‹ Le fellah; souvenirs d'EgypteChapitre 2 sur 3 · A LÉON GÉROME · texte numérisé non relu

A LÉON GÉROME

Mon cher ami, vous souvient-il de notre dernière rencontre en Egypte ? C'était sous votre tente, à la limite du désert de Suez, en vue de la grande caravane qui portait le tapis à la Mecque. Vous partiez pour le Sinaï, je m'apprêtais à regagner Alexandrie avec un portefeuille bourré de notes comme vous aviez votre carton plein de croquis. Je connaissais assez l'Egypte pour la peindre en pied, du haut en bas, comme j'ai fait la Grèce du roi Othon et la Rome de Pie IX, mais l'hospitalité d'Ismaïl Pacha m'avait roulé dans des bandelettes qui paralysaient quelque peu mes mouvements : je n'avais plus le droit de pubUer ex'professo une Egypte contemporaine. Votre exemple, mon cher Gérôme^ me se-

duisit en me rassurant : Aucune loi n'interdit à récrivain de travailler en peintre, c'est-àdire de rassembler dans un sujet de pure imagination une multitude de détails pris sur nature et scrupuleusement vrais, quoique choisis. Vos chefs-d'œuvre petits et grands n'ont pas la prétention de tout dire, mais ils ne montrent pas un type, un arbre, un pli de vêtement que vous n'ayez vu. J'ai suivi la même méthode dans la mesure de mes moyens qui par malheur sont loin d'égaler les vôtres, et c'est seulement à ce titre que le Fellah mérite de vous être dédié.

Edmond About,

Je ne me rappelle pas précisément la date , mais l'Egypte était possédée par un original du nom de Saïd-Pacha, et je n'avais encore ni l'espérance ni même la curiosité de la voir. Tout compte fait, l'aventure que je vous livre en guise de prologue remonte à neuf ou dix hivers. Et l'hiver , cette fois, n'était pas un vain, mot : les arbres ployaient sous le givre, la terre craquait sous nos bottes, le canon du fusil me brûlait le bout des doigts quand par hatiard j'ôtais un gant.

La vieille année allait finir, à moins pourtant que ia nouvelle eût commencé; impossible de dire au juste si les étrennes étaient dues ou payées, mais pour sûr c'était un dimanche, car nous chassions à quelques lieues de Paris chez un grand industriel qui travaille six jours sur sept.

Le garde, un vieux soldat, venait de me poster au coin d'un petit bois taiUis en disant : « Pas de cigare et pas de bruit; s'il vous passe un lapin, laissez-le; nous avons des chevreuils dans l'enceinte. » Sur cet avis, il s'éloigna, suivi d'un groupe de quinze ou vingt messieurs et d'un gamin qui te-

LE FELLAH. t

nait les chiens en laisse. Le premier mouvement d'un chasseur posté est de voir le voisin qu'on lui donne et de se mettre en rapport avec lui. Un geste de la main, un coup de chapeau, quelquefois un léger sifflement, remplace avantageusement le discours : « Vous savez où je suis, je sais où vous êtes; ne tirons pas l'un sur l'autre; ce serait du plomb perdu. »

En général, j'aime fort la jeunesse; mais à quarante pas de distance, quand les fusils sont chargés de double zéro, je la tiens pour un peu suspecte. Mon voisin était un grand garçon de vingt ans, presque imberbe, très-brun, assez gauche et vraisemblablement très-frileux 5 car il grelottait sous une pelisse de mouton. Notre hôte nous l'avait vaguement présenté, à la station, avec cinq ou six autres personnes, mais je ne le connaissais pas, et partant j'avais l'œil sur lui.

Jugez de ma surprise quand je le vis entrer sous bois, s'approcher d'une mare, casser la croûte de glace en la soulevant par les bords, se dépouiller de presque tous ses vêtements et dénouer les cordons de sa chaussure ! En un clin d'œil, il fut nu-pieds, nu-bras, nu-tête, et il procéda immédiatement au soin de sa toilette sans négliger aucun détail. Un petit-maître n'eût pas mieux fait devant son feu, dans un cabinet confortable. Et le thermomètre du château marquait cinq degrés au-dessous de zéro !

Ce jeu bizarre se prolongea tant et si bien que la sympathie me fit grelotter à mon tour. Je suivis avec un vif intérêt les manoeuvres du jeune homme qui se rhabillait au galop, mais je n'étais pas au bout de mes étonnements. Lorsqu'il ne lui restait, selon

moi, qu'à endosser sa pelisse et à reprendre son fusil, je le vis s'orienter soigneusement à l'aide d'une boussole de poche, étaler sa fourrure sur le sol, et commencer une gymnastique grave, austère, solennelle, qui ne manquait pas de beauté. Il élevait les bras au ciel, les étendait horizontalement, les croisait sur sa poitrine ; tantôt debout , tantôt agenouillé, tantôt prosterné pour baiser la terre, et tout cela de l'air d'un homme qui remplit son devoir à la face du ciel, sans souci du qu'en-dira-t-on.

Sa prière m'expliqua ses ablutions; ce n'était pas la première fois que je voyais un musulman dans les pratiques du culte, mais qui diable peut s'attendre à rencontrer l'islam sous les chênes de Brunoy ?

Tous les tireurs étaient en place et l'enceinte fermée, j'avais échangé un salut avec mon deuxième voisin, les chiens avaient lancé, la chasse venait sur nous, et ce petit scélérat de croyant s'obstinait à prier comme un sourd. Deux ou trois coups de fusil partirent sur notre gauche, plusieurs voix nous crièrent : « A vous, chevreuil ! » Le musulman était toujours à son affaire. Lorsqu'il eut bien fini, il reprit sa pelisse, regagna notre allée, ramassa son fusil, aperçut les chevreuils qui couraient droit sur nous, tua le broquart, respecta la chèvre, et changea sa cartouche sans souffler mot.

La chèvre avait forcé l'enceinte, le garde se chamaillait avec les chiens sur le corps de la victime^ les chasseurs se» rassemblaient ; je m'approchai du jeune homme et je lui dis : « Mes compliments, monsieur, moins encore pour ce beau coup de fusil que pour les choses qui l'ont précédé. »

Il sourit froidement, finement, en homme qui ne sait pas encore si l'on se moque de lui. Je m'expliquai. — J'admire qu'un vrai chasseur, et vousl'êtes, puisse achever sa prière sans distraction quand il entend la voix des chiens.

— Les mueddins m'ont appris que la prière est préférable au sommeil ; à plus forte raison est-elle meilleure que le plaisir.

— Oh ! j'avais bien compris que vous êtes musulman.

— Et cela vous étonne toujours un peu, n'est-il pas vrai ? Vous descendez de ceux qui disaient : « Peut-on être Persan ? »

— Nous ne sommes plus tout à fait aussi naïfs que les contemporains de Montesquieu ; on connaît un peu mieux les nations étrangères, et tenez ! sans savoir d'où vous êtes, je puis certifier que vous n'avez pas le type persan.

— Non, grâce à Dieu î Les Persans sont des hérétiques.

— Alors vous êtes Turc?

Il se recueillit un moment et répondit avec une émotion mal déguisée : « Les Turcs ont fait beaucoup de mal dans mon pays; ils y feront peutêtre un jour beaucoup de bien, si Dieu les conseille. C'est un Turc qui est l'héritier des khalifes et le chef de notre sainte reUgion ; c'est un Turc qui gou- ; verne ma patrie et qui m'a ramassé à terre pour m' élever à la hauteur des hommes civilisés : que diriez-vous de moi si je mordais la main qui me nourrit ? Mais voici ces messieurs qui nous rejoignent ; veuillez accepter ma carte, elle vous dira d'où je viens et qui je suis. »

En même temps il me mit dans la main un carré de papier bristol à la dernière mode, et je lus :

Ahmed-ebn-Ibrahim fellah

à la Mission égyptienne.

Le hasard ne nous rapprocha plus qu'une fois avant la fm de la chasse, encore me fut-il impossible de renouer notre entretien : il était en conversation réglée avec un filateur de Manchester, et je pus remarquer au passage qu'il s'exprimait facilement en anglais.

On revint au château par la ferme ; l'amphitryon faisait valoir une centaine d'hectares à ses moments perdus, histoire de prouver qu'un Parisien riche, industrieux et lettré peut être par surcroît un cultivateur hors ligne. Les bâtiments, fort simples, mais solides, commodes et bien distribués, enfermaient une vaste cour carrée où cinq cents têtes de volaille, choisies parmi les meilleures races, émaillaientune montagne de fumier. Le matériel agricole, numéroté pièce à pièce, s'alignait en bon ordre sous un hangar ; une petite machine à vapeur fournissait l'eau, battait le grain, animait les tarares, hachait la paille et les racines, écrasait les pommes à cidre, sous l'œil d'un régisseur appointé comme un chef de bureau. La porcherie, la bergerie, l'étable des vaches hollandaises, étaient décorés d'écussons victorieux conquis en divers comices ; trente bêtes à cornes, luisantes de santé, plongées jusqu'aux genoux dans la litière, mâchaient la pulpe odorante des betteraves dans des mangeoires à leur nom. Le

pensionnat des veaux et des génisses était à part, au fond de l'étable. Le régisseur nous fit admirer une jeune bête de trois mois, son plus bel élève : ce Voyez, dit-il, comme elle est près de terre, longue de corps, épaisse de partout, bien roulée ! Je la recommande à l'attention de M. Ahmed, qui s'y connaît. »

Il donna son avis modestement, sans se faire valoir, mais avec autant de justesse et de précision qu'un éleveur émérite... J'en conclus qu'il était en Europe pour apprendre l'agriculture et qu'il avait sans doute passé par Grignon ; mais une réflexion qu'il fit sur le régulateur de la machine me fit croire qu'il avait traversé l'École centrale. Toutefois un garçon de la ferme l'ayant tiré à part pour lui montrer son enfant malade, je me dis que décidément il tfétait pas étranger à la médecine, et la curiosité que ce jeune Africain m'avait tout d'abord inspirée alla toujours croissant jusqu'à l'heure du dîner.

Vous avez vu que la réunion était nombreuse ; j'ajoute qu'elle était assez brillante. La maîtresse du logis, jeune et belle personne, avait plusieurs amies de son âge qui ne déparaient point le salon. Toutes ces jolies femmes, sans aspirer au rôle de Diane chasseresse, prenaient un vif intérêt à la chasse, heureuses de quitter Paris en plein hiver, de respirer l'air glacial, de rougir leurs jolis visages, et surtout de faire un brin d'école buissonnière en compagnie des chers maris. Lorsque le temps le permettait, elles venaient en robe retroussée et en brodequins à talons déjeuner sur le pouce au carrefour du Vieux-Hêtre ; mais réguhèrement, au retour, on les trouvait décolletées, épanouies, un peu mutines, autour d'un orand feu bien flambant.

La coutume du château leur livrait le roi de la chasse ; elles le couronnaient de roses ou d'épines à leur choix. Lorsque je descendis au salon, je les vis occupées à martyriser Ahmed. Accroupi sur un tabouret au milieu de leur petit cercle et armé d'un violon sans archet, il chantait une chanson arabe en grattant une sorte d'accompagnement du bout des doigts.

Il me parut véritablement à plaindre, et je méditais de faire diversion à son supplice, lorsque, tout bien examiné, je m'aperçus qu'il rayonnait. Les sons comme les parfums ont le privilège de nous transporter en un instant loin de nous-mêmes, à travers le temps et l'espace. Ahmed ouvrait les yeux en homme qui revoit son pays. Peut-être même la joie des souvenirs patriotiques se compliquaitelle d'un goût d'art inappréciable à nos sens et perceptible aux siens. Sa cantilène traînante et monotone ne disait absolument rien à notre esprit ; la mélodie, âme de la musique, n'y brillait que par son absence, et pourtant il chantait non-seulement avec bonheur, mais avec conviction. Était-ce nous qui nous trompions, ou lui? Qui peut le dire? Un philosophe allemand s'écrierait à ce propos que le plaisir des oreilles est éminemment subjectif. Il n'y a qu'une géométrie au monde, on y compte une infinité de musiques ; dans cet art subalterne et pourtant exquis entre tous, le beau varie suivant les races et les époques. Mozart, qui est un dieu pour nous, paraîtrait un sauvage aux sauvages de l'Amérique. Phidias et Virgile l'auraient-ils mieux goûté? J'en doute fort. La prose luit pour tout le monde, la poésie pour presque tous, la musique pour quelques-uns. La prose exprime

des idées, la poésie des sentiments, la musique des sensations, et des sensations d'un ordre si subtil qu'elles n'ont pas prise sur tous les hommes. Je la crois inférieure à la poésie autant que la poésie elle-même est au-dessous de la prose ; ce n'est que le reflet d'une ombre, mais quel reflet éblouissant, délicieux, sublime, pour ceux qui ont appris à en jouir!

Voilà un beau garçon, car Ahmed est décidément très-beau malgré sa calotte rouge et sa longue redingote empesée, voilà, dis-je, une sorte d'Antinous moderne qui s'est imbu de nos sciences comme une éponge prend l'eau d'une cuvette, et les principes de notre musique sont pour lui comme s'ils n'existaient pas. Il est pourtant artiste à sa manière ; il perçoit, il sent des beautés qui nous échappent ; il se promène en dehors de tous les tons et de toutes les mesures avec une admirable bonne foi, tandis que les jolies Parisiennes mordent leurs mouchoirs pour s'empêcher de rire, et que les jeunes gens descendus de leurs chambres vont pouffer tout à l'aise dans la salle de billard.

Grâce à Dieu, madame est servie, et je suis quitte de conclure : allons dîner l

Le potage expédié, la conversation s'établit, comme d'usage et de raison, sur les petits incidents de la journée. Sans les récits et les commentaires, la chasse ne serait qu'un demi -plaisir. Notre hôte, aussi modeste que fin tireur, mettait obligeamment en vedette les talents de ses invités. « Figurez-vous, messieurs, nous dit-il, que ce gaillard d'Ahmed chasse aujourd'hui pour la sixième fois de sa vie! »

Un avoué qui chassait depuis vingt ans et qui n'avait tué ce jour -là que le tiers d'un lapin, trouva la chose paradoxale. — Pourtant, dit-il, j'ai lu que le gibier ne manquait pas en Egypte. C'est peut-être une fiction des voyageurs ?

— Non, répondit Ahmed. Il est vrai qu'en gibier comme en tout mon pays est le plus riche du monde. Quand le supplice de l'hiver commence dans vos climats, tout ce qui a des ailes pour s'enfuir gagne la vieille Egypte. Le Nil fourmille de canards et d'oies sauvages, de péhcans gris au bec énorme, de flamants roses aux jambes grêles, de hérons, de cigognes et de mille autres espèces dont nous ne savons pas même les noms. Les bécasses, les bécassines, les chevaliers, labourent à coups de bec le limon nourricier, les cailles pullulent dans les champs de bersim ; il y a dans le ciel des nuages de petits oiseaux, et l'on rencontre sur les digues des

arbustes chargés de nids. Les gazelles bondissent dans le désert, les chacals, les hyènes et les loupscerviers rôdent la nuit autour des villages. Oui, nous avons beaucoup de gibier, mais nous n'avons guère de fusils, et quant à moi, je n'en avais pas touché un lorsque je partis pour la France.

L'avoué reprit finement : — Il est bien singulier que là-bas, chez monsieur votre père....

— Mon père n'est pas un monsieur, c'est un mercenaire des champs; il sort avant Taube, il ne rentre qu'à nuit close, et j'estime qu'il peut gagner ainsi quarante centimes par jour. Notre maison, si tant est qu'elle existe encore, est un cube de terre qui mesure trois mètres en tous sens ; elle n'a ni toit ni fenêtres; une botte de paille la couvre, une serrure de bois la ferme. Le mobiUer se composait, il y a quatre ans, d'une natte, de deux cruches et de deux gamelles. Vous comprenez, monsieur, que nous n'avions pas plus de fusils que de pianos à queue.

La chute de sa phrase Tavait sans doute égayé, car il se mit à rire comme un enfant en montrant deux rangées de dents étincelantes.

Presque tous les convives furent persuadés qu'il se moquait, et dix objections partirent à la fois comme un feu de peloton .

— Le mobilier n'est pas complet ! vous oubliez l'armoire au linge.

— Quelle longueur a donc la paille pour couvrir une maison ?

— Par où la lumière entre-t-elle ?

— Où couche-t-on?

— Combien étiez-vous là- dedans ?

