En breton : s'il vous plaît
LU FER SUR LENCLUME 27b
Séverin s'en rendit compte : son espoir était faux d'établir une amitié entre le fils de Marie et le fils d'Eliza. Leurs deux tempéraments semblaient incompatibles. Et pourtant, prévoyait-il. lorsque Xavier sortira du Borda, je serai contraint de lui fournir à lui-même ses pièces d'identité ; il saura quelle est sa mère, il s'enquerra de son père. Il saura qui je suis, et ce qu'est Albert. Ses sentiments, alors, ne changeront-ils pas ? Et Albert pourra-t-il ignorer la vérité?
Il s'humiliait, d'avance, sous la honte qui, ce jourlà, lui serait infligée devant ses deux fils. Quel soulagement, malgré tout, de se montrer alors tel qu'il était! Ils auraient leur part de son opprobre. Mais il le portait avec une sorte de joie, sachant qu'il se libérait de sa faute en la payant. Eux, comprendraientils la nécessité de faire pénitence avec lui et par lui? Ah ! sans les intercessions lointaines de Ferdinand et l'aide obscure de Reine, il eût été, humainement, bien seul.
Une tristesse invincible comprimait ses espoirs, vis-à-vis de cette évidence : « Ni Albert, ni Xavier ne sont de vrais chrétiens. Après avoir si longtemps oublié de l'être, je méritais une telle punition, la plus dure de toutes. Et comment les guérir de l'anesthésie qui tient leurs âmes à peu près closes aux suprêmes réalités ? »
Il pria tard dans la nuit afin que le dimanche du 8 septembre, au Folgoat, déterminât en eux la secousse d'un élan vers les mondes invisibles.
L'aurore de ce dimanciie s'éclaira comme une porte du Paradis. « Les vents sont hauts, dit Reine au retour de la messe ; Notre-Dame a mis son manteau des grands jours de fête. »
Un vent frais du nord jetait sur la ville, par le couloir de la Penfeld, les haleines automnales des chênes et des regains mouillés. L'azur translucide faisait penser aux prunelles d'une vierge.
Quand Xavier, à huit heures, entendit ronfler en bas l'automobile des Rosuel, il pétilla de descendre avant Albert et Séverin, pour voir le premier Marie- Anne. Il se contint cependant, soucieux du ridicule dont cette précipitation risquait de le chamarrer. Mais, en montant dans la voiture, il se trouva placé juste derrière la jeune fille ; elle était à la gauche de sa mère, comme Séverin à la gauche de M. Rosuel qui tenait le volant. Albert se mit au fond, à la droite de Xavier.
Pour celui-ci, l'immédiat voisinage de Marie- Anne fut une délectation, mais oii n'enlrait pas une sensualité indiscrète. Elle émettait sur ceux qui l'approchaient quelque chose de sa droiture virginale. Il s'ingénia seulement à lui plaire en parlant du lieu et de la fête où ils allaient.
— Le Folgoat n'a-t-il pas une admirable légende ?
— Vous l'ignorez? dit M""" Rosuel avec une pointe d'ironie. Alors, vous ne connaissez rien. Je pourrais vous la conter moi-même ; mais le récit du vieux chroniqueur est charmant. Tout à l'heure, nous ferons halte et je vous le lirai...
Ils étaient arrivés en pleine campagne, à la lisière d'un bois. Au flanc d'un coteau, des choux vigoureux se massaient près des murs grisâtres d'une ferme. Une charrette dételée, dans la cour, près de la longue meule, sommeillait, chargée de paille rude qui retombait sur les roues, jaunes de boue, comme des cheveux mal tondus sur les oreilles d'un vieux pay-
san. Au-dessus d'un pré, clair comme une eau verte, un cliène étalait sa couronne d'ombre. Un poulain trapu gambadait dans les fleurs et vint au trot contre une barrière. Un épervier planait sur un champ lointain. Dans le silence dominical, les cloches d'un village lancèrent le premier coup de la grand'nK'Sse. M"'^ Rosuel se pencha vers son mari.
— Veux-tu, Jean, que nous stoppions? Cet endroit sera merveilleux.
Elle tira de son livre d'Heures, un petit feuillet et lut :
« En l'année 1315, florissait en Bretagne, en simplicité et sainteté de vie, un pauvre innocent nommé Salaiin, issu de parents pauvres, dont les noms nous sont inconnus, d'un village d'auprès Lesneven.
« Ce jeune enfant, croissant en âge, commença, après la mort de ses parents, à chérir les douceurs de la solitude, choisissant pour sa retraite ordinaire un bois, loin d'icelle ville d'une demi-lieue, orné d'une belle fontaine bordée d'un très beau vert naissant. Là, comme un passereau solitaire, il solfiait à sa mode les louanges de la Vierge adorable, à laquelle, après Dieu, il avait consacré son cœur; et, de nuit, comme le gracieux rossignol, perché sur Fépine de l'austérité, il chantait Ave Maria.
ft II était misérablement vêtu, toujours nu-pieds ; n'avait pour lit, en ce bois, que la terre, pour chevet qu'une pierre, pour toit qu'un arbre tordu près de ladite fontaine. Il allait tous les jours mendier son pauvre pain par la ville de Lesneven ou es environs, n'importunant personne aux portes que de deux ou trois petits mots; car il disait : Ace Maria, et puis en son langage breton : « Salaiin mangerait du pain. » Il prenait tout ce qu'on lui donnait, revenait
bellement en son petit ermitage auprès delà fontaine, en laquelle il trempait ses croûtes, sans autre assaisonnement que le saint nom de Marie...
