, me Yoici en jeune gentilhomme vêtu de pourpre et brodé d'or, le petit manteau de soie raide sur l'épaule, la plume de coq au chapeau, avec une longue épée affilée au côté; et je te conseille maintenant bel et bien de te \ctir sur-le-champ de la sorte, afin de venir^ affranchi, libre, faire l'expérience de la vie.
Faust. Quel que soit l'habit que j'endosse, en senlirai-je moins les angoisses de cette vie terrestre? Je suis trop vieux pour ne songer qu'à m'amuser, trop jeune pour être sans désirs... Qu'est-ce donc que le monde peut me donner? Il faut te priver, te priver! il le faut! c'est là le refrain éternel qui tinte aux oreilles de chacun, que, notre vie entière durant, chaque heure nous chante h voix rauque. Le matin, je ne m'éveille qu'avec effroi; je pleurerais des larmes amères à voir ce jour qui, dans son cours, n'a pas un souhait à m'exaucer... pas un seul! — qui même, contre les pressentiments de toute joie, a d'opiniâtres fléaux, et fait avorter, avec les milles grimaces de la vie, les créations de ma poitrine émue. Et puis, lorsque la nuit tombe, je m'étends sur ma couche avec inquiétude : là encore point de répit; d'affreux songes m'épouvantent. Le dieu qui habile en mon sein peut soulever les tempêtes de mon âme; lui qui trône sur toutes mes forces, il est impuissant à rien émouvoir au dehors; et c'est ainsi que l'existence m'est un fardeau, c'est ainsi que je souhaite la mort et déteste la vie.
Méphistophélès. Cependant la mort n'est jamais un hôte très-bienvenu .
Faust. Oh! bienheureux celui dont elle ceint les tempes de lauriers sanglants dans l'éclat de la victoire ! celui qu'au sortir de la danse effrénée elle
surprend dans les bras d'une jeune fille ! Oh ! que n'ai-je, en contemplation des forces de l'Esprit sublime, que n'ai-je, dans mon extase, rendu l'âme !
Méphistophélès. Et cependant il est certain breuvage noir qu'on n'a pas osé boire cette nuit.
Faust. 11 paraît que l'espionnage est de ton goût?
Méphistophélès. Je ne possède pas l'omniscience, mais je sais beaucoup do choses.
Faust. Eh bien! puisqu'un son doux et familier est venu m'arracher à celte affreuse angoisse, trompant ce qui me reste de mes sentiments d'enfance avec l'écho des temps heureux, je maudis toutes les fascinations qui s'emparent de l'àme et la poussent, à force d'illusions, dans ces abîmes lamentables! Malédiction sur l'idée sublime dont l'esprit s'enveloppe! Malédiction sur l'éclat de l'apparence qui envahit nos sens! Maudit soit tout ce qui nous leurre dans nos songes, rêves de gloire et de nom immortel! Maudit tout ce qui sert d'attrait à la possession, femme, enfanl, valet et charrue! Maudits Mammon et ses trésors qu'il jette pour mobile à notre
PREMIERE PARllK. 12".
vaillance, el ses coussins qu'il dispose à souhait pour les indolentes voluptés ! Maudit le suc balsamique de la treille! iMaudits l'amour et ses plus chauds épanchements! Maudite l'espérance, maudite la foi, et surtout maudite la patience!
citOKun d'esprits, invisible.
Ah î ah !
Tu l'as renversé Le beau monde ; Ta main profonde L'a brisé ; Un demi-dieu l'a renversé!
Il croule et gronde !
Au néant Nous portons ses débris qui jonchent l'avenue , En pleurant Sur sa beauté perdue.
0 le plus puissant Des enfants de la terre,
Plus beau Qu'en sa splendeur première, Construis-le de nouveau, Dans ton sein consiruis-le de nouveau ! L'ùmc légère, Lance-toi de nouveau Dans la carrière, Et notre voix Soutiendra tes exploit»!
MÉPHISTOPHKLKS.
Écoute, écoute.
Ce sont les petits D'entre mes Esprits.
Comme ils te montrent la route !
Avec quelle haute raison Et quelle sagesse profonde Ils t'entraînent vers le monde, Hors de cet obscur réduit Où se figent les sucs dont l'âme se nourrit !