— Une serrure de bois a-t-elle des ressorts en copeaux?

— Parti de là, comment avez-vous pu arriver où vous êtes ?

— Pourquoi donc dites-vous : si tant est qu'elle existe encore ? Seriez-vous sans nouvelles des vôtres depuis quatre ans?

La dernière question, qui trahissait plus d'intérêt que de curiosité banale, avait sa source, on le devine, dans un petit cœur féminin.

Ahmed répondit tout d'un trait : — L'armoire au linge est inutile chez ceux qui portent nuit et jour, en toute saison, pour tout vêtement, une tunique de coton bleu. Le climat d'Egypte est si doux qu'il n'y faut pas d'autre costume. Une poignée de paille étalée au-dessus de nos têtes laisse entrer la lumière, et nous défend contre le rayonnement nocturne; nous employons à cet office la paille du sorgho, qui atteint une longueur de quatre mètres et plus. On dort sur des nattes, et souvent sur la terre nue. Nous avons été sept à la maison, le père, la mère et cinq enfants; trois sont morts, c'est la loi commune : il ne survit chez nous que quatre enfants sur dix; en France, vous en sauvez deux de plus, mais avec vos ressources et votre instruction vous pourriez mieux faire encore. Nos serrures de bois sont des instruments simples et ingénieux; on les emploie de temps immémorial ; je veux vous en montrer quelqu'une au premier jour. Les soldats de Napoléon devraient les avoir fait connaître à leurs compatriotes : ils ont tant ri de nos serrures, de nos cloches vivantes et de notre bois à brûler !

— Quelles cloches ?

— Les mueddins ou muezzins.

— Quel bois?

— La fiente séchée au soleiL Mais pardon!... n'est-ce pas vous, madame, qui m'avez fait l'honneur de demander si j'étais sans nouvelles de la maison? Il n'est que trop vrai par malheur. J'ai écrit plus de vingt fois à mes parents, et j'attends encore une réponse. Mon père ne sait ni lire ni écrire, il a cela de commun avec presque tous les paysans de son âge. Quant à la pauvre bonne femme, si elle n'était pas ignorante de toutes choses, elle serait à peu près la seule dans le pays. J'ai compté qu'ils s'adresseraient à quelque voisin, par exemple au maître d'école de la mosquée où j'ai reçu l'instruction primaire; mais peut-être ont-ils quitté notre village, soit de gré, soit par ordre. Le fellah n'aime point à voyager, mais on le déplace quelquefois, et alors comment une lettre le trouveraitelle?

— Mais c'est donc vrai ce que les voyageurs ont raconté de ce despotisme effroyable? Un homme peut être pris, arraché de sa famille, transporté à cent lieues de sa maison dans des régions inconnues, sans que ni les prières ni les réclamations...

Ahmed interrompit la tirade par un geste doux et triste, mais qui ne manquait pas d'une certaine fierté.

— La volonté de Son Altesse, dit-il, est une loi pour les sujets fidèles; mais vous qui plaignez notre sort et méprisez notre résignation, vous souffrez qu'un maître absolu vous arrache vos fils dès leur vingtième année : l'État vous exproprie de vos en-

fants sous prétexte d'utilité publique. Pour défendre la patrie, qui la plupart du temps n'est pas en danger, on saisit un jeune paysan français, tout mouillé des larmes de sa mère, et on l'expédie au bout du monde, en Russie, en Amérique, au Japon...

— C'est le service militaire, ce n'est pas la corvée.

— En effet, si vous entendez par corvée la confiscation de la personne humaine au profit des travaux de la paix, les prestations en nature qu'on impose au fellah français sont une corvée moins dure que la nôtre; mais la condition des deux pays est aussi bien différente. Ce n'est pas l'empereur qui fait tomber la pluie sur vos terres, c'est le vent d'ouest, et le service qu'il vous rend n'exige pas de main-d'œuvre. En Egypte, où l'eau du ciel descend à peine trois fois par an, c'est le prince qui fait la pluie en distribuant l'eau du Nil dans les canaux d'irrigation; il ne le peut qu'à force de bras : il faut donc, dans l'intérêt général , que tous les bras soient à ses ordres. S'il en abuse, tant pis pour le peuple et pour lui. Je ne dis pas que la perfection réside dans le pouvoir personnel, mais je m'incline avec respect devant l'autorité de mon seigneur. M'appartient-il de lui reprocher l'usage ou l'abus qu'il a fait de mes biens et de ma personne? Je n'avais rien, je n'étais rien ; à seize ans, je passais la moitié de ma vie à puiser l'eau dans un canal et à la verser dans une rigole. Un jour le vice-roi, que Dieu garde ! ordonne à ses préfets de requérir vingt (juatre jeunes gens pour leur apprendre la civilisation européenne. Le moudir de Minieh, qui est le nôtre, jeta les yeux sur le canton que j'habitais. Nous étions quelquesuns qui savions hre et écrire. On s'adressa d'abord

aux moins pauvres de la bande, mais aucun de ceuxlà ne voulait quitter le pays. Il faut vous dire que les petits fellahs ont une peur horrible de vous autres, et c'est un peu la faute des messieurs en chapeau qui viennent se promener chez nous. Je craignais d'arriver chez une nation d'ogres; cependant je pris mon grand courage, et je livrai ma tête aux cavas de la préfecture, qui sont, ou peu s'en faut, les gendarmes du pays. Ma mère m'avait donné une amulette contre les les mauvais sorts et mon îDère un bâton de six pieds contre les messieurs en chapeau ; je porte encore Famulette, mais ce n'est plus que par une superstition du cœur.

— En vérité, lui dis-je, vous avez joliment employé vos quatre ans !

Il secoua la tête : — Non, pas trop. La préparation et surtout la direction m'ont manqué. J'aurais dû savoir le français avant de débarquer en France et l'anglais avant de partir pour l'Angleterre. Il a fallu apprendre deux langues au début, et deux langues qui n'ont aucune parenté avec la mienne. On m'a fait étudier tant de choses qu'il était malaisé d'en approfondir aucune. Songez donc à ce que nous sommes en arrivant chez vous, et tâchez de vous représenter le dénûment absolu d'un esprit tout neuf ! Nous avons ici de bons maîtres, et le gouvernement de Son Altesse ne ménage rien pour notre instruction, mais les intermédiaires nous imposent tantôt une vocation, tantôt une autre, selon le vent qui souffle au bord du Nil. On m'a mis successivement à la médecine, au droit, à Tagriculture, à la chimie, à la mécanique et même, Dieu me pardonne ! à la fortification 1

— C'est le moyen de faire des hommes bons à tout.

— Ou bons à rien. Ces colonies d'étudiants, qui coûtent cher aux paysans du Nil, ne rendent pas tout le profit qu'on en devrait attendre. Il conviendrait d'envoyer en Europe des jeunes gens bien dégrossis et dont la vocation fût déjà prononcée. Ce n'est pas au hasard qu'on peut choisir les régénérateurs d'un pays. Je vois mes camarades de la mission ; les uns se tuent à travailler, les autres perdent courage et s'abandonnent si bien qu'ils s'en iront sans avoir rien appris que votre langue, et encore ! Pour un qui deviendra ministre, ingénieur en chef, amiral ou préfet, j'en compte deux ou trois qui feront tout au plus des interprètes à gages dans les hôtels du Caire et d'Alexandrie !

— Qu'importe? Si la mission produit, bon an, mal an, une demi-douzaine de gaillards comme vous, il me semble que les emplois publics seront bien tenus à la fin du siècle.

— Ne parlons pas de moi pour les emplois pubhcs; ma carrière est tracée : j'entends vivre et mourir fellah !

— Enfin 1 s'écria la maîtresse de maison, j'espère que vous allez nous expliquer la véritable signification du mot fellah ! Vous l'avez prononcé deux ou trois fois en un quart d'heure dans des sens divers ; les livres que j'ai lus semblent en faire le synonyme de misérable, de paresseux et de malpropre, et vous vous intitulez fellah sur vos cartes, comme on se pare ici d'une noblesse ou d'une fonction.

A cette interpellation bienveillante et faite d'une voix assurénient bien douce , Ahmed bondit sur

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place. Nous le vîmes grandir, et la flamme jaillit de ses yeux.

— Une fonction? dit-il; oui, madame. Si c'est une fonction que de nourrir, d'éclairer et de vêtir le genre humain, le fellah est un fonctionnaire aussi haut placé pour le moins que vos préfets et nos moudirs, dont l'Angleterre estprivée et dont elle se passe avec joie. Celui qui du matin au soir et tout le lon-g de l'année fonctionne à tour de bras pour produire le blé, l'huile, le sucre et le coton, qu'il s'appelle laboureur en français ou fellah en arabe, mérite plus de reconnaissance cxue les ventrus parqués dans un herbage officiel.

« Quant à vous dire si son titre est assimilable aux marquisats de l'Europe, je me déclare incompétent. Qu'est-ce que la noblesse? Si j'accorde à Boileau et à notre ex-sultan Bonaparte qu'elle n'est pas une chimère, ils m'accorderont à leur tour qu'elle est une fourmilière de contradictions. Presque tous les héros du moyen âge ont gagné leurs éperons par des exploits qui ressortiraient aujourd'hui à la cour d'assises; on s'honore d'avoir pour ancêtre un homme qu'on répudierait dans les journaux, s'il était vivant. On étale avec orgueil le portrait d'une aimable aïeule qui fit les déhces d'un roi ; on irait se cacher au fond d'un trou, si on l'avait pour mère, ou pour sœur, ou pour femme. La noblesse s'est vendue argent sur table depuis la fm du xvii^ siècle ; on se pare d'un titre vénal, et l'on mourrait de honte si l'on était convaincu d'avoir payé la croix du Saint-Sépulcre. Vous criez sur les toits que le mérite personnel doit passer avant tout, mais vous prisez d'autant plus la noblesse qu'elle est plus an-

cienne, c'est-à-dire moins personnelle. Napoléon, le plus illustre de vos parvenus, s'est laissé affubler d'une généalogie. Tandis qu'il instituait la Légion d'honneur et qu'il sanctionnait l'abolition du droit d'aînesse, il créait une aristocratie héréditaire, il décrétait les majorats, et pour comble de contradiction il redorait les blasons de la vieille noblesse. Vous avez eu des princes sincèrement, honnêtement bourgeois ; ils n'ont su ni protéger ni supprimer les titres; ils les donnaient aux uns, les laissaient prendre aux autres, et vous en êtes encore au même point. L'usurp'^tion est interdite aux magistrats, tolérée chez les préfets, commandée aux diplomates. Un fabricant d'allumettes chimiques est nommé comte à grand orchestre, parce qu'il a su s'enrichir en fabriquant des milliards d'allumettes ; mais son gentilhomme de fils ne pourrait plus sans déroger en vendre une seule. Vous direz à cela qu'on ne déroge plus, que les écussons les plus illustres servent d'enseigne à des marchands de vin, que les alliances baroques ou même scandaleuses laissent le nom intact, que le fils illégitime d'un comte et d'une blanchisseuse hérite de tous les titres paternels, s'il est simplement reconnu ; que les barrières protectrices de l'aristocratie croulent de tous côtés, et que la magistrature du roi d'armes est exercée par de petits faussaires en chambre : raison de plus pour rendre hommage à la noblesse du fellah, qui est la plus antique, la plus pure, la plus bienfaisante et la plus modeste de toutes.

(( Nos pères sont les premiers hommes dignes de ce nom dont il soit parlé dans l'histoire; ils ont créé de toutes pièces une civilisation parfaite quand tout

était solitude ou barbarie dans vos pays. Cette race patiente, ingénieuse et douce a inventé l'agriculture, les arts, l'écriture, et, ce qui vaut mieux, la justice; c'est leur morale qui vous guide encore chaque fois que vous faites le bien. Longtemps, longtemps avant l'âge où les événements ont commencé d'avoir des dates, l'agriculture de nos pères dépassait en perfection tout ce que vous admirez aujourd'hui. Certains tombeaux d'une antiquité vraiment immémoriale nous montrent combien la vie rustique était heureuse et pleine chez les fellahs, lorsque messieurs vos pères, armés d'une hache de caillou, se dévoraient les uns les autres. Nous élevions en domesticité plus de quarante races d'animaux qui depuis sont retournées à la vie sauvage. Je dis nous élevions, car je me flatte d'être le descendant direct de ces humbles seigneurs-là ; mon portrait se trouve dans leurs tombeaux, sur tous leurs monuments ; le type de la famille est resté immuable. Il fallait que notre sang fût d'une qualité bien particulière pour rester pur après tout le mélange de huit ou dix invasions. Nous avons été conquis tour à tour par les Éthiopiens, les Hicsos, les Perses , les Macédoniens, les Romains, les Arabes, les Circassiens ou mameluks, les Turcs, que sais-je encore ! mais nous sommes restés nous-mêmes, par un décret spécial du Dieu puissant. Il est écrit là-haut que l'étranger et l'étrangère ne verront pas grandir leur postérité sur le sol sacré de l'Egypte et si l'étranger se marie à la femme égyptienne, les enfants ne vivront que s'ils deviennent comme nous. Dès la troisième génération , le sang exotique s'éUmine, et il ne reste que de petits fellahs. Or, comme il y a tout un lot de qualités hé-

réditaires qui se transmettent de père en fils avec le sang fellah, c'est le grand nombre chez nous qu est l'éUte du peuple; vous nous reconnaîtrez à notre type et à notre conduite plus facilement à coup sûr qu'on ne discerne un gentilhomme dans la foule des Parisiens.

« On vous a dit que nous étions paresseux , malpropres et misérables; je m'étonne qu'un voyageur ne nous ait pas encore accusés d'ivrognerie, nous qui buvons l'eau même avec sobriété ! Notre paresse consiste à piocher, au bas mot, douze heures par jour, sans dimanche, sous un soleil qui chauffe à cinquante et soixante degrés. Notre malpropreté nous pousse à faire cinq toilettes du matin au soir avant chacune de nos cinq prières; je connais peu de paysans, voire de gens du monde, qui négligent leur personne à ce point. Nous jeûnons tous, sans exception, durant tout un mois de l'année ; serait-ce par gloutonnerie? Nous pratiquons l'aumône et l'hospitalité dans une mesure un peu ridicule, je l'avoue, car nous sommes misérables, très-misérables et c'est la seule épithète que l'on nous applique à bon droit. Le fellah souffre et travaille beaucoup plus que le paysan d'Europe, consomme beaucoup moins et n'amasse absolument rien. Voilà le mal que je voudrais guérir par mes enseignements, par mes conseils et surtout par mon exemple.

« Il n'y a pas sous le soleil un climat plus sain, un fleuve plus généreux, une terre plus inépuisable que les nôtres. Seuls entre tous les peuples, nous sommes exemptés de cette loi de restitution qui impose aux laboureurs du monde entier un problème à peu près insoluble. Lorsque vous ramassez neuf

OU dix sacs de froment sur un pauvre hectare de terre, vous vous dites : Gomment ferai-je pour rendre au sol ce qu'il m'a donné ? Si je ne l'indemnise pas sous une forme ou sous une autre , chaque récolte l'appauvrit comme un dividende prélevé sur le capital. Nous, paysans d'Egypte, enfants gâtés de la nature, nous pouvons moissonner à Finfmi sur le même terrain. Chaque inondation rend au sol l'équivalent de toutes les récoltes de l'année, en eussions-nous pris quatre,': ^^- fleuve paternel, ce vieux Nil qui a créé notre patrie, répare de son divin limon toutes les brèches que nous avons pu faire ; il dépouiUe pour nous les hautes terres de l'Afrique ; il exploite à notre profit la richesse de vingt pays tributaires qui savent à peine notre nom, et que nous conquérons chaque été sans coup férir. Cela étant, le fellah qui laboure les rives du Nil devrait jouir d'une magnifique aisance ; il semble a priori qu'il ait un privilège sur ses parerls. D'où vient qu'il est le moins logé, le moins vêtu, le. moins nourri, le plus dénué de tous les hommes ? Comment lui seul au monde , par privilège inverse , n'a-t-il le temps ni de lire, ni de penser, ni presque de respirer? J'aime avec passion.mon peuple et mon pays; ainsi doit faire tout homme vraiment homme. C'est pourquoi mon étude est tournée au progrès de la culture égyptienne et au soulagement de mon frère, le patient et courageux fellah. »

Le plus jeune des convives s'écria : — Moi, je sais où est le cadavre. Toutes les douleurs de l'Egypte ont leur source dans le despotisme des Turcs.