« On rapporte que lorsqu'il grouait à pierre fendre, il montait en son arbre, et, prenant deux brandies do chaque main, il se berçait et voltigeait en l'air en chantant : 0 Maria! En cette façon, et non autrement, il échauffait son pauvre corps...
« Il mena cette manière de vie trente-neuf ou quarante ans, sans avoir jamais offensé personne. Enfin, il tomba malade, et ne voulut pour cela changer de demeure... Sentant bien que sa lin approchait, comme une tourterelle, il fit résonner l'écho de sa voix, pour marquer que l'hiver de sa vie était passé. Mourant, il répétait encore dévotement le doux nom de Marie; après cela, il rendit heureusement son âme pure et innocente à Dieu. Son visage, qui en sa vie était tout défait par la pauvreté, parut si beau et si lumineux qu'il le disputait à la candeur du lis et au vermeil de la rose.
« Il fut trouvé mort non loin de la fontaine^ près du tronc d'arbre qui avait été sa retraite ; et l'enterrèrent les voisins, sans bruit et sans parade, en ce même lieu.
« Et Ton vit un beau lis frais et odoriférant, miraculeusement poussé de son tombeau, portant écrits sur ses feuilles, en lettres d'or, ces deux mots : AVE, MARIA. ))
Xavier avait écouté cette histoire d'un air profondément recueilli, peut-être parce que Marie-Anne, se tournant à demi vers la lectrice, livrait à ses yeux la fraîcheur de son profil. 3Iais Albert, pendant que l'automobile se remettait en marche, fit cette réllexion sincère et malavisée :
— Je croyais la légende du lys une fiction inventée de toutes pièces, après l'église construite.
M'"' Rosuel se récria, d'ailleurs sans amertume :
— Oh ! monsieur, pourijuoi troublez-vous, dès ce matin, notre créance? Ne pouvicz-vous pas attendre au moins la fin du Pardon ?
La mine heureuse de Marie-Anne se fronça, un instant, d'un déplaisir.
— C'est trop beau, observa-t-elle, pour n'être pas vrai. Salaiin existe beaucoup plus qu'une multitude d'humains qui ont l'illusion de vivre.
Proférée par une autre que Marie- Anne, cette parole eût semblé une réminiscence de quelque lecture. La fille de M""* Rosuel devait à l'hérédité et à une certaine promptitude divinatrice des aperceptions surprenantes. L'aiguillon final de sa phrase n'atteignait qu'implicitement Albert. Mais Xavier se hâta d'en induire :
— Albert est un lourdaud; Mari;-Anne lui fait entendre qu'elle ne sera jamais à lui.
La voiture dépassait des charrettes bondées de pèlerins ; les campagnards à pied se rangeaient contre les talus; des porcs qui pâturaient le long du fossé s'enfuyaient en grognant. Autour des gares, dans Tatlente du train, se tassaient placidement des paysannes portant le chàle noir du Léon et la coiffe sévère, qui laisse à peine, sur le front, passer le bord des cheveux.
De très loin, on aperçut la basilique du Folgoat. Au-dessus de la plaine humble où des murs de terre hérissés d'ajoncs divisaient les champs étroits, le clocher, doré vers la pointe, haussait, escortée de ses fillettes, de ses quatre clochetons, comme un baron de ses porte-lance, sa flèche d'une fierté liturgique
et féodale, telle qu'un Magnificat élancé vers le firmament. L'autre tour, beaucoup plus basse, coiffée d'un chapeau de fer, semblait en révérence devant lui.
— On dirait, exprima plaisamment M. Rosuel, un curé de campagne qui se fait petit auprès de son évêque.
L'automobile ralentit sa course, la foule devenait plus dense, et, parmi le deuil des châles, éclatait, dans la masse des femmes, cette opulence diaprée de couleurs dont la Bretagne seule a perpétué les harmonies. Des robes et des tabliers évoquaient le bleu vert de l'Océan, quand le soleil rit entre les nuées, d'autres, le rose des bruyères et des sarrasins miirs, la rouge lie d'un tonneau, le violet cendré d'un ciel d'automne à l'aurore. Des tabliers de soie noire bordés de dentelles blanches avoisinaient les châles de cachemire tout blancs des jeunes filles qui portaient la longue cornette en cône. Des campagnardes riches, venues de Plouneour-Trez et de Plouider, avaient osé mettre leur costume de gala, des robes de soie cramoisies, cerclées au bas d'un triple rang de lourds galons d'or; leurs fastueuses coiffes à fond rigide, d'où sortaient des rubans verts, enfermaient comme dans une niche leurs têtes hâlées, impassibles, d'antiques reines barbares. Elles s'avançaient avec le roulis de leur démarche paysanne, empesées ainsi que des madones espagnoles, et, sentant qu'on les remarquait, baissaient des yeux pleins d'une sauvage timidité.
— Vous voyez, dit M"^ Rosuel, sur ces chars-à-bancs, ces femmes d'une même famille dont les unes ont gardé la coiffe, tandis que le reste est en chapeau, ces hommes demeurés fidèles au toc et au chupen. et ces autres, en feutre banal, en veston de camelote !
La Bretagne, môme dans les solennités, ne sait plus être unanime.
— Il faudrait d'abord, appuya Séverin, qu'elle le restât dans sa foi. Combien sont-ils ceux que mène au Pardon une idée de pénitence ?