Cesse de jouer avec ton chagrin, vautour acharné sur ta vie; en si mauvaise compagnie que tu te trouves, tu te sentiras au moins homme parmi les homuKis. Cependant ne va pas t'imaginer qu'on ait l'idée de te jeler dans la canaille. Je ne suis pas des premiers; mais si tu veux, uni à moi, prendre ta course à travers la vie, je consens volontiers à l'appartenir sur la place; je me fais ton compagnon, et, si cela le convient, ton serviteur, ton valet.
Faust. Et quelle obligation dois-je remplir en retour?
Méphistophélès. Tu as encore le temps d'y j)enser.
Faust. Non, non, le diable est un égoïste, el n'a gurre pour liabitiide
1^2t) FAUST.
d'obliger les gens pour l'amonr de Dieu. Dis-moi les conditions, parle net; un pareil serviteur est dangereux chez soi.
AlÉPiiisTOPHÉi.Ès. Je m'engage ici à ton service, et cours sans repos ni trêve au moindre signe de ta volonté; mais quand nous nous reverrons labas, lu me rendras la pareille.
Faust. Pour ce qui est de là-bas, je ne m'en inquiète guère. Si tu commences par mettre ce monde on ruines, que l'autre existe, peu m'importe. De cette terre jaillissent mes joies, et ce soleil éclaire mes souffrances; que je m'en affranchisse une fois, arrive ensuite que pourra! Peu m'importe que, dans la\ie avenir, on se haïsse ou l'on s'aime, qu'il y ait aussi dans ces sphères un dessus et un dessous; je n'en veux rien savoir.
Méphistophélés. En de telles dispositions, tu peux tenter l'affaire. Engage-toi, et tu vas sur-le-champ connaître les délices que mon art peut te procurer, et je te donne ce que nul encore n'a jamais seulement entrevu.
Faust. Que veux-tu me donner, pauvre diable? L'esprit de l'homme en ses élans sublimes fut-il jamais compris d'un de tes pareils? Que m'offrestu? Des aliments qui ne rassasient pas, de l'or vermeil qui, sans relâche, te coule entre les doigts comme du vif-argent, un jeu auquel on ne gagne jamais, une fille qui, dans mes bras, fait des œillades à mon voisin ; l'honneur, beau plaisir de Dieu, qui s'évanouit comme un météore! Montremoi le fruit qui pourrit avant qu'on le cueille, et des arbres qui reverdissent tous les jours.
Méphistophélés. Une pareille commission ne m'effraie pas, et j'ai de ces trésors à ton service. Mon cher ami, le temps est venu de nous plonger à loisir dans la débauche.
Faust. Si jamais, étendu sur un lit de plumes, j'y goûte la plénitude du repos, que ce soit fait de moi à l'instant! Si tu peux me séduire au point que je vienne h me plaire à moi-même, si tu peux m'endormir au sein des jouissances, que ce soit pour moi le dernier jour! je t'offre le marché.
Méphistophélés. Tope !
Faust. C'est conclu! Si jamais je dis au moment : Attarde-toi, tu es si beau ! alors tu peux me charger de liens; alors je consens à m 'engloutir; alors la cloche des morts peut sonner; alors tu es affranchi de ton service; que le cadran s'arrête, que l'aiguille tombe, et que le temps soit accompli pour moi !
Méphistophélés. Penses-y bien, nous ne l'oublierons pas.
Faust. Quant à cela, tu en as pleinement le droit ; je n'ai rien engagé à la légère; tel que je suis, ne suis-je pas esclave? que m'importe de qui? toi ou tout autre !
Méphistophélés. Je vais, dès aujourd'hui, dans l'orgie de monsieur le Docteur, remplir mon office de valet, lu mot encore : — Au nom de la vie ou de la mott, je demande une couple de lignes.
Faust. Quoi! pédant, tu demandes un écrit! Ne connais-tu donc pas
PKEMIEUE FAUTIF. m
riiommc encore? ne sais-lu pas ce que vaut sa parole? N'est-ce point assez ((uc j'aie prononcé celle qui (lis|)ose h jamais de mes jours? Onand le monde ilolle, ballollé par lous les courants, un mot d'écrit m'obligera! et pourtant celte chimère esl enracinée dans nos cœurs! qui voudrait consentir à s'en délivrer? Heureux celui qui garde sa foi pure dans son sein! aucun sacrifice ne lui coûtera. Mais un parchemin écrit et scellé est un fantôme devant lequel chacun recule. La parole expire déjà dans la plume, et la cire et le parchemin onl l'autorité souveraine. Que veux-tu de moi, Esprit malin? airain, marbre, parchemin, papier? dois-je écrire avec un slylet, un poinçon, une plume? je t'en laisse le libre choix.
