‹ Le FilsChapitre 1 sur 41 · Le Fils · texte numérisé non relu

Le Fils

Un matin du mois d'août 1873, une voiture de place, qui venait de l'intérieur de Paris, s'arrêta à la porte de Vincennes, devant la grille de l'octroi. Deux hommes mirent pied à terre. L'un d'eux dit au cocher :

— Nous avons quelqu'un à voir à Vincennes, vous allez nous attendre ici.

Le cocher jeta un regard soupçonneux sur les deux individus et fit une grimace sigtiificative.

— C'est que, dit-il en regardant sa montre, il est six heures.

— Eh bien?

— Il faut que je sois à sept heures rue Montmartre.

— Vous n'y serez pas, voilà tout, répliqua Ihomme d'un ton rude.

Ces paroles augmentèrent encore la défiance du cocher,

1. L'épisode qui précède le Fils a pour titre Deux Mères. I i

— J'y serai ccrlainemenl, dil-il.

Et saulanl à bas de son siège :

— Vous ne m'avez pas pris à l'heure, reprit-il, vous 1 allez me payer ma course tout de suite.

L'homme eut un rcgurd de colère; mais son compagnon s'emi^ressa d'intervenir.

— Nous n'avons pas de temps à perdre à discuter, dit-il; les voitures ne sont pas rares, nous en trouverons une autre.

El il mit dans la main du cocher le prix de sa course.

Celui-ci remonta sur son siège en grommelant, pendant que les deux hommes sortaient de Paris.

Le ciel était sans nuages. Le. soleil se montrait audessus des plus haules maisons qui bor'ent la large avenue pleine dc^jà du bruit des camions, des voitures de blanchisseuses et de maraîchers revenant des halles.

Les boutiques de marchands de vins étaient ouvertes.. Devant les comptoirs d'étain les ouvriers se faisaient servir le canon de vin blanc ou le petit verre d'eau-de-vie avant de se ren Ire à leur travail. Des femmes, des jeunes filles, portant le panier contenant leur déjeuner, descendaient vers Paris d'un pas alerte et pressé.

L'air matinal était encore imprégné de l'odeur du bois. Des flots de lumière inondaient la chaussée. Les vitres des fetiétres étincelaienl, piquées par les rayons obliques du soleil qui, plus loin, semblait poser une couronne d'or sur la tôte du vieux donjon, sombre et énorme masse de pierre, qui n'est plus aujourd'hui qu'un souvenir tlu passé.

Les deux hommes dont nous venons de parler se dirigeaient rapidement vers l'enlroe du bois de Vincennes. Ils marchaient côte à côte sans échanger une parole. Chacun d'eux paraissait avoir ses préoccupations ou ses

i 'pinsces intimes. Ils portaient l'un et l'auti-e une bouse de toile blanche toute neuve et élnient coiffés d'une cas- |f}uettc noire de drap léger. On aurait pu les prendre pour "ux ouvriers se donnant un jour de flânerie; mais, à leû'r air et surtout à leurs mains fines et blanches, il eût été facile de reconnaître qu'ils n'appartenaient à aucune des nombreuses classes de travailleurs.

Sans aucun doute, ces deux hommes avaient piis le costume de l'ouvrier afin de ne pas attirer l'altention. La blouse et la casquette étaient une sorte de déguisement.

Ils n'élaient plus jeunes : le plus âgé devait avoir p.issé la cinquantaine, l'autre ne paraissait avoir que trois ou quatre ans de moins que son compagnon. Était-ce par privilège de l'âge, le premier semblait avoir une certaine aulorilé surle second. L'allitude de celui-ci était hu;i:ble sous le regard Oer el hautain de l'autre. Évidenimciit la voloiaté de son compagnon dominait la sienne et il reconnaissait sa supéiiorité.

Ils poitaienl toute leur barbe et tous deux avaient le haut de la tête dénudé. Le plus âgé avait la barbe et les cheveux blancs; les cheveux de l'autre étaient encore d'un beau noir, mais sa barbe commençait à grisonner. Les deux fronts étaient sillonnés de rides profondes et les deux visages affreusement ravagés. Ces deux hommes avaient dû passer par de rudes épreuves, devaient avoir eu de grands chagrins ou de grandes passions. Ceux-là et celles-ci devancent l'œuvre des années. A quoi devaient-ils leur précoce vieillesse? Était-ce la marque d'une vie tourmentée par le malheur imMiéiité, ramerlnme des déceptions, des regrets ou un stigmate de honte?