La voiture s'arrêta au bord de la grande pelouse, jalonnée de poteaux où s'agitaient des étendards et les oriflammes des paroisses. Elle s'élevait doucement, jusqu'à l'oratoire, dressé au-dessus du gazon. Le centre de cette chapelle à triple alvéole, ouverte en plein vent, abritait Fautel de la Vierge brune ; devant la statue au diadème d'or une corbeille de roses éparpillait ses pétales.
Plus bas, près de l'église, des jeux de boules, des baraques foraines retenaient un gros de paysans. Des aveugles tendaient leur tableau, pour qu'on y lût leur histoire. L'un d'eux clamait en latin le Pater et VAve. Un autre, dont les orbites saignants rendaient terrible la figure hirsute et cuivrée, hurlait une supplique en breton. Un enfant, assis sur un sac, tenait couché contre lui, immobile comme un cadavre, son petit frère estropié et récitait en français sa lamentation pleurarde. Une vieille, lippue, à l'œil polisson, simulait une danse de Saint-Guy qui lui secouait jusqu'au ventre, et cessait quand personne ne la regardait.
Dans l'église, le peuple, avec une rumeur contenue, pénétrait et sortait. Vue du dehors, elle paraissait étrangement profonde : derrière le flamboyant jubé, éclatait la rosace du fond, céruléenne, écarlate, sertie de nervures incurvées qui ressemblaient à des guirlandes de fleurs douloureuses. Entre la grande nef et celle de droite un prêtre se tenait au passage; les sous qu'il recueillait sur un plateau de cuivre
faisaient un bruit dur et plus fort que le murmure des prières et le piétinement de la cohue. Au milieu de ce va-et-vient, Séverin sentait impossible une station recueillie. 11 se laissait aller au flot de la foule et envahir d'ascendances mystérieuses, dans cette basilique, où des Lhostis de sa race, bien des fois, au long- des siècles, avaient dû passer en pèlerins. A Brest, il retrouvait l'air ambiant de son enfance; ici, du cœur en cendre de ses aïeux, de la Bretagne authentique remontait une énergie de ferveur qui restituait son être à sa plénitude originelle.
Sous le porche latéral il s'attarda légèrement. Le commandant et M™* Rosuel marchaient devant lui ; Albert examinait les statues des douze Apôtres, debout comme de saints mendiants pour porter au Seigneur l'aumône des oraisons. Marie-Anne et Xavier sortaient un peu en arrière ; Séverin observa que Xavier s'inclinait vers Marie-Anne et qu'elle l'écoutait d'un air sérieux. Il se demanda ce que signifiait cette intimité. Marie-Anne ne semblait guère capable d'imprudentes coquetteries. Mais, apparemment, elle considérait Xavier comme un simple camarade, étant presque de son âge ; et, volontiers, elle causait avec lui, parce que l'intelligence aiguë du fils d'Eliza résonnait au diapason de la sienne. Peut-être se faisait-elle illusion sur les qualités de cet ami charmeur et insidieux.
Tout d'un coup, Albert se retourna, vit la jeune fille et le pupille de son père dans un aparté fraternel qui respirait une sorte d'abandon.
La figure franche d'Albert s'altéra d'un rapide •; malaise ; Séverin comprit que Marie-Anne lui plaisait et qu'il était jaloux de Xavier.
Cette découverte gâta, sur l'instant, la joie qu'il
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espérait du pMerinage : si Albert détestait Xavier, quelle existence pour eux et pour lui ! Il résolut toutefois de mettre bon ordre aux visées amoureuses du romanesque adolescent.
Ensuite, son pressentiment pénible se dissipa dans le remous des impressions extérieures. Marie-Anne avait rattrapé M"''' Rosuel, le commandant s'était retourné pour attendre Albert et Sév^erin ; Xavier s'en allait seul, le nez au vent. Séverin leur fit admirer à tous les petites statues au flanc de la basilique et, sur le calvaire, un évoque, une iSainte-Anne, une Mère de Douleur, un moine à genoux, d'une vérité plébéienne et robuste où le ciseau a suivi docilement le simplisme de la croyance. Alors que, dans le reste de l'Europe, la déformation païenne avait énervé tous les arts d'église, la Bretagne restait en pleine sève du moyen âge.
— Ces figures, dit Séverin, ont la rectitude absolue de la sainteté. Elles ne commandent à celui qui les regarde qu'un geste : s'agenouiller.
Ils remontèrent vers la pelouse ; le bourdon envoyait sur les champs l'annonce de la grand'messe. Des prêtres, leur surplis ballonné par les rafales, ouvraient un passage aux évêques et à l'ensemble du cortège qui gagnaient l'oratoire processionnellement. L'office commença, une partie de l'énorme assistance amplifiait le chant du clergé. Les ruraux bretons, gardant à la main le toc arrondi comme un chapeau de prêtre aux rubans enfilés dans une boucle d'argent, montraient des faces graves, rasées, d'une bonhomie plantureuse ou d'une maigreur qu'exagéraient leurs nez droits et tranchants, et ils avaient eux-mêmes des mines ecclésiastiques. Les femmes, dressées à la psalmodie latine des liturgies, enton-
naient en mesure les versets du Gloria. Aucun enthousiasme ne passait dans les voix impersonnelles ; hommes et femmes chantaient ainsi qu'ils eussent fait, un autre dimanche, à l'église de leur village. Ils se tenaient dans une immobilité respectueuse qu'on aurait dite séculaire. Beaucoup de paysans dévidaient entre leurs doigts un chapelet. Leurs figures grises n'énonçaient ni émotion pieuse, ni curiosité.
