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Le filleul d'Amadis: ou les amours d'une fée

J'avais, le mois dernier, fait im pèlerinage que fout Parisien se croit oLli-é de faire seul ou en famille, à l'époque desVacances; je venais de visiter Morfonîaine, Chantillv et Ermenonville. Au moment où je traversais ce dernier village, deux vovageurs à cheval passèrent près de moi, vovageurs élé-ants qui venaient, sans doute, des coursées de Chantilly. La longue harhe qui descendait de lear menton me fit supposer qu'ils étaient jeunes; je dis supposer, car ladite harhe ^e reunissant à leur moustache, et leur moustache à leurs épais favoris, on ne pouvait

g LE FlLLEll. d'AMADIS.

sm- -leur âge, comme s«V leur figure, hasarder que des conjectures.

Il n'est encore que cinq heures dit l un d'eux en étant son cigare de sa bouche- no-

aurons le temps de .isiter l'abbaye de Chaa

''ir,npion ne lui répondit pas de ,,,f;„;rsaU%oute,deperd..q.^^^^^^^^^ „oufféesdetabac;majs.lmUsnc, >a

,,oi, le premier cavalier en fit autant,

tous les deux disparurent.

En ce moment un pct.t joueur de Mtlle,

q,- me poursuivait depuis quelque temps

harmonie , et , cies qu n >

'"!:' Est-ce qu'.l y a dans le. environs lui

demandai-je, une abbaye de Cbaabs?

— Oui , monsieur.

^Peut-on la voir? ^^^ ^.^.be

__ C'est dangereux, parce 411

en ruines.. .

Dos ruines!... des vraies/ ^^Scetto question, parce que tous

LE FILLELL D'aMADIS. 7

les parcs que je venais de visiler ne m'avaient offert qu'une suite d'antiquités plus ou moins neuves, de ponts-levis, de tours de tourelles, ruinés avec plus ou moins dart.

~ De vraies ruines? répétai-je.

— Oh ! des vieilles ! fit, en levant la main le jeune musicien, qui me paraissait incapable de me tromper , sur ce chapitre-là du moins.

— Peux-tu m'y conduire?

— A l'instant, monsieur.

— Est-ce loin d'Ermenonville?

— A une demi-heure, en traversant la forêt.

— 3Iarche donc, je te suis.

^^ous marchâmes une heure sans rencontrer de ruines.

— Eh bien? demandai-je à mon guide.

— Eh bien, fji celui-ci en se frottant l'oreille, je ne suis encore allé à Chaalis qu'une

fois en ma vie, etje crois que je me suis un peu perdu; mais me voilà enfin dans le bon chemin... nous pouvons continuer.

— Inutile, lui dis-je.

En effet , nous étions déjà à la nuit pleine

8 LE FILLEIL d'AMADIS.

et au milieu d'un brouillard qui augmentait à chaque instant , impossible de voir les ruines; de plus, il était six heures et demie, et la course que nous venions de faire n'avait pas diminué l'appétit que j'avais déjà en partant. J'ordonnai à mon guide de rebrousser chemin et de me conduire à Ermenonville, à une auberge, à la meilleure, s'il y en avait une , attendu que je ne trouverais probablement pas à Chaalis de quoi dîner.

— Si ce n'est que cela , monsieur , ne vous effrayez pas ; l'abbaye est habitée.

— Il y a un couvent?

— Oui , monsieur.

— D'hommes ou de femmes?

— Je ne sais pas au juste; mais il y a du monde et beaucoup, j'en suis sûr.

— Sur!... comme tu l'étais de ton chemin?

— Non, monsieur; car la seule fois que je suis venu à l'abbaye , c'était pour y apporter une bourriche de gibier, qui était joliment lourde; je l'ai portée à la cuisine, la seule pièce de l'abbaye que je connaisse , des voûtes comme pour une cathédrale, une

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cheminée jdIus haute que vous et moi, où flambait un arbre tout entier.

Je repris confiance , et me dis ; c'est quelque communauté qui aura obtenu l'autorisation de s^établir sous la règle de saint Benoit ou de saint Bernard.

Au bout de trois quarts d^heure d'une marche faite dans la forêt et presque à làtons, nous arrivâmes dans une cour, dont le brouillard m'empêchait d'apprécier l'étendue. Je me heurtai du pied à des marches en pierre , et m'appuvai de la main sur des débris de colonnettes; je crus aussi distinguer, autant qu'on le pouvait dans 1 ombre, des arceaux à moitié démolis, qui s élevaient au-dessus de ma tête. Du reqe personne à qui s'adresser , et mon Ruide luimême ne savait de quel côté tourner ses pas orsque en face des ruines j'aperçus, malgré le brouillard, poindre une petite lumièreelle m'indiquait la demeure des bons pères.' Je payai et congédiai mon guide , et je me dirigeai vers une des cellules dont la lumière avait brillé à mes yeux, décidé à demander pour le soir, l'hospitalité, et. pour le lendemain , la permission de visiter les ruines

La petite lumière augmentait d'intensité , et la cellule où je croyais arriver était un immense cloître bâti en pierres de taille. Il se composait d'une longue suite d'arcades plus hautes et plus larges que celles de la rue de Rivoli , mais fermées du côté de la cour par des vitraux , et donnant sur toutes les salles du rez-de-chaussée par des portes également vitrées. Je pénétrai dans ce cloître; et à l'air froid et humide du brouillard, je sentis succéder une douce chaleur. Je me trouvais dans une espèce de promenoir de deux à trois cents pieds de long, comme on n'en rencontre guère que dans les couvents. Partout des arceaux et des voûtes somptueusement éclairés; tandis que, sortant de dessous terre, la vapeur de plusieurs calorifères y entretenait constamment cette agréable température qui m'avait tout d'abord charmé.

Voilà, medis-je, de bons religieux qui entendent le confortable et qui ont appliqué aux besoins du couvent les progrès de la civilisation moderne; Dieu ne défend pas d'avoir chaud et d'y voir clair.

Personne, cependant, ne paraissait; un peu intimidé par le profend silence et par la

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solitude qui régnaient dans cette pieuse demeure, je n'osais pénétrer dans les salles du rez-de-chaussée, lesquelles, comme je Tai dit, donnaient toutes sur le promenoir par de grandes portes vitrées ; mais, je me hasardai à regarder.

La première porte s'ouvrait sur un vaste et large escalier , aussi en pierres de taille, qui conduisait sans doute au logement du damp ahbé et des Frères; les vitraux de la seconde porte étaient couverts par des rideaux fermés, mais pas assez hermétiquement pour que Toeil ne pût pas pénétrer dans l'intérieur de la salle.

Cette pièce , où je m'attendais à trouver des Frères en conférence ou en prière, était tendue d'une étoffe écarlate, garnie de meubles dorés et de tapis d"Aubusson. Je crus même apercevoir un piano : je me trompais, sans doute, ce devait être un orgue.

La salle suivante , que je me permis de regarder aussi à travers les fentes des rideaux, était ornée de grands tableaux que je ne pus distinguer, mais qui devaient être des portraits de saints ou de saintes. Du milieu de la voûte descendaient quatre lampes, étince-

12 LE riLLElL d'aMADIS. -

lantes de clarté et entourées d'ornements en or ; mais, à ma grande surprise et en regardant mieux, je ne pus douter que ces quatre lampes que je croyais destinées à éclairer quelques reliques , ne fussent un superbe éclairage de billard!... Après tout , et dans un couvent de nos jours, c'étaient là un amusement et un exercice innocents qui pouvaient être permis aux bons Pères !

Quant à la pièce qui venait après celle-ci, elle offrit à mes yeux une bibliotlièque d'un style sévère, qui convenait parfaitement à une congrégation pieuse et savante, telle que celle des Bénédictins, par exemple. Ce qui m'étonnait, c'était de voir toutes ces vastes salles illuminées, échauffées et désertes; comme dans je ne sais quel conte des Mille et une Nuits y on se serait cru dans un palais inhabité! Un autre objet de surprise, c'est qu'il m'avait semblé apercevoir, sur une'des chaises de la bibliothèque, une écharpe et un chapeau de femme. Je pensai m'èlre abusé; mais plus je regardais et moins le doute m'était possible.

Je me rappelai alors que mon guide n'avait pu me dire par qui le monastère était

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habité , et je pouvais être, après tout , dans un couvent de femmes , dans une congrégation de religieuses ; mais . dans cette hypothèse même, lécharpe était bien élégante, et le chapeau tellement petit , je veux dire tellement à la mode, que je ne Tavais pas d'abord aperçu î

A qui s'adresser pour avoir des renseignements positifs ?

Le silence qui régnait dans la vaste* abbaye était contagieux ; il avait fini par me gagner, et je marchai sur la pointe du pied jusqu'à Tautre extrémité du cloilre. Là un léger bruit de verres et de fourchettes me fit supposer que japprochais du réfectoire , où toute la communauté devait être réunie à cette heure, ce qui m'expliquait comment les autres salles étaient désertes.

Je m'approchai donc bien doucement , et je regardai à travers la croisée de cette dernière pièce, heureux de connaître, enfin , si le couvent était habité par des hommes ou par des femmes.

11 l'était parles deux î et, ce qui redoubla mon étonnement , je me trouvais en pays de connaissance. Le damp abbé et la gracieuse

abbesse sa femme étaient mes voisins de Paris. Autour d'eux, la communauté se composait de leurs amis , révérends frères de riante humeur, et nonnes charmantes, qui , retirés du monde pour quelques jours, étaient venus faire à Chaalis vœu de gaieté'!

Le très-aimable supérieur du monastère était un ancien militaire, un ancien député, damp abbé, que je voyais tous les vendredis et les lundis dans sa loge à l'Opéra. Quant à sa femme , je ne vous dirai ni son nom ni son adresse, tous les pauvres de notre quartier vous l'apprendront.

Elle a bâti , près des ruines de l'ancien couvent, une abbaye nouvelle, où l'élégance et le bon goût le disputent à la richesse.

On s'empressa de m'offrir une hospitalité que le seigneur et la dame châtelaine accordent si gracieusement à tous les pèlerine et pèlerines de leurs amis , quelque nombreux qu'ils soient; car Chaalis est assez grand pour loger impromptu le comte Ory lui-même et ses quatorze chevaliers.

Le lendemain , j'étais levé de bonne heure, et je courais visiter les restes de l'ancienne abbaye, qui sont en face de la nouvelle ha-

LE FILLEUL D AMADIS. lo

bitation. Madame l'abbesse m'y avait précédé pour me l'aire les bonneurs de ses ruines.

J'admirai le pan de muraille si pittoresque qui, comme suspendu dans les airs, ne parait retenu que par une guirlande de lierre. J'examinai dans tous ses détails la chapelle, bâtie en 1140 par un frère de Louis le Gros, et ses vitraux si remarquables, et ses peintures murales, exécutées plus tard par le Primatice.

Pendant cette excursion, qui devait peu amuser la dame châtelaine, elle s'était montrée si constamment aimable et gracieuse , que je lui exprimai , à la fois , et ma reconnaissance et la crainte de ne pouvoir m'acquitter jamais envers elle.

— Peut-être ! me dit-elle en souriant. Qui vous dit que je ne vous réclamerai pas le prix de l'hospitalité?

— Parlez ! je suis à vos ordres , madame !

— Je reçois d'abord votre promesse que j'accepte, mais je ne vous ai pas encore montré toutes les antiquités de Chaalis; venez.

Nous rentrâmes au château ; elle tira d'un petit meuble pompadour un vieux livre in-

quarto, écrit sur parchemin; reliure en bois , fermoirs en argent.

— Tenez, me dil-elle, voici un missel ou quelque chose de cegenre-li», que j'ai trouvé hier dans une des armoires de Tancien couvent. Lisez cela, je vous en prie, avant le déjeuner. -

Au bout de trois heures, j'avais, non pas lu en entier, mais parcouru l'antiquevolume.

— Eh bien ? me dit la dame châtelaine en sortant de table.

— Êh bien , madame , votre missel est un roman de chevalerie du temps d'Amadis et de Galaor î

— En vérité l s'écria-t-elle vivement.

— Voyez plutôt , lui dis-je en l'aidant à lire la première page du livre, écrit dans la langue romance ou romane, langue que j'ai, par amusement, étudiée dans ma jeunesse.

Les yeux de la dame châtelaine rayonnaient de joie et tout en regardant avec une espèce

de respect les feuillets jaunes et noirs du manuscrit :

— Que pensez-vous, monsieur, me demanda-t-elle , des romans de chevalerie en général, et d'Amadis en particulier?

— Je pense, madame , comme l'auteur de Don Quichotte, que ce sont des livres fort ennuyeux.

— Vous les condamnez bien vite ! Moi Je les trouve charmants.

— Les femmes , comme les rois, ont le droit de faire grâce. Je me rétracte.

— A la bonne heure! et vous m'assurez que c'est bien un roman de chevalerie.

~ Avec ses grands coups de lance et d'épée, ses casques , ses cuirasses et ses amours à toute épreuve.

— Et pourriez-vous me dire à quelle époque il a été écrit?

— Je présume qu'il est de cent à cent soixante ans plus jeune que votre chapelle, et qu'il n'est guère que du xii^ ou xirp siècle.

— C'est déjà fort respectable! Et si vous vouliez être tout à fait aimable , vous me diriez quel en est l'auteur.

48 LE riLLELL d'aMADîS.

— Je ne suis pas assez érudit pour cela; je ne suis pas de l'Académie des inscriptions et belles-lettres.

— Mais enfin , à peu près?

— S'il ne faut que vous soumettre des doutes , il peut être de Rusticien de Puisse qui a écrit tous les romans de la Table-Ronde; il est vrai qu'il écrivait en latin, etquecevolume est écrit en langue romane. Il peut être (si j'en crois certains détails assez gracieux) de Guillaume de Lorris , auteur, si je ne me trompe, du roman de la Rose; après cela, il y a là tel chapitre où les plaisanteries sur les moines et sur les couvents, tel autre où des joyeusetés gauloises assez gaillardes me feraient soupçonner Christian de Troyes et le hérault d'armes Adenez ou encore Rutebœuf, qui tous brillaient aux xii« et xiii« siècles, mais je ne peux rien affirmer, et si vous n'avez , madame , rien de plus à me demandei^. . .

— Si vraiment! un grand service. Posséder un trésor sans que personne le sache, ce n'est pas en jouir ; et, continua-t-elle avec un sourire charmant, si je vous priais de traduire ce manuscrit de Chaalis...

-= Moi, madame?

LE FILLEUL DAMADIS. ,9

— Pour le faire connaître!

- Ce serait le moyen de le rendre encore

plus inconnu! Et dans un temps où personne »e ht plus, ou l'on n'a pas même le coura^çe

decouperles feuillets d'une brochure, comment voulez-vous qu-on ouvre un in-4o? Jamais ! c'est trop long.

- Vous abrégerez, et comme l'a fait AI. le

comte deTressan, pour ses romans de chevalerie, vous donnerez seulement un extrait une analyse. '

- Je n-ai pas, madame, Ihabileté de M. de Tressa n !

- Je ne peux pas vous contredire; j'ai besoin devons. "'

- Et puis , ce qui était possible de son temps ne lest plus du nôtre! Publier aujourd hui un roman de chevalerie!

- Pourquoi pas?

- Peindre un monde fantastique, un

monde de vertu, de simplicité, de naïveté, a une époque de mensonge , de réclames, de

saltimbanques et de charlatans.

- Ce sera original î

- Parler de loyauté et de désintéressement dans un temps de spéculation et d'à-

20 LE FÎLLFÀL D AMADIS.

giotage , où les plus haut placés descendent de leur grandeur, pour jouer , à coup sûr, à la Bourse , nouvelle rue Quincampoix , où tout se vend, même l'honneur, qu'on ne peut pas souvent livrer , fin de mois !

— Raison de plus , la lice du tournoi en opposition avec la coulisse! les preux paladins faisant contraste avec les agents de change... ce sera délicieux!

— C'est possible... mais parler de galanterie élégante et discrète, de constance éternelle , dans un siècle de lorettes et de dames aux camellias !

— Ce sera du nouveau! d'autant que le siècle commence à se lasser du vice , et cela le changera un peu.

— Mais, madame, il y a là, et je lui montrai le manuscrit , tel chevalier qui , pour avoir déplu à la dame de ses pensées, jure de ne point lever la visière de son casqife , de ne pas parler , et je crois même de ne pas manger, qu'il n'ait obtenu son pardon !... et vous voulez qu'on expose des héros semblables î

-~ Certainement! on n'aura rien vu de pareil à l'Exposition ! ;,

lE riLLElL D'aMADIS.

- Rien ne vous effraye, madame maïs

™iqu.y,ens de parcourir ce manusc'nr je ^ous d,sa,s quelehéros est à peine bam'is^ au septième chapilre! 1 «"'e "aplise

c était une spéculation. ^^^aents,

^.' '«"-t jolie, n apparaît pour la première J^Oisquà la moitié de rouvrage!

- Eh mais... il n'est pas mal qu'une iolie

en.n.esefassea,.endre:jemeLa" t

ga.dee souvent, d'arriver la première à un

roine de se montrer si tard.

la 7n '"if' ''?"''' ''^««"^'^'èncement jusqu'à

fin ,1 y a bien d'autres défauts :1e ti"re

" -même, le titre de l'ouvrage ne s'expie

Pa- On ne comprend qu'à la dernière na"e

seulement pourquoi le héros est fil e7df n>ad,s plutôt que de tout autre. C t à „'> grand tort! ^f-^iaun

On^'e^r'°''"v''"'°''^"ï"'"'<^napas' On ne,t pas parfait. El puis, monsieur, ce

22 LE FILLEUL D AA'ADiS.

n'est pas lui entant à vous , c'est un enfant trouvé que l'on vous prie d'aider à pousser dans le monde...

— Mais, enfin, madame...

— Enfin , monsieur , et puisqu'il s'agit de chevalerie, j'ai votre parole et je la réclame.

Je m'inclinai respectueusement, et le soir même je commençai la traduction , ou plutôt l'analyse du manuscrit de Chaalis, que j'abrégeai le plus qu'il me fut possible, et que mes lecteurs trouveront peut-être encore bien long.

Guilan le Pensif.

Il n"y avait pas, dans tout le Cornouaiile, de meilleur chevalier que Guilan le Pensif, qu'on appelait ainsi parce qu'il réfléchissait beaucoup , toujours après, jamais avant lévénement. Il était, du reste, d'une figure et d"une taille remarquables , et , de plus , il était seigneur et maître d'un beau château , le château de la Roche- Vermeille: il possédait aux alentours de belles métairies et avait, dans son épargne, de beaux écus d'or amassés par son père.

Comme il était fort et vaillant, quil aimait à guerroyer et qu'il avait au cœur des sentiments d'honneur et de fidélité, il alla

de lui-même , et sans réfléchir , offrir ses services à son souverain Lisvard , roi de la Grande-Bretagne , dont le roi d'Irlande, le farouche Cildadan , venait d'envahir les États. Le roi Lisvard l'accueillit à merveille et en roi qui avait besoin de défenseurs ! Il lui donna de grands éloges , lui fit de riches promesses et lui jura qu'à la fin de la guerre on ajouterait deux ou trois châteaux , pour le moins , à son château de la Roche-Vermeille. Guilan le Pensif, ami du roi , devint celui de tous les chevaliers de la cour, c'était à qui lui ferait fête et lui emprunterait de l'argent, car il fallait s'acheter les armes et les chevaux dont on avait besoin pour l'ouverture de la campagne. Le bon Guilan, heureux de rendre service, donna sans compter; l'épargne de son père fut bien vite épuisée. En retour, il avait acquis des amis, il crut avoir fait une excellente affaire. Autre bonheur : la noble dame de Verte-Allure, la belle Briolanie, touchée de ses bonnes manières et de sa belle figure, lai avait permis de porter ses couleurs, faveur d'autant plus grande que la dame de Verte -Allure était, selon l'expression du temps , haute et aigre en

vertu, ce que l'on traduirait de nos jours par l'épithète de prude.

Comme tous les amants d'alors , Guilan était respectueux et soupirait en silence; ce silence était compris, ces soupirs étaient entendus, mais on opposait toujours, c'était encore l'usage, des rigueurs invincibles. Guilan le Pensif craignait de déplaire et de ne pas être assez beau pour une dame de tant de beauté.

— Est-ce à cela que Ton songe? lui répondait-on. Qu'importent les qualités extérieures? Les dons de l'àme suffisent quand les âmes seules doivent être unies; quand on ne doit jamais éprouver l'un pour l'autre qu'un pur et céleste amour. Vous êtes beau, Guilan 1 vous l'êtes trop pour moi, je voudrais que vous le fussiez moins.

Et Guilan s'enivrait d'amour par tous les pores.

Le signal des combats vint interrompre un si doux entrelien. Il fallut partir'. Briolanie donna h son chevalier son écbarpe qu'il baigna de larmes et qu'il plaça sur son cœur. Défendu par ce talisman , il se crut invincible, fit des prodiges de valeur, se lança au

milieu de la mêlée et pourfendit, dit-on, jusqu'à onze chevaliers ! Il pensait à sa dame et frappait sans compter.

Enfin dans un moment où un Irlandais menaçait le roi Lisvard , Guilan s'élança audevant du coup et reçut, sans en être ébranlé, l'atteinte de la lance; le fer se brisa sur sa cuirasse, mais un éclat de bois entra par la visière de son casque et lui creva l'œil gauche! Le beau Guilan était borgne, mais la bataille était gagnée, mais le roi l'avait embrassé devant toute l'armée, et, fier de ses exploits et de sa blessure , le chevalier vainqueur vint respectueusement plier le genou devant la dame de ses pensées.

Il connaissait la dame de Verte-Allure , il savait qu'elle le trouvait trop beau , qu'elle désirait qu'il le fût moins, et sa blessure devait être un titre de plus à son amour; aussi fut-il un peu étonné de la réserve de son accueil. Il crut même remarquer, du seul œil qui lui restait , que les regards de la noble dame se tournaient parfois vers un jeune page qui, d'ordinaire, portait la queue de sa robe... mais la sévère Briolanie lui tendit sa belle main à baiser, faveur qu'elle ne lui avait

LE FILLFAL D AMADIS. -27

pas encore accordée, et. plus amoureux que jamais, il retourna au combat.

Le roi d'Irlande , vaincu dans une première affaire, avait battu en retraite, incendiant et détruisant tout sur son passage. Le cbàteau de la Rocbe-Vermeille s'était trouvé sur sa route; il n'en était pas resté debout une seule pierre, les métairies avaient été brûlées , les champs ravagés , les vassaux occis l Guilan le Pensif était ruiné, mais il était aimé. Cildadan venait de recevoir des renforts , et , retranché dans une position inexpugnable, il attendait l'armée du roi Lisvard : l'affaire fut longue et sanglante; Guilan, entraîné par son ardeur, s'était pris corps à corps avec le géant 3Iadasabul , souverain des îles Rocheuses, qui avait près de sept pieds de haut ; il venait de le transpercer de part en part de sa bonne épée, mais le géant, réunissant toutes ses forces, avait assené un dernier coup , un coup terrible sur le casque de Guilan! le sabre luisant et affilé avait à la fois brisé la visière et , en descendant, abattu une partie du nez du brave chevalier; mais Guilan s'était couvert de gloire !

La gloire, il est vrai, ne pouvait lui rendre ce qu'il avait perdu ; mais il se consolait en pensant que ce qu'il avait de moins était un titre de plus à l'amour de sa dame.

