SCÈNE I
L'ARCH I MAGE. — GO U DEA (ils sortent du palais) L'ARCH IMAGE (à la cantonnade)
Heureuse Sirtella !
GOUDEA
Plus heureux Goudéa !
Un seul et cher souci, sur ma vie admirable, jette son ombre !
Ma fille Izel aura seize ans à la prochaine lune :
tu l'as vue, pareille à la Dame Céleste !
Quand elle sacrifie, au Temple des Cinquante,
sous sa mitre argentée, c'est Istar elle-même!
Mon peuple s^éblouit, tandis que je médite
Toracle obscur et menaçant.
THÉÂTRE DE LA ROSE-CROIX
L'ARGHIMAGE
Une fatalité d'amour s'annonce, inéluctable : la fièvre, Tinsomnie, et cette humeur changeante qui t'alarment sont à mes yeux, les signes précurseurs d'événements de l'àme. Pourquoi interroger l'artère, quand le cœur bat à quelque rêve?
GOUDEA
Quinze ans est un âge de fleur, non de femme !
L'ARGHIMAGE
Les astres, ces recteurs de notre destinée
ne laissent pas percer tout leur secret.
Le thème de nativité que tu dressas selon les règles,
présage, seul, une fatalité d'amour, à l'équinoxe de printemps.
GOUDEA
Le péril est demain ?
L'ARCHLMAGE
Ge soir peut-être.
GOUDEA
Quel talisman?... Quel charme salutaire ? Oh ! qiiel Dieu incanter ?
L'ARGHIMAGE
Istar préside au ciel, en ce moment.
Tammuz renaît sous ses baisers : l'Amour est maître!
On verra, cette nuit, les étoiles courir en des poursuites enflammées :
quiconque alors, pendant leur lumineuse et brève parabole
prononcera un vœu, est sûr d'être exaucé.
GOUDEA
Trois fois, les pleurs obscurcirent mes yeux :
lorsque mourut Ourka, la douce femme dont l'amour me fit patési ; la nuit oii expira Ligbagus, le vieux pâtre qui me prédit la gloire; enfin, le jour où je dressai l'horoscope d^Izel.
L'ARGHIMAGE
L'amour à ta fortune présida ; il te valut la gloire. Peut-être encore bénin, veut-il donner le bonheur à ta fille.
GOUDEA
La tiare me laisse souvenir que je fus un berger.
Ligbagus, le plus savant des pâtres, lut sur mon front
que je serais un jour, maître des champs et des iroupeaux,
jusqu'à TEuphrate !
Il m'apprit à lire dans les cieux.
« Tu me dépasseras en savoir, » — disait-il.
J'ai accompli la bonne prédiction.
Nindir, mage de Babilou, me vit un jour
dessiner sur le sable ; il m'emmena.
Quand je revins à Sirtella, portant l'étalon des mesures,
insigne de ma dignité, — le patési mourait.
Sa veuve la douce Ourka tourna son beau regard vers moi.
Avant d'entrer au palais, par elle patési,
je voulus mériter ma fortune imprévue :
je saisis le compas, je Televai en haut, comtemplant la région serein et puis je l'abaissai sur la terre, y traçant des temples et des autels. J'ai dressé en bitume et en brique la zigurrât des sept sphères; la maison divine des Cinquante, je l'ai construite. Ma statue, je l'ai taillée, de mes mains, dans la dure matière, le diorite.
L'ARGHIMAGE
Sur tes genoux, le plan des monuments,
tes mains croisées en signe de mystère ;
ta robe, au lieu d'énumérer des guerres
porte gravé ton mépris des conquêtes et ton amour de l'art !
Bel exemple que les siècles ne suivront pas !
GOUDEA
Quand le berger de l'avenir, découvrant ma statue demandera : « Que fit en son vivant, ce sar ?
Eut-il des charriotsde guerre ? Mena-t-il des peuples en esclavage ? » Le Mage répondra, pour toute histoire, il construisit des temples pour ses dieux.
L'ARGHIMAGE Tu es grand, Goudéa ! ta gloire est la vraiegloire.
GOUDEA
Je désirais un fils, artiste comme moi, comme moi architecte ; une fille m'est née, adorable; mais son cœur va parler
THÉÂTRE DE LA ROSE-CROIX
S'il nommait
une brute d'Assur, un grossier ninivite, un liorrible guerrier !
L'ARCHIMAGE
Au nom des Mages d'Our, d'Ereck, de Babilou
Patési Goudea, je promets de sauver Sirtella de cette honte!
(U sort et laisse tomber un papyrus)
GOUDEA
Que Nebo t'illumine pour ce secours promis (il rentre au palais).