‹ Le fils du diableChapitre 57 sur 57 · LE FILS I)U DUBLF.. T. IX · texte numérisé non relu

LE FILS I)U DUBLF.. T. IX

122 lîN Gî'.OGN'AP.U.

terie ennemie dom le feu continu gênaii les niouvenienls de la demi-brigade, et qu'il était importaiiî d'enlever, Aiboise se présenta le premier et offrit de diriger ce hardi coup de main. Après avoir reçu (ie son commandant des instructions quelque peu ambiguës, Aiboise, qui ne les a pas bien comprises, se recueille un instant; puis, après un moment de réflexion :

« Mais où diable nous envoies-tu, citoyen commandant? lui demande-t-il.

«Eh parbleu! ne le vois-tu pas?... A la mort!

« A la mon!... Eh bien, à la bonne heure!... Mais il fallait donc le dire tout de suite... Suffit! »

— Et se tournant vers sa petite troupe :

— Allons, vous autres! s'écria-t-il, pas de charge! En avant marche! Faites comme moi, et vive la nation! »

Une demi-heure après, Aiboise s'était rendu maître de la batterie prussienne; mais les trois quarts des siens étaient morts.

En 1796, Aiboise faisait partie de cette héroïque armée d'Kalie dont Scliérer venait de remettre le commandement en chef an général Bonaparte, et ce fut en qualité de simple grenadier, de la (i ,' demibrigade, qu'il prit part à toutes les affaires qui signalèrent celte magnitique campagne. Mais II faut le dire, si Aiboise était un brave soldat, c'était aussi le pessimiste le plus 01 iginal de l'armée. C'est à lin pent-èlre que les vieux soldats de l'empire durent, dans la suite, l'épiihète de grognards, laquelle toutefois ne leur fut donnée d'une manière officielle qu'à l'époque où Napoléon était à l'île d'Elbe. Celte humeur maugréante faisait dire à ses camarades que, dans le ré-

giment des mal- content s, Alboise serait infailliblement devenu colonel.

Au mois de mai 1796, quelques jours avant l'affaire de Lodi, Napoléon, visitant les postes avancés, se plaignait des fréquentes fusillades qu'il avait entendues.

« Il ne faut pas, disait-il, user sa poudre à tirer sur les buissons. »

A ces mois, une douzaine de balles sifflent à ses oreilles. Un grenadier s'élance et lui lait un rempart de son corps. Un moment après, le général en chef demande brusquement à ce soldat :

« Que fais-tu là? Pourquoi as-tu quitté ton posle?

— J'attendais que vous me donniez la permission d'aller dénicher quelques-uns de ces corbeaux tyroliens qui se sont perchés dans le buisson là-bas...

— Est-ce que tu i imagines qu'ils sont restés là à l'attendre? Retourne à ton poste.

— Mon général, les autres sont dans le ravin comme hier.

— Raison de plus, ils te tueraient.

— Ouitch!... ça leur est défendu; ils sont trop maladroits! S'ils savaient viser juste, ils nous auraient déjà descendus tous les deux : moi d'abord, vous après.

— Tu ne manquerais donc pas leur chef?

— Dites un mot, je l'éclipsé.

— Allons, puisque tu le veux, va!... Mais ne t'y fie pas! »

Et le soldat partit en sifflant le refrain de la Marseillaise.

C'était Alboise.

Au bout d'une demi-heure, comme on le croyait

i'2U IN CaOG.NAIlD.

mort, parce qu'on avaii entendu un grand nombre de coups de feu du côté où il s'était dirigé, il reparut. Il n'avait perdu que son chapeau.

« C'est fait! dit-il au génL^ral en chef. Je vous avais bien dit qu'ils ne savent pas viser; maintenant ils n'ont plus qu'à enterrer leur officier tie Kinserlicks.

— Merci, dit Napoléon, je me souviendrai de toi.