Méphistophélès. Quelle harangue! A quel propos t'éciiauffer à ce point? Il suffit du premier bout de papier qui se rencontrera; tu signeras avec une pelile goutte de sang.
Faust. Va! si cela te satisfait.
Méphistophélès. Le sang est un suc tout particulier.
Faust. Ne crains pas maintenant que je viole cet engagement! L'effort de mon activité, voilà ce que je te piomets. Je me suis trop enflé; je n'appartiens qu'à ta famille. Le grand Esprit m'a dédaigné; la nature se ferme devant moi! le fil de la pensée est rompu, et dès longtemps je suis dégoûté de toute science. Fais que nos passions ardentes s'apaisent dans les abîmes de la sensualité! que les enchantements s'ap])rêtent sous les voiles impénétrables de la magie! plongeons dans le tourbillon des temps, dans le roulis des événements! que la douleur et le plaisir, le succès et la peine s'y succèdent au hasard! il faut à l'homme une activité sans fin.
jMéphistophélès. 11 ne vous est imposé aucune mesure, aucun but. Si c'est votre fantaisie dégoûter un peu de tout, de saisir, en fuyant les morceaux, ce qui vous plaît, grand bien vous fasse! Attachez-vous à moi, et ne soyez pas timide.
Faust. Tu vois bien qu'il n'est pas question ici de bonheur. Je me voue au vertige, aux jouissances les pins acres, la haine qui aime, le découragement qui relève ! Mon sein, guéri de la fièvre du savoir, n'est désormais fermé à aucune douleur; et toute jouissance départie à l'humanité, je veux la ressentir dans le plus intime de mon être, saisir ce qu'il y a de sublime et de plus profond en elle, amonceler dans mon sein tout son bien et tout son mal, et de la sorte étendre mon propre mal jusqu'au sien, puis, comme elle, me briser à la fin.
Méphistophélès. C'est moi qui te le dis, moi qui, depuis des milliers d'années, mâche ce rude aliment : du berceau à la tombe, l'homme ne peut digérer le vieux levain ! Crois-en l'un des nôtres, ce grand tout n'est fait que pour un Dieu ! Pour lui les lumières éternelles; il nous a créés, nous, pour les ténèbres, et vous seuls avez le jour et la nuit.
Faust. Mais je veux !
Méphistophélès. A la bonne heure! Une seule chose m'embarrasse : le
temps est court, l'art est long. M'est avis que vous devriez vous faire instruire. Associez-vous avec un poëte. Laissez le digue homme s'abandonner à l'ivresse de son imagination, et rassembler sur votre chef toutes les plus nobles qualités ; le courage du lion, la vitesse du cerf, le sang bouillant de l'Italien, la persévérance de l'homme du Nord. Qu'il trouve le secret d'allier la grandeur d'àme à la ruse, et, d'après un certain plan, de vous rendre amoureux dans l'exubérance des chauds instincts de la jeunesse. Quant à moi, j'aurais plaisir à connaître un pareil original, je l'appellerais maître Microcosme.
Falst. Que suis-je donc, s'il ne m'est pas possible d'atteindre cette couronne de l'humanité vers laquelle se pressent tous mes sens?
Méphistophélès. Tu es, au bout du compte, ce que tu es. Mets sur ta tète des perruques à millions de boucles, à tes pieds des cothurnes hauts d'une aune, tu n'en resteras pas moins ce que tu es.
Faust. Je le sens, vainement j'ai accumulé sur moi tous les trésors de l'esprit humain; lorsqu'à la fin je me recueille, nulle force nouvelle ne jaillit de mon sein, je ne suis pas d'un cheveu plus grand, je ne suis pas plus près de l'infini.
