PERSONNAGES
SCHWEIKER VON GuNDELFINGEN, le Bailli
Ortolf Sentlinger, le Bourgmestre
Lisbeth, sa fille
Elsbeth
amies de Lisbeth <
Wigelis
Margret
Conrad
Pôschel, l'aubergiste
Hâmerlein, le mercier .
Kofel, le forgeron
Gilgenstock, le brasseur
Tulbeck, le tonnelier
Ursule, sa femme
Aspeck, le potier .
Walpurg, sa femme
Ténor grave
Basse grave
Soprano aigu
Mezzo-Soprano
Contralto grave
Soprano aigu
Baryton aigu
Basse grave
Baryton
Basse
Basse
Ténor aigu
Contralto
Ténor
Soprano aigu
Bourgeois, Bourgeoises, Enfants, Gens d'armes
L'action se passe a Munich, le soir de la Saint- Jean, h une époque légendaire
Représenté pour la première fois en français sur le Théâtre National de l'Opéra-Comique à Paris, sous la direction de M. Albert Carré.
d éL*yi 't* JeL+*r*~^ *£/f***™& «t*-»*^»*^
(Feuersnot)
La scène représente la rue Sentlinger à Munich, donnant sur la porte de la ville. L'architecture doit être d'un style de très primitif moyen âge. Les costumes, de même: caractère général du 12e siècle. Devant, à droite du spectateur, la demeure du Bourgmestre particulièrement importante. Au pignon, une porte de grenier avec un balcon et une poulie dont la corde retient un panier. Quelques marches conduisent à la porte de la maison; de chaque côté, des bancs de pierre, comme aussi dans quelques autres maisons. La seconde maison de la rangée de gauche est l'hôtellerie «au Grand Christofle». Entre les deux premières maisons, deux ruelles adjacentes (Fârbergraben et Rosenthal). A travers la porte de la ville, au fond, on aperçoit une place publique plantée d'arbres. C'est le soir, peu avant le coucher du soleil.
Grande animation dans la rue. De jeunes couples se promènent, de vieux bourgeois se tiennent devant leur porte ou regardent par la fenêtre.
De la ruelle à gauche arrive un cortège d'enfants précédés d'un tambour et de deux fifres. Ils conduisent un haquet chargé de bois. La foule les suit et entre avec eux.
Les Enfants
Pour la Saint-Jean donnez des fagots!
Donnez du bois pour la Saint-Jean!
Saint Barnabe, n'allume pas le feu chez nous! Saint' Marguerite, envoie-nous un p'tit pot d'miel !
Archives de la Vue ArchiefvandeStad.^
Bûche de bois, ô grand Saint Eloi!
Saint Valentin, tin, tin,
Quand on l'aura brûlée n'rest'ra rien!
Maia, maia, mia mou, Saint-Jean ! Alléluia !
(Ils s'arrêtent devant la maison du Bourgmestre.)
Donnez du bois pour la Saint-Jean, ou sans ça, MamselF Lisbeth, vous n'aurez pas d'amoureux!
(Le panier a poulie est descendu. Les enfants se précipitent en criant et prennent bûches et fagots dont ils chargent leur haquet. En même temps, le Bourgmestre regarde par la fenêtre du rez-dechaussée. Sa fille Lisbeth sort suivie de ses trois amies: elles portent des friandises.)
Le Bourgmestre
Eh! les enfants, Dieu vous bénisse! Chez le Bourgmestre, il n'en manqu' pas: voilà des tas d'fagots et d'bûches, assez pour faire griller le Diable dans l'Enfer! ^Rires des mfantsj
Les Enfants Merci bien! Merci, monsieur le Bourgmestre! Merci, merci du beau tas d'fagots!
(Lisbeth descend et distribue, avec ses trois amies des friandises aux enfants.)
Lisbeth
Des cerises douces, des biscuits, du caramel à l'anis, des bonbons pour les gourmands, en l'honneur de Saint-Jean et d'sa fête!
Lina, Flora, Mariett',
Tout' les filles aiment le miel!
Une grande Fillette
Mamsell' Lisbeth est un vrai p'tit ang', qu'la Saint- Jean lui apporte un mari!
Les trois Amies
(Margret, Elsbeth, Wigelis)
Ohé! Ohél les méchantes fiir, ohé! ohé! les mauvais gas! Et pour nous trois, pauvres demoiseir, vous n'souhaitez donc rien de la Saint-Jean?
Les Enfants
(très gais)
A Munich, y a un' beir maison
où trois d'moisell' regardent par la fenêtre.
Y a des poupons qui sont dans la rivière. L'eau file et quèqu'fois les trois d'moisell's aussi: Tune file du coton, l'autre fil' de la laine,
la troisième, au bord de l'eau, un poupon a trouvé!
(Cris des filles , rires du peuple.)
Comment l'appell'ra-t-on ?
Laberdan et Diguedon.
Qui l'emmaillottera?
Ça, c'est l'plus grand embarras!
Y a un ange sur le mur
qu'a un p'tit œuf dans la main.
Si le p'tit œuf tomberait, y aurait pus d'soleil demain!
Le Bourgmestre, Lisbeth, les 3 Amies et le Peuple
Voulez-vous vous taire et vous sauver bien vite, vilains garnements! En voilà un beau remerciement pour les ceris' et les bûches. Sauvez-vous bien vite! On n'vous baill'ra plus d'fagots, si vous chantez ces chos'-là!
(Les enfants se tournent en criant vers l'autre coté de la rue et vont cogner a la porte d'une maison dans le coin opposé.)
Les Enfants
Bûche de bois, grand Saint Eloi!
Saint Barnabe, pour le bûcher I C'est un brave homme, qui donne un fagot, qui n'en donn' pas, que l'coq roug' lui grimp' su'
l'dos!
(Court silence, puis cris des enfants, cocoricos et vacarme contre la porte de la maison^
PÔSChel, l'aubergiste (sortant de son hôtellerie et d'un air important)
Laissez ce singulier voisin, enfants; c'est un étrange chrétien. Porte close, dans sa maison reclus, personn' ne sait d'où il est venu. C'est chez moi qu'il vient manger et boire, sans parler jamais à quiconque, — quoiqu' la meilleur' société s'rencont' chez moi.