Quel était le passé de ces deux hommes? A n'en pas douter, leur existence avait été traversée par quelque

chose de terrible. Étaient-ils victimes de la fatalité? Étaient-ils des innocents ou des coupables, des vaincus ou des révoltés?

Ils entrèrent dans le bois de Vincennes. Les rayons du soleil se glissaient à travers les branches, s'enfonçaient sous des arceaux de verdure, creusant le taillis de longues raies lumineuses. Réveillés et mis en joie par l'annonce d'une belle journée, les oiseaux chantaient et les insectes bourdonnaient, ayant pour accompagnement le chuchotement de la brise dans les feuilles.

Les deux hommes continuaient à garder le silence. Cependant, certains mouvements brusques du plus âgé trahissaient son agitation ou son impatience.

Ils arrivèrent derrière le fort. Là, ils s'arrêtèrent : à leur gauche, au-dessus du fossé où fut fusillé le jeune duc d'Enghien, se dressait le donjon, bastille désarmée, prison vide, monstre aux dents brisées, qui reste vivant, debout sur le passé mort. A droite s'étendait le champ de manœuvre auquel on a donné le nom de Polygone. Les soldats de la garnison de Vincennes étaient à l'exercice. Les plus jeunes, des conscrits réunis par pelotons et commandés par des sous-officiers, apprenaient à porter et à manier le fusil, à se tournera droite ou à gauche, à marcher et à se tenir dans les rangs.

Mais les deux hommes en blouse blanche n'étaient pas venus de Paris à Vincennes pour voir manœuvrer des soldats.

— Maintenant, de quel côté nous dirigeons-nous? demanda le plus âgé après avoir jeté autour de lui un regard rapide.

L'autre ne répondit pas; mais après s'être orienté il allongea le bras, et la direction de sa main traça une diagonale sur le Polygone. Ils marchèrent vers le point

indiqué. Quand ils furent à une trentaine de pas des derniers soldats, le plus âgé reprit la parole.

— Ainsi, dit-il, tu es bien sûr de retrouver l'endroit oti tu l'as caché?

— Oui, car je ne suppose pas que, depuis treize ans, on ait abattu les gros arbres du bois. On n'a pas creusé partout des lacs et des rivières.

— Enlin, nous verrons tout à l'heure si tu ne comptes pas trop sur ta mémoire. En attendant, lu me ferais plaisir en me disant quelle était ton idée lorsque tu as enterré le coffret au pied d'un arbre.

— Tu n'avais pas cru devoir me dire ce qu'il contenait, mais j'ai deviné qu'il renfermait des papiers important'^.

— Ah!

— Nalurellement, j'ai pensé que ces pap lers pouvaient te servir et qu'il était utile de les conserver; car, si j'en juge par ce que tu as fait autrefois pour les posséder, ils ont pour toi une très grande-valeur.-

— Ils avaient alors une valeur qu'ils n'ont plus aujourd'hui; mais n'importe, ils peuvent encore nous être utiles.

— J'ai donc eu une bonne idée?

— Excellente, car on ne peut pas savoir...

Il n'acheva pas sa phrase. Un sourire am.er crispa ses lèvres.

— Avant d'enfouir le coffret, est-ce que tu ne l'as pas ouvert? demanda-t-il.

— Je n'ai pas eu la curiosité de voir ce qu'il contient; et, l'aurais je eue, le temps me manquait poui- ia satisfaire. Un détail que tu ignores peut-être : le coffret est de cuivre et le couvercle a été soudé.

— Oui, je sais cela.

. ■■■■.!■■ ^ — . . - ■ .fc .m9

— Je te le répète et ta peux me croire, je n'ai eu qu'une seule pensée ; cacher le coffret. Pour cela j'avais une double raison. N'était-ce pas le meilleur moyen de le soustraire à toutes les recherches, de le conserver pour te le remettre nn jour et de me débarrasser en même temps d'un objet fort compromettant? Je senlaisle péril, j'avais le pressentiment de ce qui m'attendait. En 3ffet, trois jours plus tard, j'étais pincé par la police.