Et cependant la messe du Pardon signifiait, pour leurs âmes, plus qu'une ordinaire cérémonie paroissiale. Ils y venaient en quémandeurs, tendre leurs mains vers les mains pleines de grâces, ouvertes, dans un lieu de miracle, pour une pluie de bénédictions. Ils présentaient en ofïrande à la Vierge du Folgoat la Bretagne humblement dévote, celle qui vivrait comme Salaûn d'un Ave Maria redit jusqu'à la mort. Plus obscurément, cette journée retaisait en eux l'unanimité d'un peuple ; la vaste foule sur la pelouse, c'était une réminiscence christianisée des synodes druidiques, autour des dolmens, au bord des sources. Séverin voyait devant lui un grand vieillard, droit comme un pilier, dont les cheveux descendaient en boucles laineuses autour de ses joues rigides, et il pensait : « Tel devait être jadis un chef de clan. »
Lorsque l'officiant lut l'évangile de la glorieuse Nativité, la généalogie du Christ selon saint Mathieu, il aperçut splendidement ce qu'enferme d'espérances la continuité des générations. Tous les patriarches, depuis Abraham, et les rois, se levaient de leur poussière, naissaient et procréaient pour que fût engendrée la chair sans tache de Marie, et, par elle, la fleur de la tige sacrée, la Lumière du monde.
— Ainsi, se disait-il, à travers la douleur et le péché des âges s'élabore la Rédemption.
Il regarda Xavier, tandis que fuyaient dans l'espace les mots du verset :
David g e nuit Salomonem ex ea qiue fuit Uriœ. De celle qui fut à Urie ! Le fruit d'un adultère et d'un homicide parmi les ancêtres du Sauveur ! Il lisait en cette analogie, tout indigne qu'il fût de la concevoir, pour sa faute vivante devant lui, l'assurance d'un « grand pardon ».
Si au moins les larmes secrètes du fornicateur qu'il avait été valaient à ses fils le don de prier !
Mais Albert, visiblement, participait aux rites avec la déférence disciplinée qu'exige une tradition de famille. Le mystère du Sacrifice exaltait peu sa dévotion. Xavier se laissait deviner distrait et déçu : à ses veux, l'office en plein vent perdait son ampleur et sa majesté sonore. L'étroitesse de l'oratoire resserrait les mouvements des clercs autour de l'autel. Les coups de vent hachaient les oremus des prêtres; ils faisaient claquer comme des fouets les oriflammes contre les poteaux. L'Aquilon semblait vouloir être le triomphateur de la fête ; au Credo, la houle des voix rendit un son pauvre, brisée sous les déferlements des bourrasques.
Séverin, au contraire, M™^ Rosuel et Marie-Anne trouvaient une douceur ingénue dans cette liturgie rustique. Près des meules gorgées d'épis, pour les laboureurs qui sèment le blé du Sacrement, le Fils de Dieu allait s'incarner sous la forme humble du Pain. Le silence de la consécration parut plus auguste qu'à l'intérieur d'une cathédrale. L'hostie se leva sur dix mille» têtes inclinées. Le cercle des terres crénelées d'ajoncs, le ciel vibrant comme une
harpe de cristal communiaient à l'adoration des hommes. Le cri d'un coq monta vers le soleil proche du zénith. Les créatures s'emplissaient de l'universelle largesse.
La messe terminée, comme les Lhostis et les Rosuel, dans l'agitation des cloches et le reflux de la multitude, descendaient vers la route de Lesneven, Xavier eut un mot dont tous s'égayèrent, parce qu'il succédait à deux heures de solennité :
— On n'a oublié qu'une chose, le pain bénit.
Il faillit ajouter : « La messe au grand air a aiguisé ma faim. » Mais il mit un bœuf sur sa langue, pour ne point paraître vulgaire devant Marie- Anne.
On devait déjeuner dans une ferme des Rosuel qui s'appelait Pouldu. L'automobile, en quelques minutes, les y déposa. Un chemin creux descendait entre des haies de petits chênes, jusqu'à la cour mélancolique. La ferme, autrefois, avait été un manoir ; sa porte se décorait d'un fronton triangulaire bizarrement pompeux, vis-à-vis d'un toit d'étable moussu et délabré.
— N'est-ce pas? dit M*^'" Rosuel, qu'on se croirait ici à mille lieues des instabilités modernes? Ce coin semble rester ce qu'il fut un siècle et plus avant nous.
M""" Rosuel se montrait bretonnante avec d'autant; plus de véhémence qu'elle n'était point née bretonne: elle eût rêvé une Bretagne identique à elle-même, invariable en ses traditions.
— Pouldu, observa le commandant, signifie : trou noir. En hiver, avec le cloaque du purin et sous la brume, le trou justifie son nom. C'est un tombeau. Les gens eux-mêmes y sont assez gais.
La fermière sortit sur le seuil au-devant des maîtres
et de leurs hôtes. M"*" Salaûn — qui ne revendiquait aucune parenté avec le saint du pays — représentait la paysanne du Léon, forte et carrée d'allure, habituée quand le mari n'est pas là, au commandement, de même que la virago des temps celtiques. Son visage, malgré la dure saillie des pommettes et un nez trop large offrait une beauté agreste, un ovale régulier. Des cils noirs ombraient le bleu vif de ses yeux intelligents. Sur sa face rubiconde la mélancolie bretonne semblait n'avoir jamais eu prise. Dès les premiers mots que lui adressa M""" Rosuel en breton, elle se dilata, rit à petits coups. La venue des maîtres ne mit en son attitude aucun embarras servile, pas plus que la présence de Séverin et desjeunes gens ne l'intimida. Les uniformes de la marine lui inspiraient confiance, et, comme Séverin s'approchait, elle dit à M"^ Rosuel, après avoir considéré d'un œil déférent Albert et Xavier :
— De beaux gas, les fils de monsieur.