En l'apercevant , Briolanie poussa un cri terrible et se trouva mal. Guilan le Pensif crut que c'était de douleur et de tendresse ! Il revint le lendemain. Le lendemain, même effet. Il reparut le troisième jour, et le jeune page vint lui annoncer que la noble dame . était en proie à une crise violente et inconnue , qu'on appela depuis attaque de nerfs ! Il ajoutait que la vue de Guilan la ferait indubitablement mourir , et que Guilan était trop bon et trop loyal chevalier pour vouloir la mort de sa dame et maîtresse !

Guilan le Pensif commença à réfléchir et à deviner la vérité. Il courut raconter ses chagrins à son roi ! Mais la paix était faite-. On n'avait plus besoin de vaillants chevaliers; on préférait à la cour, pour les fêtes et carrousels , les beaux jouvenceaux , les élégants damoisels. Guilan le Pensif n'était plus beau. Il était même très-laid, et la reine, qui était dans une position intéressante, avait horreur des figures mutilées. On lui fît donc

comprendre qu'en sujet dévoué il fallait s'éloigner. Guilan furieux ne craignit pas de se plaindre, d'accuser hautement l'ingratitude des rois, et celui qu'il avait servi voulut le faire précipiter dans une prison, mais la reine se jeta aux pieds du roi , et par faveur extrême obtint de son époux, qui dans son état ne pouvait rien lui refuser . que le coupable fût à jamais banni du royaume. En apprenant cet acte de clémence, que chacun élevait aux nues, Guilan le Pensif, désabusé de lamour, de la fortune et de la faveur des princes, quitta son ingrate patrie, et, ne sachant que devenir, s'avisa de penser à Dieu..., en s'étonnant de ne pas y avoir pensé plus tôt.

Au milieu d'une vaste forêt située dans le midi de la France , s'élevait un roc escarpé qu'on appelait la Roche-Pauvre: il s'y bâtit un ermitage et y vécut seul pendant plusieurs années , se nourrissant de fruits sauvages, priant Dieu , rêvant toute la journée et méritant alors plus que jamais le nom de Guilan le Pensif.

Il avait renoncé aux hommes... mais les hommes n'avaient pas renoncé à lui, attendu

qu'il avait acquis sans le vouloir une réputation de sainteté et que dans la contrée et même de plusieurs lieues à la ronde, c'était à qui viendrait le consulter. Guilan , ne voyant plus que des êtres souffrants ou malheureux , avait oublié sa haine contre le genre humain. Il prodiguait à tous ses consolations, ses secours, ses conseils, rendant des services sans croire à la reconnaissance et entouré d'amis sans croire à l'amitié 1

Bien des années s'étaient écoulées. Guilan se faisait vieux, et souvent il trouvait son petit ermitage bien nu et bien vaste. Un soir, il rentrait tard, venant de donner des soins à un paysan malade; il pensait que la vieillesse et les souffrances arrivaient, qu'aucun ami ne serait là pour lui serrer la main et pour recevoir son dernier soupir, et Guilan, qui ne pleurait jamais, sentait une grosse larme couler le long de sa joue ; mais il faisait nuit, personne ne pouvait le voir. Tout à coup , il entend près de lui comme un cri plaintif, un gémissement... Cela partait d'un banc de mousse, le seul siège de l'ermitage. Il avance, étend la main et sent deux petits bras étendus vers lui... C'étaient ceux d'un

LE FILLEUL D AMADIS. ôl

enfant î un enfant nouveau-né qu'on venait de déposer à Termitage à la nuit tombante , et le bon Guilan. tout ému. s'écria en levant ses yeux au ciel :

— Dieu, que j'implorais, m'avez-vous entendu?

Dès ce moment il jurait dans son cœur de protéger, d'adopter, quel qu'il fut, et de regarder comme sien l'enfant qui lui était confié, dût -il encore n'élever qu'un ingrat.

Le bon ermite avait passé la nuit à bercer son nouvel hôte, soin auquel il ne s'entendait guère, lorsque au point du jour vint frapper à la porte de l'ermitage pour y demander des conseils et des neuvaines, Dariolette la fermière, qui habitait une métairie au bas de la montagne. Dariolette était récemment accouchée d'une fille, et Guilan lui donna à nourrir l'enfant que lui envoyait la Providence. C'était un garçon, beau comme le jour, vigoureux, bien portant, et dont le bon lait de Dariolette ne pouvait qu'augmenter la force et la santé.

— Merci, mon père, répondit la brave femme , j'en aurai soin , je vous le promets ,

autant que de Grésilette , ma fille , dont il sera le frère de lait.

Elle se mit à lui donner le sein, en demandant à l'ermite le nom de son nourrisson.

— Le paiùer que j'ai trouvé ce matin dans son berceau disait que sa mère, privée du bonheur d'embrasser son fils et de l'élever près d'elle, le confiait à mes soins pour en faire un bon et vaillant chevalier; mais je ne vois pas là que l'enfant ait encore un nom.

— Il faut alors lui en choisir un.

— Pour cela il faudrait d'abord lui choisir un parrain. Nous verrons à nous en occuper : va d'abord ce matin au monastère de Pontigny prévenir de ma visite monseigneur le damp abbé.

Dariolette descendit à la hâte la montagne , et Guilan se mit à prier; mais, accablé par la fatigue de la nuit précédente, qu'il avait passée sans dormir, il chercha vainement à lutter contre le sommeil et finit par y céder.

Il rêva que le ciel s'entr'ouvrait et que Notre-Dame-des-Fleurs descendait vers lui sur un nuage, tenant devant elle le jeune en-

fant qu'elle couvrait de roses et de bluets : <t II est né sous la protection de Xotre-Damedes Fleurs , disait-elle, on le nommera Florestan ! mais choisis avec soin ses parrain et marraine , car il tiendra d'eux : il leur ressemblera, il sera doué de leurs qualités, et, de plus, souviens-toi que tous les vœux formés pour lui , le jour de son baptême, par ses parrain et marraine , seront un jour accomplis. » Et la vision se dissipa.

Guilan se réveilla fort étonné, et descendit au monastère de Pontigny pour faire part de ce rêve au damp abbé.

Mais le damp abbé, frère Mathurin, était à la chasse au faucon , et ne devait revenir que le lendemain matin.

Guilan le Pensif retourna à son ermitage, et deux fois dans la nuit la même vision lui apparut; deux fois Nolre-Dame-des-Fleurs lui dit : « Prends garde au parrain que tu choisiras, car son filleul lui ressemblera. »

Guilan se mit à réfléchir plus que jamais ! « J'avais quelque envie, se disait-il, et c'était « tout simple , de tenir cet enfant sur les « fonts de baptême avec Dariolette la mé- « tayère ; mais s'il doit ressembler à son

54 LE FILLEIL d'AMADIS.

« parrain l... » Et le pauvre homme se regardait dans le ruisseau qui coulait près de son ermitage. « S'il doit ressembler à son « parrain, mon filleul ne sera pas beau! Et « puis mon nom et mon état d'ermite ne « porteront pas bonheur au futur chevalier! « Il lui faudrait un plus illustre parrain... a OÙ le trouver ? »

Guilan le Pensif fit part de ses incertitudes au damp abbé Mathurin, qui était revenu de la chasse au faucon , mais qui était attendu à dîner le lendemain au couvent de Saint- Leu par son confrère le damp abbé Polycarpe , pour déguster un quartaut de Condrieux qu'on venait de lui envoyer.

Frère Mathurin , joufilu et vermeil, digne homme qui s'engraissait en Dieu , écouta la chose sans trop la comprendre; il n'était point homme de conseils, et n'était guère apte à donner son avis que sur l'âge et la qualité des vins. Il promit cependant de s'occuper de l'affaire et de chercher un parrain. Du reste, il consentait à baptiser luimême l'enfant dans la chapelle de l'abbaye , à condition que ce baptême n'aurait lieu que le dimanche de l'Assomption , à son retour

d'un pèlerinage en Bourgogne, à Notre-Dame de Clos-Vougeot , vœu qu'il avait fait depuis longtemps , et qu'il avait soif d'accomplir.

Le dauip abbé.

Le dimanche de TAssomption n'arrivait que dans douze jours, et pendant i'absence de l'abbé. Guilan et Dariolette avaient tout le temps nécessaire pour chercher un parrain.

Le chevalier le plus estimé de la province était le sire de Querdragant , expert en matières de chevalerie, renommé autrefois dans les batailles et les tournois , et maniant encore vaillamment la lance.

Il habitait un château fort aux environs d'Arles et éloigné de l'ermitage d'une vingtaine de lieues; mais, quelque pénible que

fut ce voyage , l'affection que le bon ermite portait déjà au jeune orphelin était telle, qu'il ne craignit pas, malgré son âge, d'entreprendre ce voyage k pied , son bâton à la main.

Il partit donc, dès le jour même, sur le coup de midi, au moment où le damp abbé de Pontigny , monté sur un petit cheval qui allait l'amble, quittait son presbytère, pour se rendre au monastère de Saint-Leu, où l'attendait un diner succulent et un petit vin de Condricux, sur lequel il avait promis de donner son avis. En sortant de chez lui, l'abbé avait, pendant quelque temps encore, rêvé aux affaires du couvent; puis, à la visite qu'il venait de recevoir; au baptême qu'il devait célébrer le jour de l'Assomption ; au parrain , dont lui avait parlé le bon ermite , et dont il avait promis de s'occuper, dans son intérêt même, car plus le parrain serait riche et puissant , plus l'abbaye et le damp abbé se ressentiraient de ses libéralités... Mais peu à peu , et à mesure que le révérend père cheminait sur sa monture, ses pensées prenaient un autre cours;... l'air vif et le pas du cheval éveillaient son appétit, et repor-

LE FILLEIL d'amADIS. jg

taient ses idées sur l'excellent repas qui lui était promis. L'abbé de Saint-Leu était un fin gourmet, qui ménageait toujours quelque surprise succulente, quelques mets nouveaux et recherchés à son confrère de Ponl'gny, et celui-ci cherchait à deviner quel pourrait être le plat d honneur qu'on lui destinait. - Ce ne peut être une truite saumonée, flanquée d'écrevisses et de quenelles de carpe, ou de brochet!... non pas que ce ne soit excellent, mais il nous en a donné

une, à son dernier diner... (ce qui était un coup de maître, pour un jour maigre); mais aujourdhui grâce au ciel , n'est point jour de jeune et d'abstinence ! -S'il nous donnait

«n pâté de venaison?,., hum!... j'aimerais assez un pâté de venaison ! ! !

Des paysans, qui passaient en ce moment crurent que le damp abbé récitait tout bas son bréviaire. Ils le saluèrent avec respect sans lui adresser la parole. '

— Dominus vobhcum, dit l'abbé.

-Etcnm spiritu tuo , répondirent les

paysans en s'éloignant, et l'abbé continua son monologue.

- Du pâté de venaison... cest délicieux,

quand c'est cuit à point, avec des épices et des feuilles de laurier!... Mais c'est bien lourd, et l'on n'en peut pas manger beaucoup. J'aimerais mieux quelque belle poularde aux écrevisses... arrosée de vin vieux de Jurançon !... Hum !... je crois en sentir le fumet t.. . A moins qu'il n'ait l'idée d'un jambon de Mayence rôti !.. .

Une pauvre femme s'agenouilla en ce moment sur la route, lui demandant sa bénédiction , que l'abbé lui donna machinalement. .

— Dominus vohiscum... Mais un jambon rôti... ne peut pas paraître au premier service!... ce serait une faute!... à moins qu'il ne soit servi comme entrée, sur un tapis velouté d'épinards au jns... ou à la purée de

Pendant que l'abbé rêvait ainsi a son.diner futur, l'heure avançait, et il s'aperçut, à la hauteur du soleil, qu'il courait risque d'être en retard! Il pâlit. Une sueur froide, qui venait de l'estomac, passa sur son front.

Et il s'efforça de regagner, au petit trot, le temps perdu ; il découvrait déjà, dans le lointain , les clochers de l'abbaye de Sainte

LE FILLEUL dUmaDIS. 41

Leu ; il croyait même voir la fumée sortir des cuisines du couvent, et onduler dans les airs en nuages de bon augure, lorsqu'un homme, habillé de fer, et la hache d'armes à la main, arrêta le cheval par la bride.

— Dominus robiscum , lui dit labbé en lui donnant à la hâte sa bénédiction. Je n'ai pas le temps de m'arrêter.

— Il faut pourtant, mon révérend, que je vous parle.

— C'est impossible, on m'attend à diner. Dor.iinus vobiscum.

— Il y va du salut de mon âme.

— Eh bienî... après diner.

— Avant, s'il vous plait.

L'inconnu, dont la visière était levée, laissait voir une figure sauvage et féroce. Plusieurs balafres sillonnaient son visage , et sa barbe rousse, ses yeux louches et in'jectés de sang, contribuaient à le rendre horrible. Il secouait d'une main si vigoureuse le pauvre abbé, que celui-ci , abandonnant les éiviers , glissa sur le gazon; il comprit qu'avec un personnage pareil, tous raisonnements seraient inutiles et ne feraient que retarder son diner.

42 LE FILLELL d'AMADIS.

— Dépêchez alors ! Que voulez-vous ? qui

ètes-vous?...

— Mon révérend, je suis le bon chevalier Brulart, connu dans le pays sous le nom du capitaine Barbe-Rouge. .

L'abbé frissonna ! c'était le chef redouté d'une compagnie de routiers et de malandrins qui pillaient, brûlaient, saccageaient les fermes ou les châteaux isolés, sans égards pour les nobles, ni procédés aucuns pour les dames, fussent-elles même de haute lignée; mais n'osant cependant s'attaquer aux couvents et abbayes, tant de ce temps-là était grande la crainte de l'excommunication.

— Mon père , continua le brigand , il y a là , cachés dans les bouquets de bois que vous apercevez le long de la route, une centaine de mauvais garçons de ma compagnie qui désirent, ainsi que moi, rentrer dans-le giron de l'Église...

— Maudits que vous êtes, laissez-moi, ou je vous excommunie.

— C'est déjà fait, mon révérend ; ainsi, de ce côté-là nous ne risquons rien. Mais, comme un saint abbé tel que vous peut détruire ce qu'a fait un autre abbé, nous comptons sur

LE FILLELL D"aMADIS. 43

votre pouvoir pour nous rouvrir les portes du ciel.

— On ne donne point ainsi l'absolution. Vous n'êtes point en état de grâce.

— Je le sais, mon père; aussi, je veux me confesser à vous de tous mes péchés.

— Je suis perdu !... je ne dînerai pas d'aujourd'hui , s'écria le malheureux abbé.

Le bandit commença alors avec volubilité la liste de tous ses crimes :

— J'ai bien occis, dans ma vie, cent soixante à cent quatre-vingts voyageurs.

— .Mettons deux cents, dit l'abbé avec impatience.

— J'ai bien pillé dix à douze châteaux, je pourrais dire treize, y compris celui que nous devons mettre à sac demain matin.

Mais nous avons commis, mon révérend, un péché bien plus abominable... bien plus épouvantable !

— Allez toujours, allez toujours, répétait, dans une agitation fiévreuse, le bon abbé qui , cct(e fois, entendait distinctement toutes les cloches du réfectoire sonner à pleine volée. — Allez donc! il sera trop tard !

Et il murmurait, en lui-même : Le rôti sera servi ou brûlé.

— Eh bien , mon père , poussés ce matin par je ne sais quel mauvais génie , par Satan lui-même, qui nous inspire quelquefois, nous avons arrêté, sur la grande route, plusieurs tonneaux de vin de Condrieux.

— 0 ciel î dit l'abbé, pressentant quelque grand malheur.

— Sans savoir qu'ils étaient destinés au couvent de Saint-Leu.

— Misérables !

— Et grisés par ce vin maudit... non , je veux dire béni... qui nous avait troublé la raison , nous avons , au moment du dîner , mis le feu au monastère !...

— Ah ! s'écria l'abbé en poussant un cri terrible qui sortait du plus profond de ses entrailles.

— Et l'abbé de Saint-Leu nous a maudits et excommuniés.

— 11 a bien fait... Et moi?

— Et vous, mon père, vous allez nous absoudre, car, excommuniés maintenant, un péché mortel de plus ou de moins ne nous coûtera rien.

LE FILLEUL DAMADIS. 45

La force de ce raisonnement fit trembler l'abbé.

— Mes compagnons, élevés dans la crainte des moines, ne voudraient plus m'obéir et me tueraient peut-être , comme des païens qu'ils sont, si on ne les relevait pas de l'excommunication que je leur ai fait encourir. Venez donc , mon père , continua le bandit en levant sa hache d'armes , et suivez-moi dans le bois voisin... où vous les trouverez.

— Je ne peux pas marcher , dit le bon abbé; je n'en ai pas la force.

— Attendez alors , dit le brigand, ne bougez pas... je vais vous amener tous vos pénitents.

Puis , pensant que Tabbé pourrait bien se relever , s'éloigner et emporter avec lui son absolution , il tira de la poche de son hautde-chausse une corde toute neuve et se mit en devoir d'attacher le bon religieux , par le milieu du corps, à un arbre au pied duquel il était tombé.

— Que fais-tu, malheureux? s'écria l'abbé surpris.

— C'est pour être sur de vous retrouver à mon retour.

— Mais, infâme et relaps , tu commets un nouveau péché.

— Dont vous m'absoudrez tout à Theure avec les autres... Tout ça passera ensemble ! . . . Je reviens , mon révérend . . .

Et il s'éloigna, en courant du côté du bois.

A peine eut-il disparu que le bon abbé crut entendre le galop d'un cheval et vit venir un jeune chevalier , couvert d'une brillante armure et monté sur un coursier blanc de race andalouse. Le chevalier portait sur son bouclier un phénix, et une couronne d'or entourait son casque. Apercevant en si piteux état un religieux lié et garrotté , il s'arrêta, descendit de son cheval , courut délier le bon abbé , tout étonné du secours qui lui arrivait, et se mit à l'interroger. Pendant que le damp abbé racontait sa déplorable histoire , un sourire effleura les lèvres du chevalier qui venait de lever la visière de son casque. Le bon religieux fut étonné de voir un tout jeune homme dont les traits superbes , mais fiers et dédaigneux, avaient quelque chose de féminin.

— Dominus vobiscnm ^ lui dit-il en lui donnant sa bénédiction; mais si vous dai-

LE FILLEUL d'AMADIS. il

gnez prendre inlérét à mon sort, mon jeune et généreux protecteur , aidez-moi à monter en croupe sur votre bon palefroi et partons au plus vite , car ils vont revenir.

— Qu'importe? répondit le chevalier avec le même Sourire hautain.

— Mais ils sont une centaine pour le moins.

— Raison de plus!

— Les voici ! . . . les voici î . . .

— Attention . mon révérend , tenez-vous à l'écart et priez Dieu.

— Pour vous?...

— Non, pour eux et pour leur âme...

En ce moment sortait du bois le capitaine Barbe-Rouge avec sa compagnie franche , ramas de pillards , de bandits , de gens sans aveu , qui formaient une troupe assez considérable. A la vue du chevalier, le capitaine Barbe-Rouge s'écria :

— Arrière , qui que vous soyez! Ne vous mêlez point des affaires de l'Église , et laissez le révérend nous donner, à tous, Tabsolution qu'il nous a promise.

— Je vous l'apporte de sa part , répondit le chevalier en mettant son cheval au galop,

48 LE FILLEUL DAMADIS.

et en se lançant au plus épais de la troupe.

De ce premier choc, il en mit à bas une douzaine, et tirant sa vaillante épée , il taillait à droite et à gauche dans cette canaille , comme le moissonneur au milieu d'un champ de blé. D'un coup bien assené , il lendit en deux la tète du capitaine Brulart; et le reste, épouvanté , prit la fuite.

Le damp abbé , témoin de la rapidité de ce combat et encore tout trejublant d'admiration , ne savait comment remercier son libérateur; la nuit approchait et il voulait absolument le conduire au monastère de Pontigny , où il comptait lui offrir l'hospitalité.

Un bruit d'armes et de clairons se fit entendre. C'était une suite nombreuse d'écuyers , de gens de pied et de cheval , portant une tente magnifique qu'ils dressèi^nt en un instant au milieu de la prairie.

— Je ne vous retiens pas, mon révérend, dit le jeune inconnu , car on serait inquiet de vous au couvent ; mais si je puis encore vous être utile, parlez.

Encore émerveillé de tout ce qu'il venait de voir , le damp abbé se rappela le baptême du

LE FILLEUL DAMADIS. 49

dimanche de rAssompiion et le parrain dont il avait promis de s'occuper. Le nombre des serviteurs, la richesse de la tente, tout lui promettait un parrain d'un haut rang, parrain magnifique qui ferait bien les choses. Il ne pouvait , dans ses idées , rien espérer de mieux. Il adressa donc son humble requête au chevalier, qui partit dabord d'un éclat de rire; mais qui, reprenant son sérieux, lui répondit :

— Soit, mon révérend ; voire protégé sera mon filleul , je vous le promets, et vous me verrez, le dimanche de l'Assomption, arriver pour le baptême, je vous en donne ma foi de chevalier.

Le damp abbé , ne se sentant pas de joie d'avoir si bien réussi , repartit à la hâte pour le couvent de Pontigny afin d'y arriver avant l'heure du souper, car il n'avait pas encore dîné, et, le lendemain, il devait de grand matin partir pour son pèlerinage eu Bourgogne.

te Benu-Téiiébreiix.

Depuis le départ du bon ermile , la fermière n'avait cessé de veiller, avec les soins les plus tendres et les plus maternels, sur le nourrisson qui lui avait été confié et qui venait à merveille. Elle ne le quittait point, et même, en allant, sur son àne, vendre au marché voisin le lait et le beurre de la ferme, elle le portait toujours dans ses bras, de peur qu'il n'eût faim ou soif en son absence.

Donc le matin du quatrième jour depuis le départ de l'ermite, elle était sur la grande route, revenant du marché, où elle avait

52 LE FILLECL d'AJUDIS.

foU de bonnes affaires et comptait son ar- 11, tout en regardant tendrement le petU

Florestan,quisemblaitlu.sounreJ«a

coup s'élance, d'une forêt voisine, une tren Ze de malandrins qui s'y tenaient embusqués, guettant les voyageurs au passage. C eiem^es débris de la troupe ute.n^^^^ Brulart, dit Barbe-Rouge, q«e le cbevalier du PhéiiK avait si rudement châties quelques ours auparavant. Ils enlèvent a la pau- ^Dariolett; son argent, et l'entrainen

dans l'épaisseur de la foret. Quels étaient r^deUs? NOUS n'osons les «^ Mais,semblableàlalionnequidfends

lionceau , et serrant contre son sein le peW Plorestan qu'on voulait lui arraclie,Da.o leue redoublait d'énergie e surtou de , appelant à son aide tous les saints du pa

''''!!'llssonlsourds,et ne t'entendent pas

répondit un brigand, lorsque en leyan^^^^^

veux il vit se dresser sur un rocbei en lace de lui, un homme, ou plutôt une armure

noiie, qui, sans prononcer une parole, s a-

vança tranquillement.