GilgenstOCk, le brasseur (gai et brave homme)
Hé donc I Pôschel, t'es pas bien informé! Sa maison lui vient d'héritage au voisin, par testament bel et bien signé, paraphé, que Monsieur l'Bailli a vérifié avant d'iui donner les clefs, les seules clefs qui ouvrent le vieux manoir. J'comprends pas vraiment, là-d'dans, c'qui t'tracass'!
Pôschel
S'terr' comme un hibou au fond d'son nid . . .
Gilgenstoek
Allons, compère, dis pas d'mal du prochain. Monsieur jl'greffier m'assurait l'autre jour que l'Bailli l'estime énormément, et lui a offert deux gens d'armes au cas que quèqu'un lui cherch'rait noise.
Hâmerlein, le mercier (futé)
Un gentil seigneur tout jeune encore, pour sûr de noble et haute naissance. Laiss'-le donc se conduire à sa guise, et puis fais-le payer deux fois plus cher!
Tulbeek, le vieux tonnelier (rageur et fanatique)
Gare, enfants, au pied fourchu! Allez plus loin, là ça pue! Fait' trois fois le sign' de la Croix! — Personn' ne sait ... ce que je sais! . . .
La Foule
(entourant curieusement Tulbeek et un peu effrayée)
Mais quoi donc, maître Tulbeek î Quoi? Racontez-nous Thistoire, hein?
Tulbeek
(eTun ton monotone et désagréable)
Quand le Duc Henri le Lion revint jadis et qu'il fit son entrée ici, dans ses prisonniers sarrazins s'trouvait un formidable géant. Onuphrius était son nom. Le Duc avait épargné sa vie afin qu'il pût adorer Jésus- Christ ... On n'a jamais su comme il mourut. Le fieu et le petit fieu du géant ont grandi dans ce lieu. Ils étaient laids, bancals et sourds. Et jusqu'au tierce rejeton sa lignée resta maudite, pour bien montrer la Tout'-Puissanc' de Dieu! J'étais mie ren qu'un jouvenceau quand on a chassé du pays le dernier des Onuphrius, car partout ce n'était qu'un cri à caus' de sa sorcellerie . . .
La vieille Ursule
(femme de Tulbeek)
Oui, moi, j'I'ai vu, debout sous l'gibet, qui f'sait des maléfic' dans la nuit . . .
Tulbeck C'est vrail oui, jTai . . . vu, moi aussi . . .
Kofel, le vieux forgeron
Bâli! bah! tout ça c'est des contes de nourrices. Oui, bonnes gens, v'ià la vraie vérité. C'est bien ici qu'a logé le vieux, mais y a vraiment pas d'quoi avoir peur, car c'était un honorable Maître Sorcier qu'a jamais fait qu' du bien à la commune. Ceux qu'étaient les mauvais Esprits, c'est ceux qui n' voulaient pas lui fich' la paix!
Tulbeck
(furieux)
Ah! que la bile t'empoisonne! T'es qu'un payen, qu'un antéchrist!
Kofel
Toi, dès qu'un curé laisse échapper quèqu'chose, tu r'nif dessus ben vit' comme un p'tit chien.
(La foule s'esclaffe. Quelques femmes invitent les enfants a reprendre leurs chansons afin d'interrompre la dispute. Ils frappent de nouveau tant au'' ils peuvent contre la porte)
Les Enfants
Si y a quelqu'un au logis, il nous donn'ra bien un fagot. Si n'y a personne à la maison, on saura bien en trouver nous-mêmes. Saint-Jean! Saint-Jean! Un fagot! ou on va faire un grand trou . . . dans l'mur!
(Grand tapage.)
(du dedans)
Holàl la paix! Que voulez- vous? Pourquoi ce bruit? Est-ce le feu?
(Il ouvre la porte, s'avance sur le seuil en se frottant les yeux, et regarde avec surprise autour de soi. C'est un jeune homme
d'enxiron 2$ ans, costume sombre, grand air , la tête nue, pâle, de longs cheveux)
O enfants, enfants terribles, pourquoi crier si fort? Voulez-vous réveiller les morts ou chasser des fantômes?
Les Enfants
(timidement)
Gentil Sir' du vieux Château,
donne-nous un beau fagot.
Celui qui n'en donn' rait pas,
pendant mille ans . . . (criant) en Enfer brûlera!
Si c'est un célibataire, qu'il n'ait jamais l'amour d'une fille. Si c'est un avare aussi, que le coq roug' lui flamb' sa maison!
Conrad
(doux)
Partout des fleurs, des rubans, de fraîches jouvencelles en leurs plus beaux atours, une armée joyeuse d'enfants . . . Mais, que voulez-vous de moi?
(Les % amies, se tenant par la main dansent moqueusement devant
Elsbeth
Ben! en voilà un drôl' de chrétien, qui n'sait pas qu'c'est aujourd'hui la Saint-Jean.
Wigelis Pour lui, n'y a pas de feu d'ia Saint-Jean, il a dormi pendant tout l'printemps!
Margret Il a dormi les plus longs jours: le soleil lui fait mal aux yeux!
xs&z-ssr
Conrad
Saint-Jean! . . . Saint-Jean! . . . Ai-je entendu? . . Cest aujourd'hui? ... Oh! pauvre fol rêveur qui laisses passer les plus radieux jours! Triste Enchanteur qui perds sans le savoir la splendeur des plus purs Enchantements! L'or ruisselle avec l'éternelle vie dans la gloire du jour sacré! Et moi, fou, triple fou que je suis, je m'étiole sur des grimoires! Honte et Malheur! Suivez-moi, enfants! Merci d'être venus! Vous vouliez un fagot pour le feu de la Saint- Jean? Eh bien! prenez vos bâtons, avec des marteaux et des haches, et démolissez tout ici! Jetez bas les vieux murs, les portes, vanteaux, fenêtres, brisez, brûlez tout! Ricks! Racks! Cassez, brisez!