— C'est toujours ça, reprit le grenadier; mais il ne faut pas vous tracasser la tête pour si peu de chose. »

Alboise suivit Napoléon en Egypte, mais il ne revit son général face à face qu'après le dernier siège de Saint-Jean-d'Acre. Quoiijue ayant reçu à cette affaire une ellioyable blessure à la tète, ce soldat persistait à se tenir dans les rangs, parce qu'à la fin de la journée le général en chef devait passer la revue de sa deuii-brigade, qui s'était brillamment distinguée à cette affaire. On sait que Napoléon était doué d'uno mémoire prodigieuse, et qu'il se rappelait parfaitement la figuro, le nom et les actions de chacun de ses soldats. Quand il vint à passer devant Alboise, il s'arrèîa un moment, com.ne pour rappeler quelques idées confuses :

« Je te reconnais à présent, lui dit-il; je t'ai vu à Lodi, lorqu'on tiraillait nos postes avancés. Tu es un brave; mais, mon pauvre garçon, il paraît (|ue les Tin-cs sont moins maladroits que les Tyroliens; ils l'ont fait là une bien mauvaise plaisanterie.

— C'est vrai! dans ce maudit pays de sauterelles et de mainamouchis, il fait chaud pour moi de toutes les façons; mais c'est encore pour vous, je n'en ai point de regret.

— Ah çà! comment l'appelles-iu donc, et de quel pavs es-tu?

— Je m'appelle Biaise Aiboise; je suis de Ponloibc, département de Selne-ei-Oise.

— J'en suis bien oise, reprit Napoléon en riant, en imitant la prononciation du soldat. Et si je le donnais un fusil d'Iionneur, qu'est-ce que tu me dirais?

— Je vous dirais merci comme vous à Lodi : vous vous le rappelez?...

— Oui, oui; mais guéris-toi d'abord; j'y penserai.

— A votre aise, quand vous aurez un petit moment de libre. »

Malheureusement la blessure d'Alboise fut longue à se cicatriser complètement. Napoléon revint à Paris et le brave soldat fut oublié. A son retour en France, après Miirengo, son ancien général était déjà premier consul, lorsqu'il fut question de décider si Napoléon serait proclamé, ou .ion, consul à vie. Aiboise ne laissa pas échapper l'occasion qui lui était offerte de manifester hardiment son opinion. Le dépouillement du scrutin fut publié par le sénat le 15 août 1802. Sur 3,577,259 votants, 2,593,259 avaient voté pou7', et 91U contre; et, chose incroyable, presque tous les votes négatifs avaient été donnés dans l'armée.

Dans un régiment de ligne, un grenadier osa écrire NON en très-gros caractères sur le registre oii chaque soldai cineitait son vote. Ceux qui ne savaient pas éciire devaient apposer une petite barre pour la négative ou une croix pour l'affirmative. Celte opposition unique causa un grand scandale.

Le colonel du régiment fit venir près de lui le grenadier mal pensant. Il lui adressa d'abords des compliments sur sa belle tenue, persuadé que par la dou-

123 UN GROGNAUl).

ceiir il obîiendrait une rétractation éclatante; mais, voyant que ce moyen ne réussissait pas, il lui dit en relevant sa moustache :

a — Comment! c'est toi, Alboise! toi qui as l'honneur d'être grenadier de la première du deuxième; toi qui as fait les campagnes d'Italie, qui as été en Egypte; c'est toi qui ne veux pas que ton ancien général soit ton chef! Tu déshonores ta grenade!... Est-ce que j'ai signé non, moi?... Et cependant je n'ai pas eu l'honneur d'aller aux Pyramides!

— Les Pyramides! les Pyramides! répond Alboisse, que ce discours commençait à impatienter; qu'est-ce que ça prouve, les Pyramides? Vous avez signé oui, mon colonel, c'est diflérent. Par la raison que si je me suis battu pendant dix ans pour qu'il n'y ait pas de rois en France, ce n'est pas non plus pour qu'il y ail à leur place des premiers consuls à vie. C'est aussi mon idée. Et puis, quand même, n'avez- vous pas dit que les volontés étaient libres?...