— Oui, tu as été bien inspiré en cachant le coffret, s'il eût été saisi en ta possession, l'affaire du château de Coulange était découverte et tu attrapais dix ou quinze ans de tra»'aux forcés au lieu d'en être quitte pour cinq ans de prison. Allons, tu as été intelligent et adroit. Je ne veux pas te laisser ignorer que si le coffiet était tombé enlre les mains de la justice, les conséquences eussent été terribles. Si le secret qu'il renferme eût été révélé alors, il ne pourrait plus nous servir; c'est ce secret, gardé depuis plus de vingt ans, qui fait encore aujourd'hui notre force, tout en restant un danger pour moi.

— Pour toi et pour d'autres.

— Hein, que veux-tu dire?

— Que d'autres personnes ont intérêt à garder ce se-, crct.

— Mais tu sais donc?,..

■ — Je sais que la marquise de Coulange donnerait beaucoup, peut-être une fortune, pour rentrer en possession de son coifret et des papiers qu'il coulient.

— Comment sais-tu cela?

— Je vais te l'apprendre. Je ne t'ai pas encore parié d'une visite que j'ai reçue pendant que j'étais détenu à Mazas...

— Va, je t'écoute.

— Un jour, un homme vint me trouver pour me réclamer le coffret.

— Quel était cet homme?

— Je l'ignore, car il n'a pas jngé nécessaire de me faire connaître son nom et sa qualité. Mais je compris facilement qu'il était envoyé par la marquise de Coulange. Il savait ce qui s'était passé au château de Coulange; :1 me montra môme un poignard que je reconnus aussitôt; c'était le mien. Tu me l'avais pris des mains, et l'homme inconnu m'apprit que tu avais voulu t'en servir pour assassiner la marquise, ta sœur.

— Si tu rencontrais cet homme, le reconnaîtrais-tu?

— Je ne sais pas, car comme nous il a dû vieillir. Mais la physionomie qu'il avait alors est restée dans ma mémoire. C'était un homme d'une quarantaine d'années, de hante taille, se tenant droit et raide sur ses longues jambes un peu grêles; il avait l'air sévère, le visage long et pâle, iC nez gros, le frotit large, le regard vif et perçant, d'épais sourcils noirs très-rapprochés et de longues moustaches taillées en brosse.

— Cela sufilt, dit l'autre, le portrait est frappant, je reconnais le personnage.

Il prononça tout bas ce nom : Morlot.

— Tune t'es pas trompé, reprit-il à haute voix, cet homme et litbien envoyé par la marquise pour te réclamer le coffret.

— Or je me suis dit avec raison qu'il fallait que la marquise de Coulange tînt beaucoup à rentrer en prtssession de son coffrcl ou plutôt de ses pajders, puisqu'elle n'hésitait pas, pour les retrouver, à s'adresser à un pauvre diab'e qui, quelques jours plus tard, allait passer en cour d'assises.

— Oui, tu devai? faire cette réflexion et probablement

plusieurs autres dont je n'ai pas à te demander compte. Qu'as-tu répondu à l'envoyé de la marquise?

— Tu penses bien que je n'ai pas été assez bête pour lui dire que j'avais enterré le coffret au pied d'un arbre dans le bois de Vincennes. Je lui ai répondu que, ne sachant qu'en faire et voulant m'en débarrasser, je l'avais jeté dans la Marne à un endroit que je lui indiquai.

— Et il a cru cela?

— Oui.

— En es-tu certain?

— Avec un peu d'adresse on fait passer facilement un mensonge pour une vérité.

— De sorte que l'individu est allé chercher le coffre dans la Marne.

— Nous pouvons le supposer.

— Et comme il a vainement fouillé le lit de la rivière et que, depuis, treize ans se sont écoulés, la marquise ae doit plus penser à ses papiers, qu'elle croit perdus.

Un éclair sillonna son regard et il eut un sourire singulier.

— Allons, reprit-il d'une voix creuse, tout est resté dans l'ombre, tout va bien...

Il s'arrêta brusquement, saisit les deux mains de son compagnon et, les serrant fiévreusement dans les siennes :

— Il y a treize ans, reprit-il sourdement, nous avons été vaincus, terrassés, désarmés... la fatalité était contre nous. Mais j'ai gardé ma force, c'est-à-dire ma haine, et je me trouve debout, prêt pour la vengeance.

— Et moi je suis là pour te suivre, te servir, t'obéir.