A celte étrange apparition, le= bandits

LE FILLELL û'aMADIS. ••-

d'abord étonnés, se rassurent , se rassemblent et entourent Thonime noir qu'ils frappent de leurs pertuisanes ou de leurs épieux. Celui-ci, comme préoccupé dune autre idée et comme si tous ces coups ne s'adressaient pas a lui, tire d'un air distrait son épée • d un revers terrible, il coupe par la moitié du corps les deux brigands qui étaient le plus près de lui, et, du même coup, l'épée va blesser mortellement un troisième. Il levait le bras pour la seconde fois, quand il s aperçut que tous avaient disparu, que les malandrins s'étaient enfuis dans toutes les directions, et il ne vit plus à genoux, devant lui, que Dariolette qui étendait ses bras , en signe de reconnaissance , vers son -énéreux et étrange libérateur. °

Elle l'accablait des bruyants transports de sa joie et de ses remercîments. Lui ne répondait pas, et, levant la visière de son casque, il lui fît signe quil ne pouvait lui repondre.

— Il est muet sans doute , se dit Dariolette. Quel dommage! une si belle et si noble figure !

En effet, jamais des traits plus distingués.

jji LE FILLEL'L d'AMÂDIS.

Iris à sa vue. Mais une profonde tristesse tau ",r ses traits si remarquables une

Se «nique semblait l'absorber et le fa.re

."e dans un autre monde. Emu cependant

deVémoignagesdereconnaissaneedeDano-

Îeue ins nsille peut-être au bonheur pou r mais non pas pour les autres, .irelev^ ."brave femme avec bonté, et regarda autour de lui avec étonnemenl.

Il ienorait où il était.

Ïbant toujours devant lui, i ta. e,

,ré en rêvant dans cette foret, avait atlcbe

o„cbevaUunarbre,ets-étaitass.set -

dormi derrière un rocber ou les cris des

bandilsVavaient réveillé. C'est eequ 11 fl

ieparsessestesàDanolette;ma.

il fallait sortir de cette forêt, et la nml était

TtS^K-'ae la ebevaleriel jours d'innlcence et de candeur- nuits vertueuses et sublimes! Dariolette donna le sein a r„lfant,puisseeoucbasurleg-^ t,a„quille et sans crainte, sous la garddn

beau cbevalier qui s'étendit a ses otes^ Dariolette dormait d'un bon sommeil , de

temps en temps , cependant , elle s'éveillait et, chaque fois, elle entendait le Beau-Ténébreux {ces[ ainsi qu'elle l'appelait) soupirer et pleurer! Mais comment entrer en conversation avec un muet et comment le consoler?

Au point du jour, ils furent sur pied et parvinrent , non sans peine, à trouver 1 extrémité de la forél. Une rivière, dont les bords étaient fort escarpés , s'offrit à leurs yeux ; on ne pouvait la traverser, en cet endroit, que sur un pont, et ce pont, gardé par des hommes d'armes, était pavoisé aux couleurs du duc de Xarbonne qui régnait alors sur Marseille et sur la Gaule narbonnaise. Le duc avait été fiancé dès l'enfance, avec la belle et vaillante Sardamire , princesse de Sardaigne, qui, jeune fille, maniait la lance et l'épée comme Marphise et Bradamante. Le noble duc était venu au-devant de sa royale fiancée , qui , de son côté , avait quitté son royaume et avait voulu traverser la France pour jouter contre les paladins de la cour de Périon , dont elle s'était fait raconter l'histoire. Belle, mais fière, Sardamire ne croyail personne digne d'elle, et

comme elle avait annoncé qu'elle ne se donnerait qu'à un des premiers guerriers du monde, le duc de Narhonne , pour mériter l'honneur de l'épouser, s'était déjà rendu célèbre par ses exploits. Il avait, pour lui faire une galante surprise , établi un camp près de ce pont qu'elle devait traverser, et , jusqu'à l'arrivée de sa fiancée, il avait juré de soutenir envers et contre tous , à pied et à cheval, que nulle beauté au monde n'était comparable à celle de la princesse de Sardaigne.

Les vaincus devaient rester prisonniers et leurs armures devenaient autant de trophées dont le prince comptait faire hommage à sa fiancée. Comme il était d'une force et d'une adresse remarquables , personne encore n'avait pu lui résister, et il avait déjà triomphé dun grand nombre de chevaliers , des meilleurs et des plus renommés des cours d'Angleterre et de France.

Quand le héraut d'armes , qui se tenait à la tète du pont, eut expliqué au Beau-Ténébreux ce dont il s'agissait, quand il lui eut proposé de reconnaître que la princesse de Sardaigne était la plus incomparable des

beautés, puissances du ciel î on vit le pâle visage du chevalier s'enflammer tout à coup, ses lèvres trembler, ses yeux lancer des éclairs. Pour toute réponse, il sonna du cor avec violence, en signe de défi, et le duc de Xarbonne arriva à cheval de l'autre extrémité du pont. Il était revêtu (fane armure précieuse, que la princesse Sardamire lui avait envoyée de Sardaigne, en échange de son anneau de fiançailles. Elle était damasquinée vert et or. Le casque était surmonté d'un dragon ailé, et le bouclier, sur lequel s'épanouissait une rose d'argent, portait pour devise : Au plus digne.

Dans le cas où le duc de Narbonne serait vaincu , ce qu'il ne regardait guère comme possible , il devait rendre à tous ses prisonniers leur liberté, leurs armures, leurs chevaux, et, lui, devait perdre sa belle armure, qui appartenait de droit au vainqueur.

Le clairon retentit, et en présence de tous les chevaliers accourus à ce combat, les deux adversaires s'élancèrent l'un contre l'autre. Le Beau-Ténébreux reçut sans s'ébranler l'atteinte du jeune duc, et celui-ci fut enlevé des arçons avec une telle force, quil alla,

58 LE FILLEUL d'aMADTS.

à quelques pas de là, retomber rudement sur le sable. De bruyants applaudissements partis de tous côtés célébrèrent le triomphe du chevalier aux armes noires. Dariolette ne se sentait pas de joie, et le Beau-Ténébreux, sautant légèrement de son cheval, s'avança vers son adversaire renversé et lui tendit loyalement la main pour l'aider à se relever. Mais celui-ci, couvert de confusion, humilié de sa défaite que Sardamire ne manquerait pas d'apprendre, se releva sans mot dire , se dépouilla de ses armes, donna ordre qu'on rendît la liberté à tous les chevaliers prisonniers , et , suivi d'un seul écuyer, disparut au grand galop de son cheval.

Le Beau-Ténébreux , entouré de tous les nobles chevaliers qu'il venait de délivrer, ne savait comment se soustraire à leur reconnaissance. Tous voulaient savoir son nom , qu'il refusa de leur faire connaître. Sans lever la visière de son casque , il leur fit signe de reprendre leurs chevaux et leurs armures. Quant à celle du duc de Narbonne, la belle armure damasquinée vert et or, qui désormais lui appartenait, il hésita un in-

stant, ne sachant en faveur de qui en disposer. — Il y avait une noble dame qui lui était bien chère, dame de toutes ses pensées, qu'il servait , malgré toutes ses injustices et ses rigueurs, et avant de s'exiler, pour longtemps peut-être, il voulut mettre à ses pieds ce dernier gage d'amour de son fidèle serviteur.

Un de ceux qu'il venait de rendre à la liberté était Artluir de >'orgales, jeune chevalier assez présomptueux, qu'il avait vu autrefois à Ja cour du roi des Gaules. Sans se faire connaître, il lui donna ses instructions par écrit, que celui-ci, dans sa reconnaissance pour son libérateur, jura d'exécuter fidèlement.

Le Beau -Ténébreux allait traverser le pont, devenu libre, et continuer son voyage, quand Dariolette se jetant à ses genoux et lui montrant le jeune enfant qu'il avait sauvé, le supplia de lui porter bonheur , en lui donnant pour parrain le plus vaillant paladin qui eût jamais existé.

Le bon chevalier, qui déjà s'était pris d'afi'ection pour la fermière, Técouta avec bonté ; il ne prononça pas une parole, mais,

étendant la main, en signe de serment, il lui promit, d'après sa demande , que le dimanche , jour de l'Assomption, il serait à l'abbaye de Pontigny, pour tenir le petit Florestan sur les fonts de baptême.

Et Dariolette, enchantée de l'excellent parrain qu'elle avait rencontré , retourna à la ferme , impatiente d'annoncer cette bonne nouvelle à Guilan le Pensif et au damp abbé, dès qu'ils seraient de retour.

Suite de la leclietehe diin pairaiu.

Pendant que se passaient les événements que nous venons de raconter, le bon ermite, qui les ignorait, cheminait toujours à la recherche d'un parrain; aussi, quel fut son désappointement , lorsque , arrivé enfin a terme de son voyage, il apprit que le sire de Querdragant, auquel il comptait s'adresser, n'existait plus.

Les Sarrasins avaient fait une descente aux environs d'Arles ; six des principaux seigneurs châtelains du pays, craignant de voir tomber leurs femmes aux mains de ces mécréants, avaient demandé asile, pour elles,

au château de Querdragant, qui passait pour le plus fort et le mieux défendu de la contrée ; et ce fut justement devant ce château que les Sarrasins mirent le siège ; le sire de Querdragant fut tué dans une sortie , et sa femme, la belle Aldène, ainsi que les six autres dames châtelaines, se crurent perdues.

Leurs maris avaient fait tous leurs efforts pour dégager la place, mais ils venaient d'être repoussés et mis en déroute, lorsque tout à coup parait dans la plaine un chevalier inconnu, au cimier blanc, à l'armure d'argent, qui rallie les fuyards, les ramène au combat , traverse de part en part , d'un coup de lance, le chef des Sarrasins, puis , se précipitant sur les infidèles aux cris de : Gaule ! Gaule ! les disperse devant lui, comme un nuage de poussière.

Les seigneurs châtelains s'élancent à la poursuite des vaincus, tandis que le vainqueur, légèrement blessé, est porté au château de Querdragant. Aussi modeste que courageux, il refusa de se faire connaître ; les sept dames châtelaines n'en prodiguèrent pas moins leurs plus tendres soins à

LE FILLFIL D AMADIS. 63

leur vaillant défenseur, qui se trouva être un fort beau chevalier. Son air était noble et distingué; il y avait, dans son sourire, une bonhomie et un charme indéfinissables, et, dans ses yeux, une expression de tendresse bien singulière ; il semblait adorer toutes les femmes qu'il regardait , et il regardait tour à tour les sept dames châtelaines, lesquelles commencèrent peu à peu à devenir moins bonnes amies et finirent par se détester.

Les Sarrasins avaient élé obligés de se rembarq^uer , et les maris . après les avoir poursuivis jusquau rivage, revinrent au château de Querdragant reprendre leurs femmes. Ils firent jurer au chevalier inconnu qu'il passerait quelques jours dans leur domaine ; c'était , pour eux , un devoir de fétei* celui par qui ils avaient été préservés des infidèles.

Le chevalier accepta toutes les invitations, répondit à tous les regards, et tint parole à tout le monde.

Guilan le Pensif, à qui l'on raconta , dans le pays , la défaite des Sarrasins et les exploits de l'inconnu, s'était dit en lui-même :

«Voilà le parrain qu'il me faudrait, je n'en veux pas d'aulre. » Il se présenta hardiment au château de Querdragant. Il y trouva la dame châtelaine , la belle Aldène , encore tout en larmes ; elle en avait le droit , elle était veuve! Le bon ermite, qui l'interrogea sur le jeune héros , apprit d'elle qu'il était resté cinq jours à peine au château de Querdragant, et qu'il devait être, en ce moment, au manoir du sire de Cartadaque auquel il avait promis une visite.

Guilan se hâta d'y courir, le coeur plein d'espoir. La châtelaine de Cartadaque lui répondit, en rougissant, que, malgré les instances de son mari, le chevalier les avait quittés, au bout de quatre jours, pour se rendre au château voisin.

Au château voisin , à peu près même réponse.

La même plus loin , encore ! Partout le chevalier s'était arrêté ! un peu moins longtemps chaque fois !

Guilan, ne perdant pas courage, continua sa poursuite, tant il avait à cœur de rencontrer un parrain si illustre et si recherché.

Le château de Rochebrune était le der-

nier que linconnu dut visiler ; il y avait passé un jour et deux nuits, et venait d'en sortir lorsque Guilan y arriva. Guilan . loin de se désespérer, reprit haleine et se remit en route, persuadé que le chevalier ne pouvait être loin.

En effet, depuis quelques minutes à peine, monlé sur son beau destrier, le casque en tète, la lance au poing, et suivi de Barsinan, son écuyer fidèle, le bon chevalier s'éloignait, au pas, du château de Rochebrune , jetant un dernier regard , regard d'amour et de regret, sur la dame châtelaine, la gentille Églantine, qui, du haut de la tourelle, agitait son voile blanc, en signe d'adieu.

— Ah ! monseigneur , disait l'écuyer en soupirant, pourquoi quitter si vite ce château et les autres , où nous étions si bien traités ! Pourquoi?

— Pour un devoir sacré. Un message du roi Périon m'apprend que mon frère Amadis , en proie à une douleur inconnue et à un désespoir qu'on ne peut expliquer, vient de quitter la cour, sans qu'on sache de quel côté il a porté ses pas, et mon père m'ordonne d'aller à sa recherche.

66 LE FILLEIL d'AMADIS.

— Encore une question , monseigneur.

Pourquoi , dans tous les châteaux que nous venons de visiter , m'avez-vous défendu de faire connaître votre nom , un nom si glorieux, dont chacun serait fier?

— Parce qu'à ces dames châtelaines , et surtout à leurs maris , le nom de Galaor n'eût peut-être pas inspiré grande confiance, et c'eût été dommage , ajouta le bon chevalier en souriant : ces nobles dames étaient si charmantes.

— Et laquelle monseigneur préfére-t-il?

— Toutes.

— Et vous y penserez ?

— Toujours.

Galaor disait vrai. Il était de bonne foi et n'avait jamais prononcé le mot toujours, sans être persuadé , lui-même , de l'éternité de la passion qu'il éprouvait en ce moment.

Le maître et récuyer devisèrent ainsi toute la journée, en chevauchant à travers la campagne. Le soir, des nuages s'amoncelèrent, des éclairs sillonnaient le ciel, tout présageait une furieuse tempête qui ne tarda pas à éclater ; ils cherchèrent un abri dans une vaste forêt qui s'offrait à eux,

et, la nuit et Torage aidant, ils avaient complètement perdu leur route, lorsqu'il aperçurent, dans le lointain, un point lumineux, vers lequel ils se dirigèrent. A mesure quils approchaient, plusieurs autres feux brillaient ; on entendait le hennissement des chevaux, on distinguait le bruit des voix. L'espoir renaissait au cœur du bon chevalier et de son écuyer, qui continuaient d'approcher, toujours par une pluie battante. Ils découvrirent enfin, sur la lisière du bois, une vaste Jente, richement décorée, que plusieurs flambeaux éclairaient à Tinlérieur et qui semblait offrir un abri aussi commode qu'élégant. On voyait aller et venir de nombreux serviteurs ; des voix féminines et de joyeux éclats de rire arrivaient jusqu à Toreille de Galaor , et Ton ne semblait point , dans rinlérieur de la tente, se douter de la tourmente qui soufflait au dehors.

Le chevalier , qui s'en apercevait mieux que personne , envoya son écuyer à la découverte , le chargeant de demander Thospitalité. Au bout de quelques minutes, qui lui parurent un siècle , il vit revenir Barsinan, la tête basse et l'air déconfît.

gg LE TILLEUL d'AMAOIS.

__ Qu'est-ce donc?

^Cesontlesgenselleseqmpagesde

u „,incc.sedeSardaisne,Sa.-aamn-e qm lÏÏ à peùtes iournées ; elle se rend au-

ce vrai? est-elle joUe'^

- Superbe !

— Etieune? ,

Très-jeune!... dix-liuit ans!

7 -rt'itr: .^i^rsït.ssi— r.«.*~»'-■■''»'"■- ,„.„.„».■., f,M.P*". ■<""••""'"■

__ C'était une maladresbC. -

jele crains, car ellea répondu a un

■ ,P <,ue le chevalier Galaor, quelle

'"lit rnlde chasteté et trop terrible XrtaUolTaudacieuses entreprises auprès

LE FFLLKÎ L d'a.MADIS,

— Quand je (e disais qiu. ma i^loire me faisait du tort.

— Mais la princesse a ajouté que demain, au grand jour, elle serait heureuse et fière de 1 onipre une lance avec mon glorieux maître.

— Elle a dit cela? répétait Galaor, qui, tout en Htrectaiit de rire; sentait redoubler son dépit î

Ah: s'il eut eu affaire à un chevalier!... mais c'était une noble dame ! il devait respecter sa volonté , se soumettre aux lois de la galanterie et ne pas ajouter à sa réputation de mauvais sujet celle de chevalier déloyal et discourtois. Il fallut donc s'éloigner, passer une nuit des plus tristes, au pied dun arbre, et, le lendemain de bonne heure , au moment où il allait se remettre en route, un homme, couver! d'une robe d'ermite, et qui sortait d'une des allées de la forêt (c'était Guilan le Pensif), se jeta à ses pieds en s'écriant :

— Xoble et vaillant paladin 1 fleur de la chevalerie 1 je vous rejoins donc enfin!... Votre armure, votre devise, et plus encore votre air guerrier, tout me dit que vous êtes le héros que je cherche...

70 LE FILlEi;!. d'aMADIS.

,1 lui apprend alors toul ce qu'il a fait pomarriverjusqu'àluietledonqu.Me-.

quierl de sa bonté. .„;, ,!•.

Galaor, que l'idée délre parrain avait d abord mis en gaieté, ne se sentit pas le courage d'affliger ce saint homme, m de résiste,

.ses «rières. 11 y avait un service a rendre, rre„onràses\dées de vengeance contre

Sardamire et dit au bon ermite :

Je suis à vos ordres, mon père.

C'est <ivril n'y. pas de temps à perdre:

demaindimai.cl.e,jourdel'Assompt.on,il

f.ut être au couvent de Pontigny.

Gaor réfléchit en lui-même, quêtante.

auète de son frère Amadis, peu importa t le Spar lequel il commencerait ses rechei-

'*''!: Eh bien, mon père, répondit-il, partons à l'instant, et comme vous ne pourriez Tus suivre à pied, vous monterez en croupe

derrière mon écuyer. . . . , . ^„ ..

^l::;c::'d";;:hev:Uer dont l'équipage

nït extraordinaire. 11 était arme de p.«l

e„ cap, monté sur un beau destrier, et con-

LE FILLCLL D AMADIS. 7{

liuisait, on main, un .jjeval de bataille sur l^-quel était attachée une brillante armure. C'était le jeune Ardiur de Xorgale qui, de •sa nature, aimait à railler ou plmùi à gaber, comme on disait alors, car nos pères les Gaulois étaient déjà gabeios presque autant que leurs descendants.

— Holà î chevalier, dit-il en riant à Galaor, il y en a qui portent en croupe de belles dames, vous préférez porter des ermites.

— C'est mon goût.

— Avez-vous donc peur de mourir de mal subit que vous emmenez à votre suite un aumônier pour vous dire des patenôtres?

— Avez-vous donc peur, lui répondit Galaor, de perdre bientôt votre armure, que vous en portez, par pré\oyance, une de rechange avec vous ?

Piqué de la plaisanterie, le jeune Arthur lui raconta comment un chevalier inconnu lavait chargé de porter à la dame de sa pensée une armure qu'il avait enlevée au duc de Narbonne !

— Le duc de Narbonne, s écria Galaor frappé d'une idée soudaine, le fiancé de la princesse de Sardaigne !

— Lui-nîèmeî

Et c'est là son armure, continua-t-il en suivant toujours la même idée?

Puis sadressant d'un ton railleur au jeune

chevalier :

- Il ne suffit pas d'escorter une armure, il faut encore savoir la défendre.

— A l'épreuve à tout venant î s'écria fièrement Arthur de Norgale en tirant son épée.

— Soit, dit Galaor; si vous êtes vainqueur , mon armure dor et d'argent vous appartiendra. Si vous êtes vaincu, celle que vous vous êtes chargé de défendre deviendra

mienne.

Les deux chevaliers s-élancèrent l un sur lautre. Le jeune Arthur, qui d'avance se croyait sur de la victoire, fut si rudement jeté sur' le gazon qu'il resta quelque temps sans connaissance, et pendant qu'il revenait a lui :

— Partez , dit vivement Galaor au T)on ermite, une injure à venger, une affaire d'honneur me réclame aujourd'hui, a 1 instant même; partez devant, avec mon écuyer; moi,jevousjure,parma foi de chevalier que, demain, avant midi, je serai au couvent de Pontigny.

l.'fîîrîîîur zone la tente.

La {nincesse de Sardaigne venait (ie s'éveiller fraîche et jolie, après avoir passé une excellente nuit, embellie pour elle de rêves d'amour et de gloire ; elle voyait son beau fiancé, le duc de Xarbonne. à ses genoux , et le fier Galaor renversé à ses pieds. Elle s'était, dès le matin, revêtue de sa plus brillante armure; elle s'était fait amener son meilleur coursier, ne doutant pas que Galaor ne sempressât de lépondre au défi qu'elle lui avait adressé. Elle attendit vainement, et, furieuse à son tour, elle donna l'ordre de

lever sa tente , quitta la lisière du bois et continua son voyage.

La i*oute lui parut affreuse, le pays maussade 5 et tous les seigneurs et dames de sa suite, insipides. Malheur au chevalier qui se fût offert à ses yeux, car jamais elle n'avait eu l'humeur plus querelleuse !

Et toute la matinée se passa sans aucune rencontre. Dans l'après-midi seulement, comme elle marchait en avant de son escorte, elle aperçut de loin un chevalier de haute taille qui s'avançait dans la plaine, au milieu d'un nuage de poussière.

Elle sonna du cor pour défier au combat le nouvel arrivant. — Un son de cor répondit à son défi. — Elle mit sa lance en arrêt et son cheval au galop, pour courir à la rencontre de son çidversaire, qui arrivait sur elle comme la foudre. Le choc fut terrible; les deux lances volèrent en éclats, et les deux chevaliers restèrent fermes et immobiles sur leurs arçons.

Sardamire , étonnée , jeta un regard eurieux sur l'inconnu. Et quel fut son étonnement , en distinguant , è travers les flots de poussière qui commençaient à se dissiper ,

Tarmure damasquinée vert et or. et le bouclier portant la rose d'argent, avec cette devise : Au plus digne! C'était l'armure qu'elle avait envoyée naguère au duc de Xarbonne . son fiancé. Le chevalier, de son côté, reconnaissant les armes de Sardaigne, sauta à bas de son cheval , et . mettant un genou en terre :

— Dame de beauté, sécria-t-il, c'est un vaincu, c'est un esclave qui vient déposer à vos pieds ses armes et sa liberté!

Sardamire ne connaissait point le duc de Narbonne, auquel elle avait été, comme cela arrivait de ce temps-là, fiancée dès Tenfance.

Nous avons dit que Galaor était tort beau, et l'émotion du triomphe, la joie de voir son projet réussir, la vue de la princesse qu'il trouvait charmante et qu'il aimait déjà , car il aimait très-viir . tout contribuait à l'embellir encore. Et puis la superbe princesse, d'ordinaire si sévère, accueillait avec des yeux prévenus celui qu'elle regardait comme son fiancé, celui qu'elle admirait, celui dont elle était fière, et nous savons qu'elle avait au cœur plus d'orgueil que de tendresse.