Méphistophélès. Mon bon monsieur, vous voyez les choses précisément comme on les voit d'ordinaire; il faut s'y prendre mieux avant que les joies de la vie ne nous échappent. Que diantre! tes mains et les pieds, la tète et ton derrière sont bien à toi; et, parce que je me sers vaillamment d'une chose, est-ce donc à dire qu'elle en est, pour cela, moins ci moi? Si je compte six chevaux à mon service, leurs forces ne sont-elles pas les miennes? Je les monte, et me voilà, moi, pauvre homme, avec vingt-quatre jambes. Alerte donc! trêve de réuexions, et lance-toi dans le monde avec moi! Je te le dis : un drôle qui spécule est comme un animal qu'un esprit malin fait tournoyer sur l'aride bruyère, tandis que, tout autour, s'étendent de beaux pâturages verts.
Faust. Et quand commençons-nous?
Méphistophélès. Nous partons à l'instant. Quel lieu de torture est ceci! Est-ce vivre? S'ennuyer soi et ses petits drôles! Laisse un pareil métier à ton voisin la grosse panse! A quoi bon te tourmenter à battre la paille? Le meilleur de ce que tu parviens à savoir, tu n'oses le dire à l'écolier. Ah! j'en entends marcher un dans le corridor.
Faust. Il ne m'est pas possible de le voir.
Méphistophélès. Le pauvre garçon attend depuis longtemps, et l'on ne peut le laisser partir sans consolation. Tiens, donne-moi la robe et ton bonnet; je me trompe si le déguisement ne me sied à ravir. ( // s habille. ) Maintenant tu peux l'en fier à mon esprit, je n'ai besoin que d'un petit quart d'heure; pendant ce temps, prépare-toi pour notre beau voyage.
(l'aust cxit.)
Méphistophélès, dans les longs vêlements de Faust. Oui, oui! méprise la raison et la science, les forces suprêmes de l'homme; laisse l'Esprit de
IMUÏMIÈUE l'AiniK. 129
iiiensoiige fal'ferniir dans les œuvres d'illusions et (rcnelianlemenls! Ainsi je t'ai sans eondition ! — Le destin a mis en Ini un es|)rit incapable de s'arrêter jamais en sa course elTrénée; dans l'élan qui l'emporte;, il saute à pieds joints sur toutes les joies de la terre; je l'entraîne à travers les déserts de la vie, à travers la médiocrité insignifiante; il va se débattre, se cramponner, se raidir, et son désir insatiable verra la coupe pleine reculer incessamment devant ses lèvres avides. En vain il implorera merci. Et d'ailleurs, quand il ne se serait pas donné tui diable, sa perte n'en était pas moins inévitable.
Entre (LN ÉCOLIER.
L'écolier. Je ne suis ici que depuis peu de temps, et viens, tout rempli de soumission, faire la connaissance et profiter des entretiens d'un bomme dont tout le monde ne parle qu'avec vénération.
Méphistophélès. Votre politesse me réjouit fort; vous voyez un homme comme beaucoup d'autres. Mais vous ètes-vous enquis ailleurs?
L'écolier. levons en prie, chargez-vous de moi! Je viens avec la meilleure volonté, quelque argent et beaucoup de santé; ma mère voulait à peine me laisser partir. Je voudrais bien apprendre quelque chose de bon ici.
Méphistophélès. Vous êtes justenu'nt en bon endroit!
L'écolier. Franchement, je voudrais déjà m'en aller, et ne prends pas goût le moins du monde à ces murs, à ces galeries; c'est un espace bien étroit; on n'y voit rien de vert, pas un arbre; et dans ces salles, sur ces bancs, je perds l'ouïe, la vue et la pensée.
Méphistophélès. Il ne s'agit que d'y être habitué. L'enfant d'abord ne prend pas volontiers le sein de sa mère; mais bientôt c'est avec délices qu'il y puise sa nourriture. Il en sera ainsi de vous, et vous prendrez goût de jour en jour à sucer le sein de la sagesse.
L'écolier. Je veux me pendre avec joie à son cou; mais dites-moi comment y parvenir.
Méphistophélès. Expliquez-vous avant d'aller plus loin. Quelle faculté choisissez-vous?
L'écolier. Je voudrais être fort savant, et serais bien aise d'embrasser ce qu'il y a sur la terre et dans le ciel, la science et la nature.