— C'est bien, nous aurons notre revanche. Rien ne nous empêchera d'aller droit au but. Il nous faut la richesse, des millions, le luxe éblouissant. Après avoir si

longtemps souffert, nous voulons des années de jouissances. Sans être moins audacieux, nous serons plus adroits, plus prudents. Cachés dans Tombre, nous frapperons, et chacun de nos coups sera terrible.

Après ces paroles menaçantes, les deux hommes se regardèrent. De leurs yeux jaillissaient de fauves éclairs.

Le plus âgé de ces deux hommes se nommait Sosthène de Perhy ; l'autre s'appelait Armand Des Grolles.

LE COFRRET OUVERT

Les deux hommes que nous venons de faire coanaître, ayant traversé le Polygone, se trouvèrent à l'entrée d'une large et belle avenue, ombragée d'arbres séculaires.

— Nous approchons... dit Des Grolles à voix basse.

— Alors c'est dans cette partie du bois?

— Oui. Assurons-nous que nous sommes bien seuls, que nul ne peut nous voir.

— Je crois qu'à cette heure matinale nous n'avons pas à craindre d'être surpris; mais tu as raison, il est toujours utile de s'entourer de précautions.

Du regard ils fouillèrent les massifs à droite et à gauche. Ils ne virent rien de suspect. Ils restèrent un instant immobiles, allongeant le cou, tendant l'oreille. Ils n'entendirent que le chant des fauvettes, le bourdonnement des insectes et le bruissement des feuilles.

Complètement rassurés, ils avancèrent.

iO lE FILS

Tout en marchant, Des Grolles comp'a à gauche dixneuf arbres. Il s'arrêla près (3u vingtième. Alors, prenant cet arbre comme njarqnant le sommet d'un angle droit, il s'enfonça sons bois, suivi de Sosthène.

Après avoir fait environ cinquante pas, sans dévier de la ligne perpendiculaire, Des Grolles s'arrêta de nouveau puis, ayant examiné le terrain, il fit encore deux pas en avant et se tourna vers Sosthène, en disant :

— C'est ici.

De Perny le regarda avec étonnement.

— Je suis persuadé que tu ne te trompes pas, mais comment peux-tu reconnaître l'endroit?

— Autrefois, au collège, j'ai appris à faire des tracés géométriques, répondit Des Grolles en souriant. Tu vois ce (îhêne, je le reconnais à cette branche qui a été brisée il y a quinze ou vingt ans, par un vent de tempête; mninlenant, voilà un autre chêne également centenaire. De l'un à l'autre de ces arbres je tire une ligne droite dont je prends exactement le milieu, et je suis à la place oti j'ai enterré le coffiet.

Tout en parlant, Des Grolles avait lire de dessous sa blouse un instrument qui y élait caché. C'était une palette de fer, large et longue comme la main, une sorte de bêche, ayant un manche de bois de vingt-^rinq à trente centimètres de longueur.

Les deux hommes se trouvaient au centre d'une clairière, entourés d'un épais rideau de verdure. Toujours prudent. Des Grolles plongea son regard dans toutes les directions, afin de s'assurer encore qu'il n'y avait que lui et son compagnon dans cette partie du bois.

— Rien à craindre ! murmura-t-il.

Il s'accroupit dans les hautes herbes el se mit à l'œuvre. Il eut bientôt creusé un trou d'une certaine profondeur.

LE riLS H

Debout, immobile, les yeux ardents fixés sur le trou, Sosth^ne suivait avec anxiété le travail de Des Grolles.

— Eh bien, tu ne trouves rien? dit-il, ne pouvant modérer son impatience.

Sans répondre, Des Grolles continua à creuser la terre.

Soudain, un bruit sourd sortit du fond. du trou. L'instrument venait de rencontier un corps dur faisant résistance.

Des Grolles se redressa et regarda Sosthène d'un air triomphant.

Celui-ci avait entendu le choc de la bêche. Il se mit à genoux au bord du trou, les yeux étincelants. Des Grolles enleva encore une couche de terre, et l'objet qu'ils cherchaient, le coffret de cuivre, apparut à leurs yeux.

Ave ses mains, Sosthène acheva de le déterrer. Il le sortit du trou et le cacha sous sa blouse, en se relevant.

— Maintenant, dit-il, filons vite.

Et ils s'éloignèrent rapidement.