— C'est-à-dire... ce n'est pas moi, c'est la sénat. Mais sais -tu bien, que lorsque le citoyen premier consul saura cela , il est capable de te faire mettre à la salle de police pour le restant de tes jours?

— Rien du tout! cela lui sera bien égal! Et puis ce que vous me dites là, mon colonel, c'est bon pour vous ou les habiis brodés qui ont peur de perdre leurs grades; moi, je ne crains pas de perdre le mien. Je le lui dirai à lui-mèine, au citoyen premier consul; je ne suis pas comme lui, moi, j'ai de la mémoire : lorsque je promets quelque chose à quelqu'un, je tiens ma promesse. »

Le premier consul apprit bientôt que dans un ré-

gimoni de ligne un grenadier avuit donné un vote négaiif. Il demanda son nom.

c — Alboise! s'écria-t-il en portant la main à son front. Ah! oui, oui, Alboise de Pontoise, ajouta-t-il en souriant; je le connais de longue date. On lui dira de ma part que j'ai donné l'ordre de le faire passer dans la garde consulaire, dans ma garde, reprit-il en appuyant sur le mot. »

Plus tard, la vieille garde impériale ayant été formée avec le noyau de la garde consulaire, Alboise s'y trouva incorporé dès l'origine. De ce moment, sa manie de grogner à tout propos ne flt que croître jusqu'au jour de sa mort.

On sait que la nuit qui précéda la bataille d'Austeriilz, l'empereur, voulant juger de l'effet qu'avait produit sur ses soldats la proclamation qu'il leur avait fait lire le matin, parcourut à pied et incognito tous leurs bivacs.

Arrivé à l'un de ceux occupés par la garde, un grenadier, qui nettoyait la batterie de son fusil l'ayant reconnu, lui jeta ces paroles sans cesser son travail et sans avoir l'air de le remarquer :

<i — Ah! tu veux de la gloire! Eh bien, sois tranquille, va, on l'en Manquera demain matin, de cette gloire! Un peu de patience, on l'en Manquera! » C'était Alboise.

Dès le commencement de l'action, un bataillon du k' de ligne ayant été enfoncé par les cuirassiers de la garde impériale russe :

«— Bessières! Bessières! cria l'empereur en passant au grand galop devant les grenadiers à cheval de sa garde, tes invincibles à la droite de ce bataillon! »

Uu instant après, les deux gardes impériales s'é-

123 UN GROGNA KD.

tant trouvées en présence, cavaliers, artillerie, étendards russes, tout resta au pouvoir de Bessières.

La vieille garde à pied vit ces exploits et murmura; deux fois elle demanda à grands cris à se porter en avant; mais l'empereur la maintint au repos. Ses grenadiers le maudissaient alors.

« Il n'y aura donc rien pour nous aujourd'hui? -> s'écria l'un d'eux, qui se dépilait plus que les autres de rester ainsi inactif (c'était encore Alboise). Napoléon fait un signe avec la main, et, se retournant du côté d'Alboise dont la voix lui est parfaitement connue :

« — Silence, lui dit-il, tu es trop gourmand! »

Le lendemain, en passant la revue de sa garde, il s'arrêta devant lui :

« — Ne l'ai-je pas donné une arme d'honneur en Egypte? lui demanda-t-il.

— Oh! donné, donné! c'est-à-dire que vous me l'aviez promise; mais il me paraît que dans ce tempslà la fabrique allait peu, car je ne l'ai jamais reçue. Au surplus, puisque vous vous en souvenez, ça suffit; je n'ai plus de rancune.

— Et lu fais bien, car tu sais que maintenant nous sommes gens de revue.

— Et de parole, ajouta Alboise avec une intention malicieuse.