Ahmed réfléchit un moment et répondit : — Monsieur, avez-vous lu la Bible ?

— Mais sans doute... par-ci par-là.

— Eh bien! je vous conseille de la relire, et je vous recommande en particulier les chapitres 39 et suivants de la Genèse. Il n'est pas sans intérêt de voir sous quel régime vivait le peuple des fellahs dix-sept cents ans avant l'ère chrétienne , vingttrois siècles avant l'hégire de notre saint prophète, et plus de trois mille deux cents années avant la conquête du pays par les Turcs. Moïse, qui était né parmi nous, raconte que le roi était propriétaire du pays et de la nation, corps et biens; c'est par pure générosité qu'il laissait au paysan les quatre cinquièmes de la récolte. Le souverain, qui n'était certes pas un Turc, vivait à la turque. La Bible ne parle pas du harem, mais elle le sous-entend le plus clairement du monde lorsqu'elle dit que le généraUssime et les grands dignitaires de la couronne étaient trois eunuques du roi; s'il n'y avait pas eu de harem, il n'y aurait pas eu d'eunuques.

— Pardon, monsieur A.hmed; est-il vrai que Putiphar lui-même appartenait à cette classe intéressante et désintéressée ?

— Eh! sans doute, puisque le généralissime, c'était lui.

— Et le roi confiait ses armées à un de ces malheureux ?

— Pourquoi pas ? Ils sont braves. Le grand Narsès n'a pas été une exception. Pensez-vous que les Orientaux prendraient des lâches pour gardiens de leur honneur?

— Étrange! Mais sous quel prétexte ce Putiphar s'était-il marié ?

— La Bible n'en dit rien ; je suppose qu'il avait

obéi au même sentiment que ses pareils du Caire et d'Alexandrie. Ils se marient presque tous, dès qu'ils sont riches, par esprit de charité, rien que pour faire œuvre pie en nourrissant quelque vieille femme, veuve et chargée de famille.

— De plus en plus original!

— Moi, je trouve cela fort humain, ne vous en déplaise ! et j'aime à constater que la bienfaisance dési7itéressée n*est pas le monopole d'une secte ou d'une époque comme vous paraissez enclins à le croire. Les malheureux se sont entr' aidés de tout temps. De tout temps aussi les puissants ont abusé tant qu'ils ont pu, et soumis le monde à leur caprice. L'auteur de la Genèse est un sage, il a rédigé d'honnêtes lois, mais il semble trouver naturel que le bon plaisir des forts soit l'unique loi de l'Egypte. Putiphar se croit offensé par Joseph, il le jette en prison, dans sa prison à lui, sans autre forme de procès. Le roi se brouille avec deux grands officiers de sa maison ; il les fourre dans la prison du généraUssime. A quelque temps de là, ce pharaon change d'avis : il fait pendre et décapiter le grand panetier et rétablit le grand échanson dans sa charge. Pourquoi tant de bonté pour l'un et tant de cruauté pour l'autre? On ne sait pas, on n'a pas besoin de le savoir, c'est assez que le roi l'ait voulu. Voilà le despotisme qui fleurissait en Egypte trentedeux siècles avant la conquête turque.

« On accuse les Turcs de négUger leurs propres affaires et de vivre indolemment au jour le jour. Le fait est que beaucoup d'entre eux sont tellement absorbés par le harem que tout leur semble indifférent. J'ai souvent entendu mon père et nos voisins

se plaindre de certains employés de Son Altesse, qui ne voient ni ne font presque rien par eux-mêmes et se reposent sur un factotum ou vékil. Il n'y a pour ainsi dire pas un homme arrivé qui ne se donne le luxe d'un vékil ou suppléant officiel. Mais cette mauvaise habitude est -elle propre aux Turcs, et n'est-ce pas plutôt le climat égyptien qui la conseille et la commande ? La fortune de Joseph en Egypte s'expHque par une aptitude providentielle au métier de vékil. A peine est-il esclave de Putiphar, que son maître lui donne « l'autorité sur toute la maison, en sorte que Putiphar n'avait d'autre soin que de se mettre à table et de manger. » Le voilà majordome. Dès qu'il est en prison, le gouverneur le fait vékil en titre. Il « lui remit le soin de tous les prisonniers, rien ne se faisait que par son ordre, et le gouverneur lui ayant tout confié, ne prenait connaissance de quoi que ce fût. » {Genèse, xxxix^ 22 et 23.) Ce gouverneur-là n'était pourtant pas Turc. Le pharaon fait mieux encore. Lorsqu'il voit que Joseph a le don d'interpréter les songes (c'est un mérite que l'Egypte apprécie encore aujourd'hui), il lui transmet toutes les prérogatives du pouvoir absolu. « Tout le monde t'obéira, dès que tu auras ouvert la bouche; les peuples fléchiront le genou devant toi. » Il lui met son anneau dans la main, c'est-à-dire qu'il l'autorise à signer les actes royaux; c'est encore aujourd'hui l'empreinte d'un cachet qui nous tient heu de signature. Lorsque Joseph veut définir la fonction dont il est investi, il dit à ses frères : « Dieu m'a rendu comme le père du pharaon, le grand-maître de sa maison et le prince de toute l'Egypte. » Quand il les invite à s'étabUr

dans le royaume, il ajoute en bon parent, mais en détestable ministre : « Toutes les richesses de l'Egypte seront à vous. » Tel est, messieurs, le gouvernement qu'on retrouve à tous les âges de notre histoire; les Turcs ne nous l'ont pas apporté, c'est plutôt nous qui le leur avons appris. Si nos affaires vont mieux depuis le commencement de ce siècle, tout l'honneur en revient à un Turc de génie qui s'appelait Mohammed- Ali! »

Ce pauvre Ahmed parlaiL avec tant de chaleur qu'il oubhait le manger et le boire. La maîtresse du logis fit un signe qui coupa court à toutes nos répliques, et l'assemblée lui donna gain de cause, sans quoi il n'aurait pas dîné. Je ne sais s'il devina qu'on lui faisait grâce, mais il se mit à dévorer en homme qui rattrape le temps perdu.

La sobriété des fellahs, qu'il nous avait éloquemment vantée, semblait avoir un peu dégénéré en lui ; il est vrai que les appétits de vingt ans ont leur excuse dans la nature. Autant que j'en pus juger ce soir-là, le jeune homme n'était ni sensuel ni recherché dans ses goûts; il s'abattait sur le pain comme un gourmand de collège et se souciait médiocrement de la chère : peu de viande, force légumes et les trois quarts du saladier firent tout son repas. Il ne but que de l'eau et respecta sans affectation un

LE FELLAH 'lo

magnifique jambon d'York, viande impure; mais il abusa du café, que l'on préparait à merveille dans la maison.

Je crus m' apercevoir que cinq ou six convives de son âge, affriolés par le mystérieux appât des choses orientales, s'étaient promis de le questionner au fumoir. Le fumoir, comme chacun sait, est le refuge des fibres propos. Les hommes, s'y trouvant seuls, y prennent largement leurs aises, comme si deux ou trois heures de compagnie exquise et raffinée avaient asphyxié chez eux l'élément jovial. Ahmed fut assailli de questions plus ou moins saugrenues sur les harems, sur les aimées et sur les mœurs intimes de son pays.

11 ne parut ni surpris ni fâché d'une curiosité qui me semblait indiscrète. J'avais fait quelque séjour en pays musulman, et je m'étais assuré par moimême de la susceptibilité maladive que les questions d'un certain ordre éveillent chez la plupart des Turcs. Les amis les plus intimes ont recours à la périphrase pour traduire cette phrase si simple : comment vont ta mère et tes soeurs ?

Les réponses d'Ahmed me prouvèrent que les raffinements de la déficatesse orientale sont lettre morte pour le fellah. — Mon Dieu, messieurs, ditil, je n'en sais pas plus long que vous sur l'organisation des harems aristocratiques. Les paysans de mon village vivent tous à peu près comme les pauvres gens que j'ai connus dans vos campagnes. Ils se marient de bonne heure, dès qu'ils ont l'âge de procréer une famille, la débauche étant inconnue parmi nous. Le Koran autorise la polygamie chez les riches, c'est une loi qui ne touche pas le labou-

reur d'Egypte ; il a sa femme, et il s'y tient. Il fait des enfants tant qu'il peut, car les enfants sont la ressource des familles dans un pays où les bras manquent. Les enfants, nus ou court-vêtus jusqu'à leur puberté, jouent ensemble sous le soleil et se baignent en commun dans le Nil, sans scrupule, c'est-à-dire sans mauvaises pensées. Nous épousons à bon escient la fille qui nous plait, car si elle est voilée un an ou deux avant le mariage, nous avons eu tout le temps de l'étudier sans aucun voile. L'antique usage de l'Orient, sanctionné, mais non inventé, par notre saint prophète, veut que la femme cache son corps et son visage ; mais la misère est aussi, je pense, une loi sainte devant Dieu. Ma mère et ma sœur, qui s'en vont aux champs tous les matins avec le père, ont les jambes, les pieds et les bras nus : comment se mieux couvrir, lorsqu'on n'a qu'une chemise de coton bleu pour toute garderobe? Cette chemise elle-même se moule sur le corps ainsi que vous l'avez remarqué dans les tableaux de vos peintres. On se sert d'un lambeau d'étoffe pour voiler le visage, quand on y pense et quand a le temps ;mais j'ai rencontré mille fois d'honnêtes villageoises au travail : elles étaient peu ou point voilées, et je ne les en respectais pas moins. Vous-mêmes, j'en réponds, vous n'auriez pas de mauvaises pensées, si vous surpreniez les belles paysannes de mon hameau dans leur occupation la plus famihère. Accroupies devant un monceau verdâtre dont les chameaux, les ânes et les bœufs ont fourni la matière, elles pétrissent des galettes qu'on fait sécher contre les murs et qu'on empile ensuite comme le bois dans vos bûchers, pour cuire la bouillie et le pain de la

maison. Lorsqu'elles ont fini, les mains sont vertes jusqu'au coude, et l'on va se laver dans l'eau du Nil ou du canal.

— Sapristi! cria un jeune homme, cette image n'a rien d'appétissant pour un Français qui sort de table!

Ahmed éclata de rire : — Eh ! mon cher, vous voulez que je vous amuse avec les femmes de mon pays : moi, j'offre ce que j'ai.

— Mais les aimées? Les aimées, ces divines créatures, ces êtres fantastiques, aériens, vaporeux, qui.... que... dont... enfinjes aimées?

— Ceci change la thèse. Quoique je sois parti bien jeune, j'ai rencontré une fois sur ma route la plus illustre et la plus fêtée de ces hou ris. Le pauvre ange s'en allait en exil comme Manon Lescaut; une barque de police l'emportait à Esné, dans la Haute- Egypte, et par grâce spéciale, son Des Grieux l'accompagnait. Un soir, à la couchée, une dahabié de plaisance, frétée par des Américains, rencontra la prisonnière. Les gardiens, moyennant pourboire, lui permirent de danser devant les mylords, et moi, pauvre petit fellah, à la faveur de mon néant, je me mis de la fête. 0 la belle personne! Elle pesait deux cantars d'Egypte, qui font quatre-vingt-dix kilos, sans compter ses bijoux qui allaient certainement à six livres. Debout sur le pont du bateau, à la lueur de trois lanternes, elle ondula, se tordit et se disloqua toute la soirée sans bouger de sa place, faisant sonner ses crotales, faisant craquer ses os, et buvant de temps en temps un verre d'eau-de-vie qu'elle partageait avec Des Grieux. Le chevalier raclait une guitare en dévorant sa dame de l'œil; il était bor-

gne. Je ne sais trop comment la iète s'est terminée, mais j'affirme que, vers minuit,la sueur, la peinture et la poussière formaient une couche si compacte sur la figure de Manon, que les Américains y incrustaient des pièces de vingt-cinq francs comme les maçons de Paris scellent un moellon dans le mortier.

— Horrible !

--Assez!

— Ramenez-nous au pétrissage des galettes !

— De quoi vous plaignez-vous? dit Ahmed ; je raconte ce que j'ai vu, et vous êtes témoins que je n'ai pas choisi mon thème. S'il vous plait de causer d'autre ehose, je ne demande pas mieux.

Il fit une dernière cigarette, et l'on rentra bientôt au salon.

Une jeune fille essayait sur le piano quelques réminiscences d'opéra. Lorsqu'elle vit reparaître les fumeurs, elle attaqua le prélude d'une valse, cinq ou six couples se formèrent, et toute la compagnie fut en branle dans un instant. Je vois encore Ahmed appréhendé par une belle et rieuse personne qui le traitait en lycéen et le faisait danser malgré lui. Jamais plus étrange combat ne se peignit sur une physionomie. Ses grands yeux, plus brillants encore que de coutume, exprimaient à la fois mille choses contradictoires : le plaisir, l'embarras, la peur du ridicule, certain enivrement, quelque remords, le respect inné de la femme, un restant de terreur superstitieuse à la vue d'un charmant visage et de deux belles épaules qui étaient la propriété d'autrui, et au fond, tout au fond de son être, les bouillonnements impétueux , farouches , irrésistibles du sang oriental.

Sa danseuse n'était ni légère ni coquette; c'était une de ces femmes du monde qui vont au bal cent fois par hiver, un peu par vanité, beaucoup par habitude et peut-être par hygiène aussi. La Parisienne qui a dansé depuis l'âge de dix-huit ans jusqu'au-delà de la trentaine ne s'inquiète ni des impressions ni de la physionomie de ses valseurs; à peine remarque-t-elle leur visage: pourvu qu'ils sachent se gouverner dans la foule et qu'ils aillent en mesure, ils sont toujours assez bien pour ce qu'elle en veut faire. Si vous lui disiez que son cou, ses épaules et toutes les perfections qu'elle étale le soir peuvent jeter dans quelque âme un trouble bestial, elle ne comprendrait même pas l'observation : est- elle donc autrement que tout le monde? C'est l'usage qui lui commande de montrer dès sept heures du soir ce qu'elle cache le matin. Sous quel prétexte un homme se permettrait-il d'être ému d'une circonstance de toilette que madame et monsieur, les seuls intéressés, jugent indifférente?

Ainsi pensait assurément la belle M""^ T... lorsqu'elle s'empara d'Ahmed pour un tour de valse; mais tandis que j'admirais sa noble sérénité, elle rencontra le regard du jeune fellah et s'arrêta toute confuse. Elle-même nous disait quelques jours plus tard avec cette précision dans l'analyse qui n'appartient qu'aux femmes : Le petit Égyptien m'a laissé voir trois choses dans un seul coup d'œil : — l'Orient, le désert et le moyen âge.

Le dernier train nous prit tous à la gare de Brunoy. Presque tous les wagons étaient pleins, comme il arrive le dimanche; chacun se logea comme il put, je perdis la compagnie et je me trouvai seul avec

Ahmed. Je le soupçonne d'avoir aidé le hasard dans cette petite affaire, car à peine installé devant moi, il me dit avec un abandon plein de grâce : — J'ai bavardé tant qu'on a voulu et mis mon cœur sur la table. Tant pis; je ne regrette rien, pas même les sottises que j'ai lâchées : Dieu est grand ! Mais je voudrais savoir comment vous m'avez trouvé, et ce que vous pensez de moi. Y a-t-il vraiment dans un fellah l'étoffe d'un homme? Croyez-vous que je puisse, avec du temps et du travail, devenir l'égal de vous autres? Ou bien la conformation de mon crâne et la couleur de ma peau me condamnent-elles à végéter, la vie durant, dans une humanité inférieure?

J'allais me récrier, il m'arrêta : — Je vous soumets, dit-il, une question déjà vieille et toujours jugée contre nous. Ce qui vous scandalise dans ma bouche, vous avez pu le lire en maint endroit. L'infériorité du fellah est attestée par bien des gens qui ne connaissent rien de lui que sa misère. On nous déclare impropres à l'industrie, aux arts, aux lettres, aux sciences, bons tout au plus au labourage comme nos compagnons, le bœuf, l'âne et le buffle. Le dromadaire , pour un rien, prendrait rang avant nous, parce qu'il est au moins pittoresque.

— Eh ! qu'importent les paradoxes de quelque touriste en veine dliuynour? A celui qui discutera sérieusement la .perfectibilité de votre race, faites vous connaître, mon cher, et il sera convaincu comme moi.

— Ne croyez pas cela. Il y a une théorie, et fort accréditée, qui, sans nier les progrès que j'ai pu

faire et la précocité relative de l'esprit fellah, nous condamne à nous arrêter court au milieu de notre croissance morale, comme des enfants qui se nouent.