(Il arrache un vantail de fenêtre f le brise sous son pied et en lance les morceaux aux enfants.)
Pauvre fou! . . Fou que j'étais! . .
Les Garçons
(joyeux)
Heissa! quel joli feu flambe, flambera, quand on brûlera tout ce beau tas de bois-là!
Les Filles
(Elles entourent Conrad en dansant)
Pour le feu de la Saint-Jean, on n'en a jamais eu autant!
LeslGarçons
Merci bien, gentil seigneur! Qu' Saint Guy t'envoie du bonheur!
Les Filles Et pour que tout l'mond' soit heureux, qu'il m'envoie aussi un bel amoureux, afin que j'n'aie plus d'souci et que je n'rêv' plus la nuit!
Pôsehel
Cet homme-là est un toqué, qui traite ainsi son
mobilier.
Ursule
Son mobilier? . . Pour c'qu'i' lui coûte I . . Moi, j'vous l'répète que c'est un sorcier!
Gilgenstock
Oui, i'n'a qu'à mett' la main dans sa poche, pour la r'tirer plein' d'or et d'écus. J'parie qu' des farfadets, vont v'nir c'te nuit lui r'bâtir un château.
Pôsehel
En attendant, n'a pas d'quoi s'coucher; verrons ben c'qu'i' f'ra jusqu'à d'main!
Hâmerlein
Drôl' de façon d'fêter la Saint-Jean! Le v'ià ruiné d'fond en comble!
Les 3 Amies
Ohé! Mais, c'est un vrai chevalier! Voyez comme il est bien tourné! Ohé! C'est pas le premier venu! Deux grands yeux noirs sous ses noirs sourcils . . . Ohé! Elégant, joli garçon! . . Qui veut sauter dans les flamm' avec lui?
(Les 3 amies se montrent malicieusement Lisbeth qui semble comme absente et ne rien entendre.)
Margret
Qu'en dis-tu, Lisbeth?
Elsbeth
Mais, qu'est-c' qu'elle a? . .
Wigelis
A la chandelle ... un papillon . . .
Margret
Comme elP regarde ! . .
Wigelis
Quels yeux ! quels yeux !
Elsbeth
Dirait-on pas qu'eir veut sauter dans Pfeu!
Ensemble
Ha! Ha! Ha! Ha! Lisbeth,! Lisbeth, ça y est! Lisbeth a trouvé un amoureux!
Lisbeth
Oh! les méchantes! Fi! laissez-moi!
Margret
(tout doucement)
ComnV te v'ià rouge! . . Pas mal au cœur? . .
Elsbeth
Voudrais- tu pas d'un si bel amoureux?
Lisbeth
(en colère)
Mais laissez-moi donc, folles que vous êtes! S'il vous plaît tant qu'ça, prenez-le vous-mêmes, vot* bel amoureux qui vient d'je n'sais où!
Wigelis Si on renfermait dans la maison, t'aurais vit' fait de trouver la clef.
Lisbeth
Ah! vous m'agacez. Prenez le maître, et la maison par dessus l'marché!
Elsbeth
Tu n'vois donc pas comme i'te reluque?
Ensemble
(les g amies)
O feu d'amour! Feu d'ia Saint-Jean!
Lisbeth
Les gamins déménag' tout son bien; rest'ra pus qu'lui: j'trouv' que c'est pas grand' chose! Pauvre comme Job sur son fumier ... Si l'cœur vous en dit, allez donc lui tenir compagnie!
(Elle leur fait un pied de nez et letir tourne le dos.)
Le Bourgmestre
(essayant de retenir les enfants)
Sire Conrad, ehl perdez-vous l'esprit? Ces garnements emportent tous vos meubles!
Conrad
(en extase devant Lisàeth, revient a soi)
Prenez toujours, enfants, emportez toutl
(écartant les jeunes filles)
Gracieuses fleurs, écartez-vous de moi! J'ai soif de respirer l'air pur et je, démolis la morne prison!
(JoyeuxtOhê! des enfants. Rires de la foule.)
Conrad
(saute sur les marches de sa maison en regardant Lisbeth avec une ardeur croissante)
L'enchantement suprême enfin m'est révélé! Que soleil, lune, étoiles, éclairent mon cachot! Que la pluie y ruisselle, ^qu'y luisent tous rayons! Un radieuxkmy stère 'me livre son secret. Au lieu de sots grimoires, parchemins desséchés, la vie sera mon livré, et ma lampe, la lumière des cieux! Plus de
toit sur ma tête, fût-ce coupole ou dôme d'or; au lieu de bâtir sur la rive, je veux plonger dans le torrent! Sans évoquer les forces magiques, qui savoure ingénument le jour, il est le Maître Enchanteur, libre dans la lumière! Que le feu brûle ce fatras, le consume, m'en purifie! Je veux traverser les flammes . . . Belle, me suivras-tu? . . .
(Conrad atteint Lisbeth, la prend dans ses bras et lui plante un ferme baiser sur les lèvres. — Cris des femmes et des filles, rires des hommes ou stupéfaction dans la foule, Lisbeth, effrayée, se délivre et se réfugie sur les marches de sa maison, entourée des 3 amies qui rient gaiment.)
Le Bourgmestre
(s* avançant précipitamment)
Fi! Honte! Quoi? Seigneur Conrad, embrasser ainsi la filP devant son père! Voilà de vilaines façons qui ne sont pas de mode chez nous!
Le Peuple
Oui, c'est honteux! Ça n'se fait pas! Cest même scandaleux! Vaurien! Butor! Dans quel pays a-t-i' appris ça? On ne se conduit pas ainsi chez nous! Vaurien! Butor! Blanc-bec! Grossier! Coquin!
Les 3 Amies
Qu'il est beau, le sauvage amoureux! Ses yeux brillent comme un rayon d'soleil!
Aspeek
Peut donc pas choisir un aut' moment. S'conduit comm' les chiens dans la rue!
Les 3 Amies
Je me pendrais volontiers à son cou, la joue bien au chaud sur sa poitrine! . .
Pôsehel
C'est des vraies manier* de sauvag' qu'aurait toujours vécu dans les bois, des manier' de turc, d' méchant payen!