Vint le jour de la distribution des croix. Alboise n'avaii reçu aucune lettre d'avis. Dieu sait s'il était (le mauvaise humeur.

,( Aux noms des bi avosque vous venez d'appeler, dit l'empereur en élevant la voix, à l'officier supérieur qui remi)lissait les fondions de ses rétaiie de la chancellerie , ajoutez sur votre liste celui d'un de mes vieux braves, relui du grenadier Alboise!

UN GROGXAnD. 529

— Présent!... s'écrie aussitôt une voix de stentor qui sort des rangs. Présent! présent!

— Approche. Tu vois que j'ai de la mémoire et que je suis de parole. Tiens, voilà ce que je te devais; continue à servir d'exemple à nos jeunes conscrits; il serait à désirer qu'ils te ressemblassent tous.

— Pas dégoûté! murmura tout bas Aiboise, tandis que Napoléon détachait sa croix et la présentait au grenadier.

A Erfurlh, au mois de septembre 1808, un matin que Napoléon sortait à pied de son palais, accompagné d'Alexandre, sous le bras duquel il avait amicalement passé le sien, il s'arrêta devant le grenadier qui, posé en faction au bas de l'escalier, lui présentait les armes. C'était Aiboise. Napoléon le regarda un moment en secouant la léte d'un air d'orgueil, et faisant remarquer à Alexandre ce soldat dont le visage est orné d'une cicatrice qui part du front et descend jusqu'au milieu de la joue ;

« — Que pensez-vous, mon frère, lui dit-il, de soldats qui survivent à de pareilles blessures?

— Et vous, mon frère, répond Alexandre, que pensez-vous des soldais qui les font?

— Ils sont morts, ceux-là!... <> murmura Aiboise d'une voix gi ave, sans rien perdre de son immobilité. »

Nous ne pensons pas qu'il y ait dans Corneille de plus sublime dialogue.

Alexandre, dont la belle réponse avait un moment embarrassé Napoléon, se tourna alors vers ce dernier en disant avec courtoisie :

« Mon frère, ici conime ailleurs la victoire vous reste.

— Mon frère, c'est qu'ici comme ailleurs, mes grognards ont donné.

130 U.\ (iHOGNAUD.

Et Napoléon s'éloigna en faisant un geste de reaiercîmenl à Alboise, qui ne détourna pas même les yeux.

A quelque temps de là, se promenant seul et à pied dans le quartier de sa garde, l'empereur aperçoit Alboise assis tranquillement sur une pierre, non loin (l'un magasin à fourrage, et battant le briquet pour allumer une pipe qu'il tient à la bouche. Il se dirige de ce côté. Alboise se lève, mais il n'en continue pas moins de battre le briquet en disant :

» Pardon, mon empereur, mais c'est le diable pour faire prendre l'amadou; il fait tant de vent!... Vous permettez, n'est-ce pas?

— Eli! mais jusqu'à un certain point. Ne crains-tu pas de mettre le feu à ce magasin de paille? Ce serait mal travailler pour le roi de Prusse que de lui brûler ses villes.

— Ah bah! le roi de Prusse, répond dédaigneusement Alboise; encore un drôle de monarque celui-là! Qu'il n'ait pas peur! Si oa lui brûle sa Prusse... eh bien, on la lui payera.

Pendant ce temps Napoléon examina le grenadier, qui, frappant plus vile et plus fort sur sa pierre, n'en fait cependant jaillir aucune étincelle, et il ajoute :

« Je te dois quelque chose, Alboise.

— A moi, mon empereur!... crois pas!... Vous m'avez donné la croix; c'est moi qui vous dois du retour. Patience, on s'acquittera!

— C'est pour ce que tu as dit dernièrement à l'empereur Alexandre, lorsque tu faisais ta faction.

— Je n'ai pas fait de sottises à cet empereur. Pourquoi a-t-il eu l'air de vouloir mécaniser la garde... Est-ce que par hasard il se serait plaint de moi à mes chefs?