Vingt minutes plus tard ils étaient hors du bois, lis passèrent la barrière sans éveiller l'attenlio'i des em ployés de l'octroi et ne tardèrent pas h arriver ^ur la place du Trône. Ils prirent une voiture et donnèrent l'ordre au cocher de les conduire rue de Cligiiancourt, devant le Château- Rouge. Là ils mirent pied à terre, payèrent le cocher et grim|jèrent sur les hauteurs de Montmartre. Ils se trouvèrent bientôt dans une ruelle étroite, sombre et entièrement déserte, ouverte au milieu de jardins clos de palissades et de haies vives. Sosthène tira une clef de sa poche, ouvrit une petite porte et ils pénétrèrent dans un terrain couvert de broussailles parmi lesquelie? végétaient quelques arbres fruitiers.

Au milieu de ce terrain, qui ne ressemblait plus à un jardin, s'élevait une chétive maisonnette aux murs noircis, crevassés, une mauvaise bicoque prête à tomber en ruinj. L'intérieu'' répondait au dehors; c'était le même délabrement, la mên^e vétusté. Il y avait au rez-dechaussée une cuisine, une salle à manger et au-dessus deux chambres. Celles-ci étaient assez bien meublées; dans chacune il y avait un lit, une commode-toilette, deux chaises, un fauteuil, un guéridon et, sur la cheminée, une glace et une pendule. Le reste du mobilier acheté chez quelque bric-à-brac, ne valait pas cinquante francs.

C'est dans cette espèce de masure que Soslhène de Perny et Armand Des Grolles demeuraient depuis quelque temps.

Après avoir mis plus de quinze jours à chercher dans î.lontmartre, la Chapelle et les Batignolles un logement à leur convenance, ils avaient enfin découvert celte maison solitaire. Son aspect misérable et même sinistre ne les avait pas repoussés, au contraire, elle faisait parfaitement leur affaire et ils l'avaient choisie de préférence à toute autre.

Là, à l'extrémité de Paris, dans cet endroit perdu, ignoré, dans ce désert, ils étaient bien cachés. Ils n'avaient pas à redouter les regards curieux et indiscrets des voisins. Tranquillement et à loisir ils pouvaient méditer leurs projets ténébreux. Us pouvaient aller et venir, changer de costume à volonté, sortir et rentrer à toute heure du jour et de la nuit sans crainte d'être remarqués, et recevoir qui bon leur semblait sans avoir peur d'attirer l'attention sur eux.

Us étaient entrés dans la maison. Après avoir refermé la porte et poussé le veirou, Des Grolles s'empressa de

rejoindre de Perny dans sa chambre. Celui-ci avait posé le colfret sur le guéridon.

— Maintenant, dit Des Grolles, il faut l'ouvrir.

— Je pourrais m'en dispenser, répondit de Perny, car je sais ce qu'il contient. Mais comme il faut qu'il soit ouvert, que ce soit aujourd'hui ou un peu plus tard...

— Alors, ouvrons-le tout de suite, dit vivement Des Grolles, qui avait hâte de connaître entièrement le secret du cofl'ret.

— Soit, fit de Perny. Mais c'est tout un travail, il faut que le couvercle soit dessoudé. Tu as ta bêche?

— La voilà.

— Elle va encore nous servir. Avant tout il nous faut du feu.

— Je comprends, dit Des Grolles.

Il sortit précipitamment de la chambre et revint au bout d'un instant apportant du bois et du charbon. Il alluma un grand feu dans la cheminée et le foyer fut bientôt rempli d'une braise ardente. Dans ce brasier ils firent rougir le fer de la bêche, dont ils se servirent pour faire fondre la soudure. L'opération réussit parfaitement. Toutefois, ils employèrent une bonne heure à cette besogne. Enfin, ils parvinrent à enlever le cou» vercle en faisant céder ses dernières attaches.

Des Grolles laissa échapper une exclamation et se pencha avidement sur le coffret, en écarquillant les yeux.

— Tu vois que je ne t'ai pas trompé, dit de Perny, ce sont des papiers.

Il tira du coffret un manuscrit à couverture bleue d'une cinquantaine de pages.

— Et cela, qu'est-ce donc que cela? s'écria des Grolles, laissant éclater sa surprise.

•— Gela, répondit froidement de Pcmy, c'est le maillot d'un nouve;iu-né.

Des Grolles fit un mouvement brusque.