— Mais, pour Dieu ! mon ami, laissez en paix les théories et marchez devant vous sans souci de l'opinion. Si le soldat causait politique avec tous les cantonniers qu'il rencontre, il n'arriverait jamais à l'étape. Votre route me paraît toute tracée : quatre ans de séjour en Europe vous ont initié à nos idées, à nos moeurs, à nos arts, à nos procédés agricoles et industriels ; en arrivant ici, vous n'étiez qu'un jeune sauvage, vous allez rapporter en Egypte les goûts, les besoins, les ressources de l'homme le plus civilisé. Sans abjurer votre religion, vous avez certainement entrevu la supériorité de la nôtre, ou mieux encore vous vous êtes élevé jusqu'à ces régions sereines de la philosophie d'où Ton regarde avec dédain les dogmes mal assis, les préceptes arbitraires, les superstitions ridicules et le fanatisme intolérant. Vous...

Il me coupa la parole. — Arrêtez, dit-il; non, je ne suis pas du tout l'homme que vous pensez. Je méprise la philosophie, cette impiété systématique, et je déplore l'aveuglement obstiné des chrétiens. Le fils de la Juive Marie n'était que le précurseur de Mahomet, le sais qui court à pied devant son maître. Que dire aux malheureux qui se prosternent devant le sais et qui tournent le dos quand le maître vient à passer? Autant vous exécrez les Juifs qui ont crucifié votre prophète, autant nous dédaignons les chrétiens qui ont méconnu le nôtre.

— Mais nous n'exécrons pas les Juifs.

— Parce (jue vous êtes tombés dans la dernière indifférence et que les choses du ciel ne touchent plus votre cœur. Je vois comment vous pratiquez la religion de vos pères, et je constate que vous n'en faites guère plus grand cas que nous mêmes. Montrez-moi ceux qui prient ! montrez-moi ceux qui jeûnent! Où sont-ils, ceux qui seraient prêts à mourir demain pour leur foi ? La prière est chez vous un ouvrage de femmes, comme la tapisserie et la couture; la charité est une affaire d'ostentation pour les uns, pour les autres une précaution contre la révolte des pauvres; le prosélytisme est une intrigue hypocrite, le frétillement ténébreux d'un parti qui voudrait opprimer et dépouiller tous les autres ! Il y a plus de religion dans le petit doigt d'un musulman que dans tout le corps d'un catholique, et je vous défie de me démentir, car au fond vous êtes juste aussi cathoUque que moi.

— Quel singulier garçon vous faites! Tout à l'heure vous m' étonniez par votre modestie, et voici que vous trépignez en vainqueur sur la tête de l'Europe. Religieux ou non, nous avons composé de toutes pièces une civilisation supérieure à la vôtre. Vous avez étudié chez nous, vous voyez de quoi nous sommes capables; il est bien difficile que vous ne nous admiriez pas un peu.

— Oui, j'admire les hommes de France et d'Angleterre, mais autant qu'un musulman peut admirer les chrétiens.

— Il y a donc une mesure déterminée ?

— Certainement.

— Ah 1 je voudrais savoir !...

— Permettez-moi de m' expliquer par des exem-

pies. Quand vous voyez un portefaix qui charge un sac de blé sur ses épaules et qui le monte sans fléchir jusqu'au grenier, vous admirez cet homme, sans toute fois vous croire inférieur à lui. Vous vous dites : Il enlève un poids qui me briserait la colonne vertébrale, mais il n'est malgré tout qu'un portefaix, et je suis un monsieur. J'ai l'esprit plus cultivé que lui, le goût plus déUcat, l'âme plus noble. Sa force est admirable, et je m'en servirai à l'occasion ; mais je reste ce que je suis, c'est-à-dire une personne supérieure à la sienne. A plus forte raison quand vous apercevez dans un carrefour un jongleur qui lance une canne en l'air, la rattrape sur le bout du doigt, la fait tourner autour de sa tête et finit par la garder en équilibre sur le nez, votre étonnement bien légitime ne fait pas que cet homme vous paraisse supérieur à vous. Prodigieux tant qu'on voudra, il n'est qu'un jongleur de la rue, et vous gardez la conscience bien nette de votre supériorité, fussiez-vous le plus gauche de tous les hommes. Eh bien ! c'est dans le même esprit et avec les mêmes restrictions qu'un musulman admire les chrétiens. Ils ont la force et l'adresse qui nous manquent : ils font des machines à vapeur, des métiers mécaniques, des navires, des télégraphes, du gaz d'éclairage, des tableaux, des livres, des microscopes, des montres à répétition ; mais ils ne connaissent pas la loi de Mahomet, et le plus humble croyant les domine de toute la hauteur de sa perfection morale. Comprenez-vous ?

— Très-bien. Le point de vue est même original. Il suit de là que vous pourriez nous prendre nos costumes, nos constructions, nos machines, nos arts, notre industrie, notre luxe et tout ce qui nous

distingue des barbares, sans cesser un moment de vous dire supérieurs à nous.

— Je ne souhaite pas que mon pays vous emprunte tant de choses. Notre costume valait bien cet uniforme maussade et gênant qui vient de vous. Les vieilles constructions du Caire sont autrement grandioses et confortables que les palais à l'instar de Paris. Vos architectes ne feront jamais rien qui égale la mosquée d'Hassan ou les tombeaux des khalifes. Notre industrie, qui tombe sous les coups de la concurrence européenne, a créé mille chefsd'œuvre recherchés des touristes et vendus au poids de l'or. Que voulez-vous que nous fassions de votre luxe banal ? Un vieux tapis du bazar en dit mille fois plus à mon imagination que les grandes moquettes prétentieuses et criardes qui nous viennent de Londres. Nous sommes gens à tisser les étoffes de soie et d'or avec autant de goût et plus d'originalité que la fabrique lyonnaise. Sans posséder les aptitudes et les ressources qu'il faut aux grands manufacturiers, nous sommes en état de nous suffire dans les choses de la vie courante ; il reste encore de bons ouvriers dans nos corporations. Ils mourront de faim, si nos riches installent leurs maisons à la française et si la marchandise étrangère inonde le marché égyptien. Nous sommes un peuple agricole, nous avons besoin des outils^ des machines, des métaux travaillés qui abondent chez vous, comme vous avez besoin de nos récoltes. L'affaire serait excellente pour tous, si nos relations se bornaient là ; mais l'importation de votre luxe ou plutôt de ses rebuts, l'avidité des intermédiaires qui veulent tous s'enrichir en six mois, ont fait de mon

pauvre pays le réfectoire des appétits européens. C'est à qui volera notre auguste maitre, Saïd-Pacha, le plus noble et le plus généreux des hommes.

— S'il achète à tort et à travers et s'il paye sans marchander, à qui la faute?

— A vous, hommes d'Europe, qui l'ensorcelez! Vous agiriez autrement, j'aime à le croire, si vous songiez qu'en dernière analyse c'est le fellah qui paye. Le fellah a la religion du pouvoir, il ne marchandera jamais sa sueur et son sang aux besoins du prince, mais il se lasse de peiner au bénéfice de vos trafiquants qui Téclaboussent et le cravachent. Sa patience fait explosion de temps à autre; on assomme au hasard un Européen qui n'en peut mais. Quand la nouvelle arrive ici, vous dites : C'est le fanatisme qui se réveille; non, messieurs, c'est la misère qui se venge !

— Bravement péroré, mon cher "Ahmed; mais vous êtes trop passionné pour que je vous croie sur parole. Votre Egypte n'est pas seulement la patrie du blé, c'est aussi le berceau des fables. Vous en êtes sorti bien jeune et sous une impression qui pourra se modifier au retour. Avant de condamner toute une classe d'hommes qui sont mes concitoyens, j'auraisbesoin d'un plus ample informé. Vous nous disiez vous-même tout à l'heure à dîner que la misère du fellah remonte aux origines de l'histoire, et maintenant vous déclarez que tout le mal est fait par cinq ou six commissionnaires en marchandises. Je demande à vérifier.

— Et pourquoi n'allez-vous point étudier les choses par vous même? L'Egypte ne vaut peut-être, pas le voyage? Connaissez-vous sujet plus important,

plus actuel, plus vivant? Y a-t-il dans le monde affaire plus capitale?...

— Que la vôtre? Assurément non ; mais chacun a les siennes ici-bas. Je vous promets d'aller vous voir chez vous quand vous serez ministre de l'agriculture, à moins pourtant que la pente de mes études ne m'entraîne du côté de Moscou... Mais vous m'avez intéressé vivement, et cette journée me laissera dans l'esprit des points d'interrogation par centaines; c'est vous dire que la curiosité est piquée au vif.

Là-dessus, je lui serrai la main et je lui dis adieu, car nous étions arrivés à Paris. Chacun prit sa bourriche et se mit en quête d'un fiacre.

Un mois après, je lus dans un journal le fait divers que voici :

(( On sait que S. A. le vice-roi d'Egypte, par des raisons d'économie, a supprimé la mission civile et militaire qu'il entretenait à Paris. Les étudiants africains qu'on remarquait naguère encore aux cours de la Sorbonne et du Collège de France ont pris passage hier à bord du Nil, sous le coup d'une impression bien douloureuse : ils laissaient à Marseille un de leurs compagnons , mort ou mourant. Ce jeune homme étant entré par hasard au café Bodoul, entendit un propos offensant pour la personne de Saïd- Pacha. Il protesta immédiatement par une de ces voies de fait qui exigent la réparation par les armes. On se battit le jour même aux Aygalades; l'arme choisie par M. X... était le pistolet. Les adversaires étant placés à trente pas de distance, M. le capitaine Z..., de notre garnison, donna le signal. Deux coups partirent en même temps, et le jeune Égyptien

tomba. La balle, entrée au-dessus du sein droit, étant sortie en brisant l'omoplate gauche ; on désespère de sauver la victime, dont le nom, si nos informations sont exactes, serait Ahmed-ebn-Ibrahim. »

Cette nouvelle m'émut, je l'avoue. Pauvre Ahmed! je ne doutais pas qu'il ne fût mort^ et j'avais rencontré peu de jeunes gens plus dignes de vivre; mais pourquoi diable aussi se faire le chevalier errant d'une réputation si discutée? Le fétichisme est mal logé dans un esprit ouvert. Une nature si vaillante, si riche, si originale, finir si sottement! Somme toute, il était mort en brave; que de bien pourtant cet homme aurait pu faire, s'il eût vécu pour son pays! J'essayai de lui rendre, a parte, un bien modeste hommage en notant les excellentes choses et même les absurdités qu'il avait dites devant nous; après quoi j'ensevelis Ahmed-ebn-Ibrahim dans un petit coin de ma mémoire où reposent déjà cinq ou six jeunes morts qui méritaient de vivre, eux aussi.

Le temps avait marché ; sept ou huit années de ma vie s'étaient dépensées bien ou mal en travaux de tout genre, quand le printemps de 18G7 arriva, et l'exposition universelle avec lui. Quoique les hommes de notre siècle oublient plus vite qu'ils n'apprennent, on se rappelle encore assurément ces

énormes échantillons de l'Egypte ancienne et moderne qui s'élevèrent comme par magie dans un angle du Champ-de-Mars. Le nouveau vice-roi, devenu souverain à peu près indépendant sous le titre de khédive, semblait courir au-devant de l'Europe avec ses États dans la main. Un musée dans un temple représentait l'antiquité, un pavillon richement décoré dans le style arabe figurait le moyen âge, un okel de marchands et d'artisans peignait au vif les mœurs d'aujourd'hui. Les armes du Soudan, les dépouilles d'animaux monstrueux, les parfums, les poisons, les plantes médicinales, nous transportaient d'emblée sous le tropique; les poteries de Siout et d'Assouan, les filigranes, les tissus de soie et d'or, nous invitaient à toucher du doigt nne civilisation étrange. Toutes les races soumises au vice-roi étaient personnifiées par des individus choisis avec soin; on coudoyait le fellah, on se rangeait devant les Bédouins du désert de Libye sur leurs beaux dromadaires blancs. Cet étalage somptueux parlait à l'esprit comme aux yeux; il exprimait une idée politique. A mesure que l'Egypte s'affranchit de la Porte, elle se rapproche de nous, elle entre peu à peu dans le concert occidental, elle aspire à se faire classer parmi les annexes de l'Europe. Quelques. balles de coton jumel modestement exposées dans un coin et quelques sacs de blé rappelaient les services que cette terre privilégiée nous a rendus en divers temps.

Un de mes vieux amis organisait cette vaste exhibition avec tous les hommes" spéciaux que l'Egypte et la France avaient pu fournir. -l' allais le voir souvent, presque tous les jours, et je me sentais gagné

par la fascination des choses égyptiennes. J'ai perdu bien des heures à voyager en esprit sur une grande carte modelée qui représentait au naturel la terre des pharaons. Je repensai souvent au pauvre Ahmed, et à la sommation qu'il m'avait faite un mois avant de mourir. Pourquoi avais-je laissé passer l'âge des longues courses et des travaux aventureux sans visiter le peuple le plus intéressant de l'Afrique? On vit au jour le jour, on croit qu'on aura temps pour tout, on s'abuse sur la longueur de la vie, et un matin, quand le désir de voir et d'apprendre revient vous talonner, on s'aperçoit qu'on n'est plus assez jeune pour courir au loin, ni assez libre pour quitter la maison sans que le cœur vous saigne.

Mais l'Egypte est-elle si loin, et faut-il s'imposer un exil de longue durée pour la visiter à loisir? Le train rapide vous porte à Marseille en seize heures ; les bateaux-poste des Messageries ont mis Alexandrie à six jours de Marseille. D'Alexandrie au Caire, la distance est à peu près la même que de Paris à Rouen, et les chemins de fer égyptiens, dit-on, valent presque les nôtres. Tout calculé, il n'y a qu'une semaine entre la capitale de Louis XIV et celle de Saladin. La facilité du voyage aiguisa tellement mon désir que le 29 décembre 1867 j'arrivais avec deux amis au port de la Joliette, et nous nous instaUions sur le Péluse, beau bâtiment bien aménagé, admirablement commandé, et qui marche ! Les âniers du Caire le connaissent de réputation. « Bon bourricot, mylord, disent-ils; vite comme Péluse! »

Le ciel était d un bleu sans tache, la mer paraissait calme, une faible brise du nord-ouest soufflait exprès pour nous. Lorsque j'eus installé mon bagage

dans une cabine de quatre lits qu'on m'avait gracieusement octroyée pour moi seul, j'oubliai un instant tout ce que je laissais en arrière, et je me livrai sans réserve au charme poignant de l'inconnu. Ce n'était pas l'Egypte d'Osiris et d'Isis, la patrie des monuments énormes et des hiéroglyphes mystérieux qui tenait ma curiosté en éveil : on a tant écrit là- dessus ! Ce n'était même pas l'Egypte pittoresque, que Gérome, Berchère et Belly nous font toucher du doigt en plein Paris. J'étais chargé d'une mission ingrate en apparence, mais admirablement accommodée à mes goûts les plus chers : étudier les ressources du sol et les moyens d'en tirer un meilleur parti. Un caprice de la destinée m'envoyait au pays d'Ahmed pour esquisser en théorie ce que le pauvre enfant, mort trop tôt, rêvait de démontrer par la pratique. Une sorte de superstition me faisait penser par moments que j'étais son exécuteur testamentaire, que j'avais sa tâche à accomplir dans la mesure de mes moyens, et cette tâche me semblait la plus belle du monde : servir l'Europe en éclairant un coin de l'Afrique, travailler au progrès dans un pays dont l'histoire n'est qu'une longue décadence, soulager les maux du fellah, surexciter les forces productives d'un sol riche entre tous et pourtant misérable, collaborer avec le plus illustre et le plus bienfaisant des fleuves, le vieux Nil !

A peine est-on sorti de ce nouveau port de Marseille, qui ressemble à une boîte de nouvel an, pleine de joujoux à vapeur, la magie du paysage vous saisit et vous cloue en place. Ces côtes nues, ces îles dépouillées qui feraient un tableau sinistre en Angleterre ou en Norvège, composent une harmonie

riante avec le ciel et l'eau du Midi. On n'imagine rien de plus aimable que l'aspect de ces roches grises qui se découpent en fins profils sur un bleu pur. Pays unique, climat à part; ce n'est pas plus la France que la Grèce ou l'ItaUe : c'est la Méditerranée.