Séverin essaya de sourire avec une vague nuance ironique en regardant Xavier et M"'*" Rosuel : celle-ci se hâta d'expliquer :
— L'aîné seul est le fils de M. Lhoslis, il est le tuteur du plus jeune.
Tous entrèrent à l'intérieur de la salle où Barbe, l'ainée des filles de M"'" Salaiin, dressait le couvert sur la longue table. Sous le manteau de la cheminée au front de laquelle les maîtres d'autrefois, en signe de ralliement à la France, avaient fait sculpter une fleur de lys, un feu vif cuisait, dans une marmite à lourdes oreilles, le far breton tassé en un sac de toile parmi le lard et les choux, et une « bodesse » posée sur un coffre débordait d'un mélange de lait, de farine et d'œufs préparé pour les crêpes de réjouissance.
Barbe jeta sur le foyer une brassée de sarments. Les flammes éclaircirent les boiseries brunes des lits clos, les images pieuses coloriées qui s'alignaient au-dessus, le bénitier de faïence bleue, et, vis-à-vis la porte, les assiettes à fleurs du vaisselier.
Xavier fut charmé de ce décor, presque nouveau pour lui, comme d'un milieu où il se dépaysait de ses mœurs citadines. Marie-Anne aidait Barbe à mettre, près de chaque place, une serviette bien pliée. 11 regardait les doigts blancs de l'une presque mêlés aux mains rougeaudes de l'autre. Quoique Barbe, en face de Marie-Anne, parût épaisse, mal dégrossie, toutes deux se rejoignaient par un air d'ingénuité fraîche et sérieuse. Même la jeune fille du Folgoat surpassait à cet égard la demoiselle de la ville. Apparemment, jamais l'ombre d'une image sensuelle n'avait troublé sa figure poupine. Xavier, devant elle, pensa au lys de l'Innocent. Mais une autre surprise, depuis son entrée dans la ferme, se faisait jour en lui :
— Je ne suis point de ce pays, et, pourtant, ici, je me retrouve comme chez moi.
Par une concordance insoupçonnée, Séverin agitait des réflexions semblables. En passant le seuil de cet ancien manoir, il reconstituait, un moment, sa vie dans une filiation, plusieurs fois centenaire, de stabilité rurale ; car les Lhostis étaient issus du Léon où leur nom se perpétue, et le premier de la race dut être un campagnard, tel que Salaûn.
Salaùn arrivait à pied du Pardon ; il avait entendu la grand'messe avec ses trois filles cadettes. Il balançait à son bras gauche un panier ; plus petit que sa femme, sa courte veste dégageait son buste bien pris; ses joues imberbes pincées de deux rides, le renfle-
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molli lie ses lèvres bleuies par le rasoir, un nez mince, quelque peu busqué, des yeux retirés sous d'énergiques arcades, combinaient en sa pbysionomie l'âpreté du paysan fait à la peine, rude au gain, et la douceur malicieuse, mais probe d'un bedeau qu'a limé, au contact des prêtres, la culture chrétienne.
Ses trois filles, avec leur petite coiffe et leur châle noir, ressemblaient en plus jeune à Barbe, comme, sur les calvaires, ces personnages qu'on imaginerait taillés du même coup de ciseau, dans le même granit. Elles se hâtèrent de s'effacer au fond de la salle obscure.
En échangeant une poignée de main avec Albert et Xavier, il les supposa, comme l'avait fait sa femme, consanguins, mais ne questionna point les maîtres au sujet de ces étrangers.
M"" Rosuel le pria de dire le Benedicite, et les convives s'assirent sur les simples bancs de famille. Marie-Anne avait à sa droite Albert, et Xavier à sa gauche. Le fermier se mit au bas bout; M"'^ Salaûn et ses filles restèrent contre la cheminée ou s'empressaient autour de la table.
En même temps qu'elles servaient le far, cette épaisse bouillie de froment imbibée d'un fumet de lard et d'une saveur de choux, ses hôtes entretenaient le fermier du Pardon qui s'annonçait très beau.
— Oui, opina Salaiin entre deux cuillerées de soupe, il est bien, je ne dis pas. Mais nous en avons eu d'autrement plus beaux. En 88, le matin du Couronnement, on était au moins soixante mille sur le pré de l'oratoire. Tant et tant de voitures étaient là que les garçons d'écurie se trompaient en rattelant les chevaux, et le vicaire de Trégarantec ne put
retrouver le sien. Un homme de par chez nous, qui n'était pas souvent sorti de son quartier, disait en revenant : « C'est drôle, je n'aurais jamais cru qu'il y eût autant de monde sur la terre. »
Salaiin cita cette parole en hrelon oii elle détenait un accent de vieil humour intraduisible.
— Quand le cardinal s'ag-enouilla pour mettre la couronne d'or au front de Notre-Dame, on se retenait de souffler, on aurait entendu voler une feuille morte. Et le pèlerinag^e des enfants, si vous aviez vu ces brouettes chargées de petits gas que les mères traînaient, quelques-unes de cinq ou six lieues ! Demain, lundi, la foule sera plus grande...
— Pourquoi donc? s'enquit Xavier.