Walpurg F fait du tort à son prochain, pari' d'enchant'ments comme un sorcier, et n'fait pas mêm' le sign' de Croix!
Tulbeek
Gare à nous! Avec sa payennerie, il amèn'ra la pest' dans l'pays!
Le Peuple Mécréant! Insolent! Impudent! Effronté I Blancbec mal élevé! Débarrass'-nous ! Va t'fair' pendre ailleurs !
Les 3 Amies
Ah! s'il voulait de moi un doux baiser, il n'attendrait pas longtemps mes lèvres!
(Elles se tournent vers Lisbeth)
Lisbeth, as -tu goûté le philtre d'amour? Es -tu brûlée avant d'voir le feu? Lisbeth! Ah Lisbeth! Combien voudraient et' brûlées comm' ça!
Lisbeth
(cachant son visage entre ses mains)
Honte! Honte!
lisbeth
Bah! dans huit jours on dans'ra à ta noce.
Wigelis
Et tu dormiras huit semaines comme en Paradis.
Lisbeth
Ah! qu'ai-je donc pu faire, pour mériter cet affront?
tofoves de la Vûle de Bruxelles ArchiefvandeSJadBrussel
Margret Va donc! y a pas d'mal qu'on Tait vu. I't' plaît tout d'même. Il est hardi comme un Roi: sa Reine bientôt sera toi!
Lisbeth Mais, qui reçut l'outrage se vengera de lui! Croitil que chacun puisse m'insulter dans la rue? Je saurai lui apprendre d'autre galanterie. Il ne s'en vant'ra guère: vous en serez témoins!
(Elle se concerte tout bas avec les 3 amies gui semblent d'abord lui déconseiller la vengeance , puis l' écoutent et approuvent en riant,)
Les Garçons
Heissa! Quel beau bûcher va flamber là-bas, avec tous les fagots qu'on emportera!
Les Filles
Maia, maia, mia, mou! Pour le feu de la Saint-Jean!
Les Garçons
Qui ton amour refus'ra, mille ans en Enfer brûl'ra!
Les Filles
Afin qu'tout l'monde soit content, qu' Saint-Jean m'envoie un bel amoureux, pour que j' n'aie pas froid la nuit! Mamsell' Lisbeth, elle a l'sien!
(Elles dansent autour de Lisbeth.)
Lisbeth
(les repoussant)
Mais laissez-moi donc! Assez d'moqu'rie! Taisezvous! la farce a trop duré.
Le Bourgmestre
(écartant gaiment les enfants)
Allons, bambins, c'est assez!
Les Enfants
(se moquant du Bourgmestre)
Maia, maia, mia, mou!
(Les enfants dansent de plus belle.)
Le Bourgmestre
Assez dansé, assez chanté! Miaou! miaou! Eh bien! Après? Allez miauler plus loin. Le soleil se couche; on voit déjà les étoiles. Allez chanter vos chansons en dressant le bûcher. Je vois là-bas le Bailli qui s'avance. Gare à vous, gamins! Sauvezvous d'ici! Il va vous aider à démolir des maisons! C'est en prison qu'il vous enfermera!
(Les garçons et les filles se sauvent en riant et criant. Leurs bandes et haquets remplissent la rtie. Apres eux, la foule s'écoule peu h peu gaiment vers la porte de la ville. Les 3 amies suivent
les dernières après avoir bien causé avec Lisbeth.)
(Le Bailli, une vieille perruque, est rentré escorté de deux gens
d'armes stupides.)
Le Bailli
Par le vrai Dieu! quel vacarme d'enfer! On l'entend jusque de chez moi. J'ai presque cru qu'une armée envahissait la ville ou qu'un terrible incendie la dévastait!
Le Bourgmestre
(à l'oreille et souriant)
Bah! laissez couver ce feu-là. Ce n'est qu'un cœur qui brûle ou deux. N'estimez pas le dommage au bruit.
(Il prend la main de Lisbeth et veut l'emmener)
Viens, enfant, voir flamber le bûcher.
Lisbeth J'os'rai jamais sortir aujourd'hui . . .
Le Bailli
Pourquoi la plus belle se cacherait-elle?
Le Bourgmestre
Demandez- le à Monsieur Trop-pressé.
(Ici le Bailli découvre Conrad qui s* est retiré tristement sur le seuil de sa demeure ï)
Le Bailli
Quoi? Messire Conrad? Je m'en porte garant. Il ne ferait pas de mal à un oiseau. C'est un noble et gentil seigneur, et savant autant qu'il est doux. Comment pourrait-il être incorrect?
Les Enfants
(loin derrière la scène)
Maia, maia, mia, mou! Saint -Jean! Saint -Jean! Alléluia!
Lisbeth
Allez, père. Laissez-moi rester seule à la maison. (Retenant ses larmes.) Seigneur Bailli, veuillez m'excuser ...
[Elle rentre et on l'entend tourner la clef dans la serrure. Le
Bailli la contemple, étonné, secoue plusieurs fois la tête et s'avance
peu à peu vers le Bourgmestre.)
Le Bailli
je crois bien que l'enfant pleurait . . . C'est signe d'amour quelquefois ...
Le Bourgmestre
Dieu la protège ou bien que l'aide Saint -Jean, et rende à son cœur paix et joie. (Montrant Conrad.) Mais celui-là est un triste galant, qui d'abord vole un premier baiser.
(Il descend la rue et disparaît par la porte de la ville.)
Le Bailli
Eh quoi! Vraiment?
(Il s'approche de Conrad qui est resté sur le seuil de sa maison et, rêveur, regarde le ciel. L' obscurité est devenue complète. Aux fenêtres de la rue s'allument des rangées de petites lanternes, — modeste évocation d'une illumination moderne; — des bourgeois et bourgeoises sortent encore des maisons et se dirigent vers la porte de la ville.)
Le Bailli
Hé! Seigneur Conrad, ... à quoi pensez- vous? . . Fûtes- vous si impétueux? . . Seriez-vous, par aventure^ au jeu d'amour encore un apprenti T
Les Enfants
(très loin)
Maia^maia, mia, mou! Saint-Jean! Saint-Jean! Alléluia!