Tandis que j'admirais le coucheî- du soleil comme si je ne l'avais jamais vu de ma vie, un passager de l'avant, étendu sur son bagage, m'interpelle à brûlepourpoint :

— N'est-ce pas, monsieur, que c'est crânement beau?

— Oui, c'est beau.

— Eh bien ! je dis pourtant que ça n'est pas encore aussi beau qu'une idée.

Je le regarde avec attention , sa figure ne paraît pas sotte. — Vous avez donc une idée, mon ami?

— Oui, monsieur, et je m'en vais au Caire pour l'exploiter.

— Peut-on savoir ?

— Ils n'ont pas de cafés chantants, les malheureux!

Animal, va! Je lui tourne le dos, et je l'entends qui dit dans sa barbe : Il paraît que celui-là n'est pas pour le progrès.

La cloche du dîner réunit pour la première lois tous les passagers de l'arrière, et la connaissance se fit entre nous tant bien que mal. Notre président de plein droit était le commandant du navire, M. Joret, lieutenant de vaisseau. J'ai rencontré peu d'hommes plus discrets, plus réservés, plus absorbés par le commandement, qui n'est pas une petite

affaire. On le voyait soir et matin sur sa passerelle, on l'apercevait aux repas; un jour, par grand hasard, je pus le joindre et le faire causer dans un petit cabinet d'étude qu'il a sur le pont, et je suis encore émerveillé de la somme d'idées justes, originales et fortes que ce galant homme gardait habituellement pour lui seul. J'imagine que ces exilés volontaires de la marine impériale ont presque tous un fonds de nostalgie dans le cœur. Le parti qu'ils ont pris en passant du militaire au civil est à coup sur le plus sensé du monde ; il est beau de régner à trente ans sur un transport de premier ordre qui file douze et treize nœuds ; il est bon d'échanger contre un appointement raisonnable la maigre solde de l'officier; la nouvelle carrière est plus sage, plus réglée, plus conforme aux sentiments d'un père de famille, mais il y manque quelque chose. Quoi donc? Eh! l'imprévu, Valea, la gloriole, l'avancement! Si V Annuaire éveille une douce gaîté chez les hommes de naissance et d'éducation bourgeoise, la lecture de ce petit livre ou la rencontre d'une grosse épaulette peuvent attrister un jeune officier démissionnaire. « Au diable le commerce ! Je serais capitaine de frégate aujourd'hui. »

A la droite du commandant siégeait M. Voisin, en Egypte Voisin-Bey, directeur général des travaux de l'isthme de Suez. Le premier mot qu'il nous adressa fut une gracieuse invitation dont vous verrez les suites. Après lui venaient deux Anglaises.... sans Anglais, l'une un peu mûre et imperceptiblement desséchée par les langueurs du célibat, l'autre aussi belle, aussi blanche, aussi éthérée qu'une Anglaise de vingt ans sait l'être, pour la perdition

des cœurs, quand elle veut s'en donner la peine. Elle s'appelait miss Thornton sur la feuille des passagers, et sa compagne la nommait Grâce. Évoquez tous vos souvenirs de keepsake, rassemblez dans un même sujet toutes les perfections que les artistes d'outre-Manche ont réparties sur onze mille vierges, la noblesse du port, la taille souple et ronde, la bouche en fleur, les dents étincelantes, les yeux couleur de ciel, petit pied, main mignonne, une charge de cheveux châtains sur un front de la sérénité la plus angéhque, un air de pétulance, de sagesse, de bonté, certaine solidité du menton qui trahissait pourtant la vigueur du caractère, et tout cela fondu dans je ne sais quelle harmonie suave dont le cœur était pénétré. Quand vous aurez tout combiné pour le mieux, je dois vous avertir que votre imagination , si puissante qu'elle soit, demeurera encore à mille lieues en-deçà de la réalité. Grâce était supérieure aux autres femmes autant que la femme, genercdly speaking , est supérieure à l'homme : on pouvait mesurer la même distance entre elle et son sexe qu'entre son sexe et le nôtre, ce qui mettait deux infinis bien comptés entre miss Thornton et son futur mari. Et j'ai failli passer sous silence un mérite fort apprécié à bord du Peliise : elle était bonne personne, et elle s'exprimait correctement en français. On ne tarda guère à connaître le but et les circonstances de son voyage. Orpheline et sans dot, elle avait été recueillie par la famille d'un riche négociant, M. Longman. Longman fils, de Windcastle, membre du Yachting-Club, parcourait la Méditerranée avec sa jeune femme, et miss Helena Longman, après avoir passé les fêtes de Noël eu

compagnie des vieux parents, allait rejoindre son frère à bord da Butterfly, dans le port d'Alexandrie, pour courir F Orient en famille. Elle avait emmené sa jeune amie, comme on conduit un enfant au spectacle.

Tout naturellement nous nous demandions si Grâce achèverait ce long voyage , et si les hommes lui permettraient de rentrer au pays natal. Il y avait bien des chances pour qu'un petit être si rare et si prodigieux fût intercepté à mi-route par quelque honnête homme de mari. Cette probabilité fut l'objet de deux ou trois allusions discrètes qui ne parurent pas effaroucher miss Longman. La vieille demoiselle n'était ni sotte ni prude ; elle laissait entendre, et même clairement, que , le mariage étant le but de la jeunesse et le commencement de la vie complète, elle s'estimerait heureuse d'établir sa jeune amie. Grâce semblait partager cet avis, et sous la grêle de compliments dont elle était criblée, elle étudiait sans trouble et sans coquetterie les trop rares célibataires qui faisaient partie de sa cour.

Nous n'étions guère plus de cinquante passagers, à toutes places, et dans le nombre on comptait fort peu de touristes. Ce n'est pas à la veille du jour de l'an qu'un voyageur abandonne famille et patrie pour le plaisir de changer d'air. Parmi nos compagnons des premières et des secondes, il y avait beaucoup d'employés au service de l'Egypte ou de Français étabUs en Orient pour affaires; on les reconnaissait au bonnet rouge, à ce fameux tarbouch qui paraît inutile et même un peu ridicule jusqu'au jour où l'on ne peut plus, s'en passer. Cinq ou six Maugrabins, ou Arabes d'Algérie, étaient campés à

LE FKLLAH 45

l'avant du bateau ; ils s'ea allaient en pèlerinage à La Mecque, et cinq fois par jour ils priaient, baisant les planches, au milieu des matelots qui balayaient le pont.

Le soir de notre embarquement, après diner, comme je risquais une cigarette à l'avant, je tombai dans un groupe de Français et d'Italiens qui babillaient autour de la machine. Ces messieurs, pour la plupart, semblaient connaître à fond la ville d'Alexandrie, et quoiqu'ils eussent le tort de parler tous à la fois, ma curiosité crut trouver une occasion de s'instruire.

■— Moi, disait l'un, je me demande pourquoi les Juifs ont déménagé de l'Egypte pour chercher au diable vert une autre terre promise. Le pays de cocagne, c'est Alexandrie; je ne suis véritablement chez moi que là. Ce que j'ai fait d'affaires pendant la crise du coton n'est pas croyable : il suffisait d'être présent pour gagner des cents et des mille. Pas un sou d'impôt à fournir; payer l'impôt, c'est bon pour les fellahs. Le loyer même est une fiction légale. Je prends une maison de mille talaris à un propriétaire arabe. La première fois qu'il vient toucher son terme, je lui réponds : ce Tu m'ennuies, moric;iud; va-t'en voir chez le consul si j'y suis. » C'est qu'il y va, le malheureux! Il entame un procès dont il lui faut, comme de raison, payer les frais à l'avance. Cela dure six mois, un an, je ne sais trop ; mais la veille du jour oii je craignais d'être condamné, je passe la main à un Belge qui me donne cent louis de bonne sortie, et le procès est nul, la juridiction change; c'est devant le consul de Belgique qu'il faut recommencer la plainte et la dé-

pense. Les consuls, qui sont établis pour protéger leurs nationaux, ne peuvent pas les condamner sans y mettre des formes; on a toujours le temps de faire le plongeon, et le Belge, averti, sous-loue la baraque à un Grec, qui la cède à un Italien, qui la repasse à un Allemand. Or, comme nous avons dix-sept consulats dans la ville, vous pensez si l'Arabe est volé; bonne affaire!

— C'est bien fait ! ces animaux-là ne sont bons qu'à nous donner leur argent. Croiriez-vous qu'un matin leur espèce de police a voulu m'imposer le balayage de mon trottoir?

— Vous n'avez pas invoqué les capitulations?

— Ah! mais si. Tous les étrangers sont chez eux en Egypte, et nous le faisons voir, morbleu ! quand on nous pousse. Je fonde une maison de trente-etun, avec quelques petites dames à l'appui. Nous rassemblons une chentèle de premier choix , deux comtes grecs, trois princes valaques, un Allemand de distinction qui a tiré sur le roi de Prusse en personne dans l'avenue de Lichtenthal. Ne voilà-t-il pas que les argousins du vice-roi me font des avanies sous prétexte que deux ou trois décavés s'étaient recommandés à saint Revolver !

— C'est un outrage à la religion ! Votre consul....

— Soyez tranquille, mon consul a fait son devoir .

— Et quelle indemnité?...

— Ne m'en parlez pas ! Par malheur, ou plutôt par étourderie, j'ai oubUé de demander cent mille écus : on m'en aurait donné dix mille !

— Moi, dit un autre, je les ai eus, les dix mille écus. J'avais sollicité et obtenu la permission d'étabUr un rang de cabanes pour les baigneurs sur une

côte un peu trop ventilée. Une bourrasque arrive et casse tout. J'intente une action contre le gouvernement égyptien, qui m'avait induit en dépense sans m'avertir de ce danger. Le consul m'a soutenu, il le devait, et j'ai mis trente mille francs dans ma caisse!

— Moi, je connais un homme qui a eu quatre mille livres sterling pour avoir proposé une affaire dont le gouvernement n'avait pas voulu.

— On ne lui devait rien.

— Comment! Use dérange, il quitte sa famille, sa position, une très-haute position, il fait six jours de traversée, il mange la cuisine de l'hôtel d'Orient pendant trois semaines, et ça ne vaudrait pas quatre mille livres sterling !

— S'il occupait une haute position, rien à dire. Je connais en revanche un pauvre cordonnier à qui l'on doit trente-deux francs pour fournitures, et son consul renonce à le faire solder.

— Parbleu! lorsqu'un consul a des millions à réclamer, comment se dérangerait-il pour une paire de bottes? Du reste, le gouvernement ne paye personne depuis six mois.

— Si, si!

— Non, non! i

— Vous ne savez ce que vous dites.

— Ni vous non plus.

— Les caisses de l'État regorgent.

— Elles sont vides. Gonstantinople a tout pris. Je connais la servante de la femme d'un portefaix qui a embarqué un milliard en or à l'adresse de Fuad- Pacha.

— Et moi je puis nommer la maîtresse d'un Juif

à qui le ministre des finances demandait vingt mille francs contre un billet de six cent mille.

— En sont-ils là?

— Parfaitement; on vend les diamants du harem.

— Qu'est-ce que vous chantez? ils viennent de commander pour dix millions de femmes en Géorgie ! Quand on veut de l'argent, on en trouve. Les maires de village sont riches, et quelques coups de bâton sur la plante des pieds...

— La bastonnade est abolie.

— Allons donc ! Depuis quand?

— Depuis Saïd-Pacha.

— Ce bourreau?

— Ce grand cœur! Si vous parlez d'un bourreau, vous voulez dire Abbas.

— Quel monstre !

— Quel justicier ! une femme fellah vient se plaindre d'un soldat qui lui avait pris pour un centime de lait caillé. Abbas interroge le soldat, il nie. « Qu'on lui ouvre l'estomac! » On ouvre à l'instant même; le lait caillé s'y trouvait.

— Et si par aventure il ne s'y était pas trouvé?

— Abbas aurait fait pendre la femme.

— Aurait-il ressuscité le soldat ?

— Malheureusement, chers amis, l'histoire est de pure invention.

— Qu'en savez-vous?

— C'est moi qui l'ai fabriquée.

— Je le crois, puisque vous le dites. Il n'en est pas moins vrai qu'Abbas-Pacha, dès l'âge de seize ans, empoisonnait le defterdar avec des bonbons.

— Quel defterdar?

— Celui qui faisait ferrer ses valets d'écurie quand ils avaient mal ferré ses chevaux.

— Légende sur légende !

— Est-ce une légende aussi, l'histoire de Finspec' teur des raffineries qui fait arracher toutes les dents des petits fellahs lorsqu'on les prend à mordre au sucre?

— C'est un conte à l'usage de l'exportation. On eu invente tous les jours un demi-cent sur la place des Consuls. Il faut bien tuer le temps, et tous les vicerois y passent à tour de rôle depuis le grand Mohammed-Ali.

— Qui, grand?

— Mais Mohammed- Ali, je suppose.

— Ce cavas ! ce gendarme, qui ne savait pas lire à quarante-deux ans !

— Moi, je l'admirerais, rien que pour avoir appris ses lettres à cet âge.

Lorsqu'ils se furent bien querellés sur l'histoire contemporaine, dont ils ne savaient mot, ils s'occupèrent des principaux Européens qui avaient élu domicile en Egypte. Les consuls généraux, les députés de la nation et jusqu'aux simples commerçants furent exaltés et dépréciés tour à tour avec une incroyable ardeur. Le môme homme était un génie pour les uns, une simple brute aux yeux des autres, saint Vincent de Paul par-ci. Cartouche par-là.

— Il a volé !

— C'est lui qu'on a volé !

— Où a-t-il trouvé ses miUions?

— Vous ne savez donc pas qu'il est au-dessous de ses affaires?

Et tout cela était affirmé, démenti, juré d'un air

de conviction qui eût mis la magistrature en déroute. Un des beaux diseurs de la bande nous amusa pendant plus d'un quart d'heure aux dépens de l'isthme de Suez. Il avait l'accent provençal et la langue admirablement bien pendue.

— L'isthme, dit-il, quel isthme? La boutique à M. de Lesseps? Tè! ce n'est pas un isthme, ça, c'est une souricière à prendre les capitaux des imbéciles ; mais nous autres d'Alexandrie, on ne nous rase pas comme on veut ! Pas une piastre ne sortira de nos poches tant que nous n'aurons pas vu les trois- mâts circuler vent arrière entre Suez et Port-Saïd. Ils sont là-bas cinquante ou soixante amateurs qui déjeunent le matin, dinent le soir, se couchent la nuit, et boivent du vin de Champagne à la santé des bonnes gens d'Europe. Quand ils n'ont plus le sou, M. de Lesseps prend une pioche d'or massif, il fait semblant d'inaugurer quelque chose, et crac! cent miUions qui leur tombent du ciel. On ne saura jamais le compte des milliards qu'ils ont mangés sans rien taire.

Je me permis d'objecter timidement que plus d'un voyageur avait vu les travaux.

— Vu? reprit-il avec une furie bouffonne, vu?... Mais dès que vous arrivez, ils vous grisent, et saiton seulement ce qu'on voit, quand on est gris? Ils vous promènent en bateau sur une espèce de rigole où l'on verse trois gorgées d'eau qu'on fait venir exprès du Caire, et qui servent tout le long du voyage grâce à un système d'écluses où le diable perdrait la carte. C'est la même eau qui vous mène et qui vous ramène, et, pour cacher le mécanisme, ils ont planté de distance en distance des tuyaux de fer creux sur-

montés de palmes vertes : tout homme un peu naïf ou simplement ému jurerait qu'il voit des palmiers; on y suspend même des dattes ! Voulez-vous qu'on vous montre aussi des travailleurs, des campements, des villages? Vous n'avez qu'à dire, tout est prêt. A chaque étape, vous rencontrez une brigade d'ouvriers, la pelle en main, un demi-cent de tentes et même une demi-douzaine de maisons qui se démontent à volonté. Tout ça vous accompagne au long de la route, monsieur. Vous débarquez , vous admirez, vous entrez dans une maison très-proprette, vous buvez bouteille en cassant une croûte ; mais à peine avez-vous tourné le dos, que le village et le chantier filent par la traverse et s'en vont vous attendre à la prochaine station : voilà ! Tous les Français s'y laissent prendre, même le prince Napoléon, qui passe pour malin parmi les sénateurs. Une idée nationale! une spéculation nationale ! et surtout le vin national ! La tête tourne. Sir Henry Bulwer, un Anglais.., je déteste les Anglais, mais je les estime quand par hasard ils ont le sens commun.... celui-là s'était muni d'un couteau ; il fit une entaille au chalet où M. de Lesseps lui avait offert le premier déjeuner, et tout le long de l'isthme il retrouva son entaille. Ces mylords portent le vin comme pas un Marseillais, c'est connu. Et au dernier banquet , lorsqu'il dit bonsoir à la compagnie, M. Lesseps et les autres comptaient sur un petit compliment. Pas si bête ! « Messieurs, dit-il, j'ai l'honneur de vous observer que, si les diplomates ont une langue , c'est pour se taire. » Ils ont eu beau le chatouiller pour le faire rire, voilà tout le gratias qu'ils en ont obtenu ! Un murmure de sympathie appuya cette tirade^

et quelques boutiquiers d'Alexandrie enchérirent sur l'orateur.