— Voici d'abord le petit bonnet, continua de Perny, en enlevant l'un après l'autre les objets qui se trouvaient dans le coffret; bien qu'il soit un peu froissé et fané, il n'en est pas moins fort coquet; regarde, si je ne me trompe pas, il est brodé à la main et garni de vraie dentelle. Ceci est la petite chemise. Maintenant voilà une bandelette de toile et une autre pièce de toile, qui ont servi à envelopper le poupon. Ceci est une petite couverture de laine tricotée à la main.

Il ne restait plus rien dans le coffret. Des Grolles regardait les divers objets étalés sur la table.

— Eh bien, comprends-tu? lui dit de Perny.

— Oui, oui, je comprends, répondit Des Grolles. Ainsi, ce sont les langes de l'enfant?

— Ceux qu'il portait le jour où on l'a enlevé à sa mère.

— Pour lui donner le litre de comte et une immense fortune. A la bonne heure, en voilà un qui a eu de la chance 1

De Perny grimaça un sourire.

— Tiens, liens, reprit Des Grolles, la petite chenu.^îe est marquée d'un G et d'un L, les initiales de ses nom et prénom probai)le[nent.

— Ou du prénom et du nom de sa Uière.

— C'est juste. Du reste, tu sais cela mieux que moi.

— Sur ce point je lîs sais rien.

-- Pourtant, tu as connu la nère.

— Tp ne l'ai jamais vue et on m'a caché son nom. Je

sais seulement que c'était une jeune fille de dix-huit ans qui avait été séduite et abandonnée par son séducteur au moment de devenir mèie. Chaque année, dans Paris, il y a des centaines de ces malheureuses. D'ailleurs je n'ai joué qu'un rôle très-effacé dans l'enlèvement de l'enfant.

— Alors tu ne sais pas ce que la mère est devenue ?

— Elle est morte, m'a-t-on dit, peu de temps après la naissmce de son enfant.

— Ma foi, elle n'avait rien de mieux à faire.

Ces paroles furent suivies d'un moment de silence. Sosihène replaçait les langes dans le coffret.

— Il va encore une chose que je ne comprends pas très-bien, dit Des Grolles.

— Laquelle?

— Je me demande pourquoi la marquise de Coulange conservait si précieusement ce maillot au lieu de l'avoir fait dispiraître dès le premier jour.

Un éclair traversa le regard de Sosthène.

— En quelques mois je vais te faire comprendre, répondil-il : c'est sans le consentement de la marquise, c'est malgré elle que celui qui est aujourd'hui le comte de Coulange a été introduit frauduleusement dans la maison du marquis de Coulange.

Des GioUes se frappa le front.

~ Ah! maintenant, je devine fout, flt-il.

— Ou à peu près, rectifia de Perny. Du reste, continua t-il, après avoir été mon complice il y a treize ans, nous sommes liés aujourd'hui par un pacte que la mort seule peut rompre; or, dans l'inléiêl même de nos projets et du but que nous voulons atteindre, je ne dois rien te cacher, il faut que tu saches tout. Quand tu auras lu ce manuscrit, écrit entièrement de la main de la mar-

quisedeCoulange,je n'aurai plus rien à l'apprendre. Alors tu sauras comment ma sœur m'a traité et avec quelle intention ?lle a écrit ces pages, qui étaient comme une épée de D \moclès suspendue sur ma tête. Alors tu comprendras quel intérêt j'avais à m'emparer du cofTret. Il y a treize ans j'aurais détruit le manuscrit et fait disparaître ces langes. Aujourd'hui je conserve tout cela. Qu'en ferons-nous? Je n'en sais rien. Nous verrons plus tard. Notre associé et ami, José Basco, m'a soumis un plan que j'ai approuvé et que tu connaîtras bientôt. José n'est pas comme nous forcé de se cacher; depuis deux mois il s'est mis à l'œuvre, il travaille. Attendons les événements.

— Dois-je lire le manuscrit maintenant?

— José viendra ici aujourd'hui à deux heures, nous le lirons ensemble, répondit Sosthène.

— En ce cas, j'éteins le feu de ma curiosité ; mais, en alten tant, puis-je regarder?

— Tu le peux.

Dos Grolles prit le manuscrit et tourna la couverture bleue. Sur la première page, en tête, il lut ces mots : « A mon mari. » — Plus bas, en grosses lettres : « Ceci est ma confession. » — Puis, au-dessous, en lettres plus petites : « Révélation du secret qui empoisonne ma vie».

Page 1