(Le ciel rougit peu a peu, soudain les flammes du bûcher s'élèvent,
haut derrière la porte de la ville. Cris lointains de joie. Conrad,
qui n'a pas écouté le Bailli, revient a soi en apercevant les flammes,
et s'avance avec agitation vers la maison du Bourgmestre.)
Conrad
Feu de joie! Feu d'amour! Que m'annoncent tes flammes? Mon âme salue ta fournaise. Je bénis l'ardent incendie, joyeux d'être consumé! Ivresse folle 1 O volupté! Extase et délice, angoisse et désir! Douceur inconnue et âpre, qui torture et caresse, tourment que rien n'apaise, que vos feux me dévorent! . . . Brûlantes flammes, flammes divines, supplice infernal et céleste rayon! . . .
Le Bailli
Oh! ohl . . l'Enfer! . . Le Ciel et l'Enfer! . . Ma foil j'aime mieux m'en aller d'ici . . .
(Il sort en hochant la tête.)
Conrad
. . . Dans la nuit bleue, votre or palpite, de vous s'élève un chant mystérieux! . . . Qui me dira votre secret? . . .
(Lisbeth, qui pendant ce temps est montée dans sa chambre et a allumé une lampe, apparaît sur le balcon du premier étage.)
Lisbeth
Brûlante nuit! O nuit de larmes! Rouge est le ciel et la flamme déchire l'horizon. Rouges aussi sont mes joues de honte et de doultur! Et les étoiles, qui se mirent gaîment à ma fenêtre, découvrent une pauvre fille aux yeux remplis de pleurs! Brûlante nuit! O nuit de larmes!
(Elle dénoue et peigne ses cheveux.)
Qu'ai-je pu faire, infortunée, pour mériter un tel aflfront? Mes blonds cheveux rayonnent sous la brûlante nuit ... Oh! qui voulut me plaire, ... il s'y est pris . . . bien mal!
Conrad
(passionnément)
Si tu voulais m'apprendre, je saurais t'obéir. Choisis la pénitence, crois à mon repentir !
Lisbeth
(brusquement)
La pénitence? ... la voilà: que je n'vous r'voie plus jamais!
(Elle se met a natter ses cheveux)
Ouvre la porte, viens à moi! O toi si belle, soismoi clémente! Pardonne!
Lisbeth Quoi! Encore là? Filez bien vite! ... La rue est remplie de lumière, la rouge flamme empourpre les toits et la bonne ville brûle et flamboie . . .
Conrad
Le rouge bûcher brûle moins que ne brûle mon cœur! Je ne partirai pas d'ici avant que tu sois mienne!
Lisbeth
(moqueuse)
Si vous brûlez aussi bellement d'avoir l'oiseau en cage, serez donc feu de paille aujourd'hui; demain, petit tas ... de cendre.
Conrad
Et si je te brûlais aussi aux flammes de mon amour, son feu couronnerait d'or pur ton front, ma Reine bien-aimée!
Lisbeth Vous me comblez, Messire, vraiment royalement! Mais vot' maison est démolie: Où mettrait-on mon trône?
Conrad
(rêveur)
Mon royaume est plus vaste que le monde où rit le soleil . . . Pour nos noces royales resplendit cette nuit! . . .
Lisbeth
(rêveuse)
O nuit brûlante!
Feu d'amour! . .
O douce nuit! . .
Conrad Lisbeth
Conrad
Tourment d'amour I . .
Lisbeth
Puisque vous m'avez élue, aurais-je perdu tout orgueil? . .
Conrad
Oui, ta colère est désarmée, ton cœur répond à mon amour! . .
Lisbeth
Dois-je écouter vos aveux dans le silence de la nuit?
Conrad
Dans le silence de la nuit, écoute ma voix, douce amie! . .
Ensemble
(ça et la avec un pathos outré)
Brûlante nuit! Nuit de délice! — Es-tu mienne? — Suis-je tienne? — Suis-je à toi? — Es-tu bien à moi? — Nuit flamboyante! O nuit d'ivresse! Nuit de mystère, nuit d'étincelles, étends sur nous tes voiles, protège notre amour! Nuit d'étincelles, nuit d'étoiles, ô nuit d'amour!
(Derrière la porte de la ville, le feu flambe toujours plus fort et lance des gerbes d'étincelles.)
Les Enfants
(très loin)
Maia, maia, mia, mou! Saint-Jean! Saint-Jean! Alléluia!
Conrad
(a mi-voix)
Ouvre la porte ...
Lisbeth
Parle plus bas . . . Notre amour doit rester secret! . . »
Conrad
Je t'en supplie, ouvre-moi!
Lisbeth
Chutl Tais- toi I ... On nous épie . . . (Elle se penche et montre à Conrad le panier à poulie.) Là, dans la ruelle obscure, vois-tu ce grand panier? Il servit tout à l'heure à descendre le bois ...
Conrad
Quoi? ... ce panier? . . .
Lisbeth
Qu'il serve notre amour! Vole dans l'air! N'es-tu
pas sorcier?
Conrad V «A
x Dans ce panier! . . Eh bien! si tu veux . . .
Lisbeth
f /\ Dans un instant tu seras dans mes bras! . . .
(Elle rentre dans la maison et Conrad monte dans le panier,)
(Les jj amies arrivent de la porte de la ville en rasant les murs et écoutant dans l'ombre.)
Les 3 Amies
Avançons tout doucement pour voir la fin de l'histoire, si l'oiseau est pris au piège . . . Avançons doucement . . .
Elsbeth Bougez pas! .... Restez-là! .... J'vas tâcher d'I'apercevoir . . .
Wigelis Qu'est-c'que tu vois?
Margret
Vois-tu quèqu'chos'?
Elsbeth I'fait trop noir . . .
Wigelis
Laiss'-moi r'garder . . . Moi, jVois dans la nuit comme un vrai chat . . .
Mapgret
Chut! . . Pas si haut! . . Et n'fais pas miaou! . . (La poulie tourne et le panier monte lentement avec Conrad.)