0 letrange racaille ! Et faut-il que l'Orient nous juge sur de pareils échantillons! Je me rappelai malgré moi qu'un jour, à Scutari, comme je me promenais seul sur la rive asiatique du Bosphore, mon attention fut attirée par un long rouleau de choses mortes, brisées, corrompues, à moitié détruites, que le flot apportait , reprenait et abandonnait enfin. Cette épave sans forme, sans couleur et sans nom ne ressemble-t-elle pas un peu à l'émigration de rebuts humains qu'un courant invisible pousse à l'est de la Méditerranée?

J'ai su depuis que plusieurs nations de l'Europe étaient représentées sur la place d'Alexandrie par des maisons aussi considérées que considérables. La Grèce y tient le premier rang, puis l'Itahe, puis nous ; mais dans une colonie si terriblement bigarrée, où l'intrigue, la calomnie et la vantardise ont créé comme une langue à part, que le voyageur a de peine à saisir un atome de vrai ! Selon qu'il frappe à une porte ou à une autre, il devient optimiste, pessimiste, sceptique. Pas un fait, pas un homme, sur qui l'opinion soit d'accord; l'unanimité est introuvable, la certitude impossible. Et comme tout sentiment, juste ou non, devient fatalement excessif dans ce foyer de passions ardentes, on s'explique la contradiction scandaleuse de tous les témoignages publiés sur l'Egypte.

Ce soir-là même, dans le groupe versicolore où je m'étais fourvoyé, je fis sans préméditation une expérience instructive. A propos des malheureux Algériens qui dormaient sur le pont, je m'informai si le

rhamadan ne commençait pas bientôt, car j'avais toujours cru que le carême des croyants préludait au pèlerinage. Cinq ou six voix s'élevèrent en même temps pour me répondre.

— Le rhamadan, il y a bel âge qu'il est fmil

— Il n'est pas commencé!

— Eh ! j'étais encore à Alexandrie!

— Je vous dis qu'il arrive en mars !

— En juillet!

— En octobre !

Au plus fort du débat, un homme d'un certain âge, qui se promenait seul en fumant, s'arrêta près de nous, montra du doigt un croissant subtil qui se découpait dans le ciel, et nous dit : Voici de quoi vous mettre d'accord; c'est la lune du rhamadan qui se lève.

Gela dit, il reprit tranquillement sa promenade; mais les citoyens d'Alexandrie ne se tinrent pas pour battus. L'un dit : Pourquoi serait-ce la lune du rhamadan plutôt qu'une autre? Son nom n'est pas écrit sur sa figure.

Un autre ajouta : Je le connais, ce bonnet rouge : c'est un photographe de Toulon qui a fait de mauvaises affaires.

— Vous vous trompez, c'est un dentiste d'Aix qui achetait des femmes pour Saïd.

— Allons donc! Je l'ai connu lorsqu'il bourrait la pipe d'Abbas-Pacha !

Renseignements pris, l'homme à la lune était M. Gastinel, directeur du jardin d'accUmatation du Caire, professeur de chimie et de pharmacie, et l'un des savants les plus modestes et les meilleurs que

j'aie connus. Le vice-roi Ta élevé au rang de bey l'été dernier.

Après une excellente nuit, tous les passagers de l'arrière se retrouvent sur la dunette à huit heures. La mer est calme, on entre dans les bouches de Bonifacio. Un groupe s'est formé autour de miss Grâce et de son amie. La jeune fille est fraîche comme la rosée du matin, ses joues, fouettées par la brise, se colorent d'un sang jeune et généreux, ses yeux étincellent. Il faut bien que la mer soit l'élément naturel du peuple anglais : voilà une enfant qui navigue pour la première fois de sa vie; non-seulement elle ne sera pas incommodée une minute, mais elle n'a pas même le souci du danger. Lorsque je vins me mêler à sa cour, on raisonnait sur le naufrage de la Sémillante , cette malheureuse frégate dont le tombeau se trouvait précisément sous nos pieds. Ces souvenirs donnent à penser aux plus braves. Un officier d'infanterie de marine avouait que la bouée de sauvetage suspendue au chevet de son lit l'avait d'abord empêché de dormir. — Moi, dit miss Grâce, il me semble que je saurais toujours me tirer d'affaire à la nage. Vous dites que la Sémillante avait perdu son gouvernail, et que d'ailleurs elle était un peu vieille pour se défendre contre la mer; mais il y avait à bord des passagers jeunes et vigoureux :

on se débat, on gouverne à tour de bras jusqu'à la côte. Vous pouvez me jeter à la mer, je ne me noierai pas pour si peu.

La conversation, par une pente naturelle, tomba sur V Atlas, ce mystérieux paquebot qui n'a jamais donné de ses nouvelles. Le second du Péluse, un joyeux Marseillais, rond comme une pomme, expliqua le sinistre. V Atlas était parti comme nous, à la fm de décembre; la cale était encombrée de cartonnages, de bonbons, de tous ces articles délicats qui font un gros volume et pèsent peu, tandis qu'on avait entassé des rails sur le pont. Les bâtiments chargés ainsi n'ont qu'un équilibre instable; pour peu qu'un coup de mer déplace le centre de gravité , on chavire.

— J'entends bien, dit miss Grâce ; mais que personne n'ait su gagner la terre en nageant, voilà ce qui me passe

On essaya de lui faire comprendre que les naufrages en pleine mer n'épargnent personne. — Voyons, mademoiselle, combien de temps pourriezvous nager sans fatigue?

— Mais, monsieur, je ne sais pas : la fatigue m'est inconnue, comme la peur.

Elle disait ces énormités simplement, du ton le plus aisé, sans la moindre apparence de forfanterie. Jolie nature que cette enfant I Lorsqu'on nous fit voir à bâbord la Madeleine et Gaprera, je craignis un instant que miss Grâce ne voulût gagner les îles à ia nage. Quel feu ! Elle envoyait des baisers à une petite maison blanche qu'on nous avait désignée comme la retraite de Garibaldi. — 11 est presque en France, disait-elle. Heureux Français! remerciez-

VOUS Dieu d'avoir mis un tel homme si près de vous?

— Il parait que vous avez le cœur républicain, mademoiselle ?

— Oh ! non, je suis une loyale Anglaise, et je donnerais ma vie pour la reine; mais j'admire Garibaldi parce qu'il est le plus grand, le plus simple et le meilleur des hommes.

J'avais grand plaisir à lavoir, et plus grand encore à l'entendre. Cependant la brise fraîchit, le ciel se couvrit de nuages , le Péhise se mit à danser, et, ma foi ! je jugeai prudent de regagner ma chambre. Je m'y tins coi jusqu'à Messine, sans autre distraction que les visites du docteur et de mes ajmis. Le médecin du bord, M. Énault, me traitait par la honte. — Osez-vous rester là, me disait-il, lorsque nos deux Anglaises se promènent en riant sur le pont? Miss Grâce a déjeuné d'un appétit charmant, et vous, un homme fort, vous sucez des quartiers d'orange !

Enfin la protection de Gharybde et de Scylla permit aux plus souffrants de dîner devant Messine. C'était le 31 décembre, à l'heure du soleil couchant. Le repas fut joyeux; on croyait le beau temps revenu. La côte de Sicile est riante : partout des parcs, des vergers, des villas, des cabanes pittoresques comme on en voit dans les rêves. Lltalie, plus abrupte et moins cultivée, montre par- ci par-là un village implanté sur le roc en nid d'aigle; les voiles vont et viennent; le gaz s'allume ici sur les quais de Messine , là-bas dans les rues de Reggio. Tandis qu'on lève l'ancre, j'essaye un bout de promenade sur le pont, et je retombe dans les petits bourgeois

d'Alexandrie. Encore une querelle et une querelle polyglotte, où le français, le grec et l'italien se marient le plus désagréablement du monde.

— Je vous dis qu'il est pacha : Ahmed-Pacha !

— Non, Ahmed-Bey!

— Non, Ahmed-Effendi.

— Eh bien ! non, il n'est pas même effendi; mais je vous accorde qu'il est hadji.

— Hadji, lui'/ Quelle bêtise! Il est Arménien.

— Il est catholique grec, et la preuve, c'est qu'il a donné cent mille piastres à notre hôpital au temps du choléra.

— Pour ce que l'argent lui coûte ! Le coton seul a mis dix millions dans sa poche en trois ans,

— C'est le blé !

— C'est la viande ! Il n'a pas perdu une vache quand tous les bestiaux mouraient comme des mouches.

— Au fait, c'est peut-être un sorcier.

— On l'a dit. Personne ne sait d'où il vient.

— Est-ce qu'il n'a pas déterré le trésor des khalifes?

— Ou plutôt détroussé la caravane du Darfour?

— Vous ne savez rien de l'affaire : il a gagné son premier milhon dans le Soudan, comme djellab , vous m'entendez? marchand de chair humaine!

— Je m'étais laissé dire qu'il avait simplement vendu la goutte aux soldats anglais en Crimée.

— Jamais, mon cher! Il est trop jeune. C'est un garçon de vingt-deux ans : calculez vous-même!

— Il en a bien cinquante au bas mot. Vous le confondez peut-être avec son fils.

— Quel fils? Il est garçon.

— Et même, soit dit entre nous, il a rempli un poste de confiance dans le harem du prince Halim.

— Je vous jure qu'il a douze enfants.

— Imbécile!

— Birhante !

— Kérata!

Le dégoût de la querelle, joint aux oscillations croissantes du navire, me conseilla de regagner ma cabine. Au moment où je me détachais de ce groupe braillard, l'homme à la lune, M. Gastinel, me dit : — Si vous allez en Egypte, comme on le dit, pour étudier l'agriculture, ne manquez pas de voir M. Ahmed au Yieux-Caire. C'est un esprit supérieur, il a fait ses études en Europe, et il parle le français comme vous et moi.

J'ai honte de l'avouer, mais j'entendis à peine ce précieux conseil. Mon attention, pour le moment, n'était pas aux travaux de la terre. L'année 1867 expira sur le coup de minuit; quelques estomacs vigoureux baptisèrent 1868 au vin de Champagne ; miss Grâce se mit au piano, je crois même qu'on dansa des quadrilles dans un coin de la salle commune. Je ne veux pas me souvenir des trois jours qui ont suivi. La mer fut si mauvaise que les marins eux-mêmes en souffrirent plus d'une fois. Certain soir, au dîner, la grande table réunit trois convives en tout : les deux Anglaises et le commandant. Je vivais, si toutefois c'est vivre, dans une somnolence laborieuse, tracassé jour et nuit par les craquements répétés du navire, et agité de rêvasseries absurdes. Tantôt je pensais à miss Grâce, tantôt je revoyais Ahmed, mon ancien Ahmed de Brunoy, poussant la charrue en uniforme de pacha, la redin-

gote plaquée d'or. Souvent même, quand le roulis bouleversait le§ porcelaines de ma toilette, les images se mariaient et se brouillaient dans mon cerveau. Ahmed offrait le bras à miss Grâce et la menait en grande pompe à je ne sais quel autel fantastique où les dieux de l'ancienne Egypte trônaient sur des balles de coton, des boucauts de sucre et des gerbes de blé. Un soir que l'eau de ma cuvette était répandue dans la chambre, je rêvai que le navire s' entr' ouvrait. J'allais périr au plus profond des flots, quand miss Grâce en sirène et Ahmed en triton vinrent à mon secours. L'un me prêtait l'épaule droite, l'autre m'offrait la gauche; mais une force mvisible les séparait toujours malgré tous mes efforts, et, si loin que j'étendisse les bras, je ne pouvais unir mes deux sauveurs.

Malgré tout, le Péhise faisait bonne route, et nous fiUons nos douze ou treize nœuds, vent arrière. La terre fut signalée le 4 janvier sur les neuf heures du matin; mais cette terre d'alluvion qui s'étale à fleur d'eau ne se voit bien qu'au dernier moment, quand on y touche. Est-ce le phare qui s'élève là-bas ? ou la colonne dite de Pompée? ou simplement une cheminée d'usine ? Mais nous avons franchi les passes, et nous voici dans le vieux port, le port du bon retour, comme disaient les Grecs, Eunostos. C'est une fourmilière de navires, toutes les marines du monde s'y disputent l'espace; toutefois le pavillon ottoman prime les autres. Nous mouillons au miheu de vingt-cinq ou trente vapeurs égyptiens ou turcs; on pourrait compter par centaines les embarcations ^^ce- royales qui se croisent en tout sens. Le mouvement, la bigarrure des costumes, la diversité inli-

nie des types nous causent un véritable éblouissement. Nos deux Anglaises cherchent en vain dans cette cohue de choses flottantes le petit yacht de M. Longman; mais le yacht nous a signalés, et bientôt un canot des plus corrects, battant pavillon britannique, vient accoster notre échelle de tribord. Un jeune Anglais de bonne mine, rose comme une fille entre deux favoris ardents, quitte le gouvernail, escalade le pont^, embrasse miss Longman et serre les mains de Grâce. Ces dames nous présentent le maître du Butterfly et nous présentent à lui; on échange les poignées de main, les invitations se croisent en tous sens : venez dîner à bord du yacht; venez nous voir au Caire; nous comptons sur votre visite à Ismaïlia, dans l'isthme;... des projets, des promesses et des politesses à l'infini.

Une heure après, nous pataugions comme des bienheureux dans la boue d'Alexandrie. C'est une ville européenne, moins le pavé, et, comme il y pleut fréquemment en hiver, le terrain des rues se détrempe à un demi-pied de profondeur : vous marchez dans un je ne sais quoi qui a la couleur de l'encre et la consistance du beurre. A cela près, Alexandrie n'est ni laide ni désagréable, elle n'est que vulgaire. Beaucoup de grandes rues bien alignées, force maisons construites à la dernière mode; on dirait un faubourg de Marseille, si le panache d'un palmier ne se dressait par-ci par-là.

Population singulière s'il en fut, remuante, remuée, composite au plus haut point et mal fondue. Des cafés partout, cafés borgnes, cafés somptueux, cafés chantants, cafés tripots, cafés... comment du^ai-je ? On y débite l'amour en plein air, derrière

un grand rideau qui s'ouvre pour inviter le consommateur et qui retombe pour le cacher. Le passager qui croyait importer la mode des Alcazars et des Eldorados marseillais n'a pas dû rire en voyant les affiches. Ici la Rose de Saint-Flour^ là Orphée aux Enfers, les morceaux de la belle Hélène, les airs de la Grande - Duchesse ; on ne vend pas un verre d'eau-de-vie sans donner Offenbach par-dessus le marché. Quelques étabhssements cultivent la chanson politique, et de quel style, dieux cléments ! Il y a dans ce fumier la matière d'un livre. La musique remplit les rues ; partout des chants baroques et des accompagnements sans nom. Le jeu se vend au petit tas, comme à Paris les pommes gâtées. Un malheureux accroupi dans la boue a devant lui deux cartes et trois écus ; un autre malheureux qui passe prend une carte, rafle les quinze francs et s'en va. Nous étions recommandés à un riche négociant français qui achète les cotons égyptiens pour les envoyer à Mulhouse. Il nous reçut comme de vieux amis et nous fit admirablement les honneurs de la ville. On a bientôt tout vu, la fameuse colonne, l'aiguille de Gléopâtre, le nouveau port qui n'est pas achevé, les remparts en ruine. Il y a près d'Alexandrie une belle promenade le long du canal Mabmoudié : grandes villas, palais prétentieux, jardins qui sembleraient féeriques sans le luxe de poterie qui les encombre et les grilles Gandillot qui les terminent. La plus belle de ces propriétés est un ancien kiosque de Mohammed-Ali; on voit encore devant la porte principale, au bord de l'eau, une petite rotonde pavée de marbre et ombragée de verdure. Le grand pacha y rendait la justice, dit-on.