Méphistophélès. Vous êtes en bon chemin, mais il ne faut pas vous laisser distraire.
L'écolier. J'y suis corps et âme; néanmoins, je m'arrangerais assez d'un peu de liberté et de bon temps aux beaux jours de fcte en été.
Méphistophélès. Profitez du temps, il passe si vite ! Mais l'ordre vous apprendra à en gagner. Ainsi, mon bon ami, je vous conseille d'abord un cours de logique; là on vous dressera l'esprit comme il faut; on vous le
chaussera de brodequins serrés, afin qu'il jile droit, avec circonsj)ectioii, sur le chemin de la pensée, et n'aille pas s'égarer à droite et à gauche comme un feu follet dans l'espace; ensuite on passera des journées à vous apprendre que, pour les choses qui vous paraissaient les plus simples, et qui se font en un clin d'œil, facilement, comme boire et manger, un, deux, trois, sont indispensables. Et, en effet, il en est de la fabrique des pensées comme d'un métier de tisserand, où il suffit d'une seule impulsion pour mettre en jeu des milliers de tils; où la navette va et vient, glissant de tous côtés; où les fils s'cntre-croisent inaperçus; où d'un seul coup mille combinaisons résultent. Le philosophe entre, et vous démontre qu'il en doit être ainsi : le premier est cela, le second, cela; donc le troisième et le quatrième, cela; et sans le premier et le second, le troisième et le quatrième n'eussent jamais existé. Les étudiants de tout pays prisent fort ces choses, ce qui ne fait pas qu'ils deviennent des tisserands. Veut-on reconnaître et deviner quelque chose de vivant, on commence dès lors par chasser l'intelligence; on en tient entre les mains tous les éléments, il ne manque plus, hélas 1 que le lien intellectuel; la chimie appelle •ela Encheiresin nafurœ, et, sans s'en douter, se moque d'elle-même.
L'écolier. Je ne vous comprends pas tout à fait.
Méphistophélès. Cela ira beaucoup mieux sous peu, quand vous aurez appris à tout réduire et classer convenablement.
L'écolier. Je suis si abasourdi de tout cela, qu'il me semble qu'une roue de moulin me tourne dans la tète.
Méphistophélès. Et puis vous devez, avant toute chose, vous adonnera la métaphysique. Là, vous voyez approfondir ce qui n'est pas du ressort du cerveau de l'homme; pour tout ce qui y entre ou n'y entre pas, vous avez toujours un mot ronflant à votre service ! Mais commencez par vous imposer, pour cette demi-année, une régularité ponctuelle. Vous aurez cinq classes tous les jours : soyez-y au coup de cloche; ne manquez pas de vous bien préparer d'avance, d'étudier avec soin le imragraplie , afin d'être d''autant plus à même de voir qu'il ne dit rien qui ne soit dans le livre; néanmoins, ne laissez pas d'écrire comme si le Saint-Esprit vous dictait.
L'écolier. Vous n'avez pas besoin de me le dire deux fois; je sais de quel profit cela doit être; car, dès qu'on a du noir sur du blanc, on peut rentrer chez soi soulagé.
Méphistophélès. Mais choisissez donc une faculté!
L'écolier. Je ne puis m'accommoder de la jurisprudence.
Méphistophélès. Je ne saurais guère vous en faire un crime; je sais trop ce qu'il en est de celte science. Lois et droits se succèdent comme une éternelle maladie; on les voit passer de génération en génération, et se traîner en silence d'un lieu à un autre : la raison devient folie; le bienfait, tourment. Tu es le fils de tes pères, malheur à toi ! car du droit qui est né avec nous, hélas ! il n'en est jamais question.
PREMIKKE l'AHTIE. ir.l
L'écolier. Ma répugnance s'accroîl encore par vous; oh! l)ienl)cureiix celui que vous instruisez! .l'aurais j)resque envie maintenant d'étudier la théologie.
MÉPuisroi'iiÉLÈs. Je voudrais Lien ne pas vous égarer. En ce qui concerne cette science, il est si dillicile d'éviter la fausse route, il y a en elle tant d(! poison caché, et l'on a tant de peiiu) à distinguer le poison du remède! Ici (mcore le mieux est de n'en écouter qu'un senl, et de jurer sur la parole du maître. Somme toute..., tenez-vous en au mot, et vous entrerez alors par la porte sure au temple de la certitude.