Wigelis
Elsbeth, MargretI oui, oui, je le vois! . . Il a donné dans l'panneau! Fmonte avec le panier! . .
Elsbeth
T monte avec le panier? Mon Dieu! qu' c'est amusant!
Ensemble
Ha! ha! ha! ha! ha! ha! ha! ha! ha! ha!
(Le panier s'arrête.)
Conrad
(souriant)
Suis-je un si lourd fardeau d'amour? .(Les 3 amies s'esclaffent.) — Quelque farfadet rit dans l'ombre .
Les 3 Amies
Ah! queir drôl' d'Ascension! Grimpe dans mon corbillon! Grimpe don, don!
Conrad
Encore! . . Mais plus haut! ... Ne t'arrête donc pas! . . Tourne encore deux ou trois tours: je suis trop loin pour atteindre la barre! . .
Lisbeth
(se penchant par la lucarne du toit.)
Ah! je n'peux pus! ... Tu es trop lourd! . . Pour que mon bien-aimé monte au ciel, faudrait la poign' d'un homme au bout d'mon bras!
Conrad
Essaie encore!
Lisbeth
Je suis trop faible! . . Non, c'est trop dur pour mes petites mains. Attends, j'vais tâcher d't'aider autrement. (mk dhparalL)
Sfl*> Les 3 Amies
Chut! . . . Cachons - nous ! . . . Qu'est -c'qui va s'passer? Il a beau faire, il est attrapé comme un poisson au bout de l'hameçon ! . . . Ha ! ha ! ha !
* — ka! ha!
K xl\ Conrad
De\ souffles murmurent, chuchotent dans la nuit, comme si nous épiaient les regards de l'envie . . . Mais ton regard céleste, pour moi, ô bien-aimée, est désormais lumière, égide et talisman! J'abdique ma puissance pour n'obéir qu'à toi, n'aimer que toi toujours et être aimé de toi !.. .
(Lisbeth paraît sur le balcon.)
Enfin, te voilà ! . . . Donne-moi ta main . . . \
Lisbeth
Mon chéri, prends ... le pan de ma manche.
Conrad
Hélas! il est trop court et moi trop bas. Je ne puis le saisir d'où je suis . . . Ah! ton bras blanc éblouit mes yeux I . . .
(Lisbeth relevé sa manche et lui tend le bras.)
Lisbeth Trop court aussi ! . . . Mon Dieu ! Mon Dieu !
Conrad
Tes cheveux d'or, si beaux et si longs ! . . .
Lisbeth
S'ils pouvaient t'servir, mon doux ami I . . .
(Conrad se soulève en sy appuyant sur le bord du panier et attrape quelques bouts de cheveux,)
Lisbeth
Aïe! mais tu m'fais mail Mes cheveux d'or, les prends-tu pour dTétoupe à ficelF ?
Conrad
(impatient)
Dépêche-toi, je t'en supplie ! Attache une corde ici. Aide-moi !
Lisbeth
Aide-toi donc toi-même 1 . . . Quel embarras pour un tout-puissant magicien 1 T'faut-i' d'ia corde . . . ou une échelle ? J'croyais que tu volais dans l'air ! Ah ! prends pitié de ta pauvre amoureuse ! Dans mes bras vole ! Sont-ils donc si loin ? . . .
(furieux)
Ah ! c'est ainsi 1 Tu te moquais î Tu as voulu narguer ma tendresse, railler le doux et pur amour? O fille téméraire, sais-tu qui tu refuses? Sais-tu, dans l'aventure, qui des deux pâtira le plus?
Lisbeth
Je n'crains pas ta colère, pas plus que tes grands mots : tu dois payer l'injure que j'ai reçue de toi I
Conrad
C'est bien, orgueilleuse fille; alors, nous sommes
quittes 1 Mais cesse tes blasphèmes, n'outrage pas
l'amour ! . . .
Lisbeth
(très excitée, faisant des signes dans la rue)
Ohé ! venez ! Venez et voyez quel bel oiseau j'ai attrapé et mis en cage, pour l'accrocher à ma fenêtre !
(Les y amies, pendant ce temps, avaient prévenu le peuple et rentrent en conduisant la foule qui découvre Conrad dans le panier.)
Le Peuple
Ha! ha! ha! ha! ha! ha! Venez voir le beau nid que mamsell' Lisbeth a déniché ! — Elle a bravement vengé son honneur.
Le Bailli
(s 'ouvrant passage)
C'est sire Conrad, que le diable m'emporte !
Les Filles
Maia, maia, mia, mou ! Vole un aigle dans les airs !
Les Garçons
Seigneur Conrad, eh! que faites-vous donc là?
Les 3 Amies
Pourquoi n'montez-vous pas plus haut? Pourquoi vous arrêter en route?
Les Enfants
Qui donna tant d'fagots n'peut pas monter plus haut ! Balance hann'ton ! Ding ! Deng ! Dong !
Tous
Ah ! les filles ! Ah ! les filles ! Ah ! les filles, c'est sans pitié!
-^aosa-
Le Bourgmestre
Lisbeth! Enfant! Quoi? tant d'orgueil? Cœur de bois vert ne veut pas brûler, ... la vierge offensée refuse l'amour? On n'a jamais vu ça dans not'
famille ! (Rire gérerai.)
Conrad
(avec force)
Nuit sacrée, écoute-moi! Obéis à l'Enchantement! Cœurs où s'est éteint le feu de l'amour, que nulle flamme pour vous ne vive! Meurs, ô fête, en ton linceul sanglant ! Que toute clarté s'évanouisse dans l'ombre! Bûcher, flambeau, foyer, lanterne, torche, étincelle soient néant! Qu'une éternelle nuit vous entoure, vous qui avez raillé l'amour !
(Il levé les bras. Soudain, tout s'éteint, les lampions aux fenêtres, les torches des soldats, les lanternes des bourgeois et aussi la lueur rouge du bûcher dans le ciel. Tout est plongé dans une obscurité profonde. Cri d'épouvante unanime. Le peuple se tasse par petits groupes.)