J'éprouve quelque difficulté à me représenter la scène, tant l'espace est étroit, mais je m'incline devant un témoignage respectable. Les barques vont et viennent sur le canal avec leurs orrandes verojues sans fin; sur la rive opposée, on aperçoit quelques huttes de fellahs, trop conformes, hélas ! au modèle qui m'avait été décrit par Ahmed.

Le jardin de Mohammed- Ah, qui appartient aujourd'hui à Nubar-Pacha, est, paraît- il, un des plus beaux de l'Egypte. Nous l'avons cru sans peine ; c'est un enclos plein d'ombre, de fraîcheur et de parfums exquis. Toute la flore des tropiques y vit en joie, les pieds dans l'eau, la tête au soleil; mais la vue des appartements refroidit notre admiration, quoique le sultan Abdul-Medjid les ait illustrés de sa présence. Tout cela est trop riche, trop neuf et trop européen surtout. Les tapis viennent de Londres, les lustres portent encore l'étiquette de Baccarat, et les papiers de tenture sont les plus élégants qui se fabriquent en Ifahe. C'est le progrès, je le sais bien, et pourtant on est tenté de dire : Progrès, que me veux- tu? Nous sortons chargés de bouquets, car l'hospitalité orientale ne perd jamais ses droits, même en l'absence du maître, et nous allons rêver, comme Marins ou Chateaubriand, sur les ruines de l'Aççricole.

Qu'est-ce que l'Agricole? Une grande société de culture et d'irrigation qui est morte avant de naître. Voici les magasins, voilà parmi les herbes, les chardons et les ricins, quelques centaines de machines dont beaucoup n'ont pas même été déballées. Ruines de fer, les plus tristes, les moins pittoresques et les moins durables de toutes, les plus coûteuses

aussi, car on parle de vin gt- cinq millions perdus ! Par qui? pourquoi? comment? Je le saurai sans doute un jour ou l'autre, mais ce spectacle m'assombrit un peu.

Heureusement voici la joie et la jeunesse en personne : c'est miss Grâce cahotée dans une grande calèche de louage avec la famille Longman. « Vous ne savez pas? nous dit-elle, nous partons demain pour le Caire, une cange nous attend à Boulaq, et nous allons remonter le Nil. M"^ Longman a une indigestion d'Alexandrie, c'est la patrie de l'ennui mortel; toutes ces dames passent leur vie à s'habiller, à manger des confitures, à médire du prochain et à courir les consulats. Au Nil, au Nil ! Assurément nous nous rencontrerons dix fois en route; je ne vous dis donc pas adieu. A bientôt. » Et les voilà tous repartis au grand galop de deux chevaux maigres; la calèche sautille sur la route mal aplanie, et les branches des caroubiers, qu'on n'émonde jamais, accrochent leurs chapeaux au passage.

Sur ce, notre aimable hôte nous ramène a l'hôtel et nous dit : Si vous avez des lettres à écrire, hâtezvous; nous dinonsà sept heures et vos couverts sont mis.

J'avais à peine écrit trois lignes que déjà un compatriote inconnu m'honorait de sa visite.

— Monsieur, je n'ai pas pu résister au désir...

— Très-bien, très-bien. En quoi puis-je vous être utile?

— C'est moi qui voudrais faire votre fortune.

— Grand merci, je suis acoquiné à ma misère, et je m'en trouve à merveille.

— Mais retuseriez-vous de rendre un signalé service à rÉgypte? Le gouvernement de Son Altesse

est un grand consommateur de charbon. Il paye le newcastle 50 francs la tonne, rendu sous vergue au port d'Alexandrie. J'offre de prendre la fourniture à 40 francs, et, si vous m'aidez, je vous donne...

— Merci, monsieur, et brisons là; je n'entends rien au commerce.

— Je croyais cependant que vos études. ..

— Non, monsieur, et comme j'ai mon courrier à faire, serviteur !

L'homme s'éloigna en disant : « Si c'est ainsi qu'on reçoit les compatriotes!...

Je n'étais pas encore assis quand la porte s'ouvrit' de nouveau. Un gros monsieur très-doux n'avait pas pu résister au désir^.. et d'ailleurs il pensait que sa qualité d'homme de lettres...

— Ah!... mais parlez donc !

— Monsieur, je suis venu dans ce pays pour étudier en conscience la marche du gouvernement. Deux volumes sont le fruit d'un travail qui m'a coûté plusieurs années de recherches. Deux volumes inoctavo, monsieur!

— Publiés?

— Inédits, mais hélas! je dois vous dire en tonte sincérité que mon jugement définitif n'est pas favorable à la famille de Méhémet-Ali. Je crains même que la publication de ces deux forts volumes n'indispose l'Europe contre une dynastie qui jouit encore de quelque faveur.

— Vous me faites frémir.

— Eh! monsieur, j'en frémis moi-même.

— J'en étais sûr, car au fond vous n'êtes pas méchant.

— Oh ! pas du tout ; mais un homme qui a travaillé,

qui a mis plusieurs années de sa vie dans un livre...

— In-octavo..., ne se résigne pas à jeter son ouvrage au feu sans qu'une compensation raisonnable...

— Vous m'avez compris.

— Parfaitement... » Si bien même que je lui montrai le chemin qu'il avait à prendre.

Il sortit d'un air aussi rogue que son premier abord avait été doucereux, et je l'entendis crier d'une voix de tonnerre : — Ce n'est pas de cette façon qu'on accueille un confrère, monsieur!

Je le suivis avec le ferme propos de défendre ma porte; mais, tandis que je parlais au garçon de l'hôtel, une voix mâle me cria : « Bien, mon cher! Vous avez eu cent fois raison de chasser ce vaurien qui pratique alternativement le chantage et la mendicité. Touchez là ! »

Je tendis la main sottement, et quand je m'aperçus de mon étourderie, le troisième larron était déjà à cheval sur une chaise, au milieu de ma chambre.

— Ah çà! dit-il, est-ce que par hasard vous ne me reconnaîtriez point?

Je m'excusai sur mon peu de mémoire. Il me donna son nom, un nom qui ne sonnait pas mal, mais que je n'avais entendu delà vie.

— Mon cher, nous nous sommes rencontrés cent fois à Paris. Je ne connais que vous. Vous n'avez pas changé, mon gaillard !

— Cependant...

— Vous aurez beau dire, je vous fais compliment de votre bonne mine, et je suis enchanté de vous offrir mes petits services dans ce oays biscornu.

— Trop de bonté. Vous êtes ici pour affaires?

— Moi, fi donc ! Je suis venu chasser la sauvagine. C'est la terre promise, mon vieil ami. Pour un homme comme moi, qui tue sept bécassines sur huit à balle franche, il n'y a que l'Egypte au monde. Laissez-moi vous organiser une partie sur le lac Mariout, et vous m'en direz des nouvelles.

— C'est que je pars demain matin pour le Caire.

— Oh! qu'à cela ne tienne! Je m'attache à vos pas.

— Vous me comblez; mais j'ai deux amis, et...

— Ils ne seront pas de trop.

— Ils n'aiment pas la chasse, et d'ailleurs je ne suis pas venu pour mon plaisir. Certain travail, ..

— On me l'a dit. Eh bien ! puisque vous vous mettez si cordialement à mon service, je veux tenter l'épreuve de votre obligeance : tant pis, mon cher ! Quoique mes revenus soient ceux d'un gentilhomme aisé^ je vous déclare que bientôt la vie ne sera plus tenable ici pour un oisif. Ce qui coûtait un louis avant la crise américaine en vaut quatre ou cinq à présent. Or, j'aime le pays, j'y suis bien vu, j'ai de l'activité, et, si vous me poussiez un peu, j'essayerais, oui, morbleu! défaire quelque chose.

— Je ne vous pousse pas !

— Mais vous pouvez m' aider. Je ne viens pas ici pour vous emprunter de l'argent; faites-moi seulement la charité d'une parole. Obtenez qu'on m'accorde une autorisation quelconque par écrit. Qu'on me permette de fonder un journal, une petite banque d'escompte, une maison de jeu, un café, n'importe quoi.

— Est-ce que toutes ces industries ne sont pas libres?

— Oui, mais celui qui vole de ses propres ailes est tenu de réussir, tandis qu'un homme autorisé par le vice-roi peut échouer à plaisir, il tombe sur un lit de roses. Heureux ou malheureux, ses derrières sont assurés. Si je gagne, j'empoche; si je perds, je me retourne contre le gouvernement, je réclame une grosse indemnité, le consulat m'appuie, l'Egypte tremble et paie : il y a souvent même profit à ne point réussir.

— Vous m'instruisez, monsieur : je connaissais un peu la chasse de la sauvagine , mais la chasse aux indemnités m'ouvre un horizon tout nouveau. Par malheur, mon crédit est nul, et je ne peux que vous souhaiter bonne chance. Vous avez assez d'esprit pour vous tirer d'affaire tout seul.

Oui, certes, il avait de l'esprit, et la preuve, c'est qu'il prit congé en souriant avec grâce, et sans me tendre la main cette fois.

Je fermai ma porte à double tour, et grâce à cette précaution, je manquai la visite de deux personnes que j'aurais vues avec plaisir. Les lettres expédiées, on s'habilla, et Ton courut chez M. Claude, notre nouvel ami, qui nous attendait à diner. Les rues d'Alexandrie sont éclairées au gaz, mais les escaliers ne le sont pas encore. En arrivant au premier étage je pris ma droite pour ma gauche, j'ouvris un magasin au lieu d'une antichambre, et le concierge, qui nous suivait la lampe en main, me trouva étalé de tout mon long sur une balle de coton. Je me relève un peu confus, mais non sans avoir lu sur une enveloppe de grosse toile les mots : Ahmed et Mansourah.

— Ah ! pour le coup, dis-je à M. Claude, je veux

en avoir le cœur net. Vous avez un correspondant du nom d'Ahmed ?

— J'en ai plusieurs. C'est un nom très-commun chez les musulmans, comme Pierre ou Joseph chez les chrétiens.

— Mais ce n'est pas un nom de famille.

— Il n'y a pas de noms de famille. Les homonymes se distinguent généralement par leur titre ou par un sobriquet.

— J'ai entendu parler d'un Ahmed très-intelligent et très-riche.

— Mon homme de Mansourah ! On en dit le plus grand bien.

— Vous le connaissez ?

— Par correspondance.

— Il écrit le français?

— Gomme tous les Égyptiens de la classe élevée, à moins pourtant qu'il ne se serve d'un secrétaire, car ses lettres sont signées à la turque^, par la simple apposition d'un cachet noirci.

M"^ Claude entra là-dessus, nous nous mîmes à table, et la soirée s'écoula comme un instant. Jamais plus gai repas ne lut offert plus cordialement ni mieux assaisonné de bonne grâce. Notre premier dîner d'Egypte se trouva par le fait un dernier adieu à la France.

Sur le minuit, comme je rentrais à l'hôtel, le domestique me dit : Vous trouverez la clé sur votre porte et la bougie allumée; on vous attend.

— C'est trop fort! Qui m'attend?

— Un monsieur.

— Quel monsieur?

— Je ne sais pas, un de vos amis.

— Ah ! parbleu ! je vais lui prouver qu'il n'y a plus d'amis passé certaine heure.

J'entre comme un furieux, un grand diable barbu jusqu'aux sourcils se lève à mon approche et m'embrasse en disant : Salam-alek !

Je lui réponds : Animal!

Il éclate de rire. — Bravo, mon cher; vous avez bientôt pris les belles façons d'Alexandrie. Je méritais un meilleur accueil, car j'arrive exprès pour vous voir, et il y a dix années que je vous attends, soit dit sans reproche.

Je recule de deux pas, je reconnais la voix, les yeux, tout l'homme, et à mon tour je lui saute au cou. C'était Ahmed.

Il faut croire qu'à notre insu l'amitié s'échauffe ou se refroidit dans nos cœurs. Nous revoyons avec indifférence tel homme à qui l'année dernière nous disions adieu en pleurant. Tel autre qui ne nous était presque rien nous apparaît après dix ans comme un frère. Je connaissais Ahmed aussi peu que possible, puisque je l'avais rencontré une seule fois, et ce souvenir même datait de si loin ! Mais le jeune homme avait jeté dans mon esprit quelques germes féconds, et le souvenir de sa personne avait grandi avec les semences. La forêt se souvient, après un siècle et plus, du voyageur qui du bout de sa canne

a planté un gland sans y songer. Et si cet étranger, ce passant, ce premier venu pouvait renaître, elle l'accueillerait en ami.

Ahmed n'avait pas les mêmes raisons de me faire fête; mais il en avait d'autres. Son patriotisme exalté s'insurgeait contre les publications malveillantes et sottes où l'on refait trois fois par an la caricature de l'Egypte. « Au diable, disait-il, les touristes lettrés qui viennent à tour de rôle écumer les scandales d'Alexandrie. Que diriez-vous de moi, si je faisais le voyage de Paris pour mettre l'égout collecteur en bouteilles? Notre pays attend un homme de bon vouloir et d'esprit net qui coure droit au but sans s'amuser aux bagatelles de la porte, et fasse connaître à l'Europe la somme incalculable de biens qu'elle peut tirer d'ici. »

Il m'avoua du même bond qu'il n'était pas prophète en son pays, et que souvent l'appui moral lui faisait faute. c( Par mes propres forces, dit-il, je ne pouvais que m' enrichir : c'est une affaire terminée ; mais que m'importe l'argent, à moi qui n'ai pas de besoins et qui vivrais, comme défunt mon père, avec deux piastres par jour ? Ma fortune ne profitera guère à personne, si vous ne m'aidez pas à la proposer en exemple. Il faut ouvrir les yeux des felJahs, leur prouver par les faits que le plus misérable d'entre eux est maître de sa destinée. Quel service on pourrait leur rendre, rien qu'en pubUant l'histoire et le commentaire des quelques milUons que j'ai gagnés! Mes plus proches voisins, mes ouvriers, ceux qui touchent ma prospérité du doigt, refusent de l'expUquer par sa vraie cause. Les uns disent qu'il y a de la sorcellerie dans mon fait, les autres

Lîfl FELLAH 71

que Saïd-Pacha m'a permis de puiser au trésor; l'opinion commune est que mes terres sont bien cultivées parce que je suis riche. C'est le contraire qui est vrai : je suis riche parce que mes terres sont bien cultivées.

— Mon cher Ahmed, lui répondis-je, s'il est vrai que ma plume puisse étendre ou fortifier les bons effets de votre exemple, vous userez de moi comme il vous plaira ; cependant permettez d'abord que je reprenne haleine et que je calme mes esprits. Vous étiez mort pour moi depuis dix ans, vous ressuscitez tout à coup sous les espèces d'un gros capitaliste et d'un grand agriculteur : fort bien ; mais laissez-moi m'accoutumer à la joie de vous trouver en vie, et contez-moi comment le pauvre petit fellah qui se faisait tuer à Marseille est devenu le haut et puissant seigneur que voici.

— Ni haut, ni puissant, ni seigneur ; pas seulement maire de village, et plus fellah que jamais, sachez-le bien. Il ne tenait qu'à moi de faire mon chemin dans les fonctions publiques ; Saïd-Pacha m'a dit lui-même : « Choisis ta place, et vise haut. — Monseigneur, répondis-je, ma place est entre mes vieux parents, qui cultivent la terre de Votre Altesse. — Eh bien ! choisis pour eux et pour toi, dans la province qui te conviendra le mieux, un domaine de mille feddans ; c'est moi qui paye ! » Je phais sous le fardeau de ses bontés. Dès l'instant où j'avais repris possession de moi-même, à Marseille, après une agonie de quarante- cinq jours, je compris en ouvrant les yeux que ma fortune allait changer. On m'avait transporté dans le plus bel appartement du meilleur hôtel, un célèbre chirurgien

pansait ma blessure, j'étais gardé jour et nuit par deux braves garçons de ma race, venus du Caire exprès pour moi. Ils m'apprirent que Son Altesse voulait me voir et me remercier en personne ; l'effendi qui m'avait laissé mourant dans une mauvaise auberge était exilé de ce fait au Fazogiou, sous un ciel où l'homme le plus vigoureux fond en six mois comme une poupée de cire.