La nuit arriva : la tente rovale fut dressée

76 LK FILLEIL D AMADIS.

dans un vallon charmant. La princesse , ses femmes et Galaor prirent place à un banquet magnifique, servi par des pages et des écuyers nombreux. Pendant le repas, la princesse ne parla que de hauts faits d'armes , de tournois , de combats ; Galaor ne paria que de loyauté, de constance, de dévouements amoureux et de passions éternelles : il charma toutes les dames d'honneur , même les plus vieilles, et celles-ci avouèrent que, de leur temps, on voyait peu d'aussi vaillaiits et d'aussi aimables chevaliers.

Au sortir du banquet, on conduisit la princesse dans une partie de la tente, fermée par d'épais compartiments de tapisseries de Flandre et de velours à ramages; c'était là son appartement. Galaor salua respectueusement, et, prêt à se retirer, comme tout le monde, il s'arrêta et demanda à la belle wSardamire la faveur d'un instant d'entretien; il avait, avant leur union, des choses graves et importantes à lui faire connaître. Aux termes où ils en étaient , une pareille demande n'avait rien d'étrange ni d'inconvenant, et cependant la princesse , un peu étonnée , lui dit:

LE FILLEIL D AMADIS. 77

— Ne pourrions -nous remettre celte conversation à demain ?

— Non, madame, à ! instant même'....

c'est indispensable, vous en jugei-ez vousmême.

Sardamire fit signe à ses Icmmes de se retirer, et resta seule avec Galaor, qui, rayonnant de joie , se taisait et la regardait. L'n peu émue de la situation, qui était nouvelle pour elle, la princesse cacha son trou])le sous un sourire, et dit à Galaor :

— Eh bien, monseigneur le duc. quelle est donc cette afl'aire tant pressée et tant sérieuse?

— Sérieuse pour moi, madame , cai* il y va de mon bonheur et de ma vie.

— En vérité... expliquez-moi cela.

— C'est là le diflicile, madame î

Et, en elFet , Galaor voyait bien qu'il ne déplaisait pas, mais, eu loyal chevalier, il lui répugnait de plaire sous le nom d'un autre; quoique ce fût bien par sa vaillance qu'il eût commencé la conquête de Sardamire , quoique ce fût par ses manières élégantes , sa grâce, son esprit, qu'il eût déjà captivé son attention et peut-être mieux... il ne voulBit

pas devoir au duc de Narbonne, ni à ce titre de fiancé, un bien qu'il enviait et désirait, en ce moment plus que jamais ; trésors qui devaient être le prix de l'amour et non de la ruse.

C'étaient peut-être des sentiments bien recherchés, et d'une métaphysique bien subtile pour ce temps-là, mais le bon Galaor, d'un caractère franc et loyal, n'était mauvais sujet qu'à son corps défendant, et quand il ne pouvait faire autrement; c'était une nuance dont il fallait lui savoir gré, nuance tout à fait inconnue de nos jours.

— Eh bien , parlez donc! lui dit la princesse en voyant qu'il continuait à se taire.

— Eh bien, madame... , dit Galaor en hésitant, j'ai un rival.

— Est-ce là une nouvelle?

— Non, reprit vivement le chevalier, sentant qu'il venait de faire une gaucherie, non, J'en ai beaucoup sans doute,., mais un surtout.,, très -redoutable... et très -audacieux.

— Qui donc?

— Qui vous aime. , . qui vous adore. . . mais d'un amour ardent.,, sincère... véritable...

-— Eh! qui donc?

— Galaor !

La princesse partit d'un éclat de rire qui déconcerta le chevalier ; ce n'était pas là l'effet que, selon lui, son nom devait produire.

— Galaor, reprit la princesse, je sais... c'est lui qui voulait, l'autre nuit, obtenir l'hospitalité... sous ma tente... Rassurezvous, il n'est pas redoutable.

— Vous croyez..., reprit Galaor, dont l'amour- propre se trouvait singulièrement froissé, vous croyez?... El cependant, diton, il a juré hautement qu'il triompherait de votre orgueil et de vos dédains.

~ Qu'il vienne!...

— C'est ce qu'il veut faire! 11 a juré de pénétrer ce soir même jusque sous votre tente.

— Je l'en défie et le brave, lui et tous les chevaliers du roi son père... surtout, seigneur duc, avec un défenseur tel que vous.

— Oui... oui... à vous, madame, et mon saog et ma vie î continua Galaor avec chaleur, en saisissant la main de Sardamire ; mais vous ne savez pas jusqu'où va son audace ; il s'est vanté que cette belle main serait à lui, qu'il la presserait . comme je le

fais en ce moment , contre son cœur et sur

ses lèvres.

-Jamais! jamais', s'écria la princesse

avec indignation.

— Bien plus , el ^ous comprendrez alors mes craintes et ma jalousie, il a prétendu qu'admis auprès de vous... cette nuil...

— Jamais! jamais!

— Il obtiendrait de nous un gage d'amour,

lin baiser !

— Jamais ! jamais !

— Gage si doux, si précieux, qui n'appartient qu'à moi, votre fiancé, n'est-il pas vrar? continua Galaor en tombant à ses genoux; gage que l'oii doit refuser à l'audace , mais qu'on doit accorder à l'amour.

Et Sardamire , tout émue , n'avait m !a force, ni l'intention peut-être de se soustraire au baiser de Galaor qui, rentourant de ses bras, l'implorait avrc toute l ardeur

et le délire de la passion.

- Laissez -moi... laissez-moi... seigneur duc disait -elle en cherchant à se dérober a ses caresses. Songez au nœud qui bientôt doit nous unir! Eh bien, oui... oui... je aou^ répéterai alors avec bonheur ce que je vous

LE FILLEUL DAMADÎ5. 81

avoue... uujourd hiii. Oui, je vous aime... mais laissez- moi... éloignez - vous... Je ne puis écouler et recevoir vos serments que devant Dieu... et devant l'autel !

— Ainsi, c'est au devoir... que je vous devrai . ce n"esl pas à vous-même... ce n'est pas à votre cceurl Ali î si vous m'aiiniez comme je TOUS aime, si vous partagiez le feu qui me dévore... vous auriez pitié de moi... cruelle!... cruelle!...

Épiihèle qui, de moment en moment, devenait plus injuste, car, hors d'elle-même et se défendant à peine, Sardamire , éperdue, s'était laissée tomber dans les bras de Galaor, lorsque derrière la double épaisseur de tapisserie qui formait la portière de l'appartement, une voix se fit entendre!... c'était celle d'une vieille dame dhonneurde la princesse :

— Madame! madame!

— Qu'ya-t-il?

— Un événement inouï, impossible! Le duc de Narbonne!

~ Il est ici !

— Non pas celui-là! un autre, le véritable! il est avec son écuyer, que je connais

82 LE FILLELL d'AMADIS.

parfaitemenll Désespéré, vaincu, il ^en\ vous

voir ! . ,

Saints el saintes du Paradis, qui pouna.i peindre la surprise , la honle , la rage de l'orgueilleuse princesse î

VIÎ

Les trois parrains.

C'est grande fête au monastère de Pontigny. Le chœur de l'église est jonché de fleurs. Les cloches'^ du couvent sonnent à grande volée, c'est le dimanche de l'Assomption.

Dariolette, vêtue de ses plus beaux habits, (enant dans ses bras son nounisson frais et vermeil , a quitté la ferme et se rend à l'abbaye. En arrivant sous le porche de l'église, elle aperçoit assis sur une pierre un chevalier couvert d'armes noires ! C'est le Beau- Ténébreux , fidèle à sa promesse. Elle se jette à ses pieds et le remercie. Toujours silencieux , il la relève avec bonté , et , se

84 I.R FILLEUL d'aMADÎS.

plongeant de nouveau dans ses rêveries , il oublie toul ce qui Tenvironne.

DarioleKe n'avait plus qu'une inquiétude. Le bon ermite n'était pas encore de retour, la veille au soir, et le danip abbé nétait revenu de son pèlerinage que le matin même. Il paraissait en ce moment; il la salua d'un air de protection ; et lui montrant du doigt le Beau -Ténébreux qui ne faisait pas la moindre attention à lui :

— Quel est cet homme noir?

— Le parrain que j"ai choisi, dit-elle.

— Un par!\ain ! sans m'en prévenir! s'écria Tabbé.

— Vous étiez à votre pèlerinage de Notre- Dame de Clos-Vougeot, mon révérend , et vous n'êtes revenu qu'aujourd'hui.

— C'est vrai, répondit-il avec satisfaction; mais revenu avec un parrain î

— Ah ! mon Dieu !

— Un parrain à qui j'ai donné ma parole! un parrain autrement magnifique que le vôtre! Tenez, voyez plutôt.

En ce moment, en effet, on apercevait, se dirigeant vers l'église, un jeune chevalier suivi de quelques écuyers , et accourant au

LE FILLELL D'aMADIS. 85

grand galop. Il montait un cheval blanc andaîous. il portait sur son bouclier un phénix et une couronne d"or sur son casque; c'était bien le noble parrain qui avait donné parole au damp abbé,

— Deux parrains à la lois î sécria Dario^ \ette consternée.

Pendant ce temps, comme preuve de sa reconnaissance et comme marque dhonneur, le bon abbé s'était empressé de tenir luimême létrier au noble chevalier qui mettait pied à terre.

Mais le noble chevalier était de fort mauvaise humeur. 11 était facile de voir que quel» que sombre nuage obscurcissait son beau Iront. Il répondait à peine, ou répondait brusquement aux politesses dont l'accablait le supérieur, en le conduisant vers le portail de 1 église. Là, il aperçut le chevalier aux armes noires qui se tenait di'oit prés du baptistère, à côté de Dariolette.

— Quel est ce chevalier? que veut-il?... que fait-il là? demanda-t-il d^un ton aigre et offensant , qui semblait chercher et provoquer une querelle.

— C'est le parrain de mon nourrisson, ré=

86 LE FILLEIL d'aMADIS.

pondit fièrement Dariolette, lui et pas d'autre. — Qu'est-ce à dire? s'écria alors le chevalier du Phénix en regardant le damp ahhé d'un air mauvais, c'est donc un affront, un outrage que vous me réservez?

Le damp abhé, que la frayeur avait déjà saisi, s'efforçait de balbutier quelques excuses.

— A coup sur, je me souciais peu de jouer un rôle dans une pareille cérémonie , et je venais même exprès vous dire de ne pas compter sur moi , comme parrain. Mais dès qu'un autre veut, à mon détriment, usurper ce titre, je le réclame, je le garde, et j'espère que le seigneur chevalier aura la courtoisie ou la prudence de ne pas me le disputer.

Le chevalier noir releva la tète avec fierté, et, sur un geste de Dariolette , fit signe qu'il n'était nullement disposé à céder son droit.

— Quoi ! vous refusez ?. . .

Le Beau-Ténébreux fit un geste po:?itif.

— Eh bien donc î le sort des armes en décidera. /

Le Beau-Ténébreux baissa la tète en signe d'assentiment, et porta la main sur la garde de son épée. Le chevalier du Phénix allait

LE riLLElL DAMADIS. 87

tirer la sienne , quand Dariolette poussa un cri de joie. Elle venait d'apercevoir Guilan le Pensif qui. appuyé sur son hâton , hâtait le pas.

— Vous seul pouvez nous tirer d'embarras, lui disait-elle. Arrivez donc, mon père, il s'agit de notre parrain.

— Rassurez - vous î j"en ai un, répondit Nivement le Lon ermite.

— Comment cela? s'écrièrent à la foi? le damp abbé, Dariolette, le Beau -Ténébreux et le chevalier du Phénix.

Guilan, sans remarquer leur trouble à tous, se hâta de vanter le mérite et les hauts faits de sou parrain , surtout l'exploit dont hier encore il avait été témoin , quand il lui avait vu enlever, d'un coup de lance, une armure damasquinée vert et or, au jeune Arthur de Norgalc.

A mesure qu'il parlait, et malgré ïa tranquillité apparente , le Beau-Ténébreux sentait son sang bouillir dans ses veines... Un téméraire avait osé s'emparer de l'armure envoyée par lui à la dame de ses pensées!

Dariolette remarqua avec surprise que son parrain, dordiîiaire >i impassible, pouvait à

8S LE f ILLELL D AMADIS.

peine se contenir; surprise qui bientôt augmenta encore. Un nouvel invité, qui arrivait au grand galop de son chevai, mit pied h terre devant l'église.

— Le voici! le voici! s'écria Guilan en courant au-devant d'un chevalier qui portait une armure damasquinée vert et or et un bouclier où brillait sur un fond d'or la rose d'argent avec cette devise : Au plus digne.

A cette vue, le Beau-Ténébreux fit un geste de colère ou de vengeance , et tira son épée = Le chevalier du Phénix en fit autant, et tous deux , comme d'un commun accord , s'élancèrent sur Galaor, car c'était lui qui, surpris d'un paj'eil accueil , se mit prouiptement en défense , et s'efî'orça de tenir tête à ses deux redoutables adversaires. 11 aurait peut-être eu de la peine à s'en tirer à son honneur, si le Beau -Ténébreux , voyant la brusque attaque de l'autre chevalier, ne s'était arrêté .sur-le-champ. Ne voulant point combattre deux contre un, il recula de quelques pas, se cioisa les bras, et attendit, immobile et silencieux, l'issue du combat.

Débarrassé de son plus terrible ennemi , Galaor dirigea (outes ses forces contre celui

LE FîLLELL D'aMADIS. 89

qui lui restait et dont il avait peine a comprendre racharnement, c'était une impétuosité, qui négligeait toute prudence; aussi Galaor, qui conservait son sang-froid, évitait aisément ses coups ou les parait avec adresse; et, saisissant un moment favorahle, il dirigea sur le front de son adversaire un coup d'épée si vigoureux, qu'il brisa la co!ironne d'or et le casque, lequel roula à terre, et l'on vit une forêt de beaux cheveux noirs s'échapper en touffes et ruisseler sur les épaules du jeune chevalier. C'était une femme ! c'était la princesse de Sardaigne, belle et pâle de courroux et de l'émotion du combat.

A cette vue, Galaor s arrêta stupéfait î Lermite à qui Dariolette venait d'expliquer qu'il s'agissait de trois parrains, l'ermite s'élança entre les deux adversaires, et s'adressant'à Sardamire :

— Noble dame, lui di(-il, vous ne pouvez continuer un si terrible combat pour une raison aussi futile.

Sardamire en avait bien une autre, qu'elle ne pouvait ni ne voulait dire.

— Vous ne pouvez, vous femme, tenir à ce litre de parrain, qui n'est pas possible;

90 LF. riLLEl'L d'AMADIS.

mais daignez nous l'aiiT, dans \otre bonlé suprèmo, un lionneur, le plus grand de tous, cons(Milez, jxMir porter bonheur à ce jeune enfanl... consentez à être sa marraine...

Dariolette, suffoquée, voulait réclamer k son tour; mais Guilau lui fît signe de se taire, et le damp abbé commençait à croire à un arrangement possible; mais la fière princesse , montrant du doigt le cbevalier aux armes noires, répondit :

Avec celui-là, volontiers; avec l'autre,

jamais.

Et elle désignait, d'un air de dédain, le chevalier à l'armure vert et or.

La question restait donc à décider entre ces deux derniers, et le bon ermite, se tournant vers eux, espérait leur faire entendre raison; mais déjà le Beau -Ténébreux , sans prononcer un seul mot , avait tiré son e;pée, et le plus terrible des combats venait de s'engager. Un coup n'attendait pas l'autre, le feu jaillissait de leurs armes; ni cesse, ni repos; tous deux s'attaquaient et se défendaient avec la même vigueur et la même adresse. Les spectateurs de cette latte achainée, paies et tremblants , Mes regardaient

LE I ILLKIL l) AMADIS. 91

sans oser et sans pouvoir les séparer. Sardamire elle-même, frappée d'admiration, oubliait sa colère, et comme si un adversaire pareil eût glorifié sa défaite, elle ne pouvait s'empêcher de s'écrier, à chaque coup dépée qui se portait :

— Superbe! admirable!

Depuis un quart dheure la lutte durait, et aucun d'eux n'avait reculé d'un pas , aucun d'eux n'avait pu encore entamer l'armure de son adversaire; enfin Galaor furieux porta un coup si terrible, que le Beau-Ténébreux chancela.

— Ah ! ah! dit-il étonné.

Et ce fut le premier mot qui depuis longtemps fût sorti de sa bouche.

Serrant alors sa bonne épée, il en adressa un si furieux revers à son ennemi, qu'il entama la cuirasse et fit couler le sang.

— Ah ! ah! dit Galaor, étonné à son tour, je ne croyais qu'un seul chevalier au monde capable d'un pareil coup d"épée.

Et le combat recommença avec plus d'acharnement que jamais. Des flots de sueur coulaient de tous leurs membres, leurs armes étaient brisées : et tous les deux , blés-

ses, s'arrêtèrent d'un commun accord, haletants, épuisés et se reposant sur la pointe de leur épée. Tous les deux se regardaient avec étonnement et ne pouvaient se refuser une estime mutuelle.

— Il était digne de porter cette armure , se disait le Beau-Ténébreux, je ne lui en yeux plus de l'avoir enlevée, puisqu'il sait si bien la défendre.

— Il est digne d'être parrain , se disait Galaor en souriant, je suis seulement étonné qu'il y tienne tant! car franchement la vic= toire ne lui rapportera pas ce qu'elle lui aura coûté.

Le bon ermite saisit ce moment de repos pour hasarder quelques paroles de paix.

— N'y aurait-il pas moyen , disait-il , de concilier les justes prétentions des deux vail= lants chevaliers? Qui dit un parrain dit un protecteur; or, on n'a jamais trop de protecteurs, et l'Église, qui ordonne un parrain, n'a jamais défendu qu'il y en eut deux , j'en appelle au damp abbé lui-même.

L'abbé , à qui la vue des épées nues causait une frayeur mortelle , aurait consenti à trois parrains, si on les lui eût demandés, et

se rangea, sans hésiter, h l'avis de Guilan le Pensif.

La fîère Sardamire elle-même, qui aimait la valeur jusque dans ses ennemis, oubliait sa répugnance première et consentait à accepter pour compères , en ce baptême, les deux vaillants chevaliers. Peut-être aussi sa Curiosité entrait-elle pour quelque chose dans ce changement de résolution, tant elle avait le désir de les connaître tous les deux : l'un, par le seul amour de la gloire; l'autre, dans l'intérêt de sa vengeance.

Quant à Galaor, il ne tenait pas assez aux honneurs du parrainage pour craindre de les partager, et aurait volontiers accepté la proposition de Guilan le Pensif et du damp abbé, dans le seul espoir davoir pour commère sa farouche ennemie.

Mais le Beau-Ténébreux , sans rien répondre, releva son épée et le combat continua. Il faut dire que, soit par la fatigue, soit par le sang qu'il avait déjà perdu, Galaor paraissait faiblir, tandis que son invincible adversaire semblait puiser, dans le combat lui-même, des forces nouvelles. D'un coup d'épée il brisa le bouclier de Galaor, et coupa

U LE riLLEl'L DAMADIS.

en (Jeux la rose d'argent, et la fameuse devise : Ali plus (h'gue! En ce moment désespéré, le bon chevalier réunit tout ce qui lui restait de jorce et d'adresse, et prenant son épée à deux mains, il allait s'élancer sur son ennemi, lorsque à son grand étonnement celui-ci recula de quelques pas : il avait comme oublié le" combat, il regardait, palpitant de crainte et d'espoir, un jeune page aux couleurs bleu et orangé, qui accourait au grand galop de son destrier.

Le jeune page s'écria, en sautant à bas de son cheval , et s'adressant au Beau-Ténébreux :

— C'est d'elle; elle reconnaît son injustice , se repent de ses rigueurs et vous rappelle... Lisez... lisez plutôt.

Et il remettait un petit parchemin parfumé au chevalier aux armes noires, qui, accablé par la joie plus encore que par la fatigue du combat, sentait ses jambes fléchir; il lut à la hâte la missive de sa bien- aimée, puis, pour la mieux relire encore, leva la visière de son casque; un cri alors se fît entendre, et Galaor, sautant au cou de son terrible adversaire, l'étreignit de ses caresses, en s'écriant :

— Amadis î Amadis! mon frère... c'est

LE FILLKIL l) AMADI^. 95

bien loi!... lien qu a la \;iiilance... j'aurais eiù te reconnaître.

— Et moi donc! s'écria Amailis, loi seul au monde poiiNais inopposci- une pareille résistance... Parlage ma joie î Oriane me pardonne! Oriane me rappelle...

Car, accusé de déloyauté et d'indiscrétion par la belle Oriane , dame de ses pensées , Amadis, le modèle des chevaliers, avait juré de se condamner au silence et à l'exil, jusqu'à ce qu'il lut justifié aux yeux de celle (ju"il aimait.

— ingrat! lui disait Galaor, m'abandonner ainsi, et moi qui courais à ta recherche?

El dans les expansions de leur tendresse, It s deux vaillants fils du roi Périon oubliaient tous ceux qui les environnaient. Ce fut Galaor, qui, le premier, se tournant vers le bon ermite et le damp abbé , leur dit :

— Le différend est terminé, nous ne l'ai- >ons plus qu'un, et nous sommes prêts à \ous servir de parrains;... n"est-il pas vrai, frère ?

— Oui, répondit Amadis, nous voici; commencez, mon père, dit-il au damp abbé.

— Si toutefois, ajouta Galaor, lillustre et

56 LE FILLEUL d'AHADïS.

généreuse Sardamire n'a point oublié sa parole et n'oublie que les offenses.

Sardamire rougit et ne répondit pas. Elle tendit la main à Amadis et jeta sur Galaor un regard qui semblait dire : Je pardonne , mais je n'oublie pas !

L'ermite et Dariolette voulaient qu'avant tout. Gaîaor et son frère fissent panser leurs blessures. Ils n'y voulurent jamais consentir, et la cérémonie commença. Amadis et Galaor se tenaient debout d'un côté du baptistère; de l'autre, la princesse de Sardaigne. Dariolette tenait l'enfant au-dessus de la cuve sacrée; plus loin, derrière elle, était le bon ermite; le damp abbé, revêtu de sa riche étole, dit les prières saintes et versa l'eau du baptême sur le front du jeune Florestan , pendant que les deux parrains et la marraine élevaient leurs mains au-dessus de l'enfant.

Guilan le Pensif, contemplant ce tableau , se dit en lui-même avec joie : Leur filleul sera fort et vaillant comme eux , Notre- Dame-des-Fleurs me l'a promis.

Tous les trois alors s'écrièrent ensemble :

— Qu'il soit heureux!

— >'otre-Dame-de5-Fleurs, se dit encore le bon ermite, m'a promis que les vœux pro^ nonces pour lui, le jour de son baptême-, par ses parrain et marraine, seraient tous exaucés.

Et Amadis. regardant lefrfant. répéta en 'iouriant :

— Oui qu'il soit iieureux, et pour cela qu'il n'ait jamais au cœur qu'un seul amour !

— Pour cela , s'écria gaiement Galaor . qu'il plaise à toutes les femmes, et qu'il soit aimé d'elles :

Et Sardamire, dans une vertueuse indignation, se hâta d'ajouter :

— Et qu'il n'en possède jamais aucune î >'ous verrons dans la suite de cette histoire 1 influence qu'exercèrent, sur la vie de notre héros, les vœux de ses parrains et marraine et les conséquences produites par des vœux si contradictoires.

Le loîip.