— C'est, ici, le jour de prier pour les morts, et c'est la foire aux chevaux.
— Est-ce vrai, voulut savoir Albert, que les marchands d'Allemagne viennent ratler ce que nous avons de mieux?
— Ils n'en laissent guère sur le marché, répondit Salaiin, sans s'émouvoir. Que voulez-vous? Ils paient mieux que les autres.
Le commandant maugréa contre un tel trafic :
— Pourvu que nos chevaux ne reviennent pas chez nous, montés par des uhlans !
— Une guerre seule, remarqua Séverin, débouchera les yeux de nos gens. Alors, peut-être, s'apercevront-ils que les intérêts de tous sont les intérêts de chacun.
L'idée d'une guerre possible mit les propos du commandant sur le fils de la maison, Etienne SaJaiin, qui faisait son service, en Lorraine, dans un régiment d'infanterie ; et, déclarait son père, « il n'était pas trop bien » ; les gas « de la frontière » l'avaient.
LE FER SUR L'ENCLUME û'M
au début, liarcelé de brimades, parce qu'il était breton.
M"" Rosuel s'indigna de voir l'esprit régional d'une des plus saines provinces de France pourchassé avec une sorte de barbarie.
— Quand on pense qu'il n'y a pas vingt ans, dans une école officielle, un enfant qui s'avisait de parler breton était noté du symbole d'infamie, du sabot pendu à l'épaule, et recevait de l'instituteur une raclée !
Durant cette conversation, Xavier dit tout à coup à Marie-Anne :
— Nous ne sommes pas allés voir, au Folgoat, la fontaine aux épingles.
C'était une fontaine sainte, derrière l'abside de la basilique, où les jeunes filles, avant de s'en retourner du Pardon, lançaient une épingle, le plus dextrement qu'elles pouvaient; si l'épingle descendait droit au fond, ce présage annonçait qu'elles se marieraient dans l'année.
— Vous devriez, continua-t-il à mi-voix en manière de badinage, emprunter une épingle à Barbe et la lancer.
Marie-Anne baissa les paupières, l'expression sévère de son profil mit entre elle et Xavier une distance tacite :
— Je ne songe pas à ces bêtises-là, répondit-elle négligemment.
Xavier laissa entrevoir un sourd dépit, mais répli- |qua, déviant la question :
— Vous appelez le mariage une bêtise ?
— Toute chose, rectifia-t-elle, doit venir en son [temps. Admettons, bien que je n'y veuille pas croire, ll'imminence d'une guerre. Avant de lancer des
épingles dans la fontaine, il sera plus urgent d'apprendre à soigner les blessés.
— C'est étrange, émit Albert, de nous imaginer, assis là, sous ces poutres pacifiques, que, dans deux, trois ans, plus tôt peut-être, nous serons, le 8 septembre, à patrouiller au-devant des croiseurs ennemis ou à faire un débarquement sur les côtes du Cameroun.
— Si la guerre arrive, observa Xavier, soudain mélancolique, bienheureux ceux qui n'en reviendront pas .
— Oh ! fit Marie-Anne, quelle humeur élégiaque vous gardez, les jours de fête !
— Je pense comme lui, dit Albert, mais pas dans le même sens. Vous vous rappelez l'antique proverbe de la ballade : « Il n'est rien tel que des os de Gaulois, que des os de Gaulois, broyés, pour faire pousser la moisson. »
Marie-Anne le regarda sans répondre ; un sursaut d'admiration lui révéla, en cette minute, le cœur magnanime d'Albert ; elle se repentit de l'avoir mal jugé. Séverin, assis en face d'eux, à la droite de M""® Rosuel, suivait, par bribes, ce dialogue; les derniers mots d'Albert, comme il advient ordinairement d'une parole qui pèse son poids, rompirent les autres entretiens, et toutes les têtes se tournèrent vers lui. Séverin, au coup d'oeil de Marie-Anne, démêla qu'Albert faisait sur elle impression, et il en eut une sourde joie.
Mais les crêpes sautaient dans la poêle, le commandant emplissait les verres d'un excellent Bourgogne apporté par Séverin; Marie-Anne disposa sur deux assiettes des raisins clairs comme une rosée qu'elle avait elle-même choisis chez un fruitier espagnol. On
oublia les possibilil(5s graves du lendemain. Une diversion aclieva d'ébaudir les convives : un gros porc de la ferme, qui rôdait en liberté, et qu'attirait l'odeur du fricot, parut soudain devant la porte, reniflant et grognant. Les enfants le cbassèrent avec des rires. Xavier rappela que, le matin, après Vite, Missa est, le cri d'un porc avait répondu comme un joyeux Amen.
— En Bretagne, remarqua M""" Rosuel, les animaux vivent avec les gens et avec le Bon Dieu dans une simplicité de Paradis terrestre. On dépose sur l'autel d'un saint les queues des chevaux et des vaches ; les bêtes à cornes ont leur jour de procession...
A ce mot : procession, le commandant regarda l'horloge ; deux heures moins un quart I II fallait se hâter, si l'on voulait revenir au Folgoat, pour le défilé, avant les vêpres.
