SCÈNE VI LE COLONEL, MONSIEUR ARNOULD
ARNOULD
Est-ce moi qui fais fuir Lucien? Du reste, j'ai à te parler de lui sérieusement et j'aime autant qu'il ne soit pas là.
LE COLONEL
Tu as à l'en plaindre?
ARNOULD
Oui et non... mais d'abord comment vas- tu?
LE COLONEL
Physiquement bien, moralement très mal... Qu'y puis-je? Il y a des deuils qu'on porte toute sa vie... Mou [)auvre Pierre! le cher enfant qui s'en va mourir si loin de nous... Ses camarades m'ont écrit ses dernières paroles : « Périr de la fièvre, disait-il, quelle sotte mort pour un soldat... les Marocains n'ont donc pas pu m'envoyer une balle 1... » Quel vaillant il aurait fait!
ARNOULD
Il ne faut pas trop vivre avec ses souvenirs quand ils sont si cruels, mon vieil ami. Ton cher enfant est un glorieux martyr comme son frère l'aviateur est un héros.
LE COLONEL
Plus que cela, si je n'étais pas son père, je dirais
que c'est un homme de génie... (ll va fermer la porte cl la fenêtre qui étaient restées ouvertes.) Ce que je vaiS te COU-
lier doit être dit à huis clos et je me tairais si je n'étais pas sûr de toi comme de moi-même. J'ai reçu
hier UUe lettre d'Henri... (ll cherche ses clés et ouvre le
tiroir de son bureau.) tiens... je croyais l'avoir remise dans son enveloppe et elle est dessus... il me semble pourtant... décidément la douleur me trouble l'esprit... écoute, (il lit.) (( Mon cher père, les essais do )) mon monoplan ont admirablement réussi, j'ai pu )) faire par une nuit fort noire le trajet Chàlons )) Paris et retour, en passant par Reims et Meaux, )) et dans aucune de ses villes, les autorités militai- )) res, cependant prévenues, n'ont pu ni me voir ni » m'entendre. Mon appareil a le vol silencieux d'un » oiseau de nuit... suivent des détails techniques )) dont je te fais grâce... Si la guerre éclatait et que )) nous fussions pourvus d'appareils comme celui-là; » nous aurions sur l'ennemi une supériorité incon- » testée. Ceux qui nous attendent depuis plus de (( quarante années nous verraient enfin revenir triom- » phants. »
ARNOULD
Comme tu restes jeune malgré tes cheveux blancs. Tu es toujours i'inlrépide soldat qu'aucun revers n'a pu abattre.
LE COLONEL
Je ne suis pas de ces âmes faibles qui se résignent à ce qu'elles appellent sottement l'inévitable : s'il y a une nation par le monde dont il ne faut jamais désespérer c'est la France, on la croit abattue, elle
n'est qu'endormie, elle a de soudains réveils. C'est le vieux sang gaulois qui bouillonne, le sang de ces Gaulois qui prirent le Capilole et qui ne craignaient qu'une chose : la chute du ciel.
ARNOULD
Mon bien cher et vieil ami, ton cœur a des enthousiasmes juvénils qui ne sont pas toujours opportuns... (Mouvement d'impatience du colonel.) Calme-toi, tU
vas voir que j'ai raison et cela m'amène tout naturellement à le parler de Lucien. Tu m'as confié cet enfant pour on faire un commerçant, c'est bien ton intention n'est-ce pas?
LE COLONEL
Oui, sur mes trois fils, j'en ai donné deux à la patrie qui m'en a déjà pris un, le deuxième joue sa ,vie pour elle à chaque instant! ne te semble-t-il pas juste que je garde Lucien pour moi?
ARNOULD
Y parviendras-tu? Tout ici parle de la guerre... tu habites une demeure qui n'a poui ornement que des trophées d'armes et des plans de bat-ilie, et de tes fenêtres on aperçoit tout proche le cher pays qui malgré la conquête est encore la France. C'est devant cet horizon qu'a grandi Lucien et quels mots lui astu dit dès qu'il a pu les comprendre?
LE COLONEL
Je lui ai dit : « Un jour viendra, mon fils, où nous les chasserons de l'autre côté du Rhin »... Si j'avais vingt ans de moins, je me chargerais de soulever l'Est de la France et tout le reste suivrait-
ARNOULU.
Tu as vraiment le feu sacré...
LE COLONEL
C'est vrai... moi et mes semblables nous somme.. Ins prêtres d'une religion aussi vieille que la Fi ancc notre mère. Nous conservons sur le mystique autel de la patrie la flamme ardente et pure du patriotisme et nous initions au culte divin les âmes d'élite qui entretiendront après nous le feu sacré et le transmettrons d'âge en âge aux générations futures. Nous mourrons sans souci, sans la moindre crainte de le voir s'éteindre, car notre mort, au lieu de laisser l'autel désert, fera lever autour de lui une moisson de héros et sa flamme sera plus brillante de toute la pourpre de leur sang.
ARNOULD
Et tu as la simplicité de croire qu'un enfant qui a vécu bercé par de telles paroles se résignera à passer sa vie assis devant un bureau en compulsant des factures ou en alignant des chiffres. Détrompe-toi mon vieil ami.
LE GOLONEI
Tu es mécontent de Lucien?
ARNOULD
Eh bien oui... il ne fait rien qui vaille. Ce serait un soldat parfait, il ne fera jamais un commerçant.
LE COLONEL
Consens à le garder encore quelque temps je te réponds qu'il te donnera toute satisfaction... (a Ar-
nould qui se lève pour prendre congé.) Si tu rentres en ville,
veux-ta prévenir le commissaire de police que j'ai reçu tout à l'heure la visite d'un individu suspect ?... Voilà Lucien... il va peut-être nous apprendre du nouveau.