L auteuri que nous Iraduisons entre dans peu de détails sur les premiers mois de la vie de Florestan ; il lui reconnaît seulement un mérite , qui chaque jour devient plus rai'e chez les enfants de notre civilisation moderne, le mérite de se bien porter . éloge, du reste , auquel Dariolette aurait eu plus de droits que son nourrisson !

Ensuite et volontiers, on fait les héros de romans gracieux, sveltes, élancés, on ne les fait pas généralement assez forts î C'est cependant de toute nécessité, ne lut -ce que pour résister à la multiplicité daveiitures de

100 LE FILLEUL D'AiMÂDIS.

tout genre dont on les accable d'ordinaire. Notre auteur n'a garde de tomber dans cet inconvénient. Florestan est à la fois d'une beauté et d'une force peu communes. Élevé dès l'enfance à franchir les torrents, à gravir les rochers qui entourent l'ermitage de la Roche-Pauvre, il a acquis de la vigueur, de l'adresse, et surtout de l'audace. Rien ne l'étonne, rien ne l'effraye; plus d'une fois, il est revenu sanglant et déchiré, sans se plaindre et sans montrer ses blessures. Le bon ermite, dont il fait l'orgueil et la joie , le surveille et ne le quitte pas des yeux , même dans les moments où il a l'air de l'abandonner à luimême, 11 le suit de loin à la montagne; le guette quand il roule dans la neige, quand il glisse du rocher, et souvent, au moment du danger, il est là pour le recevoir dans ses bras; ce qui lui plait dans le jeune enfant, c'est son naturel tendre et aimant, son 'cœur, franc, ouvert, incapable de mensonge; ce qu'il étudie avec soin, ce sont toutes les circonstances qui peuvent déjà révélei' son caractère à venir.

Un jour, une abeille vient de le piquer. L'enfant ne jette pas un cri; mais , furieux =

l¥. FILLFJL DAMADIS. 101

se précipite sur .^oii (nneini, qu'il j»oiirsui(, qu'il presse, qu'il alteint; il. va récraser sous ses doigts ; mais en voyant le pauvre insecte aux ailes tremblantes, au corps frissonnant de douleur et d'effroi, sa colère s'apaise; il n'écoute que la pitié, ouvre ses doigts, laisse écliappt-r l'abeille, et semble lui dire, comme dira plus tard mon oncle Tobie : Va-t'en! le monde est assez grand pour nous deux.

— Bien! se dit Guilan !e Pensif, l'enfant sera généreux !

Les seules affections de Florestan se concentrent Sur le bon ermite, sur Darioletle, sa seconde mère, et sur Grésilette, sa sœur de lait , dont il ne peut se séparer. Le temps va vite. Il a dix ans. C'est déjà un beau gar çon aux cheveux noirs, au front noble et élevé. Son air est distingué, sa taille souple et bien prise, ses nerfs sont d'acier, ses yeux pétillent d'intelligence et d'audace, et un sourire plein de grâce et de bonté brille sur ses lèvres vermeilles. S'il reste à la maison , Grésilette reste près de lui ; s'il va courir dans la foret , elle veut le suivre, et souvent déjà Dariolette le lui défend!

Un troisième enfant, quoique bien plus âgé qu'eux, est le compagnon de leurs jeux. C'est petit Pierre , jeune garçon du village , dont les seules occupations ont consisté jusqu'alors à cueillir des noisettes et à dénicher des oiseaux. Or, un jour que Florestan devait passer la matinée à l'ermitage, que Grésilette ne savait que devenir , et qu'aucun jeu ne lui plaisait, petit Pierre lui proposa d'aller cueillir des noisettes dans la foret. C'était bien tentant! il y avait surtout une allée sinueuse, toute bordée de noisetiers. C'était précisément un chemin qui conduisait à Vermitage , et par lequel Florestan devait revenir. Grésilette fut davis de prendre cette route, et quant à petit Pierre qui n'avait pas d'avis, tous les chemins lui étaient indifférents quand il était avec Grésilette.

Ils s'enfoncèrent donc tous les deux dans le bois, la jeune fille portant un panier, et le jeune bûcheron une serpe, son arme ordinaire; mais les noisetiers avaient été visités par des chasseurs plus diligents qu'eux. Ils vont donc plus loin , puis plus loin encore. De belles branches chargées de fruits s'offrent à eux: mais elles sont bien élevées. Petit

î.F TUAJAl D'AMADIS. 103

Pien-0 monte sur l'ai'bie, coupe los branches avec sa serpe , K laisse à Grésilelte le soin, ou plutôt le plaisir de les cueillir. Tout à coup, au nionient ou Grésilette venait de casser , av( c ses petites dents blanches , une noisette dune qualité supérieure, elle entend dans le fourré un bruit de branches sèches que Ion brise, de feuilles que Ton froisse, et apparaît à ses yeux un énorme loup, à la gueule béante et au poil hérissé. Petit Pierre pousse un cri d'effroi, laisse échapper sa serpe et sVnfuit à toutes jambes, oubliant Grésilette qu'il aimait bien pourtant! mais on ne commande pas à la peur, et puis, bien des gens, dit-on, ne sont braves que par réflexion, et petit Pierre n'avait pas eu le temps de réfléchir.

Quant à Grésilette, s'attendant à être dévorée , elle a d'abord fermé les yeux , puis, tremblante, elle les entrouvre; elle voit son redoutable ennemi, dont les dents la menacent toujours , mais qui , empêtré un instant dans le fourré et dans les buissons dépines, a quelque peine à se dégager. Il en vient l bout cependant et sélance en rugissant sur sa victime qui , immobile de terreur , n'a pas

LE FILLFH. d'AMADIS.

même la force de Cuir et ne se défend qu'en jetant des cris affreux. En ce moment, unpetit garçon cjui accourait s'écrie : Ma sœur! ma sœui'î n'aie pas peur ! et il se jette sur le loup, le serre dans ses bras déjà vigoureux et lutte quelques instants avec lui ; le pauvre enfant est bientôt renversé, il se relève, aperçoit à ses pieds une arme, une serpe qu if saisit, et, attaquant de nouveau son redoutable adversaire, lui fait de profondes blessures, en reçoit, et au moment où , furieux, le loup ouvre sa gueule pour le déchirer, il plonge hardiment sa serpe et son bras jusqu'au fond du gosier de rcnnemi, qui , attaqué au cœur de la place , se débat vainement, se lord, et tous les deux roulent sanglants sur la terre. Mais le loup ne se relève plus, et Floreslaii vainqueur court près de Grésilette.

Pendant ce combat acharné , elle n'avait cessé de remplir l'air de ses cris , et voyant venir à elle son frère couvert de sang, Témotion qu'elle éprouve est telle, qu'elle pâlit et perd connaissance.

— Ma sœur, ma sœur, lui disait l'enfant, reviens à toi, ne crains rien î Je ne suis pas

LE FILLrAL D AMADIS. IOj

blessé, je suis près de loi pour te détendre î Grésilette neiitendait plus rien, et Floreslan était beaucoup idus embarrassé pour rappeler une jeune fille à la vie qu'il ne l'avait été pour tuer le loup , lorsqu'une voix forte se fit entendre dans la torét :

— Comment, lâche î tu l'as abandonnée?

Conduis-moi du moins vers elle.

C'était Guilan le Pensif, traînant pai' l'oreille i>etit Pierre éperdu et essoufflé ; car s'il n'avait pas la force de se battre, il avait celle de courir, et il avait couru ou j)lutôt volé vers l'ermitage qui , du reste, n'était pas bien éloigné, pour annoncer à Guilan le Pensif le danger qui menaçait Grésilette. Ils l'aperçoivent enfin , étendue sans mouvement , dans les bras de Florestan.

— Elle n'est plus! s'écrie le pauvre ermite désolé.

— Non, non, mon père, répond Florestan, elle n'est qu'évanouie ; aidez-moi à la faire revenir.

— Ce que me disait petit Pierre n'est donc pas vrai?... Ce loup furieux qui s'élançait sur elle...

— Si vraiment.

106 LE FILLEIL d'AMADIS.

— Et OÙ donc est-il?

— Là, lépOïiclit froidement l'enfant, en le montrant du doigt.

Et il continuait à donner ses soins à Grésilette.

L'ermite regarda autour de lui, vit la terre foulée , ensanglantée , et un loup énorme étendu et sans mouvement.

— Qui donc Ta tué? s'écria-t-il.

L'enfant ne répondit pas , mais il montra

son bras que l'animal avait déchiré , et se remit à soigner Grésilelte qui revenait enfin à la vie.

— Bien ! dit en lui-même Guilan le Pensif avec un sourire d'orgueil et de joie, l'enfant sera brave et modeste.

Le totiiuol.

On revint a la ferme ou je laisse à penser les cris et les gémissements de Dariolette en voyant sa fille et son enfant en pareil état.

— Silence! dit Termite, les ongles du lion commencent à pousser; ce devait être. On nest pas , pour rien, le filleul dAmadis et de Galaor. Ce n'est plus avec vous, la fermière . c'est avec moi qu" il doit maintenant demeurer î

— M'enlever mon nourrisson?

— Pour en faire un chevalier . pour lui apprendre, d'après le vceu de sa mère, à

manier la lance et l'épée. Cela me regarde , si toutefois je n'ai pas oublié mon ancien métier î Je l'emmène avec moi, dès qu'il sera guéri î Je l'emmène , pour lui faire une vie glorieuse.

— Laissez-le-moi , dit Darioletle en pleurant, je lui ferai une vie heureuse!

— Ni moi, ni vous, Darioletle, ne sommes maîtres de changer sa destinée , ni de lui en choisir une autre que celle désignée par sa mère.

Il fut donc décidé que le bon ermite apprendrait à Florestan deux sciences que peu de nobles seigneurs possédaient alors : la lecture et l'écriture, et qu'il lui donnerait en même temps tous les enseignements qui pourraient en faire wn chevalier distingué, le façonnant chaque jour, sous ses yeux, aux exercices du corps et au maniement des armes. La difficulté était de se procurer un cheval et une armure. Dariolettte donna un cheval de sa ferme , et , avec les économies qu'elle avait depuis longtemps amassées , on trouva moyen d'acheter à la ville , chez un honnête fourbisseur, une armure de hasard qui n'était ni fine, ni élégante, mais qui pou-

Df: FILLEUL D AMADIS. 109

vait suffire aux exercices du jeune poursui- \ant (larmes.

Quant à Guilan le Pensif, depuis le jour où la dame de Verte-Allure , la déloyale Briolanie, avait trahi sa foi, depuis le jour où le roi Lisvard, son souverain, avait manqué à sa promesse , il avait attaché à un clou de la muraille sa vieille armure, autrefois si brillante et aujourd'hui rouillée, emblème de ses anciennes illusions! — Ces armes, auxquelles il croyait avoir renoncé pour jamais , il les reprit pour son jeune élève , et le bon vieux chevalier retrouva, non plus pour la gloire, mais pouv Tamitié, sa vigueur, son adresse et son expérience.

Chaque matin, et pendant plusieurs heures, Florestan s'exerçait à manier Tépée et la lance, et à diriger son coursier. 11 apprenait de son maître toutes les passes en usage dans les touinois, dans les carrousels et dans les combats. Les deux amis se battaient avec une ardeur et un acharnement qui ravissaient le jeune élève et le maître; mais, chaque jour, les forces de Florestan augmentaient ; celles du bon ermite diminuaient, et souvent tel coup dépée était assené avec

110 LE FILLEIL DAMADIS.

tant de vigueur , que le professeur , le cœur joyeux et le bras engourdi, était obligé de suspendre la leçon.

— Bien frappé ! bien frappé î disait-il en souriant et en se frottant le bras; de mon temps on ne frappait pas si fort et j'ai peine à croire que sa marraine ou ses parrains, eux-mêmes, donnassent aujourd'hui d'aussi bons coups d'épée! Ce sera un vaillant chevalier, sa mère sera contente de lui et de moi!

A cette idée, la souffrance s'oubliait et le maitre continuait la leçon.

Mais Florestan , lui-même, avait bientôt compris sa force; plein de respect et de tendresse pour son vieil ami , il modérait ses coups et craignait de le blesser.

— Ah ! se disait Guilan avec douleur, ce n'est pas ce que j'espérais; il n'a plus la même vigueur, il ne fi*appe plus aussi rudement.

Et,. pour exciter l'ardeur de son élevé, il redoublait ses attaques , attaques que Florestan repoussait ou déjouait en se défendant seulement, et, un jour que, malgré lui et sans le vouloir, il avait fait sauter l'épée de son professeur :

— Ah! s'écria celui-ci, les yeux rayon-

LE FILLEUL D A.MADIS. 111

liants de joie, (u me ménageais! Et lui sautant au cou, le serrant dans ses bras : Mon enfant, mon élève chéri, je n\ii plus rien à t'apprendre, tu es le maitre maintenant, tu as fait sauter mon épée.

Floreslan , mettant un genou en terre, lui présenta respectueusement la sienne.

La bonne Dariolette assistait parfois à ces exercices, mais Grésilette n'en manquait aucun; c'est elle qui, par ses cris, encourageait le jeune clievalier; c'est elle qui exaltait ses victoires; c'est elle qui attachait sur son casque la couronne de coquelicots ou de bluets , cueillie aux champs voisins.

Floreslan avait seize à dix-sej>t ans ; Grésilette était de son âge et ne connaissait rien au monde de plus beau que son frère de lait. Il est vrai qu'elle ne regardait que lui, et ne s'apercevait pas de l'amour naïf et désintéressé du pauvre petit Pierre qui, devenu grand, était entré garçon de ferme chez Dariolette , pour vivre près de sa fille et la contempler du matin au soir. Petit Pierre n'était pas devenu plus brave qu'autrefois, mais il était encore plus amoureux, et il ne connaissait qu'une manière de montrer son amour ,

c'était de travailler comme quatre ! Aussi Dariolette n'avait jamais vu de garçon de ferme si ardent à l'ouyrage. La brave fermière pi'cnait pour excès de zèle une surabondance d'amour, qui se dépensait en travail!

Quant à Floresfan , c'était déjà vraiment le plus gentil cavalier qu'il fût possible de voir, et en même temps le plus aimable; tout en lui respirait l'élégance, la grâce , la franchise; on éprouvait à sa vue ce charme des manières que chacun subit sans pouvoir le définir. Bon , joyeux , obligeant , il rendait service à tout le monde; aussi hommes et femiDCS, chacun Tadorait au village, excei)té Pierre , qui encore lui rendait justice , mais n'aimait pas à le voir près de Grésilette, et il y était loujours. Florestan , qui était charmant pour tous, Tétait surtout pour sa sœur de lait. Il la trouvait jolie et le lui disait avec une franchise et une ardeur qui effrayaient Dariolette et surtout Guilan le Pensif , qui s'était remis à réfléchir , non plus comme autrefois pour son compte, mais pour celui de son pupille.

Si le vœu de son parrain Amadis est exaucé, se disait-il, qu'allons-nous devenir?

LK FILI.KIi. DAMADIS. ii5

il lui a souliaité im coMir lîdj'le à un seul nnioiir, et si. comme tout semble Tindiquer, il se met à aimer celle petite (-résilette, sa sœur de lait, s'il n'aime qu'elle, sil l'aime toujours, adieu mes rêves de gloire, de grandeui' et de fortune! le voilà gendre de Daiioletle, la fermière. Il pourrait être jdus malheureux ! mais que dira sa mère ? que diront ses nol)les aïeux, que je ne connais pas, ni lui on plus?

Te. les étaient les pensées qui chaque jour agitaient le pauvre Guilan ; pendant ce temps, 1 âge et les sens parlaient, le danger augmentait , ainsi que le désespoir du malheureux Pieire, qui réfléchissait moins que l'ermite, mais qui prévoyait plus clairement le dénoûment prochain de la situation.

Il était question depuis près de deux mois, dans la province et les environs , d'un tournoi quidevail se donner dans la ville voisine. De vingt à trente lieues a la ronde, les dames et seigneurs , les nobles chevaliers y accouraient. les unes sur leur haquenée . les autres sur leur palefroi ; tous, avec nombreuse escorte de pages , de varlets . de gens de pied ou de gens à cheval.

m LE riLLElL DAMADIS.

Florestan , qui ne connaissait les carrousels et les tournois que par les récits de 1 ermite, se mourait d'envie d'assister à un spectacle pareil. Il lui fut aisé de démontrer à son gouverneur que , pour lui , futur chevalier, c'était là , non pas un vain plaisir, mais un enseignement essentiel , indispensable, et de toute nécessité, qu'il fallait bien se garder de négliger une occasion qui peut-être ne se représenterait pas de longtemps , et Guilan , qui ne savait rien refuser à son élève, ou plutôt à son fils, ne trouva pas une seule bonne raison pour combattre les siennes. Bien plus , comme il ne pouvait se résoudre à le laisser partir seul , il fut convenu qu'il l'accompagnerait , et que Guilan reprendrait pour un jour ses habits de chevalier.

Les voici donc arrivés dans le pourtour de la lice , arrivés les premiers et les mieux placés, aux premiers rangs de l'amphithéâtre et tout à côté de la loge royale! Quelles furent les impressions de Florestan à la vue de ces magnificences et de ce spectacle émouvant dont il n'avait pas d'idée î Le bruit des clairons . rnspect dos guidons et drapeaux

LE FILLEII. DAMADIS. 113

llottant dans les airs, 1 éclat des armes, et tout ce simulacre de guerre faisaient battre son cœur, enflammaient ses joues, animaient ses yeux ; Guilan pouvait à peine le retenir sur son banc . et croyait voir en lui le coursier de lÉcriture, dont les naseaux senflamnient . et qui. du pied frappant la terre, semble dire : Allons !

Mais un spectacle que le jeune élève de lermite paraissait surtout dévorer des yeux, cétait celui des nobles dames et demoiselles qui garnissaient les estrades. La fille du comte de Béziers , la belle Fleur de Lis , devait, de sa main, couronner les vainqueurs. Sa riche parure, sa robe de velours et dhermine, sa couronne d"or et de diamants, attiraient tous les regards, mais Florestan. placé non loin du dais sous lequel elle était assise, contemplait, avec une admiration qui tenait de lextase, sa belle figure, son cou de cygne et ses blanches épaules; détails qu'il appréciait avec une chaleur et un enthousiasme qui effrayaient, à la fois , et rassuraient son gourverneur! Pauvre Grésilette, où étais- tu? Aussi loin en ce moment de sa pensée que de ses veux ! Ali ! vo disait 1<^ bon ermite, je me

trompais ! Ce n'est pas de son premier parrain qu'il tiendra! c'est de l'autre, c'est de Galaor ! Y a-i-il jdus de danger? y en a-t-il moins?... C'est à cela que réfléchissait Guilan le Pensif. Quant à Florestan , il ne pensait pas , il regardait. Son âme tout entière avait passé dans ses yeux.

Le tournoi commençait par un carrousel, courses et manœuvres de cavalerie , où de nombreux escadrons s'élançaient à la fois dans la lice , qu'ils parcouraient avec la rapidité de l'éclair; le sable volait sous les pieds des coursiers, et la princesse, en se penchant pour suivre celte mêlée, laissa tomber dans l'arène une aigrette de diamants qui brillait sur son front. Plus prompt que la pensée, et sans que son gouverneur, préoccupé, ait eu le temps de le retenir, Florestan s'est élancé dans la lice et, au risque d'être broyé et écrasé sous les pieds des chevaux , il a ramassé l'aigrette qu'il offre à la noble princesse. Tremblantes d'une telle imprudence , toutes les dames avaient jeté un cri d'effroi; mais au moment où le jeune audacieux, la toque en main , un genou en terre, brillant de joie, de jeunesse et de beauté , offrait à la

LE FILLEUL D'aMADIS. tl7

charmante Fleur de Lis celle parure, qui avait pensé lui coûter la vie, les yeux de foules les dames se tournèrent vers Theureux téméraire, et le murmure approbateur, qui s'échappait de leurs lèvres, semblait rendre grâces au ciel qu'un cavalier si jeune et si beau fût en même temps aussi hardi ! Quant à la princesse, un éclair de reconnaissance avait brillé dans ses yeux ; mais la reconnaissance n'exigeait qu'un regard, et, plus d"ane fois les siens se tournèrent, malgré elle, vers l'heureux Florestan.

La prédiction de Galaor s'accomplissait-elle déjà , et était-il dans §a destinée de plaire à toutes les dames?

Le tournoi était commencé. A chaque coup de lance Florestan tressaillait; ses muscles contractés se roidissaient , sa main crispée semblait serrer avec force l'arme qu'il ne tenait pas, et la sueur ruisselait de son front comme s"il eût livré lui-même chacun des combats qui se passaient devant ses yeux. Après des chances diverses, des cavaliers renversés et blessés, des coursiers fourbus , des armures brisées, le chevalier de Danemark semblait être le vainqueur. C'était un

haut cl colossal clicvalier , aux larges épau" les , au sourire perpétuel , à l'esprit massif, aux traits réguliers et beaux , mais de celle beauté impatientante et désagréable qui fait regrettei' la laideur; il n'avait aux yeux des femmes et surtout aux yeux des hommes qu'un seul mérite, celui d'être l'amant de la princesse dont il portait les couleurs et qu'il devait épouser. Pour celte raison peut-être , et sans se l'avouer, Florestan faisait des vœux contre lui, et combattait, en lui-même, pour tous ses adversaires. Sa protection ne leur portait pas bonheur, car tous avaient été renversés. 11 n'en restait plus qu'un !... le chevalier de la Roche-Aiguë. Ah ! que n'eût pas donné Florestan pour être à sa place , pour monter son coursier et tenir sa lance ! . . . il ne pouvait rester sur son banc, il s'agitait et se levait à chaque instant, malgré les efforts du pauvre Guilan pour le maintenir en repos.

Les deux chevaliers venaient de se rencontrer au milieu de la lice, et tous les deux étaient restés fermes sur leurs arçons; mais le chevalier de la Roche-Aiguë avait atteint son adversaire à la ceinture : c'était attaquer

LE FILLtlL D AMADIS. 110

le colosse par sa base. — Plus liaul. frapjHZ plus haut ! lui c(if à dcmi-\oi\ Floitstan, au moment où il passait devant lui |-our achever sa vol te. A la passe suivante, le chevalier dirigea , en effet, la pointe de sa lance vers iépaule de son ennemi, qui. un instant ébranlé par la \iolence du couj' , chancela , pencha vers la teire... et Ftorestan , comme sil entendait déjà le biuit du colosse tomber sur l'arène. Florestan se leva en poussant un cri de Irioriiphe;... mais le chevalier de Danemark , ranimé par ce cri , jeta de son coté un regard menaçant; puis, se relevant avec force, fondit comn»e la foudre sur son adversaire cju'il renveisa sur le sable. Sautant alors à bas de son cheNal, il monta , au bruit des acclainations , les degrés de l'estrade et vint tomber glorieux et massif aux pieds de la princesse. Celle-ci, d'un air distrait , et regardant ailleurs, prit la couronne pour la poser sur la tète du chevalier et manqua presque de la poser à côté, malgré la large surface que lui offrait le front du vainqueur. Pour Florestan, hors de lui, furieux, il voulait délier le chevalier de Danemark , laue rouvrir la lice, recommencer le tournoi.

— Qu'on me donne un cheval, une lance, s'écriait-il , et nous verrons î

— Il ne peut pas se hattre avec vous, lui criait Guilan en cherchant à le modérer.