Le retour fut lent, une foule énorme s'agglomérait aux approches de la basilique. Déjà les délégations des paroisses montaient de l'église vers l'oratoire, se frayant avec peine un chemin entre les spectateurs compacts. Les bannières se gonflaient au vent fou, comme des voiles dans un convoi de barques; et le cantique du Folgoat résonnait, entonné par une paroisse, puis, derrière, par une autre, sans que nul ordre réglât le chant. Mais Séverin, à l'entendre, tressaillit d'un attendrissement qui semblait lui venir du fond des siècles; et tous, autour de lui, étaient émus. Nul hynme, comme ce cantique, ne saurait concentrer en quelques notes l'être immémorial d'un pays : son rythme gaillard portait une mélodie languide, d'une tristesse compatissante et résignée. La vigueur et le reploiement du terrien breton, la monotonie pieuse
de son existence s'y racontaient dans une salutation à la douce patronne du Folp^oat, Reine des pauvres et des simples. Les gorges aigrelettes des femmes, les voix cuivrées des hommes reprenaient le refrain sans lassitude; il s'en allait sur les toits, sur les landes, avec le vent; et le vent atténuait la discordance du motif repris en tête du cortège, tandis qu'au milieu on le terminait. La Bretagne se révélait naïvement en cette manière de chanter, chaque paroisse pour elle-même, une chose cependant uniforme et commune à toutes.
Les Rosuel et les Lhostis s'avancèrent peu à peu jusqu'auprès de la procession. Les bannières, avec de lourds claquements, passaient devanteux. Les robustes porteurs se renversaient en arrière, raidis contre le vont, presque emportés avec elles, les sentant arrachées à leurs mains.
Séverin n'était pas venu chercher un enchantement des yeux. Il admira, quand même, au passage, la luxuriance de ces bannières, signes de ralliement, gloire des villages dont le nom était brodé, sur elles. 11 y en avait de rouges, oii éclataient les trois Heurs do lys parmi de multiples croix d'or; d'autres, d'un velours sombre comme du sang figé. Sur d'autres une brodeuse au cœur brûlant avait jeté une crucifixion, et sa pitié pour le Christ y pleurait dans la douleur des saintes femmes. Plusieurs étaient vertes comme les vagues sous un ciel de pluie, ou du vert brun des falaises au crépuscule, ou d'un vert presque noir sur lequel s'accrochaient des ancres d'argent. Quelquesunes, fanées et très vieilles, montraient des figures de saints rudimentaires, semblables à des idoles qu'on eût exorcisées.
Par-dessus le remuement dos têtes, elles se dérou-
laient en file sinueuse, palpitaient à l'infini ; les nuées cparses qui arrivaient du bout des horizons et volaient sur la cime du clocher, traversaient l'azur comme des oriflammes portées jusqu'aux trônes invisibles où remonterait bientôt la sublime révélation du Psaume :
« Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Sieds-toi à ma droite. »
Le bourdon amplifiait ses dernières volées, conviant aux grandes vêpres ceux qui venaient, selon le refrain du cantique,
« Des montagnes, de la plaine et de la mer, Vous saluer, patronne du Folgoat. »
La statue s'avançait, élevée sur les épaules de jeunes filles aux cornettes pointues, dont les châles blancs s'enflaient ainsi que des ailes. Peu haute, ramassée dans sa robe à plis, les cheveux épandus derrière son cou, elle baissait les paupières, comme abîmée en une oraison sans fin. Sa figure était celle d'une dame de preux lignage, dont le recueillement aux offices impose à toute la paroisse : « Imitez-moi ». Son diadème rond et massif, d'or flambant, faisait plus sévère la vétusté noirâtre du granit de son manteau. L'enfant que soutenait son bras gauche, bien qu'il jouât avec la croix du collier maternel, gardait, lui aussi, sous son diadème, la mine impérieuse et grave d'un petit baron présenté à ses vassaux. Notre-Dame du Folgoat commémorait, devant les Bretons d'aujourd'hui, la foi des ancêtres où un respect craintif disciplinait l'amour.
A la suite, cheminaient le clergé et les évêques, qui s'arrêtaient pour bénir et laissaient baiser leur anneau. Celui de Quimper, avec ses cheveux argentés, et la fine, majestueuse douceur de son profil, marchait au
milieu de son peuple, la crosse en main, sur cette prairie, comme un vieux berger entre ses brebis qu'il aime.
Les vêpres se déroulèrent dans une grandiose simplicité. Xavier s'étonna d'entendre les femmes, sans paroissien, chanter les versets des psaumes, alternativement avec le chœur des prêtres et des paysans. Quelque chose de la prodigieuse mémoire des Celtes primitifs subsiste chez les Bretons.
Le matin, un prêtre leur avait prêché en leur langue. Maintenant, un des évêques se leva et leur parla en français. Bien qu'une partie de ses phrases, pour ceux qui n'étaient pas au pied de l'oratoire, se perdît dans le vent, les auditeurs tendaient l'oreille, friands de beau langage, et ils restaient debout, sous le soleil, patients, infatigables. De cette masse rurale en sueur une exhalaison d'étable s'évaporait. Mais la dignité des attitudes conférait au silence persévérant une noblesse presque sainte. Albert, qui songeait aux matelots bretons et à leur dévouement solide, reconnaissait à part soi :
— La source des vertus de notre race, elle est ici, dans cette formation liturgique et ce pli d'obéissance. La moelle de charité que nos hommes ont dans les os, c'est de l'Eglise qu'ils la tiennent.
Au long de la cérémonie, deux ou trois moments l'enlevèrent, lui et Xavier, dans un enthousiasme qui submergea leurs âmes, comme une onde purificatrice. Des milliers de dimanches, enfant, adolescent, Albert avait entendu ou psalmodié le Magnificat. Il saisit, pour la première fois, l'immensité surnaturelle de ce cantique.