Le Peuple
Tour d'Enfer, . . . d'ioup-garou ! . . . Tout s'est éteint . . . subitement ! Il fait aussi noir . . . qu'dans un four ! Quelle histoire de revenants ! Est-ce le Diable ou bien des Esprits ? Mort, le feu de la Saint Jean ! Malheur ! Malheur ! Plus de feu !.. .
Les Enfants
(pleurnichant)
C'fest le méchant loup qu'est v'nu et qu'a mangé
la lumière . . . I'fait tout noir ! . . . Maman, maman,
ej-tu maman! O mon bon petit papa! — Hans,
où es-tu ? — Pouss'pas si fort ! — Oh ! grand'maman !
Oh ! Oh ! Jésus, Marie ! Malheur ! Malheur ! Plus
de feu! le Diable a éteint le feu!
(Les femmes consolent les enfants qui pleurent.)
Walpurg
C'est un fou qui gât' les enfants, et puis qui les tourmente, qui les fait pleurer!
Les Enfants
Maman ! ne me quitte pas ! . . . Maman ! . . .
Le Peuple
Allons-nous trotter dans la nuit comm' des rats dans un'cav' ? manger d'ia soupe à l'eau froide ? . . . — Seigneur Dieu! Seigneur Dieu! Miserere! Miserere! . . — Alors, tu veux donc not'mort? — C'est exprès qu'tu fais ça ? — Quoi donc qu'nous avons commis ? — Seigneur Dieu ! Miserere ! . . ,
Jeunes amoureux
(dans la foule)
S'il nous faut trotter dans l'ombre comme rats et souris, profitons de la circonstance : embrasse-moi bien fort, chéri ! — un bon baiser, chérie ! — Puisque la maman n'y voit rien, recommençons encore ! Ah ! béni soit ce gentil sorcier qu'a soufflé la lumière!
Tulbeek
(très haut)
JTavais ben dit! J'sons en Enfer! Avec tout' vos maniganceries, vos tas d'fagots, vos dans' autour, au lieu d'aller à l'église prier l'Bon Dieu! Maint'nant, c'est la punition pour vot' péché, pour vot' sale idolâtrie !
Aspeek
O bon Saint-Jean, rends-nous d'ia clarté! Sus au Démon qu'a soufflé ton feu!
Kofel
Moi, si l'sorcier s'risquait à rallumer, j'iui frais passer l'goût d'ia lumière pour toujours! . . .
Le Bailli
Ah! misérable magicien! Si je t'attrape, c'est la prison!
Le Bourgmestre
Pass' qu'il a r'çu un'leçon d'ma fille, i' fait V malheur de toute un' cité.
Le Bailli
(criant)
Oui, au cachot tu iras, tout' ta vie pourriras' vec les rats et les taupes! . . Coquin! . .
Hamerlein, Gilgenstoek, le Bourgmestre
Tu as changé notre joie en tristesse, tu nous punis d'un injuste dépit. Si l'amour rêvé te repousse, t'en faut-il donc venger sans pitié sur nous?
Tous
Descends, gredin ! Descends, ch'napan ! Sans magie ni grimaces, on te fera monter bien plus haut, par le col ... à la potence accroché proprement: Conrad le Sorcier, pour les corbeaux! Malheur! Malheur! Plus de feu! Au secours! Malheur! Plus de feu! — Ahl faut saigner l'poulet dans l'panier! I'faut l'saigner! I'faut l'saigner! — Descends, gredin! Faut l'pendre à la potence! -— I'faut l'saigner! — A la potence accroché par le cou: Conrad, pour les corbeaux! -— Descends, gredin! — Faut saigner l'poulet dans l'panier! — Malheur! Malheur! Plus de feu! Àh! si on rallumait le bûcher, comme on y rôtirait le Sorcier ! !
(Tous se pressent contre la maison du Bourgmestre, les poings tendus menaçants. A ce moment 9 la lune apparaît entre les nuages et éclaire Conrad f qui a réussi, dans l'obscurité à monter sur le balcon par la corde du panier et regarde en souriant la foule,)
Conrad
Hélas! Monsieur le Bailli. Eh quoi? m'estimezvous si peu, vraiment? . . . Hélas! Et Monsieur le Bourgmestre aussi me traite sans urbanité! . . . Ecoutez-moi donc. Je vais tout vous dire. Vous comprendrez peut-être alors pourquoi j'ai fait cela . . .
(avec gravité et grandeur)
Jadis, dans cette vieille maison, Richard vécut, mon Maître, Mage par le génie, Roi du monde des Esprits ... Il espérait gagner vos cœurs ... et conquit le plus grand. Mais vous, de vous, chétifs, il eut la haine! Il voulut rester parmi vous pourtant, ... et son nom remplit l'univers, et sa gloire fut la vôtre! . . Honteusement vous l'avez chassé, jaloux, lâches et sots! . . Son doigt vous montrait l'avenir idéal. Mais vous avez ri de lui dans vos boutiques. La Chevauchée ardente qu'il vous offrait, vous l'avez dédaignée sans souci, le cœur satisfait de vivre en sécurité, sans rien dire ou penser, sans regret, sans désir et sans rêve. Sur le fleuve, un Vaisseau, comme un Fantôme emporta Richard bien loin de vous. Mais sa lignée est immortelle, et vous l'apprendrez par un autre Richard. D'autres aussi quittèrent la contrée, compagnons au cœur hardi et fier, pour fonder ailleurs la patrie de joie, d'amour et de liberté, où dans l'air pur des montagnes, sous un azur immaculé, les jours sereins s'écoulent à contempler la beauté; où la nature enivre les doux et inspire les forts; où l'aube rose illumine le front sacré du jour et bénit chaque cime, ravit les yeux et l'âme fascinée au sourire radieux du matin! . . — Alors Richard, mon vieux Maître, me dit: Retourne, enfant, chez eux, là-bas. Je t'abandonne mon vieux castel et ses mystères ... et mes secrets. Grande œuvre a besoin de temps et d'efforts: reprends l'ouvrage
... «ChefvandestadBfussef
où je l'ai laissé. Enseigne-leur la beauté de la vie, l'amour, le désir, la splendeur du rêve. Jeune tu es, brave et savant; va ton chemin sans reproche et sans peur. Sois sur tes gardes à leurs louanges et reste calme à leurs outrages. Pour qu'en ton cœur rayonne à jamais la douce chaleur de vie, l'élément divin c'est le feu dont brûle une amoureuse fille. Nul charme, nul talisman n'égale sa puissance et sa vertu. Sous le sein gonflé d'une femme gît tout
mystère et flamboie l'éternelle lumière!