— Je l'y forcerai bien !

— Il le voudrait, qu'il ne le jiourrait pas.

— Et pourquoi ?

— Il est chevalier et vous ne Tètes point. Pour combattre en champ clos et dans un tournoi, devant de nobles dames, il faut avoir été armé chevalier.

— Dites-vous vrai ?

— L'exacte vérité... et vous n'êtes qu'un aspirant, un poursuivant d'armes.

— Ah! dès demain, dès aujourd'hui, je ^eux être reçu chevalier; il le faut.

— Cela ne se fait pas ainsi, répondit Guilan le Pensif; c'est une cérémonie grave et importante à laquelle il faut rêver à loisir.

xMais , depuis ce jour, Florestan "ne lui laissa pas un instant de répit; il ne lui parlait, du matin au soir, que de l'objet de ses désirs. Cette idée l'occupait tellement , qu'il n'avait même plus le temps de causer avec Grésilette, au grand regret de celle-ci, qui maudissait les tournois; au iijrand contente-

LE FILLEl'L D'AMADIS. 121

ment de Pierre, qui adorait maintenant la chevalerie.

— Mon père! mon père! disait Floreslan à l'ermite, ne puis-je pas être armé par vous, qui avez été aussi vaillant clievalier qu'aucun de ceux qui portent maintenant la lance? Et quant à la veillée des armes...

— Nous la ferons à la ferme ! s'écriait la fermière.

— Et pour la noble dame qui doit me ceindre l'épée...

— Me voici , disait Grésilette.

— Non, non, mes enfants, répondait Termite dans le conseil de famille où se traitait cette grave affaire, cela ne peut se passer ainsi. Florestan a un noble et illustre parrain , qu'est-ce que je dis? il en a deux î

— Il en a trois î s'écria Darioletîe, car c'était aussi un chevalier, celle qui m'a enlevé le bonheur et le titre de marraine î

— Amadis et Galaor , poursuivit Guilan , les premiers chevaliers de la chrétienté, ont déjà été ses parrains; ce sont eux qui doivent l'être encore dans l'ordre de la chevalerie: après ces noms-là, le mien ni aucun autre ne peuvent être prononcés. Il faut donc que

122 LE riLLri'L DAMADIS.

Florestaii aille les trouver et les supplie de lui ceindre Tépée.

— El où sont-ils? demanda Grésilette avec inquiétude.

— Je l'ignore... probablement ;'i la cour du roi des Gaules, leur père; c'est là que Florestan doit se rendre d'abord.

— C'est le parti le plus sage ! s'écria vivement Pierre, qui, debout et à l'écart dans un coin de la chambre , assistait au conseil.

— Et. quand partirons- nous? demanda Florestan.

— Dans quelques mois , dit Grésilette.

— Aujourd'hui î répondit l'impatient jeune homme.

— C'est juste, dit Pierre, quand on est décidé , le plus tôt vaut le mieux.

— Il partira , dit gravement l'ermite , dès que nous aurons trouvé les moyens de lui procurer un cheval et une armure convenables. On ne paraît pas ainsi équipé à la cour du roi Périon, pour être armé chevalier par ses deux fils.

— C'est vrai , dit tristement le pauvre poursuivant d'armes en jetant les yeux sur

son armure, si vieille et si usée, que les pièces ne tenaient plus ensemhle.

Près de là broutait le bon cheval de labour. Pacôme. qui, depuis six ou sept ans, partageait ses travaux et ses exploits. Florestan le compara aux élégants coursiers qui avaient couru dans le dernier tournoi ; il se vit , en selle sur le bon Pacôme, défiler sous l'estrade de la belle Fleur de Lis ou des dames de la cour ! La rougeur lui monta au front et une larme de dépit roula sous ses paupières. Quant à Grésilette. un éclair de joie brilla dans ses yeux; elle avait calculé déjà tout ce qu'il faudrait de temps et d'économies pour amasser la somme nécessaire au riche équipement de son frère de lait. Des mois , des années s'écouleraient avant qu'il partît pour être chevalier, et Grésilette ne savait pas prévoir la gloire ni le malheur de si loin! Aussi, toute la soirée elle fut d'une gaieté charmante et aussi rieuse que Florestan était sombre et Pierre désespéré.

Le diépai't.

Mais quel fut rétonnement de toute la famille, lorsque le leudemaiu, au poiut du jour, en se levant, le bon ermite et son élève aperçurent, sur la table de l'ermitage, une armure complète, du plus fin acier î Jamais, au temps où il portait le casque et la cuirasse, Guilan n'avait vu d'armes aussi élégantes, aussi légères et en même temps aussi fortes. Elles semblaient défier le tranchant de la meilleure lame de Damas ou de Tolède, et le plus singulier, c'est que cette armure, qui avait dû coûter au plus babile ouvrier une année entière de travail . semblait faite

exprès pour Florestan et lui allail, à ravir. Sur son bouclier, où l'on voyait son chiffre gravé, apparaissait une touffe de violetles or et argent, et ce présent magnifique, cligne d'un empereur ou d'un roi, était accompagné d'un simple bouquet de violettes avec ces mots : Je croîs à l'ombre !

Florestan et son gouverneur, stupéfaits, se frottant les yeux, ne savaient s'ils veillaient ou dormaient encore, lorsqu'un hennissement se fit entendre, et ils virent attaché aux barreaux de la fenêtre un cheval arabe , noir comme jais, avec une étoile blanche au milieu du front, et sur la selle , brodée d'or et de perles, étaient écrits ces mots : On me nomme Ébène.

D'où venait un pareil prodige? Qui avait lu dans leur cœur, deviné leur désir, exaucé leurs vœux? Jamais Guilan le Pensif n'avait eu plus vaste sujet de réflexions , et , 'comme toujours, plus il cherchait la solution, moins il la trouvait. Quant k Florestan , il avait bien, à l'aide de son amour-propre (on en a toujours à cet câge-là), conçu quelques soupçons, quelques idées qui le mettaient sur la trace; il prononçait, tout bas, le nom de

IF. FILF.rn. DAMADIS. 127

Fleur de Lis, vl ne voyait dans ce cadeau quun lénioignagc de reconnaissance de la l»elie princesse. Kn (oui eas, ni le cadeau, ni la manière donl on linterprélail ne pouvaient èti-c fasorables à (ij-ésilelle, el bien grand l'ut son chagrin , quand elle apprit cette bif nlieuieuse nouvelle.

11 n"y avait plus de prétexie pour diflerer le départ, et il fut fixé au surlendemain. Alors seulement , Floreslan comprit tout ce qu'il devait au bon ermite, à rexcellente lermière et à la gentille Grésilelte ; alors le chagrin de quitter de si bons amis se fît sentir à son cœur tendre et aimant; il se demanda si les rêves de gloire qu'il entrevoyait dans l'avenir valaient le repos et le bonheur que lui offrait le présent. Mais hésiter à son âge et sur un pareil sujet, c'est déjà èlre décidé!

Le bouquet de violettes, il lavait placé sur son cœur! Ébène , quil avait déjà monté, était si souple, si vigoureux, si rapide! On se sentait emporté par lui , comme par le souffle du vent, et l'on eut dit, à la manière dont il hennissait à Florestan, qu'il connaissait déjà son nouveau maître. L'armure qu'il

avait essayée lui allait si bien , que, loin de gêner ses mouvements, elle ajoutait à Télégance et à la grâce de sa taille ; le casque au panache blanc lui donnait un air martial et coquet, qui le rendait plus charmant encoie, et, s'il avait pu en douter, il l'aurait lu dans les yeux de Grésilette.

La veille du départ, ils étaient seuls à la ferme; il voulut adresser à sa sœur quelques mots de tendresse , de consolation et d'éternelle amitié. Grésilette, le cœur gros et les yeux baissés, gardait le silence.

— Ma sœur ! . . . ma sœur ! . . . qu'as-tu donc ? réponds-moi.

Grésilette ne répondit pas, mais elle fondit en larmes et se jeta dans ses bras ! Qu'aurait-elle dit de plus? Floreslan, tout ému, la serrait contre son cœ.ur et essuyait de ses baisers les grosses larmes qui s'échappaient de ses yeux... Qui sait où les aurait 'conduits ce muet entretien... lorsque heureusement parut Dariolette, qui vint joindre ses désespoirs aux leurs ; dès qu'on est trois à pleurer, il n'y a plus de danger.

Florestan partait le lendemain de grand matin; il fallut bien se retirer et donner

LE FILLELL D A.MADIS. i29

quelques heures au sommeil. Seul dans sa chambre et tout ému des adieux de Grésilette. il pensait à elle, l'invoquait, l'appelait avec ardeur, lorsque tout à coup il vit tomber, de son sein , le bouquet de violettes. A linstant même , ses idées prirent un autre cours, et c'est en pensant à la l)clle inconnue et en pressant son bouquet contre ses lèvres, qu'il finit par s'endormir.

Il se l'éveilla au milieu de la nuit et crut entendre marcher! Erreur sans doute. Un instant après, il lui sembla qu'une ombre, une vapeur, voltigeait autour de son lit. Le cou tendu, l'oreille attentive, retenant sa resjMration , il écouta'.... il crut entendre, non pas une voix, mais un son imperceptible, un souffle : Je... vous... adore!... douce harmonie... quisévanouit dans l'espace... mais que n'oubliera jamais loreille qui a pu l'entendre.

Floi'estan serrait de ses deux mains son cœur prêt à se briser, lorsqu'il sentit près de sa joue... non pas un baiser, non pas le contact, mais Tappi ochc d'une lèvre embaumée. Il voulut s'élancer en avant î... l'ombre ou la vapeur recula ou se dissipa.

— Grc^ile{^e! Grésilette î s'écria l'ardent

jeune lionime!... c'est toi qui t"es glissée ainsi dans ma chambre... Pourquoi te cacher? Pourquoi te faire un jeu de ma peine?... Viens! viens !

Et il étendait ses l)ras vers elle !

— Viens 1 c'tst toi que j'aime... îoi que j'adore !

El il avançait sa joue, sur laquelle retentit, en ce moment, un soufflet très-sec et trèsvivement appliqué.

Mortifié de la plaisanterie, car nous a\ons dit que Florestan ne manquait pas d'amourpropre, il s'écria à haute voix :

— Grésilette , c'est affreux ! c'est indigne'.... Grésilette... je te hais... je te déteste !

Une ^oix jeune et fraîche répondit par un long éclat de rire, qui redoubla le dépit et la rage du jeune chevalier. Il voulait bien qu'on pleurât le jour de sou déj^arl, mais non pas qu'on se permit de rire.

Aussi le jour paraissait à peine, qu'il se couvrit de sa belle armure , embrassa Guilan le Pensif et lui demanda sa bénédiction. Le vieillard le tint longtemps pressé contre son cœur et bénit le jeune guerrier qui s'inclinait de>ant lui.

LE FILLEIL d'aMADIS. loi

— Va, mon fils, lui dit-il. qiieNotro-Daiiic- (Ics-FIeiirs, ta pationiu" , te guide cl te protège : que ton épée soit celle d'un bon et loyal chevalier, qu'elle défende le faible et l'orphelin , et fasse triompher la justice. Combats avec succès, si tu peux ; avec honneur, toujours! Et maintenant, mçn fils, adieu!

Pars! car je dois te donner du courage , et ma douleur te l'ôterait!

Florestan monta sur son beau cheval noir et courut ù la ferme. Il ne pouvait s'éloigner snns embiasser sa nourrice, sa seconde mère, la bonne Dariolette, ù qiu il devait tant. Le jour se levait à peine; et, malgré lui, Florestan regardait s'il ne verrait pas paraître sa sœur de lait... Mais, dès la veille et pour ménager la sensibilité de sa liile et lui épargner de ci'uels adieux, la bonne fermière l'avait envoyée chez une de ses patentes. Pierre fut seul à tendre la main à Florestan , poignée de main loyale et franche; car le pauvre garçon ressentait pour lui, au moment du départ, une aireclion que jamais sa présence ne lui avait inspirée.

Le bel Ébènr venait de s'élancer au galop, et, un instant après, il aNait disparu, empor-

i32 LE FILLEUL D AMADIS.

tant son jeune maître, ses regrets, ses chagrins et ses espérances. Florestan sentait bien qu'un chevalier ne devait pas pleurer ; aussi il avait bravement renfoncé ses larmes, mais il avait le cœur gros; il l'avait surlout froissé, humilié, et ne savait où chercher appui et consolation, quand, en appuyant sa main sur ce cœur attristé, il y rencontra le bouquet de violedes qui, malgré les deux jours et les deux nuits écoulés, lui parut, à sa grande surprise, aussi frais qu'au premier moment. 11 pensa alors à Notre-Damc-des- Fîeurs, sa patronne. '

— Gentilles fleurs, dit-il en les regardant, quelle que soit la main qui vous envoie, c'est la main dune amieî... de mon bon ange peut-être î

Le bouquet sembla tressaillir sous ses doigts, et les fleurs répandirent un plus suave parfum.

— Ahî s'écria-l-il en les portant à ses lèvres , vous ne me quitterez plus , et vous resterez sur mon conir comme un talisman î

Soudain . ses sombres pensées se dissipèrent ; il se sentit l'esprit léger, le cœur ré-

joui; des rêves de bonlieur el de gloire lui sourirent de nouveau î Partout sur son passage, le feuillage était plus vert, le gazon plus frais, les fleurs plus vermeilles, et, malgré le soleil ardent et sa chaleur étouffante, un souffle rafraîchissant caressait le front du jeune voyageur et semblait se jouer, avec amour, à travers les boucles noires de ses cheveux.

L'enchanleRr 2llerlln.

Xoiis laisserons noire héros achever seul le voyage qu'il vient d'entreprendre, et nous transporterons le lecteur , s'il veuf bien le permettre, dans un pays nouveau, pays d'enchantements et de féeries, dans le palais de l'enchanteur Merlin!

Qu'est-ce que c'était que l'enchanteur Merlin?

Bien des versions ont circulé à son sujet. Bien des anecdotes vraies ou fausses ont été répandues sur son compte. Où trouver la vérité sur ce qui se passait il y a deux mille

ans, lorsque les historiens modernes ne peuvent pas même s'entendre et tomber d'accord sur tel événement qui s'est passé de nos jours?

L'enchanteur Merlin, il faut le dire, est un des enchanteurs dont le caractère et la position sociale ont été des plus calomniés ; voyez tous les livres du Gimnistan , et tous les mémoires sur les révolutions de cet empire, recueillis et publiés dans la bibliothèque Bleue.

Il en résulte, et c'est un fait acquis à l'histoire, que l'enchanteur Merlin n'était dans l'origine qu'un homme, un homme trèssavant , qui se trompa beaucoup et qui fut encore plus souvent trompé : par les femmes d'abord, qu'il aimait extrêmement , et ensuite par la science qui l'égara souvent et qu'il poursuivit toujours.

Son cerveau renfermait, en fait 'de connaissances, toutes celles que peuvent réunir les cinq classes de l'Institut au grand^complet , les jours de séances solennelles. Tout ce qu'il savait était immense , prodigieux et n'était rien encore (il le reconnaissait luimême) en comparaison de ce qu'il ne savait

LE FILLEIL D AMADIS. 137

pas. Mais ce qui le distinguait de tous les savants qui l'ont précédé et suivi , c'est qu'il était sans amour-propre et sans envie , adorant la science pour elle-même et n'estimant, comme connaissances réellement utiles, que celles qui contribuent au bien-être de ses semblables.

Par malheur , l'existence est trop courte pour les gens qui travaillent, et quoiqu'il eût doublé la sienne en ajoutant ses nuits à ses jours 5 à peine, quand le moment fatal arriva, avait-il eu , selon lui ,• le temps de préparer ses études. 11 avait bien pensé à un secret pour prolonger indéfiniment Texistence, et il s'en occupait, quand l'ange des dernières heures vint l'avertir qu'il était temps de quitter son laboratoire. Le pauvre savant ne demandait que quelques jours de répit; le ciel lui accorda plus.

Tous les génies , y compris celui de la science, intercédèrent pour lui; les puissances du Gimnistan l'admirent dans leurs rangs , et Merlin brilla bientôt parmi les génies, comme il avait brillé, sur terre, parmi les hommes. Personne, après Alaciel, le souverain niaitre du Gimnistan, n'arriva à un

pouvoir plus grand et plus absolu. Il rangea sous sa domination les sylphes, les ondines, les gnomes , les fées, tous les esprits secondaires, assez embarrassés de leur autorité, et trop heureux de lui obéir !

Son élévation ne changea ni son caractère ni son cœur. Se rappelant toujours son ancienne condition d'homme, il ne se croyait placé plus haut , que pour voir de plus loin les misères humaines, et, vingt fois par jour, il descendait du ciel pour les soulager!... On aurait dit, sur terre, un médecin en vogue des plus occupés, si ce n'était qu'il ne faisait pas payer ses visites ; loin de là : sa facile et généreuse bonté apportait, dans les premiers temps, santé et richesse à tous ceux qui les lui demandaient et, malgré son pouvoir, à peine y pouvait-il suftire! Plus tard, et mieux avisé , il n'accorda plus ces trésors qu'à ceux qui les méritaient... et Merlin eut, dès lors, du temps de reste pour ses travaux et ses plaisirs.

Quand on n'est pas immortel de naissance, quand on n'est qu'un dieu ou qu'un génie parvenu, il faut bien, comme tous les autres parvenus , quels qu'ils soient , se ressentir ,

par un côté quelconque, de son ancienne origine. Merlin avait conservé de sa nature première, de sa nature humaine, des passions.. . rien que les bonnes ! celles qui élèvent l'esprit et le cœur: mais enfin c'étaient des passions : l'amour de la science et l'amour des femmes, deux passions innées en lui, qui tenaient à son essence, à son être, et que rien n'avait pu lui faire oublier, pas même le ciel! On s'étonnera peut-être de voir un savant aimer les femmes!... On le comprendra, quand on saura que Merlin les adorait non-seulement par goût , mais par système et par conviction.

A force de recherches et d'études de iiaturâ reriim ^ à force d'analyses comparées sur l'organisation de l'univers et la formation des mondes, Merlin en était arrivé à reconnaître que l'œuvre la plus parfaite et la plus charmante de la création , c'était la femme ! Toutes les combinaisons de la science avaient abouti pour lui à cette haute vérité , que Tinstinct seul eût démontrée au plus ignorant. De sorte que , dans son culte pour les femmes, il avait l'air de céder à ses penchants et qu'il ne cédait, en réalité, qu'à ses prin-

cipes et à ses convictions ; mais il s'y livrait, comme il se livrait, en fait de théories, à tout ce qu'il croyait bon et juste... avec ardeur et enthousiasme.

C'est dire qu'il fut souvent abusé dans la pratique; mais, selon lui, les vérités étaient éternelles, et de fausses conséquences pouvaient altérer, mais non pas détruire un principe, bon en lui-même. Cependant, il faut en convenir, Merlin était placé dans une singulière position : le pouvoir suprême, qui avait changé sa nature humaine contre une nature divine, l'avait pris tel qu'il était alors, et n'avait point entendu le changer. Il était donc resté avec sa douce physionomie, son sourire bienveillant , son œil fin , spirituel et encore plein de feu, mais il avait des cheveux blancs, des rides, beaucoup d'expérience et peu de dents!

Je sais que les hautes connaissances acquises par lui dans les sciences magiques et occultes lui donnaient la facilité de se changer à volonté, de se donner la taille, l'allure, les beaux cheveux noirs, la jeune barbe et la fraîcheur d'un adolescent; mais, aulour de lui, qui aurait-il abusé? quels yeux aurait-il

LE FILLEUL D AMADI5. Ul

trompés? les sylphides elles fées du Gininistaii le connaissaient mieux que lui-même, et lui préféraient toujours, pour la grâce et l'élégance natives, quelque sylphe, quelque génie, fût-il même sans esprit et sans instruction.

Merlin se voyait donc chaque jour préférer des rivaux qui ne le valaient pas î 11 était trop galant homme pour se fâcher , et avait trop desprit pour paraître piqué: mais il Tétait. Le sourire malin des sylphes ou des fées lui disait mieux que son art. la vérité vraie: il avait commencé trop tard son état d enchanteur, et , pour comhle de chagrin, il pouvait s'en servir pour tout le monde, excepté pour lui.

Ce qu'il aurait voulu, c'était une personne qui , le connaissant tel qu'il était , avec ses imperfections et ses qualités, oubliât les unes et appréciât les autres , assez pour laimer constamment et pour le préférer à tous les sylphes, génies et enchanteurs dont est peuplé le Gimnistan. Où trouver une pareille femme, une pareille fée? où la trouver, à moins de la faire exprès?

Merlin y pensa, et une fois que cette idée

Ul LE FiLLElL D AMADIS.

lui fut venue , celte idée ne le quitta plus. Une nuit, triste et rêveur, il parcourait l'immensité des cieux. Il crut entendre, au-dessous de lui, un léger bruit. C'était une tempête effroyable qui bouleversait l'Océan. Les flots s'élevaient en montagnes humides et faisaient jaillir l'onde salée jusqu'aux cieux. Merlin s'éleva un peu , pour ne pas être mouillé, et, à la lueur des étoiles , il aperçut sur la cime des vagues et comme un point imperceptible, un vaisseau prêt à sombrer. Il y avait un service à rendre, des malheureux à secourir; Merlin oublia ses rêveries et s'élança , mais trop tard : le sort impitoyable l'avait prévenu, et déjà le bâtiment, précipité contre des récifs , volait en mille éclats.

Tous les passagers avaient péri ; une femme luttait encore, elle tenait dans ses bras et s'efforçait d'élever hors de l'eau la jeune fille qu'elle venait de mettre au monde : « Anges protecteurs , disait-elle , sauvez-la ! veillez sur elle ! » En achevant ces mots, ses forces l'abandonnèrent, elle expira et disparut au moment où Merlin, descendu des nuages , touchait la surface des flots ; il en-

LE FILLErL D WIADIS. 143

tendit les derniers \œux de la pauvre mère, recueillit son enfant , et remonta , avec lui , versles cieux.

Il pressa dans ses mains ses membres glacés. Respirait-elle encore? ou son dernier souffle s'était-il évanoui?... Dans le doute, et par sa toute - puissance , il la rappela à la vie ou lui en donna une nouvelle, avec un rayon de l'aurore et une goutte de rosée. Ce furent là son principe et son essence, et 3Ierlin, contemplant la pauvre enfant d'un œil ému et ravi :

— Tu seras fée, lui dit-il, tu seras ma fée bien-aimée î Le malheur et la mort qui ont présidé à ta naissance ne pourront plus désormais t'atteindre.

L'enfant ouvrit les yeux et lui sourit, et Merlin emporta son trésor dans son palais de cristal et de fleurs , situé au milieu des nuages.

XÏI

La petite fée.

La jeune fée était charmante, et Merlin voulut la douer de tous les dons, de tous les talents, de toutes les vertus. Il lui donna le cœur qui aime et qui fait qu'on est aimé, Tesprit qui plaît et amuse, et la grâce qui charme toujours.

Il lui donna tout le pouvoir dont il disposait, sans l'égalera lui cependant, et n'y mit qu'une condition, c'est qu'elle l'aimerait et le préférerait à tous les sylphes ou esprits célestes, quelque beaux qu'ils fussent, qui brillaient dans le Gimnistan. Le génie sui>rême qui préside aux destinées de cet

tmpire, le puissant Alaciel, consentit aux désirs de l'enclianteur Merlin, qu'il aimait; tout ce que celui-ci demandait pour la jeune fée lui fut accordé et ratifié par le destin d'une manière immuable.