UN GliOG.NAUD. 131

— Non assurément, reprit Napoléon, puisque je veux te récompenser.

— H n'y a pas de quoi! El puis je n'ai besoin de rien. Cependant, si vous vouiez me faire une politesse, histoire de dire : « Tiens, voilà!... » E!i bien, à la première garde montanie, diies-moi bonjour coa)ine vous me l'avez dit l'autre fois.

— Eh bien, bonjour, mon brave, et louche là! » Et l'empereur lui lendii la main.

A ce geste de Napoléon, la vue du vieux soldat se trouble, de grosses larmes coulent de ses yeux : c'est peut-être le seul niouvemeni de sensibilité extérieure qu'il ait eu en sa vie. D'une main, retirant précipitamment la |)ipe qu'il avait conservée à la bouche, il la jeiie et la brise sous son pied, tandis que de l'autre main il saisit celle que lui présente l'empereur, et, la serrant de façon à lui briser les os, il lui dit d'une voix entrecoupée :

« Oh! toujours, mon empereur! à la vie! à la mort! Alboise ne vous dit que cela...

— Oui, je le crois, répond Napoléon en essayant de retirer sa main, qui est prise comme dans un élau; entre nous, comme tu le dis, c'esiàlavie! à la mon!... Adieu! »

L'année suivante, Alboise était à Schœnbrunn, car il ne quitta pas d'un instant les drapeaux. Après la parade, l'empereur donnait volontiers audience aux soldats qui avaient quelques droits à faire valoir ou quelque grâce à demander. Un grenadier sort des rangs et vient à lui.

« — Ah! ah! c'est aujourd'hui ton tour, mon vieux Alboise! Que me veux-tu? Parle.

— Sire, il m'est arrivé un grand malheur.

102 UN CnOGNAUî).

— Une injustice qu'on t'a faite? un passe-droit! Tu viens réclamer, n'est-ce pas?

— C'est pas ça. J'ai une bonne femme de mère qui vivait chouettement du pioduit de la moitié de ma croix que je lui ai abandonné, et d'une espèce de baraque qu'elle appelait sa maison. Le feu a pris à la baraque. Absente maintenanl. Comme il ne lui reste plus que soixante-deux ans et les yeux pour pleurer, j'ai trouvé que ce n'était pas assez pour vivre, et alors je viens,..

— Tu viens me demander une pension pour elle, interrompit l'empereur, qui n'aimait pas les longues digressions : c'est juste, la mère d'un brave comme toi doit compier sur moi. J'écrirai ce soir au ministre de la guerre. Es-tu content?

— Non, sire!

— Diable! tu es bien difficile! Que veux-tu donc que je te donne? Un bon sur le payeur de la garde?

— Sire, ce n'est pas encore ça : non pas que je trouve voire signature mauvaise; mais le temps que le trésorier et toute la boutique mettront à enregistrer, timbrer cipatarafer votre bon, la vieille bonne femme aura descendu sa dernière garde. Tenez, mon empereur, je ne vais pas par quatre chemins; je viens vous emprunter de l'argent de la main à la main. Et pour que vous ne croyiez pas (|ue c'est une carotte de longueur que je veux vous tirer, comme les chapeaux a plumes oi les bottes à glands d'or de l'élatiiiajor, voici mon brevet de décoré, mon livret; vous toucherez mon prêt, le reste de ma croix; le quartier maître du régiment vous comptera tout cela à cliaquo trii!)estre : il n'osera pas vous faire la queue, à vous, j'en réponds!

l'N GI'.OGNARD. 133

— Gardejloutcela; entre deux vieilles connaissances comme nous, la parole suffit, tu le sais bien. Tiens, voilà une cartouche pour ta mère (c'était un rouleau de mille francs); tu m'en rendras une pareille quand tu seras colonel.

— Oh! oh! .'un 'moment! interrompit' le vieux grenadier avant de tendre la main; j'accepte, mais à une condition : c'est que ça ne vous gênera pas, car autrement...