Hélas! l'éternelle lumière s'est éteinte pour moi!
Comment prouver mon haut lignage, venger Richard, mon Maître? Celle que j'aimais rit de moi! . . Plus d'éternelle lumière! . . Alors, à la prude j'ai montré que pruderie n'est pas loyauté et que ma race est celle des forts! . . Voilà pourquoi j'ai tout éteint, feux et lumières . . .
(Le clair de lune est devenu plus faible et éclaire Conrad d*une lueur spectrale.)
Tout rayon jaillit de la femme, toute flamme vient de l'amour! D'un brûlant baiser de vierge, seul, pour vous, renaîtra la flamme du feu! . .
(La lune a tourné et baissé sur l'horizon, de sorte que Conrad se
trouve de nouveau dans V ombre et le peuple éclairé. — Lisbeth
s'avance sur le balcon dans l'obscurité, prend Conrad par la main
et le fait entrer rapidement dans sa chambre.)
Tulbeek
(a voix basse)
Vous entendez?
Aspeck Vlà c'qu'i' voulait? . . .
Kofel
Nous l'avions encore mal jugé!
Hâmerlein
Tout ça vient d'not' ingratitude. Veut venger son vieux Maître.
Gilgenstock
'1 a r'çu en héritage ses s'crets et sa puissance I . . .
Kofel Et vous aut', les gros malins qu' vous êtes, vousz-y avez ren vu ni ren compris.
Pôsehel Pass' qu' il était né dans P pays, faisiez pas grand cas d' ses talents.
(Tous avec mystère et importance)
Walpurg
Moi, j' m'en doutais . . .
Ursule Moi, y a longtemps . . .
Hâmerlein
Un grand seigneur . . .
Pôsehel Un bon client . . .
Gilgenstock
(un peu plus haut)
W faisait quasi l'effet d'un Archiduc I . . . Kofel
(plus fort)
Son fier maintien . . .
Hâmerlein
(plus fort)
Et sa noble tournure . . .
Aspeek
(plus fort)
Sa voix grave et sonore . . .
Tulbeek
(plus fort)
Son discours éloquent . . .
Ursule
(plus fort)
Sa hardiesse . . .
Walpurg
(plus fort)
Son habit de velours ...
Les 3 Amies
(plus fort)
Ah! Et son . . . baiser! . . .
Tous JTai bien vu tout d'suite, qu'il était d'ia noblesse; ça vous crevait les yeux! — O Lisbeth, aveugle enfant, où avais-tu la tête? O Lisbeth, vraiment on n'est pas bête comm' ça! O Lisbeth, oh! si j'étais à ta place, tout l'monde y verrait bien vit' clair! C'est très bien d'avoir de la vertu, mais c'est nous qui payons pour elle. Puisqu'on n'y voit rien, pour l'instant, aie un bon mouv'ment! Lisbeth! Lisbeth Qu't'as été bête! . . .
Les Jeunes Gens
(Hommes et Femmes)
Y a rien à fair', rien à changer, par curé ni gens d'armes. Faut qu'la donzell' perde absolument son . . . tradéridéra.
Le Bailli
(très fort)
Pouvons . . . pourtant pas . . . trépasser, à caus' qu'a veut pas ... se laisser embrasser! . . .
Les Vieux
(Hommes et Femmes) Lisbeth! Lisbeth, que t'as donc été bête! Lisbeth un bon mouv'ment! Nous grouillons dans la nuit! Lisbeth, rends-nous lumière et feu!
Tous
Lisbeth, l'amour est l'premier devoir de la femme! Lisbeth, écoute la voix de l'amour! Lisbeth! Lisbeth, rends-nous lumière et feu!
Chœur général
Faire un miracle, charmant devoir! Ressusciter l'éternelle lumière! Heureuse et fière d'être vaincue, ne résiste plus à l'amour! Enchanteresse, brise le charme, cède à ton maître, cède à l'amour! . . .
Tout rayon jaillit de la femme, toute flamme vient de l'amour! D'un brûlant baiser de vierge renaîtra pour nous la flamme du feu! — Lisbeth, écoute la voix de l'amour! Lisbeth, rends-nous lumière et feu!
\f(La lune a disparu derrière les maisons. Il fait tout a fait noir.)
(Symphonie orchestrale qui semâle émaner de la maison du Bourgmestre. Peu a peu, une pâle lueur transparaît a la fenêtre de Lisbeth.)
y Le Bougmestre
\vLh haut, . . . voyez . . . Dirait-on pas que rayonne une douce clarté? . . .
(La symphonie orchestrale continue et décrit la scène d*amour invisible. Soudain, tous les feux t bûcher, lanternes, torches, lampes et lampions se rallument à la fois. Le peuple salue la hêmûrt d'un immense cri de joie.)
Conrad et Lisbeth
(dans la chambre)
Brûlante nuitl O nuit d'amour! Ahl que jamais tu ne finisses! ah! puisses-tu durer toujours! — - Lisbeth! — Conrad! mon maître! — Lisbeth! —Je t'aime et je suis à toi! . . .
Chœur général
Saint-Jean! Saint-Jean! Alléluia!
Les 3 Amies et les Enfants
(se prenant les mains pour danser en rond)
Lina, Flora, Mariett', tout' les filles aiment le miel!
Chœur général
Tout' les filles aiment le miel!
(Les enfants dansent des rondes, le peuple manifeste joyeusement sous la fenêtre de Lisbeth. Les bourgeois félicitent le Bourgmestre.)
Le Rideau tombe vite.
Imp. C. G. Roder G. m. b. H., Leipzig.
Propriété de Adolph Fûrstner, Berlin IV.
(FEUERSNOT)