L'écolier. Cependant un mot doit toujours contenir une idée.
Méphistopiiélès. Fort bien! Seulement il ne faut pas trop s'en soucier; car là où manquent les idées, un mot trouve à propos sa place. Avec des mots on discute vaillamment, avec des mots on érige un système. On peut fort bien croire aux mots. D'un mot on n'oterait pas un iota.
L'écolier. Pardonnez si je vous arrête à tout moment par mes questions; mais il faut encore que je vous importune. Ne me direz-vous pas quelque énergique petit mot touchant la médecine?... Trois ans, c'est bien peu de temps; eh, Dieu! le champ est si vaste! Lorsqu'on a seulement un doigt qui vous dirige, on se sent plus à l'aise pour marcher en avant.
Méphistophélès [à pari). Je suis las du ton sentencieux, reprenons notre rôle de diable. {Haul.) L'esprit delà médecine est facile à saisir. Vous étudiez à fond le grand et le petit monde, pour tinir par les laisser aller comme il plaît à Dieu ! C'est en vain que vous vous consumez à poursuivre la science, chacun n'apprend que ce qu'il peut apprendre; mais celui qui saisit l'occasion, voilà l'homme. Vous êtes assez bien bâti; vous devez être passablement entreprenant, et, pourvu que vous ayez confiance en vousmême, la contiance des autres ne vous manquera })as. Surtout apprenez à conduire les femmes; leurs éternelles vapeurs mille fois multipliées se guérissent toutes par le même traitement, et pourvu que vous soyez à moitié respectueux avec elles, vous les aurez toutes sous la main. Il faut qu'un titre autorise leur confiance et leur persuade que votre art surpasse tous les autres dès l'abord; ensuite, vous vous permettez mille petites choses pour lesquelles un autre s'épuiserait en cajoleries des années entières; vous vous entendez à bien tàter le pouls, et tout en leur décochant du coin de l'œil un regard brûlant, laissez couler librement votre main autour de leurs sveltes hanches, pour voir comment leur corset les serre.
L'écolier. Voilà qui s'annonce déjà mieux; au moins on voit la fin et le moyen.
Méphistophélès. Mon bon ami, la théorie est grise, et l'arbre doré de la vie est vert.
L'écolier. Je vous le jure, cela me paraît comme un rêve. Oserai-je vous importuner encore une fois, vous écouter, et jouir de la profondeur de votre sagesse?
Méphistophélès. Ce qui dépend de moi , je le fais volontiers.
L'écolier. Il m'est impossible do reparlir; il me reste encore à vous présenter mon album. Accordez-moi cette marque de votre iaveur. Méphistophélès. Fort bien !
(11 écrit et rend l'album.)
L'écolier lit. Erilis sicut Deus^ scientes bomim et malum.
(11 referme l'album avec respect, et se retire.)
iViÉPHisTOPiiÉLÈs. Suis mainteuent cette vieille sentence de ma cousine la couleuvre; ta ressemblance avec Dieu pourra bien l'inquiéter un beau jour.
Kuiro FAl'ST.
Faust. Eh bien ! où va-t-on maintenant?
Méphistophélès. Où il te plaira. Voyons le petit, puis le grand monde. Avec quel plaisir et quel profit tu vas suivre ce cours étourdissant!
Faust. Oui; mais avec ma longue bai^be, il me manque encore le cbarme du savoir-vivre. La tentative ne me réussira pas; je n'ai jamais su me produire dans le monde, je me sens si petit devant les autres! Je serai toujours embarrassé.
Méphistophélès. Mon bon ami, tout cela viendra; sitôt qu'il te vient de la confiance en toi-même, tu sais vivre.
Faust. Comment allons-nous sortir de la maison? Où as-lu des cbevaux, des valets, un carrosse?
Méphistophélès. Nous n'avons qu'à élcmdre ce manteau, il nous portera par les airs. Seulement, pour ce hardi voyage, tu n'emporteras pas de gros paquets avec toi. Un peu d'air inflammable que je vais préparer nous soulèvera de terre sur-le-champ, et, si nous ne sommes pas trop lourds, nous irons vite. .Te te félicite sur ta nouvelle course à travers la vie.