— Allons! prends, tedis-je!

— Merci, mon'empereur; mais en ce '.cas vous direz à mon colonel 'que je^consens maintenant à être nommé caporal, non pas par ambition, mais seulement pour avancer un peu l'époque du remboursement. »

Le lendemain, Alboise reçut les sardines de caporal, sans paraître plus satisfait que de coutume.

Ce fut surtoutapendant la campagni; de Russie que son humeur maugréante se développa tout entièie; ces longues marches à travers un pays incendié et désert étaient pour lui un texte inépuisable de'plaintes.

Un jour, en parcourant les rangs épars de la vieille garde, dont les débris marchaient avec ceux de l'état-major général. Napoléon reconnut le vieux caporal, quoique sa coiffure ne se composât pour le moment que d'un sac à avoine qui lui cachait la moitié du visage.

« — Ah! mon pauvre Alboise, lui dit-il en secouantla tête, tu es toujours le même; je suis content de toi.

— Ma foi! il n'y a pas de mal que vous soyez content, murmura Alboise, car il y en a diablement qui ne le sont guère.

— Je le serais encore bien davantage si j'élais certain, à mon arrivée en France, d'y trouver cent mille bommes comine loi.

— Flatteur, murmura Alboise entre ses dents. » La dernière fois qu'ils se rencontrèrent, ce fut un

jour de malheur, l'on passait la Bérésina.

« — Te voilà maintenant pontoisnier, lui dit l'empereur; tu ne manques jamais les bonnes occasions!

— Partout où vous êtes, je sais qu'on attrape toujours quelque chose... Présent!

— Te rappelles-tu le jour où nous nous vîmes pour la première fois? interrompit Napoléon, essayant de détourner ainsi la conversation.

— Oui! c'était en Italie, un jour qu'il faisait chaud; mais la température a crânement changé depuis.

— Comment! est-ce que tu aurais froid?

— Moi, froid!... Allons donc! je ne le sens pas; et il y a de bonnes raisons pour ça, ajonia-t-il en portant la main à son visage : il e.'-t resté dans les traînards; mais c'est égal quand je vous vois ça me récliautte. »

Lorsque le tour d'Alboise fut venu de passer sur le pont, entraîné par la foule qui se ruait comme une avalanche, il fut précipité dans le fleuve. Malgré les énoimes glaçons qui menaçaient à chaque instant de le broyer dans leur choc, il arriva un des premiers sur la rive opposée que le canon des Russes balayait déjà. A peine avait-il fait quelques pas qu'il roula sur la neige : un boulet venait de lui fracasser les doux jambes. Un de ses camarades s'approcha pour le secourir :

« — Marche, marche! lui dit-il d'une voix éteinte, car il va l'en arriver autaî.

i'N GTÎOGNARD. 135

— Coporal Alboise, je ne veux pas vous abandonner.

— Va ton train... je suis plus heureux que vous autres, dans un moment je n'aurai plus froid! »

Puis, faisant un dernier effort, l'héroïque soldat se traîna sur les mains jusqu'au bord d'un fossé où la neige s'était amoncelée; ce fut sur ce lit de glace qu'ils'étendil comme pour mourir plus doucement. Il arracha sa croix, celle que Napoléon lui avait donnée à Austerliiz, et api es l'avoir portée plusieurs fois à ses lèvres, il la brisa entre ses dents et en avala les morceaux, pour qu'elle ne tombât pas entre les mains des Cosaques, après quoi il bégaya un dernier : vive l'empereur! suivi d'une imprécation contre les Russes et mourut.

Et lorsque celte nouvelle lui parvint. Napoléon secoua tristement la tête :

a — J'aurai de la peuie à le remplacer, » dit-il en essuyant, sur sa joue, une grosse larme à moitié gelée.

EMILE Marco de SAi>T-HiLAir\E.

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