‹ Le feu de la Saint-Jean (Feuersnot), poème lyrique en un acteChapitre 1 sur 6 · LE FEU ÉTEINT DE AUDENAERDE · texte numérisé non relu

LE FEU ÉTEINT DE AUDENAERDE

Sur le fronton de la somptueuse demeure, où fleurirent jadis les nobles maisons Latour et Tassis, Vandenbroucke et Vandenmeere, on pouvait voir encore, il y a peu d'années, une vieille légende sculptée dans la pierre. Depuis, le fronton est tombé, et l'histoire avec; mais elle s'est conservée dans la mémoire des vieilles gens. De l'époque où elle arriva, personne ne peut rien affirmer de sûr. On dit seulement que c'était au temps où les sorciers et les sorcières avaient encore le pouvoir de tourmenter les bons chrétiens.

Donc, il y avait alors à Audenaerde un brave et bon jeune homme qui, depuis longtemps déjà, aimait une jeune fille de son voisinage, et il l'aimait tellement qu'il soupirait jour et nuit en pensant à elle et qu'il la suivait partout où elle allait. Et cependant, malgré tout cela, il ne pouvait réussir à être payé de retour, et, plus il la priait, moins elle lui accordait et plus elle se moquait de lui. Enfin elle

parut se laisser attendrir et lui dit qu'elle le recevrait chez elle la nuit prochaine, mais que cela ne pouvait se faire que s'il apportait un panier dans lequel, au moyen de la corde à poulie, elle le ferait monter jusqu'à sa fenêtre. Il devait donc s'arranger pour se trouver devant sa porte, à minuit, avec le panier. Le bon jeune homme rentra chez lui le cœur plein de joie et, à minuit sonnant, il fut à l'endroit convenu avec son panier. Une grosse corde tomba à ses pieds, il l'attacha prestement au panier, s'assit dedans et se sentit enlevé. Mais, quand le panier eut atteint une certaine hauteur, il s'arrêta tout à coup et se mit à tourner comme une toupie, d'abord dans un sens, puis dans le sens opposé, puis de nouveau comme auparavant, de sorte que le malheureux, qui était toujours assis dedans, finit par en être tout étourdi. Il appela doucement sa bienaimée, toussa et fit des signes de toute espèce, mais toutes les fenêtres restèrent closes tandis que lui tournoyait dans l'espace.

Il y était encore lorsque, vers le matin, les ouvriers passèrent en se rendant à leur ouvrage. On le remarqua bientôt et une foule innombrable se rassembla devant la maison; et il demeura le jouet de la risée populaire jusqu'à ce que, tard dans le jour, la panier descendit, et que l'infortuné amoureux pût s'enfuir sous les huées et les quolibets. Une haine ardente avait remplacé dans son cœur son ardent amour pour la jeune fille. Incapable de supporter désormais le séjour de la ville, il se sauva et courut tout d'un trait, comme s'il eût eu les diables de l'Enfer à ses trousses, jusqu'à la forêt d'Edelaer.

Arrivé là, il aperçut soudain devant soi un vieillard qui lui demanda pourquoi il se dépêchait tant et ce qu'il avait. Le jeune homme lui raconta tout, et le vieillard montra une profonde émotion, et il dit: «Console-toi, garçon. Nous allons voir à te venger de cet affront. Dix générations et plus en garderont le souvenir.»

Le vieillard, en effet, était un des plus puissants sorciers qu'il y eût à Audenaerde et dans les environs, et il avait des milliers de démons à son service. Avec leur aide, il éteignit tous les feux dans la ville. Aucun foyer, aucune lampe ne brûlait plus, et une terreur universelle se répandit. Quand la détresse fut à son comble, les échevins se réunirent sur le marché afin de délibérer, mais nul ne connaissait de remède au fléau.

Alors le vieillard, sous les traits d'un bourgeois respectable, s'avança au milieu de l'assemblée et dit: «Il m'est venu à l'esprit un moyen, pour que nous ayons de nouveau du feu. Seulement ce moyen est un peu difficile et les Seigneurs du Conseil devront employer tout leur pouvoir pour le mettre à exécution.» Quand les bourgeois entendirent cela, ils s'écrièrent tout joyeux qu'il n'avait qu'à révéler ce moyen et qu'eux s'arrangeraient du reste. Alors le vieillard continua: «Eh bien! faites chercher la jeune fille qui s'est jouée du jeune homme au panier, car elle est cause de tout le mal et peut seule vous secourir.» Aussitôt le Conseil envoya des gens à la maison de la jeune fille qui, malgré sa résistance, dut comparaître sur la place. Alors le vieillard ordonna qu'on apportât une table et un nombre suf-

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fisant de chandelles pour que chaque bourgeois en eût une. Et quand ceci fut fait, il commanda à la jeune fille de se dévêtir entièrement et, à peine eûtelle obéi, encore qu'à contre cœur, que de son dos jaillit une flamme, à laquelle les bourgeois vinrent l'un après l'autre allumer leurs chandelles. Cela dura de longues heures, avant que tous les habitants eussent du feu, car les chandelles ne s'allumaient point l'une à l'autre, mais seulement après le dos de la jeune fille dévêtue, ce qui n'alla pas sans de gros rires et force plaisanteries.

C'est cette scène que représentait le dernier basrelief qui se trouvait sur le côté de la Katsenstrasse.

(FEUERSNOT)

DE

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