« L'espérance de retourner bientôt en Egypte et de boire l'eau du Nil avec mon père et ma mère accéléra ma guérison. A la fm d'avril, le docteur me signe un passeport, et je débarque entre mes deux gardiens sur le quai d'Alexandrie. Ils me mènent tout droit au bureau du télégraphe ; on annonce mon arrivée au vice-roi, qui habitait le palais n° 3, près de la ville : — « Un certain Ahmed-ebn-Ibrahim , ton esclave, sollicite la faveur de frotter son indigne barbe aux augustes babouches de Ton Altesse. » — Mon indigne barbe n'était pas née ; mais le style officiel n'attend pas. Le bon Saïd-Pacha répondit dans une forme beaucoup moins pompeuse : «. Qu'il

vienne m' embrasser, le petitb ! » Séance tenante,

on me met dans un fiacre, et j'arrive au palais n« 3.

« Dussé-je vivre aussi vieux que la grande pyramide de Giseh, je n'oubUerai jamais un seul détail de cette audience. Saïd-Pacha, plongé dans un vaste fauteuil, m'apparut comme Gargantua; c'était bien un de ces colosses débonnaires , bons vivants, gros plaisants, grands mangeurs et buveurs mirifiques, que votre Rabelais a si plaisamment esquissés. Sa main était de taille à souffleter les éléphants; sa face large, haute en couleur, hérissée d'une barbe à tous crins, exprimait la bonté, la franchise, la gêné-

rosité, le courage ; mais tout cela quelque peu barbouillé de cynisme. Il avait le malheur de mépriser les hommes sans exception, en sorte qu'il ne se respectait pas toujours assez lui-même.

(( Dès qu'il me vit entrer, il se leva comme une masse, et me serra dans ses bras à m' étouffer. Il était véritablement ému; par trois ou quatre fois, en m'embrassant, il répéta : pauvre petit ! Puis tout à coup, comme s'il avait eu honte de sa faiblesse, Saïd-Pacha me prit par l'oreille et me dit : « C'est donc toi, polisson, qui te fais casser les os en l'honneur de ton maître? Qui est-ce qui te l'a permis, petit drôle?... Ne sais-tu par que les os d'un fellah sont la propriété du vice-roi? Assieds-toi là. » J'hésitais; il me poussa vers un divan où je m'étalai de tout mon long, tant ce singulier homme était fort. Et de rire ! « Voyons, reprit-il, tâche de m'expHquer comment tu ne me hais pas? — Votre Altesse m'a comblé de ses bienfaits. — Imbécile ! je n'en suis pas moins ton maître et par conséquent ton ennemi. Tu viens de France, et tu n'as pas lu les fables de La Fontaine ! Ne te scandaUse point, mon enfant, je plaisante. Tu t'es bien conduit, et je ne serai pas ingrat, quoique prince. As-tu déjeuné? — Oui, Altesse. — Ah çà 1 répète-moi sans rien me dissimuler ce qu'on disait de ton auguste souverain dans ce café de Marseille. — Le respect me le défend. — Et moi je te l'ordonne. On m'accusait?... Parle donc! — De choses monstrueuses. — Monstrueuses, dis-tu ? Cela devait être vrai. Regarde si je ne suis pas un vrai monstre? — Non, Altesse. — Faquin, tu oses me donner un démenti! — La puissance a le droit de se railler elle-même; moi, je suis un atome de poussière aux

pieds du vice-roi. » Il me retint au moins une heure, sans déparier^ et j'ai gardé de cette entrevue un souvenir étrange où l'admiration se mêle à la pitié. Ce pauvre homme était plein d'idées neuves et hardies qui s'éparpillaient au hasard comme un chapelet de perles dont le fil est rompu. Il aimait notre pays, il s'intéressait à notre peuple, il prodiguait les témoignages de sa bonté à tout ce qui l'approchait; mais son éducation n'avait pas été complète : il ignorait l'art difficile et pourtant indispensable de faire le bien en grand. Aussi a-t-il laissé quelques heureux comme moi, et la nation criblée de dettes. Sa conversation était décousue comme sa conduite : au moment où je m'extasiais sur la droiture de son cœur et le haut vol de ses pensées, il lâchait un gros calembour ou une polissonnerie de corps de garde. L'œil limpide et brillant m'éblouissait quand nous parlions de l'Ég^^pte, de l'avenir, de toutes les grandes choses à faire; mais par moments je reculais tout effaré devant un regard équivoque.

(( Au moment de me congédier, il frappa dans ses mains et fit appeler le trésorier de sa fortune particulière. — Écoute, lui dit-il, voici un brave garçon qui s'est fait tuer pour moi, ou peu s'en faut. Je te donne trois mois pour lui trouver une belle et Jionne ahadieh (cest-à-dire une ferm.e du domaine) dans la Basse-Egypte, sans préjudice de la propriété qu'il choisira lui-même. En attendant, je veux qu'il aille voir ses parents et qu'il se repose en famille; tu vas donc lui compter deux mille livres sur-le-champ; pas une piastre de moins, entends-tu? Je permets qu'on me vole, mais malheur à celui qui volera mes amis ! Ahmed, si ce coquin

te fait tort d'un seul paî'a, dis-le-moi; je l'expédie au Nil-Blanc, et je te donne sa place !

(( Je baisai la main du prince, et je suivi M. l'intendant, qui me paya cinquante mille francs, rubis sur l'ongle; mais au premier moment cette richesse m'embarrassa beaucoup. L'or était dans des sacs que j'empilai au fond d'une couffe; le tout pesait seize ou dix-sept kilogrammes. Je. chargeai le trésor sur mon épaule, et je m'en allai retrouver mes deux acolytes à la porte du palais. Vous allez vous moquer de moi, si j'avoue que ma première pensée fut de gagner la campagne et d'enterrer les cinquante mille francs n'importe où. L'instinct fellah se réveillait après quatre ans d'études et de voyages chez ce jeune homme si bien frotté de civilisation européenne. Malgré moi, je retombais dès mon premier pas dans la sotte et funeste prudence de mes concitoyens, qui cachent leurs économies dans le désert, et ne connaissent pas de placement plus sage ; mais ce ne fut chez moi que la folie d'un moment : je me fis voiturer chez un honnête banquier grec qui prit mon or anglais contre des bons du trésor payables à trois et six mois, et, comme le papier du vice-roi perdait seize pour cent, j'empochai par avance trois mille francs d'intérêts sans écorner mon capital. J'avais de quoi récompenser mes gardes malades, voyager à la recherche de mes parents, et vivre en attendant l'abadieh de Saïd-Pacha.

(( Le même jour, je partis pour le Caire en grande vitesse, et le lendemain, sans me donner le temps d'embrasser mes anciens camarades, j'installais mes bardes à Boulaq, sur une barque de la Haute-Egypte.

Huit jours après, je revis enfin mon village, le cher village de boue et de paille où je suis né. Aux yeux du voyageur, toutes nos tanières se ressemblent; je vous réponds que moi j'eus bientôt reconnu la mienne. Elle était au bout du hameau, à cinq cents pas du petit tertre où je m'étais arrêté; je la mangeais du regard, et pourtant une force invincible m'empêchait d'y courir. Je demeurai cloué sur place, et le marinier qui m'escortait avec mon bagage me dit deux ou trois fois : — Es-tu changé en pierre, effendi?

(( A la fm, je m'armai de courage, et je m'élançai d'un tel pas, que mon compagnon de route ne pouvait me suivre. Je me demandais en courant : Me reconnaîtront ils ? Faudra-t-il leur dire mon nom? — Le père n'avait pas de trop bons yeux , et la petite Zeinab était bien jeune lorsque j'ai quitté le pays; mais la mère ! oh! je suis sûr d'elle, j'entends déjà son cri de mère ! A cette idée, je me mis à crier moi-même, tout haletant, et tout pleurant. A mesure que j'approchais, il me semblait que la paille du toit était bien vieille et qu'il n'y avait plus de porte à la maison. Plus de porte, ce n'est pas toujours la mort, mais c'est au moins l'émigration d'une famille. On ne vend pas les quatre murs, parce qu'ils représentent à peine deux journées de travail; on se contente de déchausser la porte, et le fellah la charge sur son dos, tandis que la femme prend les nattes et les poteries sur sa tête.

« Je franchis, en me courbant, le seuil de la chère hutte abandonnée; je baisai la place où mon père et ma mère avaient dormi si longtemps, et le petit coin où moi-même j'avais goûté ce sommeil robuste que

Dieu donne aux enfants des pauvres en récompense de leur travaiL Mes larmes pleuvaient sur la terre, et pourtant je n'avais point perdu tout espoir; quelque chose protestait en moi contre la désolation du toit paternel. Je me disais que Saïd-Pacha, si généreux pour moi , s'était peut-être enquis de ma famille; qu'il avait envoyé de l'argent, que le vieil Ibrahim, enrichi par ce coup de fortune, habitait un logis plus vaste et plus commode. Quelques moments de patience, et tous mes doutes allaient être éclaircis. Le soleil se couchait ; la population , dispersée dans les champs, reprenait le chemin du village. On voyait déjà sur la digue, le long du canal desséché, un cortège de bêtes et de gens. Mes bien-aimés parents étaient peut-être là, dans cette procession indolente : si j'allais les rencontrer face à face ! Je m'avançai jusqu'à la digue, et quand je fus à quelques pas des premiers arrivants, je m'assis.

« Tous les habitants de Cheik-Ali défilèrent devant moi. Je les reconnaissais de loin, car dans nos crépuscules lumineux les figures se dessinent sur le ciel comme des images découpées; mais aucun d'eux ne me reconnut, même de près. Tous me donnaient le bonsoir en passant, et je leur répondais; quelques-uns se jetaient à bas de leurs ânes par respect pour mon costume, car j'étais mis comme uneffendi; les plus défiants se demandèrent si je n'étais pas un employé du fisc chargé de faire in- ' cognito le dénombrement de leurs bêtes, et ils sautaient dans le ravin pour gagner le village par un détour. Je vis passer le gros Youssouf avec deux vaches, trois chameaux et un buffle ; il était donc devenu riche en mon absence ? Abdallah le borgne

n'avait plus qu'un vieil âne et deux chèvres étiques; celui-là s'était donc ruiné? Le petit Osman, mon ancien camarade d'école, marchait fièrement à côté d'une femme qui portait une charge de bersim sur la tête et un enfant à cheval sur l'épaule gauche. Déjà marié, ce gamin ! Je faisais ces réflexions malgré moi, par une sorte de dédoublement de mon être, tout en me lamentant sur l'absence de ceux que j'aimais. J'étais comme ce condamné à mort qui compte stupidement les pavés en marchant au supplice. Le dernier que je reconnus était le vieux Mansour, autrement dit Abou-Seïf ou père le Sabre à cause d'une balafre qu'il a gagnée dans les guerres du grand pacha. Il m'avait déjà dépassé en me criant salam d'une voix forte, comme un homme qui voudrait prouver qu'il a commandé aux autres. « Cependant, dis-je en moi-même, si je n'arrête pas celui-là, tout le village aura soupe dans dix minutes et dormira dans un quart d'heure, et je ne saurai rien des choses qui me touchent. » Alors, rassemblant mon courage, je criai : — Abou-Seïf, es-tu donc aveugle ? ou bien as-tu perdu la mémoire, toi qui me racontais si bien la bataille de Nézib ?

« Il sauta de son âne et courut à moi en criant : — Mes yeux sont encore bons. Dieu merci; mais les oreilles sont meilleures, car je t'ai reconnu à la voix, mon cher Ahmed. Sois le bienvenu dans le village qui t'a vu naître; Allah bénit les oiseaux qui se souviennent de leur nid. En même temps il m'embrassait. Je ne pus pas me contenir plus longtemps, et, au lieu de lui demander des nouvelles de tous les siens, je lui dis :

— Et mon père ?

— Avec Dieu,

— C'était écrit. Dieu seul est immortel. Et ma mère ? Et Zeinab ?

— Elles vivent.

— Ici?

— Non, elles ont quitté le pays après la mort d'Ibrahim.

— Où sont-elles?

— Au Caire, à ce qu'on dit.

— D'où le sait- on? qui le a vues ?

— C'est la femme de Mohammed qui les a rencontrées et qui leur a parlé.

— Louange à Dieu ! Écoute, mon vieux Mansour, nous allons retourner aux maisons, tu rassembleras tes amis, les nôtres, veux -je dire. Fais allumer cinq ou six lampes au bazar, chez Yakoub, s'il est encore de ce monde, ou chez celui qui fait le café à sa place. J'avais apporté quelques provisions pour fêter mon retour en famille; ma famille, aujourd'hui, ce sera le peuple du village. Surtout ne manque pas d'inviter Mohammed, et dis-lui que je le suppUe de savoir où, comment , dans quel état, sa femme a trouvé ma mère et ma sœur.

<( Personne ne se fit prier; les fellahs n'ont pas tant de fêtes dans l'année. Vingt-cinq ou trente paysans se rassemblèrent autour de moi dans l'humble café de Yakoub. On me donna les plus tristes détails sur la mort de mon pauvre père. Les hommes du pacha l'avaient pris avec beaucoup d'autres pour la corvée française, c'est-à-dire pour les travaux de cet isthme maudit. Le travail exigé n'était ni long ni difficile en lui-même : quelques couffes de sable à remuer pendant une vingtaine de jours;

mais le voyage avait duré plus d'un mois, les vivres avaient manqué en route, le simoun avait soufflé, le vieillard, qui n'était plus bien fort, avait perdu courage en se voyant loin de chez lui dans un pays inconnu, et deux jours de fièvre avaient fait le reste.

Ni ma mère ni ma sœur n'étaient en âge de se suffire dans un pays où l'homme le plus valide , gagne péniblement huit sous par jour. Elles ne voulaient pas être à charge à leurs voisins, pauvres comme elles; elles descendirent le Nil avec un petit convoi d'émigrans des deux sexes qui s'en allaient chercher fortune au Caire ou plus loin. Leur départ ne datait guère que d'un an ; il y avait trois mois que la femme de Mohammed les avait rencontrées dans un bazar de la capitale. Dans lequel? La bonne créature ne put jamais le dire. « Un bazar où l'on vend toute sorte de choses ; Fatma et Zeinab y tenaient une petite boutique où j'ai vu des colocases dans un grand plat et des concombres dans une terrine. » Voilà tout ce qu'on en put tirer.

« Je passai cette nuit à prendre du café avec les braves gens de Gheik-Ali, je laissai quelques souvenirs aux plus pauvres, et je me remis en route avant le jour, fermement décidé à faire l'impossible pour retrouver ma mère et ma sœur. Chercher deux femmes dans Paris n'est pas une petite affaire; vous avez pourtant la poUce et le hasard, ce grand artisan des rencontres imprévues. La police, il y a dix ans, ne se faisait remarquer ici que par son absence, et que peut- on espérer du hasard dans ce bal masqué perpétuel où tout visage de femme est invisible? Zeinab avait dix ans; à cet âge, les petites filles de notre nation sont presque des femmes; elle devait

donc être voilée. Quant à ma mère, elle s'était conformée assurément à l'usage des villes, elle portait ce masque en deux pièces qui ne laisse voir que les yeux. Pauvres yeux que j'avais connus si doux et si riants, comment les retrouver à travers la flétrissure des larmes? Évidemment le seul moyen de reconnaître ces deux femmes, c'était d'obtenir qu'elles me reconnussent; mais, hélas! que j'étais changé moi-même! Celles qui ont égaré un enfant ne songent guère à le chercher parmi les hommes. Il y avait mi le raisons de désespérer. Toutefois je ne perdis pas courage.

« Mon premier soin fut de reprendre mon costume etma physionomie de seize ans. Je me rasai la tète, je coiffai le gros bonnet de feutre brun; je me remis à marcher pieds nus, et en ce piteux équipage je traversai dans tous les sens les soixante marchés du Caire, bayant aux corneilles, tournant la tète à droite et à gauche, et m' arrêtant à toutes les boutiques où deux femmes étaient ensemble. Personne ne m'appela par mon nom. J'ai peut- être frôlé le coude de ma mère sans que la voix du sang lui criât : « C'est ton fils ! »

(( Un matin que je m'apprêtais à refaire pour la trentième fois ma course inutile, je rencontrai un de ces crieurs qui parcourent les bazars en mettant soit un chibouk, soit une arme, soit un châle aux enchères. Celui-là tenait à la main une longue guitare incrustée, comme on n'en fabrique plus aujourd'hui. J'essayai l'instrument et je me rappelai qu'autrefois on me faisait une réputation de poëte et de chanteur au pays de mon père. Le lendemain, je reprenais ma promenade dans les soixante bazars

de la ville, et je chantais cette chanson, qui devînt bientôt populaire :

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