Jamais de sa vie Merlin n'avait été plus heureux : il voyait s'élever sous ses yeux la gentille Viviane, c'était le nom qu'il lui avait donné et qu'il devait rendre immortel, car jamais amours n'ont été plus célèbres que ceux de l'enchanteur Merlin pour la fée Viviane. Toutes les légendes en parlent, toutes les chroniques l'attestent, et les murs ou les vitraux des vieux monuments en conservent encore les traces et le souvenir.

Merlin n'avait d'autres délices que Viviane, et celle-ci n'avait de joie qu'auprès de son bienfaiteur. Quoique bien jeune encore, l'intelligence et l'esprit dont elle était douée lui avaient bientôt permis d'apprécier tout ce qu'il valait et tout ce qu'elle lui devait. Pleine de reconnaissace pour ses bontés et d'admiration pour ses talents, elle écoutait ses leçons avec une avidité et un plaisir qui flattaient Tamour-propre du savant , tandis qu'aftenJive et gracieuse pour lui, elle l'en-

tourait de soins qui ravissaient le cœur du vieillard.

Ainsi elle ne pouvait se séparer de lui, et raccompagnait dans ses voyages , dans ses recherches , dans ses travaux , qu'elle partageait, et qui, pour elle, devenaient des plaisirs. Elle aimait à fendre avec lui l'espace, admirant de loin les astres , dont il lui expliquait les révolutions et la marche dans les cieux; puis, redescendant sur terre, invisibles tous deux, ils planaient au-dessus des châteaux et des chaumières , inspirant aux seigneurs de bonnes pensées pour leurs vassaux , portant aux vassaux espérance et consolations. A la pauvre mère , ils montraient en rêve son fils absent; à la jeune fille , son fiancé; à tous deux, des rêves dorés qui, plus tard, se trouvaient réalisés.

Voyez-vous ce pèlerin harassé de fatigue et de chaleur, qui, dans le milieu du jour, s'endort sous un orme au bord de la route ? Il s'éveille , dévoré par une faim et une soif ardentes, et voit au-dessus de sa tète une branche chargée de poires superbes. 0 surprise! d'où vient cet arbre qu'il n'avait pas aperçu, ou plutôt qui a changé pendant son

U8 LE FILLEUL DAMÂDÎS.

sommeil l'ormeau stérile en arbre fruitier? C'est Viviane î

Et celte jeune fille ! comme elle est malheureuse ! Assise au bord d'un ruisseau, elle pleure, elle se désole! elle avait une croix d'or, sa seule parure , sa richesse! en la détachant pour la nettoyer ou la regarder, elle l'a laissée tomber au fond de l'eau profonde ; perdue! perdue à jamais!... Et tout à coup elle sent , autour de son cou , un ruban mouillé que vient d'y replacer une main invisible, et au bout du ruban brille la croix d'or qu'elle croyait ne plus revoir ! C'est la petite fée qui vient de plonger au fond de l'onde et qui l'a rapportée.

Une autre fois , c'est un pauvre tenancier qu'on arrache à sa famille et que l'on traîne en prison, car il doit à un maître impitoyable dix écus de redevance qu'il n'a pu payer! et sa femme, qui l'accompagne en sanglotant, trouve tout à coup dans la poche de son tablier vingt beaux écus d'or tout neufs qu'elle ne se rappelle pas y avoir jamais mis !... Qui donc vient de les y glisser ?... La petite main de Viviane ! Oh ! bonne et gentille fée , heureuse du bien qu'elle fait, et Merlin

plus heureux encore de celui qu'il lui voit faire!

Les mois, les années se succédaient; les fées grandissent vite! leur beauté peut, sans crainte, se liàter, puisqu'elle dure toujours! Jamais rien de plus charmant que Viviane n'avait brillé dans le Gimnistan. Ses jolis cheveux blonds , ses yeux d'azur où se reflétait le ciel, sa taille mignonne, légère, aérienne, son sourire éveillé, tout se réunissait pour en faire une fée à part. Elle avait surtout, disent les légendes, un pied si joli et une jambe si ravissante, qu'un génie secondaire en perdit l'esprit pour l'avoir entrevue, un jour que , près de Merlin , elle traversait les airs, couchée sur un nuage!

Quant à son caractère , il était délicieux et impossible à définir ! Elle était à la fois raisonnable et futile, s'occupant avec le même sérieux de fêtes , de toilettes , de bonnes œuvres et de chiffons! sachant beaucoup et aussi amusante que si elle ne savait rien. Coquette d'esprit et non de cœur, gracieuse et bonne, rieuse et maligne, aimable surtout et aimée de tous, telle était Viviane. Un mot d'elle, un sourire triomphait de toutes les

loO LE FILLEUL d'AMADIS.

résistances , renversait tous les obstacles , et quand de sa jolie petite main elle caressait la barbe blanche de Merlin, le grand enchanteur ne savait rien refuser à son élève. Bien plus, il employait son art à deviner ses goûts et à prévenir ses fantaisies ! La science n'avait plus pour lui qu'un but , celui de créer des plaisirs pour Viviane.

Ainsi , devançant, à force de génie, le génie des siècles futurs , il imagina pour elle des merveilles que depuis nous croyons avoir découvertes et que nous n'avons fait que retrouver. Nos inventions nouvelles ne sont que des copies plus ou moins adroites de tous les secrets de l'enchanteur Merlin. C'étaient des prodiges auprès desquels ceux de la vapeur ne sont que des jeux d'enfants ; c'était l'art de traverser les airs et de s'y diriger à volonté sur un nuage ou sur un dragon ailé, et mille autres sorcelleries que nous- ne connaissons pas encore et qu'il possédait déjà î

Non content de créer pour Viviane des palais et des jardins aériens, il descendait, pour lui plaire, jusqu'aux plus petits détails. Nos modes les plus jolies , je veux dire les plus bizarres , nos bijoux les plus coquets et

LE FILLEIL D AMADIS. 151

nos étoffes les plus précieuses étaient, dès ce temps-là déjà, fabriqués pour elle. Son palais de cristal était éclairé de raille feux magiques, que depuis ou a appelés gaz ou lumière électrique.

Au sein même de ce palais, il avait élevé un temple féerique . que . bien des siècles après, on a cru inventer sous le nom d'Opéra! Dans des salons, des boudoirs, enrichis d'or et de velours. Viviane et la cour du Gininistan venaient se livrer à de nobles plaisirs. La danse et la musique déployaient pour elles leurs plus séduisants prestiges: des accents enchanteurs s'y faisaient entendre; chants délicieux, encore inconnus de !a terre, et que plus tard 3Ierlin révéla ou inspira à Gluck, à Mozart , à Rossini , à Auber , à Meyerbeer, si toutefois ceux-ci ne les ont pas , euxmêmes, dérobés aux cieux.

C'est ainsi que Merlin veillait aux amusements de sa jeune fée , et plus encore à son bonheur de tous les instants ; car il lui avait appris à ne jamais rester oisive. Sous ses doigts habiles, le pinceau ou Taiguille créait de petits chefs-d'œuvre si élégants et si parfaits , qu'ils ont donné naissance à cette ex-

lo2 LE FILLEUL D AMADIS.

pression : Travailler comme les fées ! Et notez qu'avant Viviane, les fées ne faisaient rien. Leur seule distraction était de s'occuper des aventures galantes ou des intrigues de la terre, unique sujet de leurs conversations. A cela près , elles avaient l'intérieur le plus monotone et ne savaient que devenir au ciel. Là, comme dans toutes les cours un peu élevées, les soirées et les réceptions étaient à périr d'ennui ! Rangées en cercle, aux jours de gala, les fées se contemplaient dans leur immuable beauté, qu'elles n'avaient pas même la crainte de perdre ou d'altérer.

Quant aux sylphes et aux génies , qui se tenaient, le soii* , debout derrière elles, ils baillaient également dans leur immortalité. Jugez alors quelle bonne fortune pour eux que la présentation à la cour d'une fée vive , aimable et spirituelle ! c'était à tourner toutes les tètes; aussi toutes les idées de séduction , tous les projets de conquêtes se dirigèrent de ce côté. Non pas qu'il fût possible d'éprouver dans ce céleste empire ce que nous appelons, sur terre, de l'amour; la nature même du pays s'y oppose. Dans ce séjour d'éternel repos, on ignore les peines, les douleurs, les

LE FILLEIL D AMADIS. 133

désespoirs, tout ce qui constitue les grandes passions. On n'y connaît que les distractions, et c'en était une délicieuse pour eux. que d'enlever au vieil enchanteur la charmante jeune fille qu'il tenait sous sa garde.

Un matin, en l'absence de Merlin, Viviane trouva sur sa toilette un petit billet satiné; il contenait une déclaration signée : Zélindor. Zélindor était le plus beau et le plus fat de tous les génies. Dans sa tenue, dans ses manières, dans ses moindres actions, il ne s'occupait que dune chose... savoir si on l'admirait, et ses yeux, qui étaient superbes , ne semblaient lui avoir élé donnés que pour voir si on le regardait.

Le soir, Viviane trouva dans son panier à ouvrage une douzaine d'autres petits papiers satinés qui s'y étaient donné rendez-vous.

Dès que Merlin fut de retour, elle lui porta la collection tout entière. L'enchanteur indigné voulait éclater.

— Lisez d'abord, lui dit-elle.

Il lut, et lui demanda après, en tremblant, ce qu'elle pensait de toutes ces tendresses.

— Je pense, répondit-elle, qu'elles sont bien mal écrites.

iU LE FILLEl'L D AMADIS.

— Ces hommages ne disent donc rien à ton cœur?

— Rien.

Merlin portait à sa main gauche deux bagues : l'une était en émeraude ; lorsqu'il l'ôtait de son doigt et la portait à sa bouche, il cessait d'être invisible, et apparaissait sous sa véritable forme aux yeux des mortels. La seconde bague, plus utile et plus redoutable, était composée d'un seul rubis constellé ; par cet anneau , il lisait dans le fond des cœurs et voyait ce que chacun pensait.

Il s'en saisit vivement, regarda avec attention, et fut bientôt convaincu que Viviane lui avait dit la vérité.

— Oui! oui! s'écria-t-il , Zélindor et tous les autres sylphes te sont indifférents , je le vois, et c'est moi que tu leur préfères...

— Ah ! c'est mal , s'écria Viviane en l'interrompant, très-mal!

— De me convaincre de l'amitié que lu me portes?

~- Non ! mais d'apprendre, par surprise, des secrets que je serais heureuse de vous dire moi-même.

— Ah! Mu es charmante, s'écria Merlin transporté de joie, tu m'aimes donc?

— X'ètes-vous pas mon ami, mon bienfaiteur, mon père, celui à qui je dois tout ?

— Oui... c'est vrai , se dit l'enchanteur à moitié content; et moi aussi, Viviane... je t'aime, mais avec passion... avec ardeur... et c'est ainsi que je serais heureux d'être aimé de toi.

— Je ne comprends pas, dit Viviane; de tous ceux qui nous entourent , de tous ceux que je vois ou que j'entends, vous êtes celui que je préfère.

— Oui, dit Merlin à part lui, c'est là, en effet, ce que j'ai autrefois demandé à Alaciel, et c'est là ce qu'il m'a accordé. Mais, dit-il parlant à voix haute sans le vouloir, c'est un oubli, c'est un grand tort à moi de n'avoir pas demandé davantage!

— Et que voulez-vous de plus? lui demanda-t-elle en le regardant du sourire le plus affectueux.

— Ahî c'est ma faute! c'est ma faute!

Personne ici, pas même toi, ne connaît le bonheur et les tourments que je regrette; mais moi , qui , avant d'être au ciel , où l'on

n'éprouve plus rien, habitais la terre où l'on souffre et où l'on aime, moi qui étais homme, moi qui en ai conservé le cœur, comme Tàge et les traits, je donnerais, je crois, l'immortalité, que je ne demandais point, pour quel= ques jours seulement de l'amour que je te demande.

— Je ne vous comprends pas, dit Viviane tristement.

— Et c'est justement là ce qui me désespère?.. Quand tu es près de moi, ton cœur ne bat pas plus vite?

~ Non , répondit Viviane d'une voix pure et candide.

— Et cependant tu m'aimes?...

~ Plus que tout au monde.

— Et tu consens, mon enfant chéri, à être àmoi...

— Mon cœur n'esl-il pas déjà à vous?

— Oui... mais tu consens à ne plus jamais me quitter, à m'appartenir tout à fait?

— Oui !

— Et quand cela ?

— Prononcez vous-même.

Merlin embrassa la joue fraîche et vermeille que la jeune fée lui tendait, et, trem-

blant d'émotion, se laissa tomber sur un siège, suivant des yeux Viviane qui s'éloignait en bondissant et disparut derrière des touffes de lilas.

La fée qui éeotite.

Viviane courait dans les jardins de son palais qui, bientôt, lui parurent tristes et surtout trop étroits, on s'y rencontrait trop aisément , car elle aperçut , à l'extrémité d'une allée , plusieurs sylphes et génies qui venaient sans doute demander une réponse à leurs déclarations de \â veille ; elle était fatiguée de génies, elle avait besoin de terreà-terre, et s'élança gaiement sur un nuage qui passait et que le vent conduisait rapidement vers nos régions terrestres. Invisible à tous les yeux, elle resta quelque temps

sur son nuage, puis, au moment où il s'abatlait sur le sommet d'une montagne , elle en descendit lestement et mit pied à terre. Elle regarda autour d'elle. Elle était dans un endroit désert, où croissaient des touffes de genêts et de genévriers, et au sommet d'un grand rocher elle aperçut un ermitage : c'était celui de la Roche-Pauvre. Elle entendit marcher dans le sentier roide et tortueux qui conduisait à l'ermitage , elle vit descendre un paysan et une paysanne, jeunes et beaux tous les deux ; ils parlaient à voix haute et semblaient dans le feu d'une discussion animée.

— Des gens qui se querellent? dit la petite fée, écoutons-les. Il y aura bien du malheur si je ne les raccommode pas et si je ne les renvoie pas bons amis.

C'était Grésilette et petit Pierre, qui venaient de rendre visite à Guilan le Pensif et retournaient à la ferme. Le chemin était difficile et pierreux. Grésilette, qui marchait seule , fît un faux pas ; petit Pierre poussa un cri d'effroi et offrit son bras à la jeune fille, qui le repoussa fièrement. Elle s'assit sur un quartier de roche, petit Pierre se

plaça près d'elle , et la petite fée , invisible à leurs yeux, passa sa tête entre eux deux et écouta attentivement.

— Oui, s'écria petit Pierre, rouge d'émotion et de colère , j'aurais gagé vous trouver ce matin à l'ermitage... mais je voulais en être sûr, en avoir le cœur net !

— Et c'est pour cela que tu as quitté la ferme et ton ouvrage? Un jour de moisson!

— Et vous donc ? que veniez-vous faire ici ?

— Je n'ai pas de comptes à te rendre.

— Non certainement... mais vous seriez bien embarrassée de me dire ce qui vous amenait ?

— Je venais de la pari de ma mère demander au bon ermite du beau temps pour rentrer nos gerbes.

— Ce n'est pas là le motif... il y en avait un autre î

— Et lequel, s'il vous plaît? dit la jeune fille en devenant rouge comme une cerise.

— C'est que ce matin, votre frère de lait, ce beau chevalier qui ne l'est pas encore et qui ne le sera jamais, devait prendre sa leçon à pied et à cheval.

162 LE FILLEUL DAMADÎS.

— Eh bien ! peu m'importe ; cela m'est bien égal !

— Il ra\ait dit hier soir , devant vous ; mais ce qu'il ne savait pas, et ce que je savais moi, c'est qu'hier en revenant des champs , Pacôme , son cheval de bataille et notre cheval de labour, s'était enfoncé une épine dans la fourchette, et qu'il ne pouvait guerroyer , vu qu'il était boiteux ! Et j'avais été , au point du jour seulement , l'annoncer à votre apprenti chevalier et décommander le tournoi. De telle sorte, continua le paysan avec un sourire narquois , qu'il est resté au lit ; mais vous, Grésilette , qui ne saviez pas le contre-ordre , vous êtes accourue, et vite et vite, belle et fraîchecomme Taurore, et vous n'avez trouvé que l'ermite qui récitait ses patenôtres; c'est bien fait !

Et il se mit à rire, d'un rire , hélas ! qui n'avait rien de joyeux, et Grésilette qui l'avait écouté avec dépit , avec colère , rougissant et pâlissant tour à tour, se leva brusquement. Pierre se leva aussi. Elle lui défendit de la suivre.

— Et pourquoi, mam'zelle?

— Parce que je le veux.

Lt FILLEIL 1) AMADIS. 165

— Mais VOUS VOUS êtes fait mal à votre pied... il est enflé... vous souftVez... vous boitez?...

— Tant mieux , tout le monde boitera aujourd'hui , moi et Pacôme : mais j'aimerais mieux me donner une bonne entorse, une V l'aie, que de m'appuyer sur vous.

— Pourquoi ça ?

— Parce que vous êtes un méchant, un espion et que je vous déteste... Adieu l

Elle essaya de faire quelques pas, puis se retourna et vit Pierre qui , soumis à son ordre , nosait pas la suivre ; mais le pauvre garçon venait de se jeter à genoux sur les cailloux de la route, il sanglotait.

En l'entendant, la petite fée se sentit tout émue, et Grésilette, s'arrètant, dit avec douceur :

— Pourquoi pleures-tu, Pierre?

— Parce que je t'aime... parce que ma vie est là avec toi, et que quand tu t'en vas, c'est ma vie que tu emportes. Si tu me battais, ça ne serait rien, j'en serais quasiment heureux, je crois; mais je souffre mort et passion... quoi! et tu ne t'en aperçois seulement pas,

— Ce n'est pas ma faute, Pierre ; je t'ai dit qu'il ne fallait pas m'aimer.

— C'est plus fort que moi !

— Qu'il fallait m'oublier !

— Je passe ma journée à ça ! et c'est cause que ça me revient toujours! et la nuit encore! Et toi qui as bon cœur, Grésilette, t'aurais pitié de moi, tu ne serais pas si méchante, tu viendrais à moi, s'il n'y avait pas là... un achoppement... un obstacle... un autre !

— Qui ça ?

— Lui!

— Lui !... qui donc? dit Grésilette» tremblante.

— Ah ! ne me fais pas prononcer ce nom.là... tu le connais... tu le sais bien... et pendant que je te parle, tu as changé de couleur, tu es pâle; tiens... tiens, dit-il en prenant les mains <le la jeune fille , près de laquelle il s'était traîné, tiens, tes mains sont froides, plus froides encore que les miennes. Dis-moi tout ; tu l'aimes, n'est-ce pas?

— Eh bien, oui!... dit Grésilette en cachant sa tête dans ses mains.

LE FILLr.LL D AMADIS. 165

Pierre poussa un cii aigu, un cri de douleur et de surprise , comme s'il ne se lut jamais douté du malheur dont il avait depuis longtemps la certitude.

Et la petite fée sentit . sans savoir pourquoi, redoubler son émotion.

— Vous laimezî... c'est donc vraiî...

c'est donc possible!... et pourquoi, je vous le demande?

— Que veux-tu? Comme tu me le disais tout à rheure, Pierre, c'est plus Tort que moi î

— Oui , oui , je comprends , dit le pauvre garçon en pleurant.

— Je veux n'y pas penser... et il est toujours là, devant moi, devant mes yeux.

— Comme moi, dit Pierre.

— Et quand il parait, quand seulement j'entends sa voix, le cœur me bat à se briser dans ma poitrine.

— Comme moi, dit Pierre,

— Quand il m'appelle ma sœur, quand il me prend la main... c'est comme qui dirait une fièvre qui me saisit.

— Comme moi, dit Pierre.

Et Viviane redoublait d'attention.

— Hier, vois-lu bien... je ne puis te dire ce que j'ai éprouvé! j'étais folle, je crois !... il était assis près de moi... il me parlait... un nuage environnait mes yeux... et sans savoir comment... sans le vouloir... j'avais étendu les bras vers lui...

Et la fée écoutait!

— Il me serra alors contre son cœur; ses lèvres effleurèrent les miennes...

— Tais-toi, lais-loi! s'écria Pierre avec un frémissement de rage. Si je vous avais vus, je vous aurais tués tous les deux.

— Ah î plût au ciel ! dans ce moment-là , je serais morte avec plaisir.

Et la petite fée écoutait toujours!

— Mais réfléchis donc, dit Pierre, que ça n'a pas le sens commun... Moi je pouvais t'aimer, devenir ton mari, travailler pour toi, toute ma vie!... mais lui, jamais ta mère , ni l'ermite , ne consentiront, à te le laisser épouser.

— Je le sais.

— Et tu gémiras toute ta vie et tu seras malheureuse.

— Ça m'est égal ! pourvu qu'il m'aime !

— Mais il ne t'aime pas...

LE FILLEL'L d'aMADIS. 167

— Qui te l'a dit? s'écria Grésilelte en pâlissant.

— C'est bien aisé à voir : depuis qu'il a assisté à ce tournoi , il ne parle que des belles demoiselles, des belles dames qu'il y a vues , et tu n'y étais pas î et l'aigrette de diamants qu'il a ramassée dans la lice, estce que c'était la tienne? Et ce cbevalier qui a reçu le prix et contre lequel il voulait se battre... était-ce pour tes beaux yeux?

— Ne me dis pas cela.

— Si, je le dirai... pour te guérir, pour te faire du bien. Et cette envie qu'il a de partir et de se faire armer chevalier et de s'en aller bien loin ? Est-ce quon a de ces idées -là , quand on aime les gens? est-ce que je veux m'en aller, moi? est-ce que j'ai d'autres pensées que de t'aimer... que de te voir?

— Tais-toi, Pierre... tais-toi... tu veux me faire du bien, dis-tu? et tu me fais mourir!... L'ermite a dit qu'il fallait qu'il fut chevalier... qu'il était d'une noble lignée... tandis que toi... c"est différent!

— Oui... moi... je ne suis qu'un garçon de ferme, un vilain... et je ne suis pas

brave! Le jour où ce loup a \oulu te dévorer, je ne sais pas comment ça s'est fait , ni ce que j'ai ressenti alors, c'est moi qui me suis enfui, c'est lui qui t'a sauvée... C'est vrai, c'est vrai! je n'ai pas le courage de me battre , et j'aurais celui de me tuer , car vingt fois depuis j'en ai eu l'idée.

— Toi , Pierre ! dit la jeune fille en souriant.

— Oui, moi-même! je me sens si malheureux, que ça serait déjà fait, si ce n'était la crainte...

— De mourir !

— Non, de ne plus te voir! Mais te voir aimer un autre me fait là tant de mal, que la souffrance donne du cœur, et je suis décidé. Adieu, Grésilette, adieu... je ne te parlerai plus de mon amour ! Pardonne-moi si je t'en ai dit si long aujourd'hui, c'est pour la dernière fois.

— Qu'est-ce que cela signifie?

Pierre ne répondit pas; et Grésilette fit quelques pas en avant.

— Je puis marcher, dit-elle, je le sens, viens -t'en, et descendons tous deux à la ferme ; donne-moi ton bras.