— Voilà vingt siècles, pensait-il, qu'une pauvre Juive obscure prophétisa : « Toutes les générations me
diront bienheureuse. » Et, nous sommes là, devant Elle, espérant quchjue chose parce qu'elle a été « la servante du Seigneur ». Dans l'histoire humaine, il n'y a rien eu, il n'y aura jamais rien de plus grand.
Avant le Salut, lorsque s'enfla, clamé par trente mille voix, VAve maris Stella, Albert et Xavier chantèrent eux-mêmes, percevant à peine le son des mots qu'ils articulaient. L'alacrité des strophes se martela, formidable comme le chant de guerre d'une croisade.
Xavier regardait la Vierge au diadème d'or, « porte du ciel », étoile des mers ténébreuses ; sincèrement, il la supplia de le faire « doux et chaste », et d'affermir sa route. Des larmes humectaient ses yeux, et il lui sembla que l'ouragan du cantique allait emporter hors de sa poitrine son cœur pantelant.
Les chants, après le Tantum ergo, s'étaient interrompus; tourné vers la foule, l'officiant dressa aux quatre aires de l'espace, comme un soleil d'allégresse, le Pain vivant dans la gerbe d'épis de l'ostensoir. Quand Séverin releva la tête, il vit Albert et Xavier encore inclinés et adorant. N'était-ce en eux qu'une émolion juvénile? ou l'indice d'un changement durable ? A regarder les deux frères qui ne se savaient point frères, un instant fondus dans cette fraternité mystique, il sentit sa faute ancienne plus près d'être pardonnée. Une lelle minute surpayait seize ans de silencieuse tristesse.
Les cinq évêques s'avancèrent au bord de la chapelle, solennellement; ensemble, ils entonnèrent les paroles de leur bénédiction. Puis, ils descendirent les degrés, et le peuple immobile s'ébranla pour le départ.
— Eh bien ? dit Séverin, prenant d'une main le bras d'Albert, et de l'autre celui de Xavier.
Xavier, tout frémissant, murmura :
— C'est sublime.
Albert se contenta d'énoncer :
— Si Ferdinand était là, comme tajoie serait parfaite!
— Elle l'est, dit Séverin; Ferdinand est avec nous, puisque nous sommes avec lui.
A quelques pas d'eux, les Rosuel s'étaient arrêtés en compagnie d'un inconnu. Une rosette bourg-eonnait à sa boutonnière; ce devait être un vieil officier de marine; il gesticulait comme un méridional et paraissait exultant d'avoir, à l'improviste, rencontré des amis d'autrefois.
— Etes-vous satisfait de notre Pardon? lui demandait M'"^ Rosuel.
— Un peu long', répondit le retraité. Une chose m'a surpris : pendant le sermon, sauf deux petits gamins devant moi, je n'ai vu personne rire ni bavarder. Ils n'entendaient rien, et ils écoutaient tout de même. Chez nous, l'auditoire aurait fait plus de bruit que le prédicateur et le vent.
La foule s'écoulait, M. Rosuel rejoignit Séverin, le pria de s'approcher; il voulait lui faire connaître le commandant Caravelli dont il avait été le second sur le Charles-Martel. Le commandant Caravelli était un Toulonnais, venu par accident à Brest et au Folgoat; son accent suffisait à donner la présence sonore du Mourillon. Petit, sec et nerveux, il se manifestait incisif, en perpétuelle alerte ; de ses levées rectilignes et minces, fondues entre des favoris blancs, les galéjades pétillaient comme des fusées. Au nom de Lhostis, lorsque Séverin le salua, sa bouche esquissa une moue railleuse :
— M. Lhostis ! J'ai entendu parler de vous et des vôtres, au Mourillon.
— Vraiment I dit Séverin, couvrant son malaise d'une attitude négligente, nous ne sommes pas encore oul)liés, après vingt ans bientôt d'absence? Mon fils Albert — et il le présenta lui-même au commandant, — mon fils Albert qui revient de Chine, était alors presque un marmot.
Caravelli connaissait à fond les escales de la Cbine; il entreprit Albert sur son exploration du Yan-Tsé. M"" Rosuel, passagèrement captivée, les écoutait.
Xavier, pendant ce temps, resté en arrière, s'approcha de Marie-Anne et lui dit :
— Ce pèlerinage est une des plus belles heures de notre amitié.
— Oui, concéda-t-elle spontanément. Et ses yeux se levèrent sur les siens avec une grande douceur fraternelle.
Mais, comme elle interpréta en ceux de Xavier une excessive tendresse, elle se reprit, détournant la tête, étirant sa voilette v^ers son menton :
— Il y a des hauteurs où l'on est certain de se rejoindre.
Albert n'avait pu entendre ce qu'ils échangeaient; mais il les aperçut causant seul à seule, et cette intimité fut, pour son irritation jalouse, un réveil exaspérant.
L'ombre du clocher s'allongeait; des files de pèlerins s'en retournaient à pie(l avec leurs bannières. UAve maris .ste //a résonnait encore sur les chemins; des charrettes emplissaient la route de la ville, elles allaient grand train dans la poussière, trois de front, à perte de vue. L'automobile s'époumonait, ayant peine à se faire un passage. Et, déjà, derrière elle, le soleil envahi par les brumes de la mer descendait, comme un boulet rouge, sans rayons. Xavier qui,
depuis le Folgoat, s'était tenu pensif, presque muet, se retourna tout d'un coup, et Se vérin frissonna d'entendre sa voix nonchalante proférer :
— Je ne sais pourquoi ce soleil couchant ressemble à un rond de cire chaude sur une lettre de deuil.