LE FILLEIL DAMADIS. 169

— Non, mam'zelle, non, puisque vous pouvez marcher, allez sans moi! J'aurais voulu, dans celte vie, faire toujours route avec vous ; mais puisque ça n'est pas possible... allez de votre côté, moi du mien... Je nirai pas plus loin î l'endroit est agréable et me plait... j"y resterai... Autant là qu'ailleurs...

En parlant ainsi, Pierre était pâle, sa parole était saccadée, et ses jambes tremblaient sous lui. La jeune fille sapprocha , le regarda avec étonnement et lui dit :

— Qu"as-tu donc, Pierre? est-ce que tu es malade?

— Oui... jusqu'à présent... mais je vais bien me porter.

Et il voulut sourire... mais d'un air si singulier , que Grésilette, habituée à rire du pauvre garçon , ne pouvait croire à rien de sérieux de sa part.

— Adieu donc, lui dit-elle ; fais comme tu voudras...

Et elle lui tendit la main.

H la saisit avec une ardeur fiévreuse... la serra de toutes ses forces et à lui faire mal. La jeune fille poussa un cri, dégagea sa

main et descendit , en riant , Tétroit sentier qui conduisait au bas de la montagne.

Viviane, témoin de toute cette scène, était toujours restée invisible. Ce qu'elle venait d'entendre lui paraissait si extraordinaire qu'elle ne savait qu'en penser. Elle ne pouvait rien s'expliquer , pas même le trouble qu'elle-même avait ressenti et qu'elle éprouvait encore. Jamais rien de pareil ne s'était offert à elle dans l'empire céleste ! elle plaignait ces pauvres jeunes gens, sans savoir comment les secourir et continuait à observer petit Pierre qui maintenant, hélas î se croyait seul au monde. Et souvent, comme lui, dans plus d'un moment suprême, nous ne nous sommes pas doutés qu'un bon ange était là qui veillait sur nous.

Il suivit quelque temps encore des yeux Grésilette qui descendait le sentier. Il semblait que son âme tout entière fût là. Enfin elle disparut. Tout était fini ! Il regarda un instant autour de lui , et s'avança lentement sur un rocher élevé qui bordait un précipice.

Viviane ne perdait pas de vue un seul de ses mouvements.

Le pauvre garçon , en mesurant la pro-

fondeur de l'abîme, sentit qu'il n'aurait jamais le courage de se précipiter. Aussi, il recula de quelques pas, se mil à genoux, fît sa prière , prononça le nom de Grésilette , puis, fermant les yeux, il s'élança !

Mais Viviane s'était élancée en même temps que lui ; lenlourant des plis de son écharpe , invisible comme elle , elle le descendit doucement jusqu'à terre, au milieu d'épais buissons qui eurent Tair d'avoir amorti sa chute. Petit Pierre , à moitié évanoui de frayeur par l'acte de courage qu'il venait de faire , revint à lui , au fond de l'abîme... et quand il en mesura d'en bas la hauteur . quand il sentit , en remuant ses membres , qu'il n'avait rien de brisé , il éprouva un vif mouvement de plaisir; et c'est avec ferveur qu'il remercia le ciel du danger auquel il venait d'échapper, malgré lui.

— >'e recommence pas! lui dit tout bas à l'oreille une voix qu'il prit pour celle de sa propre conservation, c'était celle de la fée. Espoir et courage... et le ciel te viendra en aide î

La voix se perdit dans les airs, où Viviane venait de s'élever.

La fée qui iiifeiroge.

Elle courut raconter à Merlin tout ce qui venait de lui arriver, tout ce qu'elle avait vu et entendu , et lui en demanda lexplication.

— Pourquoi cette jeune fille , à laquelle, malgré moi , je portais intérêt , était-elle si bizarre et si injuste? Pourquoi chérir celui qui ne l'aimait pas? Pourquoi repousser le pauvre garçon qui Taimait tant ? Et celuici... pourquoi donner ses soins, ses larmes, sa vie même à celle qui le rend si malheureux ? Les sylphes et les génies agiraient-ils

17i LE FILLEUL D AMADIS.

ainsi? Zelindor en aurait -il fait autant?

— Non, sans doute ! s'écria vivement Merlin.

— Pourquoi donc est-on moins dévoué au ciel que sur la terre ?

— Parce qu'on y est plus raisonnable , parce que, excepté moi, qui étais homme autrefois , personne n'y connaît l'empire des passions.

— Qu'appelez-Yous les passions?

— Ce qui cause les douleurs et les joies dont le ciel a doté la terre.

— Ces douleurs ont donc des joies?

— Oui... Dieu était trop juste pour ne pas donner aux hommes du bonheur en proportion de leurs souffrances.

— Et ces souffrances, on ne les éprouve pas ici?

— Non !

— Tant pis î ce sont les souffrances que je voudrais connaître !

— Insensée! quand tu n'as que des plaisirs, désirer du malheur !

— Cela me changerait... et puis, j'ai idée que ce malheur doit avoir un grand charme.

— Qui te le fait penser?

— Ce pauvre garçon . qui ne pouvait pas y renoncer ! cette jeune lillt qui nen voulait pas guérir, et qui s'écriait : « Ma vie pour un moment passé près de lui î »

— Elle disait cela?

— Oui î et dans ce qui se passe sur terre, dans les sentiments qui les agitent là-bas, il y a quelque chose que je ne puis comprendre et que vous ne mexpliquez pas ; car, lorsque cette jeune fille, cette simple paysanne, parlait ainsi, elle était pâle, ses lèvres étaient tremblantes ; mais il y avait dans son regard une expression que je ne puis rendre et que je n'ai vue à personne î Oui, même ici , dans le ciel, je n'ai vu aucune de mes compagnes, aucune fée, aussi pâle . aussi belle... jamais leurs yeux n'ont brillé d'une flamme aussi sombre et aussi vive î

— Cela doit être ! Vous autres fées, vous êtes la raison même : votre cœur calme et paisible ne saurait éprouver un délire pareil !

— Les femmes sont donc mieux partagées que nous?

— Plus malheureuses!... car elles aiment.

— Plus heureuses, au contraire... Ah ! je voudrais être femme !

— Y penses-tu? s'écria Merlin épouvanté. Toi quitter le ciel ! toi devenir femme î

— Rassurez-Yous , dit Viviane en voyant sa terreur : femme, pendant quelque temps seulement, et par pure curiosité, car tout ce que vous me dites ne me satisfait pas, cela doit se passer autrement sur terre.

— Viens, descendons-y.

— Nous n'y verrions pas ce que je veux voir ; il faudrait pour cela être femme soimême, c'est là le seul moyen de savoir au juste ce qui en est.

Merlin , qui connaissait la vivacité d'imagination et la légèreté de Viviane , se rassura en pensant que ce n'était qu'une fantaisie , un caprice qu'un autre caprice ferait oublier.

Merlin se trompait, ce caprice devint une idée sérieuse, une idée fixe. L'enchanteur avait beau multiplier autour de la petite fée les plaisirs et les distractions, (ont lui était indifférent ; Zelindor ne la faisait plus l'ire ,

LE FiLLElL D AMADiS. 177

rOpéra ne l'amusait plus , une seule chose lui paraissait cliarmante , délicieuse , désirable, celle qu'on lui refusait, celle qui ne lui était pas permise. Vous voyez qu'en dépit (le Merlin, Viviane était déjà un peu femme.

— Vous qui avez tout pouvoir, lui disaitelle sans cesse, pourquoi ne pas maccorder une satisfaction qui me rendrait si heureuse, et qui vous coûte si peu? Permettezmoi d'être femme, une année seulement. Vous refusez ? — eh bien î trois mois, — un mois, — un seul. Où est le danger?

— Le danger?... mais c'est que, pendant ce temps , tu ne sais pas à quoi tu t'exposes , si tu cesses d'être fée et si tu deviens femme, tout à fait femme...

— C'est bien ainsi que je l'entends.

— Tu te condamnes volontairement à toutes les chances, à toutes les conditions de la nature humaine ; s'il y a maliieur, il ne pourra se réparer, tu ne pourras défaire plus tard , comme fée . ce que tu auras fait comme femme , car, s'il nous est permis de changer le présent ou d'influencer l'avenir, nous ne pouvons, tu le sais bien, rien sur le passé î Les faits accomplis ne nous appar-

tiennent plus ! ils sont entrés dans le domaine immuable du destin.

— Eh! pourquoi donc faire une affaire si grave d'un enfantillage, d'un simple désir, qu'il vous serait plus facile de satisfaire que de combattre ?

Et Viviane faisait la plus jolie petite moue du monde et répétait : Vous étiez plus complaisant , plus aimable autrefois ! Phrase qu'on a bien des fois employée depuis et qui désolait déjà le pauvre Merlin, sans compter que refuser quelque chose à Viviane le rendait le plus malheureux des hommes et des enchanteurs.

Un jour enfin qu'après une heure de conversation il croyait l'avoir convaincue par des raisons irrésistibles et dont elle n'avait pas écouté une seule :

— Eh bien , soit, lui dit-elle, puisque vous le voulez absolument...

— Tu renonces à tes idées?

— Pour toujours.... excepté pour une heure !

— Comment cela ?

— Une heure seulement, je serai femme... pas davantage.

LE FILLELL D AMADIS. 179

Merlin ne consentait point.

— Comment! s'écria Viviane indignée, je cède pour toujours! pour l'élernité! et vous, vous ne me céderiez pas une heure !... ce serait odieux, ce serait bien mal reconnaître le sacrifice que je vous fais. Qu'estce que c'est qu'une heure sur Téternité?

Et elle accompagnait ce raisonnement, déjà très-concluant, de la plus adorable petite mine et de toutes les coquetteries que trouve si aisément une fée ou une femme qui a quelque chose à obtenir ! Merlin , sentant qu'à chaque instant il perdait du terrain, voulait réfléchir, remettre au lendemain. On ne lui en laissa ni le temps, ni le pouvoir.

— A quoi bon hésiter et calculer si longtemps? lui dit -elle en prenant doucement sa main dans les siennes. Vous allez être aimable pour une heure, et moi je vous aimerai... pour des siècles... Comptez !

Le moyen de résister à un calcul pareil? Merlin n'avait plus une seule objection valable à opposer; mais, avant de céder, et avec la méfiance d'un vieillard qui craint toujours pour son trésor, il consulta rapide-

ment sa bague en rubis , celle qui lui permettait de lire dans les cœurs : il ne vit dans celui de Viviane aucune arrière-pensée , aucun projet arrêté ; c'était bien, comme elle le disait , enfantillage , curiosité , désir de savoir. Il rougit en lui-même de ses soupçons, embrassa h jeune fille sur le front, et lui dit :

-— Va, mon enfant, pendant une heure, tu cesseras d'être fée et tu seras femme !

— Vous y consentez... sans crainte...

sans défiance?...

— Oui , dit-il en étendant la main , sois femme !

Et, au moment où elle partait, par un reste d'inquiétude qu'il ne pouvait bannir, il prit une dernière précaution qui lui paraissait nécessaire à la sûreté et à la défense de Viviane.

Femme pour une heure !

Un changement soudain sopéra dans la petite fée. mais pas aussi grand cependant qu'elle le croyait; son esprit, son intelligence, son cœur, restèrent les mêmes. Il y a des femmes qui, sous ce rapport, n'ont rien à envier aux cieux , et Merlin avait voulu que Viviane fût une de celles-là. Seulement, elle ne se sentait plus aussi leste, aussi légère , aussi aérienne î Elle ne courait plus, comme naguère, sur les flots ou sur les fleurs. Elle était à pied et marchait même d'un pas assez lent, mais elle était heureuse, elle riait, elle était femme î

Elle suivait un chemin qui. des deux côtés, bordait une prairie, et elle tenait à la main 1 12

un bâton ; cela lui parut singulier. Ce qui le lui parut davantage, c'est qu'elle avait à côté d'elle un âne, avec ses paniers, un âne véritable, ce qui la fit rire aux éclats. Sans doute elle allait au marché, ou elle en revenait. Soit ! peu lui importait; elle continuait son chemin, en stimulant de temps en temps son compagnon de voyage , qui s'arrêtait volontiers pour brouter. Le premier quart d'heure de marche lui parut fort amusant. Mais, bientôt , le soleil et la chaleur se firent sentir, inconvénients qu'elle ne connaissait pas; la poussière qui s'élevait de la route et la sueur qui coulait de son front et qu'elle était obligée d'essuyer , lui étaient particulièrement pénibles. C'étaient là de petits désagréments de. la nature humaine!

Un charretier qui allait aux champs, conduisant ses chevaux et sa charrue, aperçut au milieu du chemin une femme et son âne qui encombraient le passage, et lui cria de loin :

— Holà la femme, range-toi !

— La femme! dit Viviane en souriant, les charretiers ne sont pas honnêtes en ce pays.

LE FH.I.F.n. DAMVDIS. 183

— Range-toi. qno j»- passe! minteiujs-tu? je suis pressé.

— Ali! tu es pressé'. Eh l)ien , dit-elle en elle-même , j'ordonne, mon gaillard, à toi et ù les chevaux, de rester ici pendant une demiheure, immobiles et le pied en lairî

Et, riant d'avance en elle-même de leftet de >a malice, elle leva les yeux pour jouir de lefiVt du tableau. Le charretier avait tranquillement continué sa route, écartant d'un coup de fouet Tàne qui s'était mis à braire.

— C'est juste, dit Viviane, j'avais oublié que je n'étais plus fée !

Une pauvre femme qui allaitait son enfant passa, se traînant avec peine et tendant la main. Elle avait l'air bien malheureuse.

— Qu'elle ne soutïre plus! s'écria Viviane, (]u'elle soit riche î

Elle n'acheva pas, se rappelant qu'elle n'étnit plus fée. Elle fouilla vivement dans sa poche... mais on n'avait pas mis d'or dans cette poche-là; et elle fut obligée de continuer sa route , en donnant quelques bonnes paroles à la pauvre femme : c'était sa seule aumône.

Elle cheminait ainsi, commençant à senlir

ses jambes roicles et engourdies : mais outre la fatigue, outre la chaleur, elle éprouvait encore une sensation nouvelle très -désagréable, une soif ardente. Enfin elle aperçut à sa droite un bois épais... elle y courut , heureuse de trouver de l'ombrage ; mais quand tout à coup elle entendit le bruit d'une source qui murmurait, quand elle vit cette eau pure et limpide s'échapper d un rocher, elle tressaillit de joie, un vif sentiment de plaisir se répandit dans tout son être.

— C'est bien là , dit-elle , ce que Merlin m'avait annoncé dans la nature humaine ! la joie qui naît de la douleur !

Elle se baissait pour puiser à la source, quand elle vit près d'elle , couché sur le gazon, et la tète appuyée sur son bras, un gentil jouvenceau qui sommeillait. Elle s'arrêta sur la pointe du pied, retint sa respiration et regarda.

C'était ce que la jeunesse avait de plus gracieux et de plus frais en sa fleur; sur ses joues brillait le duvet de la pèche, et ses lèvres entr'ouvertes qu'animait un doux sourire, laissaient entrevoir deux rangées de perles fines. Son front élevé, ses beaux sour-

LE FILLFIL D AMADIS. 18S

cils, ses longs cils noirs, lui donnaient l'air noble et distingué. Quant à ses yeux , ils étaient fermés, mais je ne sais quel pressentiment faisait supposer à Viviane qu'ils devaient être tendres, brillants et remplis d'expression.

Jamais, quand elle était fée, elle n'avait éprouvé de trouble pareil à celui que lui inspirait cette mystérieuse rencontre. Comme fascinée, elle restait immobile, nosant faire un pas, sentant qu'il fallait s'éloigner, restant cependant interdite, tremblante et curieuse!... Elle était femme'.

Elle regardait toujours en silence, et, pendant qu'elle regardait, une émotion inconnue, un sentiment indéfinissable éveillait ses sens, colorait ses joues, faisait battre son sein... Elle était femme!

Soudain, un grand bruit se lit entendre du côté de la prairie voisine. C'était une voix, c'étaient deux voix retentissantes qui se mariaient ensemble : un duo, formé par les cris d'un villageois qui battait et par "ceux d'un àne qui était battu. Le villageois avait surpris Tàne, abandonné par sa maîtresse, et broutant dans son pré, et l'àne, aux pre-

miers coups du bâton , s'était mis à braire et à courir vers le bois où il cherchait un refuge.

Aucun sommeil n'aurait pu résister à cette infernale symphonie; aussi le beau dormeur, s'éveillant en sursaut, vit, d'un seul coup d'œil, ce dont il s'agissait : une femme effrayée, un paysan furieux, un Ane battu !

Comme futur chevalier , il devait déjà son appui aux opprimés, et son premier mouvement fut de prendre la défense de Tàne et de la femme. Le paysan lui demanda brutalement de quoi il se mêlait , et continua à battre l'âne. Alors Florestan, car c'était lui, s'avança d'un air menaçant, et Viviane éprouva un nouveau sentiment qu'elle ne connaissait pas : la crainte! Il lui semblait qu'une main de fer lui serrait le cœur et arrêtait sa respiration; elle tremblait de tous ses membres, non pour elle , mais pour son défenseur. La partie n'était pas égale , il était sans armes , et son adversaire, grand et vigoureux paysan, brandissait sur sa tête nue un lourd bâton d'épines.

Elle poussa un cri d'effroi. Florestan crut que c'était pour son âne et il sourit, puis

s'empressa de la rassurer. Aussi leste qu'adroit, il évite d'un bond léger Tatteiute du rustre, et, d'un élan rapide, se précipitant sur lui , le saisit à la goige, le renverse sur la terre, lui met un genou sur la poitrine, et le menace, à son tour, du redoutable bàlon d'épines, quil ^ient de ramasser. A cette vue, Viviane jette un cri de joie, et Tàne luimême, en guise de clairon, célèbre, par une fanfare éclatante, le triomphe de son défenseur.

— Demande grâce et merci à ceu\ que tu as offensés, dit Florestan en riant, dabord à cette belle et noble dame dont je suis le chevalier, et puis ensuite à sa fidèle haquenée... Obéis, ou je t'assomme î

Le rustre vaincu se soumit à toutes les conditions exigées: puis, >ur un geste menaçant du jeune homme , s'enfuit épouvanté , sans regarder derrière lui, abandonnant ses armes sur le champ de bataille.

Viviane, appuyée contre un arbre, regardait son défenseur, que lémotion de la lutte avait encore embelli. Ses yeux brillaient étincelants et doux; un rire jeune et joyeux animait ses traits: sa \oi\ surtout, sa voix re-

lentissait harmonieuse et sonore. 11 prit la main de Viviane et elle tressaillit; puis, voyant qu'elle restait immobile et interdite, il crut que, tremblante encore, elle n'avait point la force de remonter sur son âne ; alors, et sans lui en demander la permission, il la prit dans ses bras , l'enleva légèrement de terre et la replaça sur son coursier.

Viviane n'avait pas même eu le temps de s'opposer à ce mouvement ; mais en se sentant dans les bras du gentil jouvenceau qui la pressait doucement , elle ne put définir le sentiment qu'elle éprouvait et dont elle n'avait pas même l'idée! Sentiment inexprimable de pudeur , d'embarras et de plaisir !

Le jeune homme, sans même faire attention à son trouble, rassemblait la bride qu'il lui mettait dans la main, veillait à ce qu'elle fût solidement assise, à ce que ses pieds fussent bien établis sur la sellette en- bois qui lui servait d'étrier, rabaissait même, de l'air du monde le plus tranquille , ses courts jupons de laine , que cette ascension impromptue venait de relever, puis, regardant Viviane d'un air affectueux et bon, il lui serra la main en lui disant :

LE FILLEIL D AMADIS. 189

— Si ce rustre, ou tout autre, voulait jamais vous faire du mal, adressez-vous à moi, à la ferme de Dariolelte , entendez-vous?... Adieu! adieu, ma bonne femme!

Il partit en courant, et un instant après, il avait disparu.

Viviane , restée seule , et encore toute stupéfaite de ce qui venait de se passer, cherchait vainement à se rendre compte des divers sentiments qui l'agitaient. C'était d'abord un trouble et un malaise inconnus jusqu'alors, c'était un souvenir doux et pénible, enfin un mécontentement d'elle-même et de lui.

Bonne femme!... adieu, ma bonne femme!

Il lui semblait que ce n'était pas ainsi qu'il aurait dû lui parler.

Elle était fâchée aussi qu'il se fût éloigné si brusquement, et, tout entière à ses pensées , elle agitait machinalement la bride qu'elle tenait à la main, mouvement que son âne prit pour une invitation , et il se remit en marche , suivant lentement le petit sentier qui longeait le ruisseau.

Les regards de Viviane tombèrent naturellement sur cette eau limpide qui reflétait 1 lô

son image', et où elle se voyait passer, elle et son âne. Elle ne se reconnut point, cela allait sans dire ; elle n'avait jamais vu sa figure de femme ; mais elle croyait du moins être une jeune et gentille paysanne. Quelle fut sa surprise en reconnaissant, à n'en pouvoir douter , qu'elle était une petite vieille , proprette, bien mise et tirée à quatre épingles... mais enfin une vieille, avec des rides et des cheveux blancs !

Pourquoi, à cette vue, poussa-t-elle un cri d'indignation? pourquoi éprouva-t-elle un mouvement de dépit et de colère, en pensant que c'était sous cette forme que le beau jeune homme l'avait vue ? Pourquoi enfin en voulait-elle à l'enchanteur Merlin ? Nous l'ignorons, la vérité est qu'elle n'eut plus qu'une idée, celle de rejoindre et de détromper son défenseur. Comment? C'est ce que nous ne nous expliquons pas , ni elle non plus , probablement; mais elle fouetta vivement son âne, lequel n'eut pas l'air de la comprendre, et continua à marcher au pas. Dans son irapatience, elle sauta en bas de sa monture, se flattant, avec quelque apparence de raison, d'aller plus vite à pied. Vain espoir! les

jambes qu'on lui avait prêtées ne savaient plus courir. Nouvel obstacle! nouvelle contrariété.

Mais tout à coup, ô merveille! dans le clair ruisseau sur lequel ses yeux sont restés attachés, elle voit ses cheveux blancs disparaître et ses rides s'effacer; des couleurs Iraiches et vermeilles brillent de nouveau sur ses joues , ses grossiers vêtements viennent de tomber à ses pieds, son âne même a disparu.

Lheure est écoulée, la vieille femme est redevenue fée, comme auparavant. C'est une ombre, une vapeur, une sylphide qui ne touche plus la terre, et qui, joyeuse, s'élève dans les airs. Du milieu d'un nuage, elle aperçoit Florestan qui se dirigeait vers la ferme de Dariolette : en un clin d'oeil elle est près de lui; mais elle est redevenue invisible, et ne peut, sous sa forme véritable, apparaître à ses yeux et lui dire :

— Cette vilaine petite vieille que tu as défendue par générosité, par charité, est une fée jeune et gentille , qui brûle de se montrer à toijilans tout léclat de sa beauté... ne fut-ce que par reconnaissance !

Mais la reconnaissance était impossible.

Florestan sentit seulement comme un air parfumé qui l'environnait. Il regarda , croyant voir près de lui des touffes de roses.

— Non , se dit-il ,' c'est une erreur ! je ne vois qu'un sol aride et la poussière de la route.

Puis, un instant après , il ajouta :

— Je ne sais ce que j'ai aujourd'hui, il m'a semblé entendre un son lointain et mourant, murmurant à mon oreille : Merci!

merci !

Florestan rentra à la ferme ! et Viviane s'éloigna rêveuse.

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